‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 98 sur 251 · Quatrième partie, lettre ix · texte numérisé non relu

Quatrième partie, lettre ix

(ju*ont les deux philosophes de substituer les lois insolentes de ce qu'ils appellent la raison aux lois chastes et mystérieuses de la nature.

Le manque de pudeur et de délicatesse n'est pas le seul trait que Julie tienne de madame de Warens. Elle en a d'autres qui ne la rendent guère plus aimable, ou plutôt qui ne la rendent pas plus femme. Ainsi, de même que madame de Warens était supérieure à Rousseau, qu'elle était à la fois sa préceptrice et sa maîtresse, Julie est supérieure à Saint- Preux. Elle est plus sage, comme l'entend Rousseau, de cette sagesse qui se fait des vertus à sa guise et qui en exclut les vertus les plus douces de la femme : elle est plus systématique, plus raisonneuse, plus prêcheuse, comme le dit Saint-Preux. Ordinairement, dans les romans, c'est l'homme qui fait l'éducation de la femme; ici, comme aux Gharmettes, c'est la femme qui fait l'éducation de l'homme, qui lui enseigne la morale et la philosophie qu'il doit suivre. I Julie n'est pas seulement l'amante de Saint-Preux, - c'est sa directrice et sa casuiste. Il y a plus : Julie \ traite un peu Saint-Preux comme son domestique ; elle lui donne de l'argent pour son voyage, et Saint- Preux le reçoit, ce qui est encore une ressemblance entre Saint-Preux et Rousseau, entre Julie et madame de Warens. Quiconque n'a pas lu les Confessions ne peut rien comprendre à la Nouvelle Héloïse, Tous les personnages et surtout les deux principaux, Saint-Preux et Julie, procèdent directement de Rousseau et de son histoire. Prenez Thistoire de Julie: c'est l'histoire de Rousseau refaite et corrigée par son imagination : c'est sa vie telle qu'il aurait voulu

l'avoir menée, et telle qu'il l'inventait pour la donner à son héroïne, ne pouvant pas la recommencer pour lui-même. Pécher, mais réparer son péché par le repentir, et se croire même plus grand par le repentir que par la vertu, telle est l'idée fondamentale de l'histoire de Julie ; c'est aussi l'idée qui semble dominer Rousseau pendant toute sa vie. Un sentiment amer de son abaissement moral et social, un effort perpétuel pour s'en racheter, un repentir audacieux qui lui faisait afficher ses fautes pour montrer d'oii il était remonté, tel est Rousseau dans toute sa vie. Telle est aussi son héroïne, qu'il propose hardiment à l'imitation de toutes les femmes, si bien qu'à en croire les Confessions de Rousseau ou l'histoire de Julie, la meilleure route vers le bien, c'est de commencer par le mal. J'aime beaucoup l'enfant prodigue lorsqu'il rentre dans la maison de son père pour s'humilier; mais, s'il y rentrait pour se faire précepteur de morale et prêcheur d'innocence, je me défierais de ce repentir effronté qui veut ravir le prix de la vertu, et je me prendrais à dire avec Bossuet : « Ne parlons pas toujours du pécheur qui fait pénitence ni du prodigue qui retourne dans la maison paternelle... Cet aîné fidèle et obéissant qui est toujours demeuré auprès de son père avec toutes les soumissions d'un bon fils mérite bien aussi qu'on loue sa persévéranceM »

Si Rousseau a essayé de mettre sa vie, telle qu'il aurait voulu l'avoir menée, dans l'histoire de Julie, il a mis son caractère et beaucoup aussi de son

ï . Bossuet, Panégyrique de saint François de Paule^

.lEAN-JAGOUES ROUSSEAU.

histoire dans Saint-Preux; il dit lui-même dans ses Confessions qu'il s'est représenté dans Saint-Preux. Je sais bien que dans presque tous les romans les romanciers aiment à se peindre eux-mêmes, tantôt en pied, tantôt en buste; les anciens peintres aimaient à se mettre eux-mêmes dans un coin de leur tableau. Ainsi font les romanciers : ils écrivent devant leur miroir; ils s'y voient^ ils y voient leur vie, tout cela en beau. Qui se regarde en effet au miroir, si ce n'est pour se voir en beau? Ce n'est pas là seulement l'effet de la vanité, c'est un sentiment meilleur et plus simple. Nous avons tous, qui que nous soyons et de quelque manière que nous ayons vécu, Tidée d'un moi meilleur que nous, et qui aurait pu être notre moi, l'idée d'une vie plus heureuse et plus sage que la nôtre, et qui aurait pu être notre vie. C'est ce moi charmant et imaginaire que nous aimons à mettre dans nos héros de roman; c'est cette vie meilleure aussi que la nôtre que nous mettons dans leur histoire : cela nous console des faiblesses de notre caractère et des malheurs de notre vie, de créer des héros qui soient sages et heureux, à défaut de nous-mêmes. Voilà, disons-nous, ce que nous aurions été, si le sort l'avait voulu. Ce sentiment, meilleur que la vanité, et aussi naturel au cœur de l'homme, est celui qui a poussé Rousseau à se peindre dans son roman. Il ne s'est pas toujours peint en beau, dira-t-on: oui, à prendre Saint-Preux pour le représentant de Rousseau. Rousseau, à nos yeux, ne s'est pas toujours peint en beau; mais il croyait peindre Julie en beau, quand il la peignait d'après madame de Warens embellie et rajeunie, et

il croyait lui-même se peindre en beau en prêtant à Saint-Preux ses sentiments et ses aventures. Rien ne montre mieux ce défaut d'élévation et de délicatesse qui est la plaie de Rousseau, et qu'il a essayé en vain de remplacer par je ne sais quel enthousiasme déclamatoire pour la vertu, que la bonne foi qu'il a mise à créer ses héros diaprés lui-même^ prêtant à Julie les sentiments de madame de Warens et les siens à Saint-Preux, sans croire en cela leur faire tort, et ne doutant pas un instant qu'ils ne fussent beaux et intéressants, puisqu'ils lui ressemblaient.

L'illusion de Rousseau, après tout, est naturelle ; mais comment le dix-huitième siècle put-il s'y tromper? Gomment Julie et Saint-Preux purent-ils passer pour des héros de tendresse pure et délicate? Gomment pouvait-on trouver l'expression de l'amour élevé et généreux dans Julie et dans Saint-Preux? Gette erreur du dix-huitième siècle, qui excuse et autorise l'erreur de Rousseau, s'explique par Fétat des idées et des mœurs pendant la première moitié du dix-huitième siècle.

Je ne prends pas toujours les romans pour la fidèle expression des mœurs du temps: ils expriment souvent l'imagination de la société plus que ses mœurs, ils disent plutôt ce que la société aimerait à faire que ce qu'elle fait, ils répondent aux goûts et aux penchants du monde plutôt qu'à sa conduite; mais ils n'en sont pas moins l'expression d'un certain état moral de la société. Il est dans la nature de l'homme de penser plus de mal qu'il n'en fait, et il ne faut pas qu'il se rassure trop sur le danger de ses mauvaises pensées par l'innocence de ses actions; car il est

d'autant plus prompt à mal faire, qu'il s'est habitué à mal penser; et nous connaissons tous une société quia manqué de périr dans une sorte d'orgie sociale, parce qu'elle avait encouragé dans ses livres le goût de l'orgie morale. Les romans licencieux des commencements du dix-huitième siècle, et surtout ceux de Crébillon fils, quoique parfois fort spirituels, ne sont pas pour moi l'expression des mœurs et de la conduite du dix-huitième siècle; pourtant ces romans licencieux exprimaient l'état moral de l'imagination. Ils corrompaient dans les âmes l'image que nous y gardons tous de l'amour honnête et pur; ils y substituaient l'image de Tamour licencieux. C'est ce déplorable penchant des esprits que le roman de Rousseau vint contrarier et redresser. Ce qui dans la Nouvelle Héloïse nous semble encore grossier était déjà un commencement de pureté, et ces amours, que nous voudrions voir plus délicats, l'étaient presque trop auprès des amours de Crébillon fils. Tout dépend du point de départ. A qui part des petites maisons de la régence, les Gharmettes sont déjà un lieu de purification, et les bosquets de Clarens sont un sanctuaire. Le dix-huitième siècle, fatigué de la monotonie de ses romans libertins, sut gré à Jean- Jacques Rousseau de lui offrir d'autres tableaux sur lesquels Tœil pouvait s'arrêter sans que le front rougît. Comme Rousseau ne peignait pas l'amour de la même manière que ses devanciers, on crut qu'il le peignait meilleur et plus pur. Je dirai même que, comme la grossièreté qui se sent, pour nous, dans les personnages de Y Héloïse n'était pas la même que celle des personnages des romans du temps, comme

elle ne tournait pas à la débauche, le changement parut une amélioration, et c'est ainsi que les héros de VHéloise^ Julie et Saint-Preux, passèrent presque pour platoniques, parce qu'ils n'étaient plus libertins ; en même temps, comme ils gardaient quelque chose de sensuel, le siècle n'était pas trop dépaysé. Il reconnaissait la tendresse à ce signe, le seul que ses romans lui enseignassent depuis longtemps, et il jouissait de voir l'amour s'épurer sans trop changer. Ajoutez que, pour aider à cette honnête illusion du siècle, Julie et Saint-Preux confondaient sans cesse dans leurs discours l'amour avec la vertu; qu'ils semblaient enthousiastes de l'honneur, de la sagesse; qu'ils en parlaient sans cesse, au lieu de parler du plaisir, comme faisaient leurs devanciers. Le siècle les prit au mot, et ce que nous regardons comme une déclamation et comme un sophisme passait alors pour une protestation en faveur de la vertu. On s'éprit d'admiration pour ces héros qui faisaient de la morale sans renoncer aux douceurs de Famour, qui se piquaient même de prendre leur vertu dans leur amour, et d'être d'autant plus honnêtes qu'ils étaient plus passionnés. La société aimait à se trouver purifiée sans se convertir; elle se prêtait de bonne grâce à un repentir qui n'était pas une mortification.

11 y a dans la Nouvelle Héloïse deux erreurs qui font les deux parties du roman : la première, c'est que Famour inspire la vertu; la seconde, c'est que la sagesse humaine suffit pour donner aussi la vertu. Examinons rapidement le roman en suivant cette division.

Ç'a été de tout temps la prétention de Famour, et

cette prétention lui fait honneur, de ne pas vôuloir seulement être un plaisir. Comme Tamour anime et échauffe Tâme, il est tout naturel que l'âme prenne le surcroît de vie qu'elle se sent pour un surcroît de force, et qu'elle se croie plus haute, se sentant exaltée : c'est une erreur. L'amour ne change pas les âmes; il ne fait pas que les mauvaises deviennent bonnes; il fait seulement peut-être que les bonnes deviennent meilleures, et cela, par ce surcroît de force que l'amour donne à l'âme. On est en amour ce qu'on est partout ailleurs : doux si on est doux, ardent si on est ardent; seulement on Test mieux. On n'est pas autre que soi ; mais on est un peu plus que soi. C'est un état de l'âme où nos facultés, sans changer de nature, changent de degré, et s'élèvent ou s'excitent par une sorte de mouvement instinctif. C'est même là, pour le dire en passant, ce qui rend les amoureux si séduisants tant qu'ils aiment et tant qu'ils sont aimés. Il y a alors en effet double cause pour qu'ils charment. D'abord ils valent mieux parce qu'ils aimeni et que Tamour les inspire, ensuite ils valent mieux parce que tout ce qu'ils disent et tout ce qu'ils font est pris en bonne part; mais ôtez l'amour, tout change : quelle langueur d'esprit! quelle banalité de langage ! Quoi î c'est là l'homme que j'aimais et qui m'aimait! — Non, ce n'est plus le même homme, car il ne vous aime plus ; il n'est plus ce qu'il était. Ce n'est pas votre amour seulement qui lui faisait crédit, c'est son amour aussi qui lui prêtait beaucoup, et qui aujourd'hui, étant parti, ne lui prête plus rien, et le laisse à sa pauvreté naturelle. Les amants qui ne le sont plus sont sou-

vent étonnés d'avoir pu s'aimer; ils rougissent de leur choix, et en cela ils sont injustes Tun envers l'autre. Ils se voient aujourd'hui tels qu'ils sont, froids et mécontents; ils se voyaient autrefois tels qu'ils étaient^ aimables et heureux, grâce à Tamour; mais ces grâces d'élat et du moment ne sont pas des vertus. Les amants le croient pourtant, et presque tous se tiennent pour bons, parce qu'ils sont tendres. Quant à Saint-Preux, dont l'amour échauffe le cerveau plus que le cœur, il est tout près de se prendre pour un héros ou pour un saint, parce qu'il est amoureux. « Où sont-ils, s'écrie-t-il dans une lettre à Julie, où sont-ils, ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une fièvre des sens, pour un désir de la nature avilie? Qu'ils viennent, qu'ils observent, qu'ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur; qu'ils voient un amant malheureux, éloigné de ce qu'il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue, mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux, et qu'ont nourris tes sentiments sublimes; prêt à braver la fortune, à souffrir ses revers, à se voir même privé de toi, et à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s'effacera jamais de son âme. Ah! Julie, qu'aurais-je été sans toi? La froide raison m'eût éclairé peut-être. Tiède admirateur du bien, je l'aurais du moins aimé dans autrui. Je ferai plus, je saurai le pratiquer avec zèle; et pénétré de tes sages leçons, je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus : Ohî quels hommes nous serions tous, si le monde était

^ II] A N-.) A GQ IJ 110 USSE AU.

plein (le Julies et de cœurs qui les sussent aimer ! »

Eh! mon Dieu, le monde est plein de Julies et de cœurs qui les savent aimer; mais le malheur, c'est que les vertus que les Julies et les Saint-Preux se sentent dans l'âme ne sont que pour eux deux, et que rien ne s'en répand en dehors. Les amants ne sont dévoués, généreux, désintéressés, vertueux enlin, que l'un pour l'autre; ils ne le sont pas pour le reste du monde. Leur vertu est un secret entre eux, et un secret même qui n'a qu'un temps. Le prochain n'en sait rien, et n'en profite pas. Or, il n'y a de vertus que celles qui le sont un peu pour tout le monde. Les vertus qui ont un objet si particulier et un cercle si étroit sont des sentiments et non pas des vertus. Tel est l'amour. Il inspire le dévouement; mais envers ([ui? Envers ce qu'on aime, c'està-dire presque envers soi-même. On sauve sa maîtresse du péril parce qu'on l'aime; mais on ne se dévoue pas pour sa patrie ou pour sa religion parce qu'on aime sa maîtresse. Julie et Saint-Preux prennent pour une vertu le dévouement qu'ils ont l'un pour l'autre, et ce dévouement dont ils font tant de bruit est tout simplement cet égoïsme à deux, qui est le propre de l'amour, et qui en fait le charme^.

1. Je trouve dans une des dernières pièces de Corneille, dans Tite et Bérénice^ des vers qui expriment fort spirituellement combien il y a d'amour-propre dans l'amour. Seulement ces vers seraient mieux placés dans un traité de Nicole que dans une tragédie. Domitien dit qu'il ne peut pas croire que Domitie l'aime,

Quand elle ne regarde et n'aime que soi-même.

Albin, son confident, lui répond :

L'excellence morale de Famour, c'est-à-dire, après tout, la doctrine dé l'amour chevaleresque, sans qu'aucune des prétentions de cette doctrine soit justifiée par l'histoire de Julie, voilà ce qui remplit la première partie du roman. J'ai même tort de comparer l'amour tel que le prêche la Nouvelle Héloïse avec Tamour chevaleresque. Que disait en effet la doctrine chevaleresque aux jeunes chevaliers? Voulez-vous être aimés? soyez braves, soyez hardis, soyez généreux; défendez les faibles, venez en aide aux malheureux. C'est au prix de ces vertus que vous obtiendrez l'amour des dames. Dans cette doctrine, l'amour était la récompense, et peut-être aussi l'encouragement de la vertu; mais il n'était pas luimême une vertu, comme il a la prétention de l'être dans la Nouvelle Héloïse, Il inspirait le courage, l'effort sur soi-même, le mépris de la mort, toutes vertus qui profitent au monde, tandis que, dans la Nouvelle

Seigneur, s'il m'est permis de parler librement, Dans toute la nature aime-t-on autrement ? L'amour-propre est la source en nous de tous les autres. C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres. Lui seul allume, éteint ou change nos désirs ; Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs ; Vous-même, qui brûlez d'une ardeur si fidèle, Aimez-Yous Domitie ou vos plaisirs en elle"? Et quand vous aspirez à des liens si doux, Est-ce pour Tamour d'elle ou pour Tamour de vous? De 6a possession l'aimable et chère idée Tient vos sens enchantés et votre âme obsédée ; Mais si vous conceviez quelques destins meilleurs, Vous porteriez bientôt toute cette âme ailleurs. La conquête est poiîr nous le comble des délices; Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices. C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer, Et vous n'aimez que vous quand vous croyez l'aimer.

[Tiie et Bérénice^ acte P"^, se. m.)

.IHAN-JACQUES ROUSSEAU.

Héloïse, l'amour, pourctre une vertu, n'a besoin que (raimer, devoir facile et commode. Les emportements de lapassion passent, dans la doctrine du roman, pour des qualités; les aveux et les épanchements irrétlécliis de l'amour sont les signes d'une belle âme, et sont près d'être regardés comme de bonnes actions. Et ne croyez pas que cette doctrine amoureuse n'ait point eu ses mauvais effets : elle a justiliéla passion à ses propres yeux ^ ; les amants se sont crus honnêtes dès qu'ils se sont sentis amoureux, oubliant que les lois de l'honnêteté et de Fhonneur sont souvent contraires à l'amour, ou plutôt se faisant dans leur amour même une honnêteté et un honneur sentimental qui les dispense complaisamment de l'honnêteté morale, et qui la leur fait dédaigner. Cette doctrine n'a pas seulement produit ses mauvais effets dans les âmes d'élite, comme Rousseau nous représente Julie et Saint-Preux; elle s'est répandue dans la foule, et elle est devenue plus dangereuse à mesure qu'elle est devenueplus banale. Les courtauds de boutique et les bacheliers d'école ont érigé les passions ou les instincts de leur âge en généreux sentiments, en saints enthousiasmes ; ils se sont crus innocents dans la débauche parce

1. Voyez, dans la Revue du l^r juin 1853, le huitième article de M. de Loménie sur Beaumarchais. La piquante histoire de mademoiselle Ninon est l'histoire de la Nouvelle Héloïse en petit et en commun ; c'est la faute érigée en vertu. Je n'ai pas le droit de remercier mon jeune et spirituel collaborateur du service qu'il rend à la littérature par son intéressant travail sur Beaumarchais ; mais je puis bien le remercier du service que rend à ma thèse cette histoire, si bien racontée, de mademoiselle Ninon.

qu'ils y étaient ardents. Les grisettes, à leur tour, se sont crues des héroïnes de tendresse, jusqu'à ce qu'un beau jour cette duperie ou ce charlatanisme sentimental ait eu le sort qu'ont tous les sentiments faux, qui finissent toujours par aboutir aux émotions grossières ou aux calculs sordides, au plaisir ou à l'intérêt. Les Platons du comptoir et de la mansarde se sont changés sans trop de peine en Épicures : Epicuri de grege porci,

La première partie de la Nouvelle Héloïse pourrait plutôt servir à montrer les dangers de la sensibilité romanesque qu'à en glorifier les mérites, et je prendrais volontiers pour devise de cette partie du roman ces paroles de la dernière lettre de Julie : « Avec du sentiment et des lumières, j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. »

La seconde partie de \ Héloïse est plus intéressante, plus vraie, plus élevée, quoiqu'elle soit fondée aussi sur une erreur que Rousseau semble embrasser, savoir : que la sagesse humaine peut suffire à corriger les passions de l'homme et à donner la vertu. Il soutient cette doctrine par ses réflexions, mais en même temps il la combat, si je ne me trompe, par Fexpérience et même par les sentiments de son héroïne. C'est cette expérience , que Rousseau laisse au compte des événements de son histoire plutôt qu'il ne la proclame hardiment, qui fait l'intérêt de cette seconde partie de la Nouvelle Héloïse^ et qui doit même faire vivre le roman.

Julie, pour obéir à son père, a renoncé à son amant, et a épousé M. de Volmar. M. de Volmar est un galant homme; mais c'est un de ces philosophes

qui croient que la sagesse philosophique peut suffire à diriger le cœur de l'homme. Il a foi aux vertus humaines, à celles qui prennent leur principe dans l'homme, c'est-à-dire dans Torgueil; car, dans la seconde comme dans la première partie de la Nouvelle Héloïse^ la morale procède toujours de Thomme. Seulement, dans la première partie, elle procède de Faqiour, et dans la seconde de la sagesse; mais c'est la même chose : c'est toujours l'homme et par conséquent la même faiblesse.

M. de Volmar sait que Saint-Preux a aimé Julie et qu'il était aimé d'elle. Cependant il appelle Saint- Preux dans sa maison, il veut que Julie continue à le voir: il est de ceux qui croient que l'amour est un bon sentiment ; il ne veut donc pas le détruire dans l'âme de Julie et de Saint-Preux; il veut l'épurer et le conduire. « J'ai compris, dit-il à Saint-Preux et à Julie, dans une conversation où il est plutôt un précepteur qu'un mari, j'ai compris qu'il régnait entre vous des liens qu'il ne fallait pas rompre; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables, qu'il fallait plutôt le régler que de l'anéantir, qu'aucun des deux ne pouvait oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix.... Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre et choque toutes les maximes communes; mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs; et le mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme. » — « Mes enfants, nous dit-il d'un ton d'autant plus touchant qu'il partait d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion ;

n'ayez pas peur de vous^ et vous n'aurez rien à craindre^. »

Nous connaissons cette sagesse-là et ses œuvres : il y a des personnes de fort bonne foi qui croient naïvement qu'il y a un moyen de tirer les trois vertus théologales des sept péchés capitaux, de faire le bien avec le mal, et de V ordre avec le désordî^e, ou, pour se servir d'une image plus éclatante, mais qui n'exprime^j3as^un<^ pensée Pjjï^^^^^p^^^'^^jj,^ de conspirer avec fapuSre comme le paratonnerre. Vaines tentatives de la sagesse humaine, soit dans Tétat, soit dans la famille ! On ne f^i^Rs^âJ^ordre avec du désordre ; les démolisseurs ne peuvent pas devenir des constructeurs, et les gens habiles à faire des ruines sont- incapables de faire des monuments. Si le paratonnerre conspire avec la foudre, c'est pour conduire le feu destructeur dans le puits où il s'éteint; ce n'est pas Jà une association, c'est une compression. Il n'y a rien à tirer du mal que le pire, rien à tirer de l'anarchie d'un jour que l'anarchie de la semaine, et de l'anarchie de la semaine que l'anarchie du mois et bientôt de l'année. Le mal se combat et se réprime, mais il ne peut être ni employé, ai dirigé à volonté. M. de Volmar croit que l'amour de Julie et de Saint-Preux peut être conservé sans danger, et qu'avec de bons conseils et beaucoup de sagesse, il pourra en faire une vertu. Il croit enfin que c'est un feu qui peut servir encore à échauffer l'âme sans la brûler. Il répudie la sage et profonde maxime de l'Evangile : qtie celui qui aime le péril y périra,

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