CHAPITRE II
Jaurès et l'Enseignement
Jaurès, dans son œuvre de régénération méthodique de la France, a mis, comme de raison, au premier plan l'enseignement. Et il l'a voulu intégral. Même son action politique et sociale ne fut que le prolongement voulu et conscient de son action sur le terrain de l'enseignement. En effet, qu'est-ce que la politique pour qui n'y voit pas un misérable moyen de vulgaire arrivisme, si ce n'est un instrument puissant d'éducation populaire employé au service d'une classe, d'une nation, d'un pays? Un homme d'Etat véritable est un grand éducateur national. Un homme politique digne de ce nom est un professeur des vertus civiques, un professeur de la nation. Il n'y a que la démagogie réactionnaire ou la critique hâtive et empirique des libertaires pour s'accorder à confondre les ambitions mesquines, vulgaires et souvent scandaleuses des professionnels de la politicaillerie avec les aspirations élevées des grands constructeurs et ouvriers des organisations politiques.
Proudhon définissait la démocratie un système oti prédomine le principe de l'éducation : « La démocratie, c'est la peudocratie ». Marx, son grand antagoniste, reconnaît la force décisive de l'éducation des masses en déclarant qu'une idée s'emparant des masses devient une force matérielle. On sait la valeur prépondérante que Blanqui attribue à l'éducation laïque et républicaine. Jules Guesde, le chef des marxistes français, en ramenant toute l'action socialiste à la propagande, à l'organisation, qui est l'éducation systématique de la volonté, réduit, au fond, le problème de la préparation socialiste à instruire le prolétariat de la doctrine socialiste.
— ii6 —
Jaurès donna à l'enseignement, même pris dans le sens technique, la plus grande partie de son immense activité, au Parlement et au dehors. Comme professeur, comme député, comme journaliste, comme directeur de la Revue de l'Enseignement primaire, il revient toujours au même problème en l'étudiant sous ses différentes faces.
Jaurès avait fait le tour des problèmes de l'enseignement. Il en connaissait parfaitement tous les détails. En s'adressant, dans la Dépêche de Toidouse du 15 janvier 1888, aux instituteurs et institutrices, il leur tient le discours excellent que voici :
« Vous tenez en vos mains l'intelligence et l'âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n'auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d'une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont français et ils doivent connaître la Prance, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent .savoir ce qu'est une démocratie libre, quels droits leur confère la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu'ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l'égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu'ils puissent se représenter à grands traits l'espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de l'instinct, et qu'ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s'appelle la civilisation. // faut leur montrer la grandeur de la pensée; il faut leur enseigner le respect et le culte de l'âme en éveillant en eux le sentiment de l'infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c'est par lui que nous triompherons du mal, de l'obscurité et de la mort ».
On ne saurait résumer la mission du maître d'école dans des termes plus heureux, à la fois simples et sublimes, clairs et profonds. Ils contiennent, si on en comprend toute la portée, les éléments de toute une philosophie sociale et politique, de toute une morale laïque, même d'une sorte de religion rationnelle. Car le besoin de l'infini est naturel à l'homme cherchant à se surpasser, à triompher de sa médiocrité et de sa vie terrestre et éphémère. Et par quel moyen
rationnel peut-il s'échapper de cette médiocrité humiliante? Par la grandeur infime du monde physique et moral et de l'œuvre à accomplir dans sa vie. Il peut se surpasser dans la communion avec la vérité scientifique qui ne connaît pas de limites, dans son pieux et ardent attachement à un idéal supérieur qui lie le présent au passé et à l'avenir. L'homme passe. L'humanité reste. En nous identifiant avec l'humanité, nous participons à l'éternité, . à l'Infini. Voilà une manière toute naturelle, toute rationaliste d'acquérir l'immortalité, ou de « communier » avec l'Infini. Nous retrouvons ici, comme partout ailleurs, la conception panthéiste de Jaurès réconciliant les éléments sains de la religion traditionnelle avec les conquêtes indestructibles de la science moderne. Il dit aux hommes : Soyez grands et bons, vivez dans et pour la vérité et la justice et vous échapperez à la mort et au néant, qui vous effraie à juste titre. Et, pour que cette vérité, aussi nécessaire à l'homme que l'air, que la lumière, ne soit pas l'apanage des privilégiés de l'esprit, il la confie à tout instituteur et à toute institutrice et leur fait un devoir de la transmettre à chaque enfant.
En possession d'un tel programme, l'école républicaine et laïque est bien armée pour répondre aux railleries encore plus superficielles que méchantes des réactionnaires à l'adresse des « primaires ». On ne déti'uit que ce qu'on remplace. Jaurès est un esprit constructeur. S'il détruit, c'est pour reconstituer avec des matériaux nouveaux plus aptes à résister aux nouvelles exigences, aux nouvelles vérités du siècle. Mais, par cette méthode de reconstruction, Jaurès devient le démolisseur le plus redoutable de tout ce qui est, par l'Histoire, condamné à mort.
Jaurès fait une analyse pénétrante et décisive des programmes des écoles primaires, « qui manquent absolument de proportion ». Il critique « le système déplorable que nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l'initiative du maître et aussi la bonne foi de l'enseignement, en sacrifiant la réalité à l'apparence ».
L'inspection d'une école par Jaurès serait bientôt faite : il ferait lire les écoliers. En effet, la plupart des écoliers ne savent pas lire.