‹ Jean JaurèsChapitre 11 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

« Sachant bien lire, écrit Jaurès en 1888, l'écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée très générale, il est vrai, mais très haute, de l'histoire de l'espèce humaine, de la structure du monde, de l'histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l'humanité ». Il faut suivre la voie de la nature. « Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde ». Comme dans la nature, comme dans la société, comme dans l'Etat, Jaurès trouve dans les enfants « des germes, des commencements d'idées ». « Voyez, dit-il, avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur ».

Et il résume ses conseils aux maîtres et maîtresses d'école dans des termes excellents : « Lorque d'une part vous aurez appris ,aux enfants à lire à fond, et lorsque, d'autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaines vous aurez fait sans peine, en quelques années, œuvre complète d'éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront ».

Quelle idée féconde que celle de l'unité universelle, à la fois la base de toute la science moderne et la racine profonde ainsi que le couronnement de toute philosophie! Avec elle Jaurès ouvre toutes les portes, pénètre dans tous les grands problèmes et prépare toutes les solutions. Une fois l'idée de l'unité universelle acceptée, nous n'avons qu'à étudier les ébauches, les premiers jets des idées qui se manifestent, découvrir la direction d'une évolution déterminée, et la solution désirée apparaît. Car elle ne peut se trouver que dans cette direction dont les commencements, les germes s'étalent devant nos yeux. In omnibus rébus respice finem (dans toutes les choses, observez la fin) disaient les Anciens. Jaurès dit, avec les Modernes, avec les évolutionnistes : « Dans toutes choses, voyez les origines ». La méthode est des plus

applicables. Car la fin est lointaine et cachée, tandis que les commencements et les germes des choses se trouvent tout naturellement lorsqu'on approfondit leur état présent, leur vie, leur devenir.

Le 21 octobre 1886, Jaurès développe ses idées à la Chambre des députés, à la suite d'un amendement au projet de loi, adopté par le Sénat, sur l' organisation de l'enseignement primaire. Il veut faire place, dans cette organisation, à la commune. Il dit :

Il est vrai que d'habitude c'est pour combattre indirectement la laïcité qu'on fart appel aux franchises communales. Mais je crois, après réflexion sérieuse, qu'au fond de cette tactique il y a une erreur de doctrine. Si la commune n'est pas un être fictif, elle n'est pas non plus une personne réelle. Elle a été, il est vrai, faite par l'histoire, mais elle tient son autorité de l'Etat ; elle tient de l'Etat le droit sans lequel tous les autres sont vains : le droit de lever l'impôt. Donc, si vous accordiez à la commune la faculté d'avoir des écoles à elle, fondées, entretenues, dirigées par elle seule, la commune, parce qu'elle tient son autorité de l'Etat, n'aurait pas le droit d'aller contre le principe dominant de l'enseignement public. Or, ce principe, c'est que la société française repose non plus sur l'idée religieuse transmise et discutable, mais sur l'idée naturelle de justice acceptée par tous. Et la laïcité n'étant que l'expression de ce principe, non seulement l'école publique, mais l'école exclusivement communale devra être laïque. Mon vœu est donc bien simple ; je demande seulement, lorsque la commune aura pourvu à toutes ses obligations envers l'Etat, lorsqu'elle aura créé le nombre d'écoles publiques ex;igé par celui-ci, qu'elle ait encore le droit, à ses frais, et sans sortir de la laïcité, d'instituer des écoles d'expériences où des programmes nouveaux, des méthodes nouvelles puissent être essayés, ovi des doctrines plus hardies puissent se produire.

Remarquez, d'ailleurs, messieurs, que, sur ce point, la loi de 1882 et la loi complémentaire qui vous est soumise aujourd'hui ne sont pas explicites. J'ai consulté plusieurs de mes collègues, parmi les plus compétents ; la plupart m'ont répondu qu'ils ignoraient si le droit des communes subsistait ou non. Quelques-uns m'ont dit : Oui, il subsiste, mais il est sous-entendu. Prenons garde, n'en parlons pas; n'avertissons pas les villes qu'elles peuvent faire concurrence à l'Etat; n'imitons pas le confesseur, qui révèle les fautes au pénitent. Messieurs, je suis convaincu qu'à l'occasion nos adversaires politiques ne manqueront ni de conseillers ni de directeurs pour les instruire au péché. Il serait étrange de maintenir obscurément les franchises communales dans la loi pour être libéral, et de ne pas en avertir les communes pour rester pratique.

Nous devons d'autant plus nous préoccuper, au moins dans l'ave-

nir, d'accorder aux municipalités des écoles exclusivement municipales que tout lien entre ks communes et les écoles^ publiques va être désormais rompu. Nous traversons une période où tout se fait dans l'enseignement primaire, à tous les dtgrés, par la collaboration confiante des communes et de l'Etat.

Le peuple sera obligé de subir passivement pour ses fils un enseignement qu'il n'aura pas préparé, comme la bourgeoisie a subi passivement, depuis plus d'un siècle, un enseignement qui avait été réglé sans elle. Laissez, au contraire, à quelques municipalités la gestion de quelques écoles indépendantes, et les municipalités mettront tous les jours les familles en face des problèmes de l'éducation. J'espère bien, lorsque l'écoile républicaine aura porté ses premiers fruits, que les travailleurs, les vrais, arriveront en grand nombre dans les conseils locaux, et là ils diront, si vous leur en donnez la tentation avec le droit, quelle est la partie de l'enseignement autrefois reçue par eux qui leur a été le plus utile; ils vous diront ce qui a le plus servi à l'épreuve : ou la connaissance précise de quelques règles techniques, ou la ferme intelligence de certains principes généraux, et ils vous diront dans quelle mesure on peut les associer; ils vous diront quelle partie de l'Histoire a le mieux éclairé pour eux ces problèmes politiques et sociaux qui travaillent notre siècle; ils vous diront aussi jusqu'où leur esprit peut s'élever sans trouble dans les hautes conceptions générales d'où la science prétend résumer l'univers; à quels exemples, à quels récits, à quels accents

Quel doit être le caractère de l'enseignement public ? Dans la lutte entre la tradition religieuse et la science critique, Jaurès prend résolument parti pour cette dernière. Mais il rejette énergiquement toute insulte à la conscience religieuse.

Deux forces se disputent aujourd'hui les consciences : la tradition, qui maintient les croyances religieuses et philosophiques du passé; la critique, aidée de la science, qui s'attaque non seulement aux dogmes religieux, mais aux dogmes philosophiques; non seulement au christianisme, mais au spiritualisme.

Eh bien, en religion, vous pouviez résoudre la difficulté, et vous l'avez résolue : l'enseignement public ne doit faire appel qu'à la raison ; et toute doctrine qui ne se réclame pas de la seule raison s'exclut elle-même de l'enseignement primaire. Vous nous dites tous les jours que c'est nous qui avons chassé Dieu de l'école; je vous réponds que c'est votre Dieu qui ne se plaît que dans l'ombre des cathédrales. En religion, nous pouvons nous taire sans abdiquer; nous n'avons qu'un devoir, c'est de ne pas introduire dans l'école nos agressions personnelles, qui peuvent être offensantes et qui sont inutiles, agressions constantes de la vérité scientifique contre vous.

Mais en philosophie, entre toutes les doctrines qui ne se réclament

que de la raison, quel choix ferez-vous? Vous avez choisi, et vous ne pouviez pas faire autrement, la doctrine qui a le plus de racines dans le pays, je veux parler du spiritualisme traditionnel.

Vous êtes l'Etat, vous ne pouvez faire qu'une chose : traduire pour l'enfant la conscience moyenne du pays. J'entends que l'on ne peut guère enseigner dans les écoles de l'Etat que les opinions les plus généralement répandues dans le pays ; mais j'ajoute que le spiritualisme, qui est notre doctrine d'Etat, est contesté par un très grand nombre d'esprits; il est répudié par l'élite, à tort ou à raison, je n'ai pas à me prononcer là-dessus, par l'élite intellectuelle de l'Europe.

'Messieurs, je crois m'être borné à constater un fait : c'est qu'il y a une différence très grande pour l'Etat, une difficulté très sérieuse, une difficulté qui n'a pas préoccupé nos collègues, mais qui éclatera très prochainement sur tous les points de la France, dans les milieux les plus différents ; alors que les doctrines les plus diverses peuvent s'emparer des esprits, dans les campagnes et dans les villes, vous êtes obligé, vous, Etat, qui avez toute la responsabilité devant la nation, d'enseigner des doctrines qui partout auront pu être acceptées. Je dis qu'il y a de grandes villes où les travailleurs se sont approprié les résultats généraux de la critique et de la science et que, dans ces grandes villes, le spiritualisme ne peut être la règle exclusive des esprits et le dogme scolaire. J'ajoute que, dans l'intérêt même de l'Etat, qui ne peut pas aller au delà de l'opinion générale de la nation, vous devez permettre aux municipalités d'interroger, par certaines écoles communales, la conscience populaire, et de proportionner l'enseignement à cet état des esprits.

Le I" décembre de la même année, Jaurès, dans la discussion du budget de 1889, prend la défense des intérêts matériels des instituteurs :

Pour ma part, messieurs, j'avais tout d'abord incliné du côté des nécessités budgétaires, et, pendant les dernières vacances, j'avais dit aux instituteurs de notre région, sans autre souci que d'équilibrer le budget, que les ressources actuelles de nos finances leur faisaient un devoir d'attendre, d'élargir le délai de huit ans que la loi avait inscrit. J'ai senti que je me trompais, et ce ne sont pas les réclamations véhémentes de quelques-uns qui m'ont averti de mon erreur, c'est le silence et la résignation attristée du plus grand nombre; j'ai senti qu'en ajournant une fois de plus pour les instituteurs les améliorations que nous leur présentons depuis longtemps, et avec raison, comme étant la condition de leur indépendance et de leur autorité morale, nous risquions de décourager le personnel enseignant, et, par suite, d'amoindrir, d'arrêter le mouvement de l'enseignement primaire, qui est, à l'heure présente, si vous y réfléchissez bien, la seule richesse du peuple.

Il le faut d'autant moins que jamais les circonstances politiques et

sociales n'ont fait au parti républicain un devoir plus impérieux de pousser à fond l'enseignement populaire.

Quand je songe aux périls que peut encore courir dans ce pays la liberté, aux évolutions inévitables et prochaines du monde du travail, aux devoirs d'une démocratie libre, qui doit faire une élite humaine des multitudes elles-mêmes... je ne puis m'empêcher de trouver que l'enseignement du peuple est encore dans notre pays à l'état d'ébauche et de rudiment.

Et ce n'est pas seulement parce que la fréquentation des écoles est insuffisante, malgré la fiction de l'obligation; ce n'est pas seulement parce que le nombre des écoles primaires supérieures est encore presque dérisoire; ce n'est pas parce qu'il y a un grand nombre d'écoles où un seul instituteur a à sa charge, comme M. le rapporteur l'indique dans son substantiel rapport, jusqu'à soixante-dix et quatrevingts élèves. Non ! C'est parce que nous ne donnons pas aux enfants qui fréquentent l'école jusqu'à l'âge de treize ou quatorze ans tout l'enseignement auquel ils ont droit, et cela faute de maîtres suffisamment éclairés, faute peut-être aussi d'ambition suffisante de la part de la démocratie pour l'avenir des classes laborieuses.

Il est à noter que Jaurès, siégeant alors au centre, parle déjà en 1888 des « évolutions inévitables et prochaines du monde du travail ». Une confirmation de plus de la continuité de sa pensée.

Avant de formuler les revendications économiques de la classe ouvrière, ,il exige, dès cette époque, une sorte de socialisation de l'enseignement. Il veut donner au peuple « un enseignement qui soit aussi plein et aussi complet à sa manière que celui qui est donné aux enfants de la bourgeoisie ». Et il s'écrie :

Messieurs, faites un seul instant ce parallèle : Voyez l'enfant de la bourgeoisie qui sort de nos lycées, s'il le veut, vers l'âge de quatorze ans ; il connaît ou il peut connaître les lois les plus générales du monde physique, les principaux organes de la vie et leur fonctionnement; il connaît les noms et l'histoire sommaire des grands hommes qui ont honoré l'humanité. Il a été formé au sentiment de l'art, et il a pu goûter et comprendre la beauté simple et grande des chefs-d'œuvre, depuis l'Odyssée ■ — dans la traduction, bien entendu — jusqu'aux chœurs d'Alhalie, ju?.qu'aux Feuilles d'Automne.

Mettez en face la masse des enfants du peuple qui sortent de l'école à treize ou quatorze ans. Oh ! messieurs, je ne réclame pas pour eux la même culture sous la même forme, mais je ne sais pas en vertu de quel préjugé nous leur refuserions une culture équivalente. Lorsqu'on voit que l'éducation des enfants de la bourgeoisie est conduite, dès les premiers pas, en vue d'une culture très haute

et très générale ; lorsqu'on voit que, dans les classes les plus humWes, les enfants de la bourgeoisie sont confiés à une série de maîtres très éclairés, très remarquables, surtout depuis les conditions nouvelles que vous avez justement exigées dans ces derniers temps pour la classe élémentaire, on a le droit de dire qu'on n'a pas encore fait pour les enfants du peuple tout ce à quoi ils ont droit. Et cependant ce seront des travailleurs, des citoyens et des hommes, et à tous ces titres, et pour les luttes et pour les joies de la vie, ils ont droit aussi à un enseig-nement qui soit aussi plein et aussi complet à sa manière que celui qui est donné aux enfants de la bourgeoisie.

Messieurs, il faut que les enfants du peuple soient mis en état tout d'abord de saisir rapidement les grands traits du mécanisme politique et administratif... {Applaudissements ironiques à droite.) Oui, je dis qu'ils soient mis en état de les saisir rapidement. Et vous savez bien pourquoi vous protestez : c'est parce que vous êtes dans l'intention de leur refuser ce minimum de clarté nécessaire. Vous savez bien qu'il y a encore, à l'heure actuelle, dans ce pays de France — et c'est peut-être là-dessus que vous comptez — trois millions d'électeurs qui s'imaginent volontiers que les milliards du budget circulent au hasard de toutes les convoitises.

A droite, — C'est vrai !

Jaurès. — Vous dites que c'est vrai. Eh bien, précisément, vous tie tiendriez pas ce langage si vous ne comptiez, pour leur faire croire ces choses, sur l'ignorance de ces électeurs déshérités.

Oui, il y a, à cette heure, des centaines de mille de gens naïfs auxquels les effrontés qui envahissent de plus en plus la politique cherchent à faire croire que les membres de la Commission du Budget délibèrent autour d'une cuve pleine d'or et qu'il y a là de mystérieux partages. Nous n'avons donc pas assez réagi, par le développement de l'instruction, contre les ténèbres de l'ignorance accumulées depuis des siècles par les régimes antérieurs. Nous n'avons pas pu aérer les couches profondes du peuple, et c'est là le secret non pas de la crise que nous traversons, mais du péril qui se mêle à cette crise.

Messieurs, il faut encore apprendre à cette jeune démocratie le goût de la liberté. Elle a la passion de l'égalité ; elle n'a pas, au même degré, la notion de la liberté, qui est beaucoup plus difficile et beaucoup plus longuie à acquérir. Et voilà pourquoi il faut donner aux enfants du peuple, par un exercice suffisamment élevé de la faculté de penser, le sentiment de la valeur de l'hommie et, par conséquent, du prix\ de la liberté, sans laquelle l'homme n'est pas.

De plus, il se prépare dans le monde du travail un mouvement qui ne peut pas échapper aux esprits les plus inattentifs : des ambitions, des espérances, des rêves, si vous voulez, se sont éveillés.

Eh bien, puisque l'heure paraît approcher où les travailleurs de ce pays essaieront de dépasser la condition actuelle des salariés; puisqu'ils voudraient conquérir dans l'ordre économique, comme ils l'ont fait dans l'ordre politique, leur part de souveraineté et participer plus

largement aux fruits et à la direction du travail, il est nécessaire que les enfants du peuple, en même temps qu'ils respireront au dehors ces hautes et légitimes ambitions, acquièrent à l'école, par un exercice suffisant de l'esprit, la réflexion, la discipline volontaire, le discernement dans l'appréciation des supériorités vraies et toutes les vertus nécessaires à la constitution d'un ordre nouveau. Et je dirai plus, messieurs, au risque de paraître verser à fond dans la chimère : Il ne me paraît pas juste que les enfants du peuple, précisément parce que leur vie sera faite de labeurs monotones et routiniers, soient déshérités des joies de l'art, et qu'ils ne soient pas mis en état de comprendre la beauté simple et grande des chefs-d'œuvre de notre langue. Je sais bien que la difficulté est beaucoup plus grande pour ilcs enfants du peuple que pour les enfants de la bourgeoisie : il y a une moitié de la France dans laquelle les instituteurs s'épuisent encore à apprendre les éléments de la langue française à leurs élèves. Et si dans la famille l'enfant trouve souvent l'entrain, l'esprit naturel, le goiit du travail et de l'ordre, la naïve bonté, de solides vertus enfin, il n'y trouve certainement pas une culture de pensée suffisante pour comprendre les beautés de nos chefs-d'œuvre, qui ne sont pas une forêt vierge, mais un beau jardin.

C'est pour cela qu'il faut suppléer par le nombre et la valeur des maîtres, par la vigueur et l'élévation de l'enseignement, à l'insuffisance de l'éducation familiale; cette éducation augmentée agira à son tour sur les générations nouvelles et, après vingt ou trente années, il s'établira un équilibre d'enseignement entre la famille et l'école, non pas, comme quelquefois aujourd'hui, par la médiocrité de l'école, mais par la valeur accrue de l'enseignement dans la famille populaire.

Jaurès veut donner aux enfants du peuple, par l'exercice de la faculté de penser, « le sentiment de la valeur de l'homme )) et par là leur inspirer « le goût de la liberté, sans laquelle V homme n'est pas ».

On ne saurait trouver d'objet plus élevé pour l'enseignement populaire. La pratique de la vie capitaliste abaisse à chaque pas la valeur et la dignité de l'homme que le régime de la propriété oligarchique considère comme une marchandise. Jaurès veut, dès maintenant, combattre cette dégradation du peuple, et cela par l'enseignement. Mais il sent la contradiction fondamentale, essentielle, entre les conditions matérielles de la vie du peuple et la réforme de l'enseignement populaire qu'il réclame pour lui. Et l'orateur, déjà pénétré de l'esprit socialiste, s'empare de cette contradiction pour y trouver un argument de plus en faveur de ses revendications.

Il parle de l'heure, qui approche, « où les travailleurs de ce pays essaieront de dépasser la condition actuelle des salariés ». Il envisage donc, en 1888, une transformation économique profonde. Aussi exige-t-il que les enfants du peuple acquièrent à l'école, par un exercice suffisant de l'esprit, la réflexion, la discipline volontaire ainsi que « toutes les vertus nécessaires A la constitution d'un ordre nouveau ». Ainsi se manifeste dès le début de l'action parlementaire de Jaurès sa confiance absolue dans les hommes et dans les choses, confiance qui est organiquement liée, nous ne nous lasserons pas de le répéter, à sa conception philosophique de l'unité universelle. Jaurès dit aux classes privilégiées et dominantes : « Le peuple qui travaille, qui produit, va vers son émancipation, vers une société nouvelle. Aidezle ». Il demande une politique de prévoyance sociale aux privilégiés, un quatre-août économique. Et, plein de bonté et de raison lui-même, il voit déjà le cœur des privilégiés s'ouvrir au contact des chauds rayons d'un nouveau soleil qui se lève à l'horizon social.

L'idée de l'unité et de la pénétration universelles qui anime Jaurès, son esprit philosophique, détermine chez lui une large compréhension des problèmes de la vie. En traitant celui de l'enseignement, Jaurès voit immédiatement les liens intimes qui le rattachent étroitement à l'ensemble des conditions vitales de la nation. Et il passe avec une facilité étonnante, qui a dû surprendre beaucoup de ses auditeurs parlementaires moins avertis, ainsi que beaucoup de ses lecteurs, de la question de l'enseignement à celle de la concentration capitaliste. Mais qu'on l'écoute ou qu'on le lise jusqu'au bout, et ce lien apparaîtra évident, clair, éblouissant :

Je disais naguère que le mouvement social, dans notre siècle, pourrait se résumer ainsi : abaissement continu du prolétariat, écrasement continu de la classe moyenne par la classe capitaliste. Ives industriels petits et moyens fléchissent sous le poids des grands capitaux. Ceux-ci seuls peuvent procéder aux grandes installations mécaniques ; seuls, ils ont k crédit à très bon marché.

C'est ainsi que, de plus en plus, les petits magasins sont absorbés par les gros, et que les petits patrons sont dévorés par les sociétés anonymes. L,a spéculation des financiers a travaillé, en outre, contre la classé moyenne; leS hauts barons de la banque} qui sont une puis-

sance dans l'Etat, ont haussé peu à peu le cours des actions de chemins de fer, qu'ils détiennent, et ils' ont obtenu des Gouvernements successifs, pour ces valeurs de spéculation, la consolidation des dividendes. C'est ainsi que les tarifs des chemins de fer sont obligés de payer l'intérêt d'une majoration de plus d'un milliard sur la valeur première et vraie des actions. Or, ces tarifs, accroissant les frais généraux de la production, contribuent encore à écarter de la lutte les petits capitaux.

De plus, à mesure que les entreprises industrielles et commerciales, mises en action, sont devenues des entreprises financières, le jeu de la spéculation s'est étendu non seulement à ces actions mêmes, mais aux produits, aux marchandises; on joue aujourd'hui sur tout, sur les laines, la soie, le coton, le sucre, le café, les métaux. Le marché industriel et commercial est livré ainsi aux mêmes secousses, aux mêmes entreprises, aux mêmes paniques et aux mêmes combinaisons que le marché financier. Ive petit industriel, le petit commerçant sont, malgré eux, sans s'en douter, traînés en Bourse. Or, pour résister à toutes les secousses de la spéculation, il faut avoir les reins solides, et, par là encore, les capitaux modestes sont écrasés.

Mais ce n'est pas tout. Les gros capitalistes se sont dit : « Puisque tout n'est qu'un jeu, il faut jouer à coup sûr ; pour cela il fiaut accaparer les produits par des syndicats puissants ; étant maîtres de toute la marchandise, nous serons maîtres des prix. » Le fameux syndicat des cuivres, qui va faire autant de mal par sa chute qu'il en a fait par sa formation, est l'exemple le plus connu; mais c'est par centaines que se comptent les syndicats internationaux.

La classe moyenne des producteurs ruraux a été atteinte, elle aussi, par le capitalisme; les fermiers ont été, en somme, ruinés par lui. En effet, dans le mouvement général de la spéculation, la terre elle-même est entrée en danse. Le développement des grandes villes et de la consommation, le développement des moyens de transport, l'abondance des capitaux ont fait, vers le milieu de l'Empire, hausser subitement le prix des terres et, en même temps, le prix' des fermages. Le propriétaire a demandé deux fois plus, trois fois plus au fermier. Les capitaux engagés dans le sol exigeaient, comme les autres, une large rémunération. Les fermiers ont consenti, d'abord parce qu'ils n'avaient pas le choix, et puis parce qu'ils étaient aveuglés et éblouis par la prospérité passagère qui résultait de la hausse générale des prix!.

Ainsi, pendant vingt ans, de 1860 à 1880, la terre a produit de l'argent à flots, mais cet argent ne retournait pas à la terre en améliorations duraliles : il ne faisait que passer par les mains du fermier, et il allait se perdre aux mains du propriétaire oisif ou dans les dissipations du luxe ou d'autres placements financiers. Aussi, quand la crise agricole est survenue, quand la concurrence étrangère s'est développée, lorsque la chute de toutes les valeurs en 1882 a entraîné la baisse générale des prix, la classe moyenne des fermiers a été écrasée sous des baux excessifs. Un capitalisme absorbant ne lui avait

pas laissé les ressources nécessaires, qui auraient permis de perfectionner l'outillage, d'améliorer le sol et le bétail, de multiplier les ^engrais et de lutter. Ils se sont aperçus alors qu'au fond de l'apparente prospérité qui avait duré de 1860 à 1880, il n'y avait, à la première épreuve, que le néant et la ruine. Aussi la classe moyenne des producteurs ruraux songe-t-elle aujourd'hui à chercher des garanties pour le travail rural.

Elle ne subit pas seulement un dommage matériel, elle subit un dommage moral ; non seulement elle est atteinte dans son esprit d'indépendance, mais elle est menacée dans ce sentiment de générosité humaine que développent presque toujours la haute éducation et la science. L'élite scientifique des classes moyennes se fait une place dans le monde nouveau, elle monte, mais à quel prix? En se mettant du côté de la force, je veux dire du capital oppressif. Avec le machinisme et la grande industrie, les capitalistes ont besoin des ingénieurs et ceux-ci arrivent à de belles situations. Mais comme leur rôle social est éloigné de ce qu'il doit être ! Ils pouvaient être la science mise au service du travail et des travailleurs ; ils pouvaient être non seulement des valeurs techniques, mais des valeurs humaines ; ils pouvaient organiser non seulement les installations mécaniques, mais encore la solidarité, la prévoyance, ' l'équitable répartition des fruits du travail ; ils pouvaient, en introduisant tous les perfectionnements mécaniques, ménager les transitions, ouvrir doucement des débouchés iiouveaux aux travailleurs éliminés par une machine, déterminer, par l'accord des producteurs, les limites que la production ne pouvait dépasser sans périls d'encombrement et de chômage; ils pouvaient, en un mot, réaliser la belle formule que Bancel proposait en 1848, la formule du progrès convergent, c'est-à-dire l'harmonie continue du progrès mécanique et du progrès humain.

Et, certes, ils le voulaient : il n'y a qu'à voir le travail de l'Ecole Polytechnique de 1830 à 1848. Tous ces jeunes gens étaient pleins de vastes pensées et de hautes ambitions; ils avaient le sentiment que les conditions nouvelles de la science et de l'industrie allaient faire la vie très dure aux travailleurs ; ils auraient voulu corriger la transformation industrielle par la transformation sociale ; ils auraient voulu que la science f iit vraiment et en tous sens libératrice.

Depuis, peu à peu, par la force des choses, par le naufrage des idées de fraternité sociale, disparues au Deux-Décembre avec la liberté politique, ils ont été accaparés et annexés par le capital ; il les a peu à peu intéressés à ses exigences, et ils ne sont plus guère aujourd'hui que les serviteurs du dividende; mais cette chute forcée n'a pas été sans humiliation et sans souffrance, et je suis convaincu que lorsque les horizons fraternels se rouvriront devant nous, l'élite scientifique des classes moyennes retrouvera avec joie les inspirations généreuses de la première heure. (1888.)

Dans les deux derniers passages, Jaurès fait allusion à cette grande et noble génération de penseurs, d'hotnmes

d'Etat, d'ingénieurs et d'administrateurs industriels qui se groupèrent sous la bannière saint-simonienne et que l'on a trop longtemps complètement méconnus et négligés, un peu à cause de quelques bizarreries de procédés et d'expressions. Ils commirent la maladresse impardonnable de se donner, au milieu d'une foule incrédule, pour une Eglise et pour lui culte. C'était une phalange brillante d'hommes de premier ordre qui voulaient organiser à la fois l'industrie et la nouvelle société basée sur le travail et sur la science.

Nous étions en 1888. Franchissons une période de vingt années, où. Jaurès ne cessa pas de s'occuper de l'enseignement, pour arriver aux dates des 21 et 24 janvier 1909, oti de nouveau il prononce un grand discours sur l'enseignement. Nous pourrons ainsi constater l'unité parfaite de sa pensée et la portée universelle qu'il attribuait à l'enseignement.

On sait quelles passions et quels intérêts s'agitent autour de la question du monopole de l'enseignement. Jaurès cherche à dépouiller cet important problème de tout ce qu'il a de fortuit et de mesquin. Au fond, ce problème se réduit à ceci : Qui doit être l'éducateur de la nation ? Et Jaurès répond :

« On discute, on raisonne comme si une grande nation pouvait arbitrairement donner tel ou tel enseignement. Messieurs, on n'enseigne pas ce que l'on veut; je dirai même que l'on n'enseigne pas ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir : on n'enseigne et on ne peut enseigner que ce que l'on est. J'accepte une parole qui a été dite tout à l'heure, c'est que l'éducation est, en un sens, une génération.

« Je n'entends point par là que l'éducateur s'efforcera de transmettre, d'imposer à l'esprit des enfants ou des jeunes gens telle ou telle formule, telle ou telle doctrine précise.

« L'éducateur qui prétendrait ainsi façonner celui qu'il élève ne ferait de lui qu'un esprit serf. Et le jour où les socialistes pourraient fonder des écoles, je considère que le devoir de l'instituteur serait, si je puis ainsi dire, de ne pas prononcer devant les enfants le mot même de socialisme.

« S'il est socialiste, s'il l'est vraiment, c'est que la liberté de sa pensée appliquée à une information exacte et étendue l'a conduit au socialisme. Et les seuls chemins par où il y puisse conduire les enfants ou les jeunes gens, ce serait de leur apprendre la même liberté de réflexion et de leur soumettre la même information étendue. »

« L'exercice de la souveraineté, l'exercice de la puissance politique dans les nations modernes n'est subordonné à aucune formule dogmatique de l'ordre religieux ou métaphysique. Il suffit qu'il y ait des citoyens, il suffit qu'il y ait des êtres majeurs ayant leur liberté, leur personnalité et désireux de mettre en oeuvre ce droit pour que la nation moderne dise : Voilà la source unique et profonde de la souveraineté ».

« On n'enseigne pas ce que l'on veut, on n'enseigne pas ce que l'on sait, on enseigne ce que l'on est ». Voilà un mot juste et profond qui indique la direction où il faut chercher la solution du problème. L'enseignement n'est qu'une manifestation, qu'une fonction de notre être, c'est-à-dire de la nature, du caractère de la nation historiquement et socialement déterminé. La nation s'enseigne elle-même. Elle donne à ses enfants l'éducation qu'elle peut donner après avoir atteint un degré de civilisation donné. Une nation d'esclaves éduquera ses enfants dans l'esprit de soumission aveugle et d'avilissement. Une nation d'hommes libres éduquera des hommes conscients et libres. Une nation monarchique formera des sujets. Une nation vraiment républicaine éduquera des citoyens. Une nation soumise au joug capitaliste, divisée contre elle-même en classes, reflétera inévitablement, dans son enseignement, les mêmes divisions, les mêmes déchirements, avec ses passions et ses luttes de classe.

Une fois la méthode établie, Jaurès cherche à déterminer l'esprit de la nation enseignante.

Fidèle à sa conception fondamentale, qui exclut toute partialité, Jaurès ne veut pas faire contenir la France dans une seule époque ni dans un seul parti. Il veut la France

totale, comme il veut la vérité totale, la justice totale, l'humanité totale.

« Ceux qui ont lutté dans les siècles disparus, à quelque parti, à quelque religion, à quelque doctrine qu'ils aient appartenu, mais par cela seul qu'ils étaient des hommes qui pensaient, qui désiraient, qui souffraient, qui cherchaient une issue, ils ont tous été, même ceux qui, dans les batailles d'alors, pouvaient paraître des conservateurs, ils ont tous été, par la puissance invincible de la vie, des forces de mouvement, d'impulsion, de transformation, et c'est nous qui recueillons ces frémissements, ces tressaillements, ces mouvements, c'est nous qui sommes fidèles à toute cette action du passé, comme c'est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source.

« Messieurs, oui, nous avons, nous aussi, le culte du passé. Ce n'est pas en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé, ont rayonné; mais c'est nous, parce que nous marchons, parce que nous luttons pour un idéal nouveau, c'est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux; nous en avons pris la flamme, vous n'en avez gardé que la cendre. . . C'est-à-dire l'habitude de subordonner l'individu à un ensemble, quel que soit le contenu de cette religion, quelles qu'en soient les origines, quelles qu'en soient les sanctions, quelles qu'en soient les garanties !

(( Quand nous parlons, nous, de la religion de l'espérance humaine, de la justice, vous nous dites : « Elle n'a pas de « sanction ; il n'y a pas l'autorité de Dieu. » Est-ce que vous dites, vous, catholiques intransigeants, que la religion japonaise a la sanction de votre Dieu ?

« Non, messieurs, la vérité est que malgré tout, quoi que vous fassiez, à mesure que le monde s'élargit, vous êtes obligés de reconnaître vous-mêmes que partout jaillissent en abondance des sources que vous n'avez pas fait surgir du sol et que la valeur humaine, la puissance de pensée, de dévouement, de sacrifice, de grandeur qui est dans la nature humaine se manifeste dans toutes les races, sous toutes les formes et que ce qui importe, ce qui vaut, ce n'est pas la forme partielle, locale, temporelle de l'esprit de sacrifice

et de pensée, mais c'est la puissance même du sacrifice et de la pensée.

« La preuve, et une preuve nouvelle que ce mouvement se poursuit et qu'il est irrésistible, c'est que ou l'Eglise fléchit, comme je l'indiquais tout à l'heure, et cède ou bien, quand elle résiste, elle résiste en s'appuyant sur des forces qui lui sont extérieures ».

Oui, Jaurès veut maintenir, sauver tout ce qui est tenable et sauvable du passé. Il a même le culte du passé. Mais dans un mouvement admirable d'éloquence, il jette cette apostrophe mortelle aux traditionnalistes, aux conservateurs figés et aveuglés qui veulent arrêter le cours de l'Histoire en subordonnant le présent au passé, la vie à la mort : « Nous en « avons pris la flamme, vous n'en avez gardé que la cendre! »

La flamme, c'est la vie. Le passé contenait des éléments de vie, comme en contient le présent. Car le passé fut gros du présent, comme le présent est gros de l'avenir. Et pour dégager ces éléments de vie, il fallait impitoyablement briser les cadres rigides des formes temporaires de la vie. Tout être persiste dans son être, dit Spinoza. Le passé voulait durer éternellement, comme le présent veut également persister éternellement dans sa manière d'être actuelle. L'éternelle loi du mouvement s'y oppose. La flamme de la vie s'éteint. Et du passé il ne reste que de la cendre... Les conservateurs s'y accrochent, croyant sincèrement demeurer fidèles à la vie du passé, tandis qu'ils n'en gardent que le squelette.

Le véritable continuateur du passé, c'est celui qui obéit à la loi du mouvement, de l'évolution. Ainsi la Révolution française a continué l'œuvre totale de la France d'avant la Révolution, en laissant de côté ou en détruisant le poids mort qui lui avait été transmis.

Oh ! messieurs, je ne suis pas de ceux qui disent que c'est la Révolution française qui a créé la nation. La France préexistait à la Révolution français^e.

J'entends qu'elle préexistait comme personnalité consciente — même quand elle n'avait d'autre symbole de son unité, que la famille royale en qui die résumait mystiquement soti origine, son titre, son droite

Même alors elle était une ; mais ce qui est vrai, c'est que cette nation, cette patrie, la Révolution française l'a singulièrement élargie et intensifiée. Et pourquoi la patrie à l'heure de la Révolution est-elle devenue plus une, plus consciente, plus ardente et plus forte ? Est-ce à un renouvellemient de foi religieuse, est-ce à l'unité de la foi chrétienne que la Révolution a demandé ce surcroît d'ardeur et de flamme ? Non, messieurs; c'est parce que les citoyens qui n'étaient jusque-là que des sujets, qui n'étaient qu'une sorte de foule passive ont été appelés, tous, à l'exercice d'un droit individuel, d'un droit personnel fondé sur la raison, que tous ces hommes, entrant ensemble avec leurs âmes neuves et ardentes dans la patrie d'hier, l'ont enflammée et l'ont agrandie.

Lorsque dans la fête de la fédération, au 14 juillet 1790, des délégués de toutes les provinces se sont rencontrés pour affirmer l'unité nationale et la liberté commune, ce n'est pas la messe constitutionnelle célébrée au Champ de Mars par l'évêque boiteux qui a propagé sur tout ce peuple l'émotion et l'enthousiasme, ce n'est pas de cet autel improvisé et équivoque qu'a rayonné la force des temps nouveaux, c'est de la communauté du sentiment humain et d|e l'espérance humaine.

Je ne veux pas blesser nos collègues catholiques de la droite, mais je constate un fait historique en disant qu'en 1793 et 1794, dans ces jours de l'an II si ardents, si débordants de saorificesi, ovi la foi chrétienne, pour une heure peut-être, était en bas, en fait et sans que je prétende rattacher les deux ordres d'idées, c'est à l'heure où la foi chrétienne était dans les âmes au plus bas que la patrie était au plus haut.

Et de même, messieurs, ce n'est pas le culte de la foi traditionnelle, ce n'est pas le culte de l'ancienne religion nationale qui a jeté les hommes de l'Empire, incroyants pour la plupart, aux aventures épiques, malgré les oripeaux de catholicisme officiel dont Napoléon drapait son césarisme demi-païen; oe n'est pas la foi chrétienne qui a isiU'Scité alors les énergies et les enthousiasmes, et comme la Révolution avait laïcisé la patrie, l'Empire a laïcisé la gloire.

Et de la science, messieurs, qui ne voit que le caractère autonome apparaît dans les nations modernes ? Je veux parler de la science comme d'une institution, non pas seulement parce qu'elle a des laboratoires publics, mais qu'elle agit si profondément sur les esprits auxquels elle fournit des données communes, et sur la marche même de la vie sociale, qu'elle a, en effet, la valeur d'une institution, institution autonome, institution indépendante. Il y a eu des temps où la science elle-même était obligée de subordonner son enquête à des affirmations religieuses extérieures à sa propre méthode et à ses propres résultats. Eh bien, aujourd'hui, lorsque par sa méthode propre, par l'expérience qui élargit le calcul, par le calcul qui vérifie rexpérience, lorsque la science a constaté des faits, si lointains soientils dans l'espace, lorsqu'elle a déterminé des rapports, il n'y a pas de livre, même s'il .se déclare révélé en toutes ses parties, qui puistee faire dans aucun esprit, pa-s plus dans l'esprit des catholiques que

dans l'esprit des libre-penseurs, équilibre et échec à la vérité scientifique proclamée dans son ordre et dans son dtomaine.

Je ne dis pas non plus que la science épuise tous les problèmes ; et l'admirable savant qui a écrit un jour : « Le monde n'a plus de mystère », me paraît avoir dit une naïveté aussi grande que son génie.

Mais dans son domaine, dans l'ordre des faits qu'elle atteint, des rapports qu'elle constate, elle est invincible et incontrôlable à toute autre autorité; et si entre un livre et elle, étudiant, explorant l'univers, il y a conflit, c'est le livre qui a tojt et c'est l'univers qui a raison.

Voilà donc le mouvement de laïcité, de raison, de pensée autonome qui pénètre toutes les institutions du monde moderne; et ce n'est pas là une société médiocre. Depuis que dans le vieux monnde a retenti l'appel du monde nouveau, depuis que dans les vieux clochers la Révolution a sonné le tocsin des temps nouveaux, jamais la vie humaine n'a atteint une plus prodigieuse intensité. Ce n'est pas seulement l'intensité de la vie, oe n'est pas seulement l'ardeur de la bataille menée par les principes du monde nouveau contre les principes encore affirmés du monde ancien ; c'est qu'une occasion admirable s'est offerte au monde nouveau soulevé ainsi par la r^^ison.

La démocratie, messieurs, nous en parlons quelquefois avec un dédain qui s'explique par la constatation de certaines misères, de certaines vulgarités ; mais si vous allez au fond des choses, c'est une idée admirable d'avoir proclamé que, dans l'ordre politique et social d'aujourd'hui, il n'y a pas d'excommuniés, il n'y a pas de réprouvés, que toute personne humaine a son droit.

Et ce ne fut pas seulement une affirmation ; ce ne fut pas seulement une formule ; proclamer que touite personne humaine a un droit, c'est s'engager à la mettre en état d'exercer ce droit par la croissance de la pensée, par la diffusion des lumières, par l'ens^emble des garanties réelles, sociales, que vous devez à tout être humain si vous voulez qu'il soit en fait ce qu'il est en vocation : une personne libre.

Et voilà comment, par l'ardeur intérieure du principe de raison, par la revendication des foules éveillées par l'idée du droit à l'espé/ance, la démocratie politique tend à s'élargir en démocratie sociale, et l'horizon devient tous les jours plus vaste devant l'esprit humain en mouvement.

Ah ! messieurs, nos collègues de droite nous reprochent parfois de n'avoir pas de base métaphysique à notre morale. Ils nous reprochent d'être obligés ou de nous réfugier dans l'ancienne morale dépouillée de ses sanctions, ou de nous humilier dans l'humilité de la morale pratique et domesitique.

Ils oublient que, dams la dure nature dont elle subit encore les lois, l'humanité cherche à créer une forme sociale où toutes les personnes humaines seraient vraiment libres et, par la pratique de la justice, seraient harmonisées les unes aux autres ; lorsque nous créons oe fait, lorsque nous faisons jaillir dans l'univers aveugle et brutal cette possibilité, cette réalité de liberté et d'harmonie, nous jetons, nous, dans la réalité, le fondement d'une interprétation idéaliste du inonde.

Voilà le grand mot libérateur lâché ! L'interprétation idéaliste du monde! Tout chez Jaurès se ramène à un idéalisme supérieur fécond, idéalisme concret et réaliste, idéalisme qui a pour point de départ la réalité totale, car l'idée ellemême, les forces idéales de l'humanité, les impondérables, ne constituent pas moins un aspect de la réalité. Ainsi tous les problèmes s'éclairent d'une lumière d'en haut, transcendante. Et il faut souvent faire abstraction de telle ou telle manifestation brutale et grossière de la vie pour découvrir le principe, l'idée fondamentale qui la met en mouvement. Pour le réactionnaire, la démocratie est un régime de vulgaires appétits déchaînés, d'ambitions et de haines organisées en système politique. Pour Jaurès, le socialisme ainsi que la démocratie constituent un principe moral supérieur. « Depuis que le droit de la raison, s'écrie Jaurès, a été promulgué, depuis que dans le vieux monde a retenti l'appel du monde nouveau, depuis que dans les vieux clochers de la Révolution a sonné le tocsin des temps nouveaux, jamais la vie humaine n'a atteint une plus prodigieuse intensité ».

Les réactionnaires se croient d'ordinaire seuls dépositaires d'une morale supérieure, des grandes traditions idéalistes. Le plus souvent, cette morale dite supérieure, prêchée comme la religion à l'usage du peuple opprimé et résigné, n'est que la transposition idéaliste de bas intérêts matériels. La morale des classes dominantes n'est en général autre chose qu'une sorte de moyen de police mentale destinée à maintenir le règne des privilèges et des inégalités sociales. Sous de grands mots, elle couvre le règne des réalités bien mesquines. Jaurès conserve le mot, le contenant, mais en lui donnant un autre sens, un contenu tout autre.

On parle avec dédain de la démocratie à cause « de certaines vulgarités », mais si on va « au fond des choses », « c'est une idée admirable d'avoir proclamé que, dans l'ordre politique et social d'aujourd'hui, il n'y a pas d'excommuniés, il n'y a pas de réprouvés, que toute personne humaine a son droit ».

En théorie, en principe, ou, comme disent les juristes, en droit, Jaurès a raison. C'est un grand fait historique d'avoir

proclamé les droits de l'Homme. C'est un fait qui entraîne des conséquences incalculables. Et rien de permet de mépriser ce droit conquis à l'aide de tant de sacrifices douloureux sous prétexte qu'il n'est encore qu'une promesse qui attend sa réalisation. Cette protnesse arrachée de haute lutte révolutionnaire marque un tournant de l'Histoire, une nouvelle ère. Elle indique une nouvelle orientation de la politique, une nouvelle direction à suivre. Et on ne condamne, on ne néglique pas une nouvelle direction donnée parce qu'elle impose une marche qui reste encore à accomplir.

A une condition pourtant. Il faut que la direction donnée soit suivie. Il faut que le droit proclamé ne reste pas lettre morte. Jaurès le sait. Et il veut que « par l'ardeur intérieure du principe de raison, par la revendication des foules éveillées par l'idée du droit à l'espérance, la démocratie politique tende à s'élargir en démocratie sociale, et que l'horizon devienne tous les jours plus vaste devant l'esprit humain en mouvement ».

Jaurès comprend bien que l'idée seule ne régit pas le monde, qu'il ne suffit pas d'avoir raison pour vaincre les immenses forces de l'iniquité. Et voilà pourquoi il met au service de l'idée « les foules éveillées » , pu, comme aurait dit un partisan de la conception matérialiste de l'Histoire, « les forces du prolétariat conscient au service de l'idée socialiste ». Mais, même en invoquant cette force matérielle des « foules éveillées », Jaurès reste foncièrement et consciemment fidèle à son « interprétation idéaliste du monde ». Car il ajoute, en parlant des « foules éveillées » : « par l'idée du droit à « l'espérance ». Un matérialiste aurait dit : « par l'intérêt matériel et social de classe ».

Unité ne veut pas dire confusion. Jaurès connaît l'abîme qui sépare les hommes et les conceptions. Et il cite dans le même discours sur l'enseignement prononcé en 1910 une pensée profonde du cardinal Newman, appelé « le magicien d'Oxford » : « Dans la société humaine il y a des individus « qui, s'ils mouraient subitement, seraient sauvés; il y en a « d'autres à côté d'eux qui, s'ils mouraient, seraient à ja- « mais perdus. Et tous ces hommes parlent, et tous ces « hommes causent entre eux, et tous ces hommes échangent

« des poignées de main, des affections, des sourires, igno- « rant qu'un prodigieux abîme et un gouffre effroyable les « séparent ». Jaurès sait également que, « dans l'apparente uniformité de la vie moderne, dans l'apparente familiarité de nos rapports, dans l'estime réciproque que nous avons, que nous affectons, 'que nous croyons avoir les uns pour les autres, du camp des incroyants au camp des croyants, si chacun pousse ses principes jusqu'au bout, c'est un gouffre terrible qui se creuse ». Jaurès, l'homme de la paix, l'homme de l'harmonie et de la réconciliation universelles, entrevoit, comme dans une vision sinistre, le terrible obstacle, son ennemi irréductible, personnel : la haine. Et il ajoute : « Pour moi, je ne pouvais pas lire les paroles de Newman « sans avoir une sorte de cauchemar, sans entrevoir sous « les pas de tous les êtres humains misérables et fragiles (( qui se croient reliés par une communauté de sympathie et « d'épreuves, sans entrevoir sous leurs pas un abîme ef~ « froyable prêt à se creuser ».

Jaurès démontre, textes en main, que « ce qui fait la gravité du problème ,de l'enseignement, c'est le conflit passionné, violent, des principes de la société moderne, manifestés par toutes ses institutions, et des principes, des affirmations essentielles de l'Eglise catholique elle-même ».

Jaurès ne veut pas laisser à l'Eglise le monopole de l'enseignement d'un idéal supérieur. Il ne veut pas limiter l'éducation du peuple « à une collection de préceptes médiocres d'hygiène ou de morale subalterne, à un recueil de recettes morales et de recettes culinaires ». Ce serait la faillite de la société civile. Car elle proclamerait ainsi que « l'Eglise seule est capable de donner à la conscience quelque lumière ».

Mais ce conflit condamne-t-il la France à une division éternelle, irrémédiable? Non. Les luttes de classe ellesmêmes supposent un terrain commun. « La classe bourgeoise et la classe ouvrière sont les filles d'un même monde moderne, d'un même système de production et de pensée ». Elles ont « des nécessités communes ». Donc pas de « déchirement intégral de la nation ».

Jaurès trace, dans un tableau magnifique et grandiose, l'évolution de l'Eglise en marquant les concessions qui lui

ont été arrachées « par la force des choses ». Elle approuve de magnifiques découvertes astronomiques qu'elle a d'abord condamnées et flétries chez Galilée. Elle s'adapte à la géologie moderne en déclarant, par la bouche d'un grand savant catholique, M. de Lapparent, que « la transformation succe cessive des faunes et des flores ne peut s'évaluer qu'en « millions d'années ». Nous sommes loin de l'interprétation littérale de la création biblique « en six jours ». Des représentants illustres de l'Eglise reconnaissent qu' « une partie de la Genèse provient des légendes chaldéennes ». Il y a jsvolution même dans l'intérieur de l'Eglise. Elle se réconcilie avec la démocratie. Et elle dit, par la bouche de Lamennais et de Lacordaire : « Dégage-toi des gouverne- « ments nationaux, qui sont pour toi une entrave, et qui a sont en même temps pour les peuples une chaîne. Brise tes « propres chaînes pour pouvoir travailler à briser les chaî- « nés des peuples et réconcilier la démocratie grandissante « avec l'Eglise, qui meurt de ce malentendu et de cet aban- « don ». L'encyclique Rerum novarum de Léon XIII procède du même esprit. C'est « la revanche de la raison ».

Jaurès résume sa pensée en disant que « l'Eglise catholique ne peut plus se mouvoir sans se mouvoir dans le sens du siècle ». Et il dit à l'Eglise : « Quoi que vous fassiez, ou vous périrez ou vous ferez à la science, à la démocratie, à la liberté de nouvelles et si fortes concessions que tous les enfants de la patrie pourront se réunir dans une entente commune ».

C'est l'Eglise qui « excommunie » Jaurès. Jaurès n'excommunie pas l'Eglise. En tout cas, Jaurès comprend mieux l'Eglise que l'Eglise ne comprend Jaurès. Lisez plutôt :

« Ainsi, tandis que l'intransigeance catholique, quand elle se dresse en sa rigueur abstraite, semble rendre impossible dans ce pays une communauté d'existence et d'enseignement, la force assouplissante de la vie oblige l'Eglise elle-même à s'accommoder. Et, d'autre part, messieurs, est-ce que nous sommes, nous, le parti de la révolution, un parti de sectaires? Nous sommes, non pas le parti de la tolérance — c'est un mot que Mirabeau avait raison de dénoncer comme insuffisant, comme injurieux pour les doctrines des autres.

Nous n'avons pas de tolérance, mais nous avons, à l'égard de toutes les doctrines, le respect de la personnalité humaine et de l'esprit qui s'y développe.

« Cet esprit-là, il est présent à toute la Révolution française. Oh! vous pouvez montrer cette lutte intérieure, vous pouvez abuser contre elle des combats terribles où elle a été réduite par la nécessité de vivre et de défendre sa pensée; mais ce qu'il y a d'admirable, sachez-le bien, et de bien caractéristique, et qui devrait vous émouvoir, vous, le fervent de la tradition, c'est que c'est depuis la Révolution française que la grande tradition nationale a été le mieux comprise. C'est chose admirable de voir comment la grande force historique qui a soulevé un monde nouveau a ouvert en même temps l'intelligence des mondes anciens.

« Messieurs, ce n'est pas seulement parce que la Révolution française, en infligeant aux hommes les épreuves d'un drame aux péripéties ramassées, a invité toutes les consciences à se recueillir, ce n'est pas seulement parce que la Révolution française a donné une sorte d'attrait mélancolique et romantique au monde qu'elle avait aboli, non! c'est parce qu'en faisant surgir pour la première fois des profondeurs sociales et jaillir en pleine lumière de l'action et de la raison ces forces populaires qui n'avaient été, dans l'ancienne France, que des forces obscures ou désordonnées, en les faisant jaillir, elle a obligé l'historien du lendemain, quand l'atmosphère se serait à nouveau éclaircie, à rechercher dans le passé l'histoire de ces forces populaires profondes.

(( Le volcan qui éclate et qui projette des profondeurs du sol les roches et les laves enfouies depuis des siècles a invité le géologue à fouiller les couches profondes; de même la force mécanique de la Révolution, en faisant monter, en faisant jaillir la vie du peuple jusque-là ensevelie, jusque-là enfouie, support obscur de toute la terre de France, la Révolution a amené les historiens à chercher, à fouiller, et c'est de là que sont venus les Chateaubriand, les Thierry, les Michelet et tous les grands historiens qui ont ressuscité le passé avec une sympathie que les siècles précédents ne connaissaient pas.

« Messieurs, c'est l'honneur nouveau de notre siècle et de notre civilisation. L'hellénisme si merveilleux, si intelligent, il n'a compris les civilisations antérieures ou les civilisations différentes que par une curiosité accidentelle de quelques rares esprits comme Hérodote. L'ensemble du peuple grec considérait comme barbare tout ce qui n'était pas hellénique. Et le christianisme! Qu'il a été souvent injuste pour l'antiquité de la Grèce et de Rome! Le monde moderne est la première grande formation historique qui ait eu le souci des origines lointaines, le sens de la continuité et de la tradition humaine, et voilà pourquoi nous pouvons nous enseigner nous-mêmes sans abaisser le passé.

M. Lemire. — A cause du christianisme.

Jaurès. — A cause du christianisme! Mais il est l'un des éléments évidents de notre formation. Et qui donc parmi les historiens issus de la Révolution française ou parmi ses philosophes l'a contesté?

« M. Gérard- Varet disait l'autre jour que nous étions les héritiers de la culture hellénique. Pas d'elle seule. J'espère que nous avons hérité d'elle le sens de la loi, du rythme, de l'équilibre, l'admiration de la beauté aisée. Mais je sais bien aussi que la tradition hellénique n'a pas été le seul élém,ent de l'origine de la grande force française; il y a la tradition de l'Orient, il y a la tradition chrétienne. Et nous perdrions beaucoup s'il ne s'était pas prolongé dans la conscience française le sérieux de ces grands Juifs qui ne concevaient pas seulement la justice comme une harmonie de beauté, mais qui la réclamaient passionnément de toute la ferveur de leur conscience, qui en appelaient au Dieu juste contre toutes les puissances de brutalité, qui évoquaient l'âge où tous les hommes seraient réconcilliés dans la justice et oiî le Dieu qu'ils appelaient, suivant l'admirable mot du psalmiste ou du prophète, « effacerait, essuierait les « larmes de tous les visages. »

« C'est cet appel passionné à la justice humaine, c'est ce sérieux de la conscience hébraïque, mêlé à la grâce, à la force, à la raison de la pensée grecque, qui s'est fondu dans le génie de la France. »

« Eh bien, je l'avoue, je comprends mal ces regrets de M. Piou. Ah! comme les paroles et les jugements de nos adversaires changent! Je me rappelle le temps où l'Université était dénoncée parce qu'elle enseignait le Dieu de Victor Cousin et de Jules Simon. Ce Dieu-là menait au panthéisme, qui lui-même menait au socialisme, lequel aurait été le pire des fléaux, s'il n'avait été destiné à se perdre dans l'athéisme et dans l'anarchie! Maintenant ce Dieu de Jules Simon, ce Dieu de Cousin que l'on anathématisait, que l'on dénonçait, on le regrette et on fait grief aux instituteurs de n'en plus répéter quotidiennement la formule. »

« Et quel triste écho de vos propres querelles intérieures ! Ah! que jésuites et jansénistes ne se soient point aimés, on le sait. Qu'ils aient pu avoir de justes griefs les uns contre les autres, je vous l'accorde. Mais est-ce une raison à M. de la Guillonnière, lorsqu'il parle de la littérature française du grand siècle, d'énumérer les grands prosateurs, les grands poètes, les philosophes hardis, même Descartes, même le Molière de Tartufe, mais, pour prouver que l'on hait davantage ceux qui sont plus près, de n'omettre qu'un nom, celui de Pascal ?

« Et puis, est-ce que, arrivant au dix-huitième siècle, vous avez le droit, vous, éducateurs du peuple, même des fils chrétiens du peuple chrétien, est-ce que vous avez le droit, comme le fait M. de la Guillonnière, de dire de Voltaire et de Rousseau : Je ne veux point les juger moi-même : je ne serais pas assez impartial ou je serais suspect de partialité; je veux les juger l'un par l'autre; et alors de ne donner aux enfants d'autre idée de Voltaire qu'une phrase injurieuse de Rousseau sur Voltaire et de ne donner aux enfants d'autre idée de Rousseau qu'une critique et qu'une épigramme de Voltaire sur Jean-Jacques Rousseau? »

L'Eglise ne veut pas être juste pour ses adversaires, tandis que ses adversaires lui rendent souvent pleinement justice en signalant son rôle positif, parfois salutaire dans le passé. Les manuels scolaires de l'Eglise fourmillent d'erreurs et d'injustices dans le genre du jugement sur Voltaire et Jean- Jacques.

Si les manuels laïques pèchent par quelque côté, c'est plutôt par une sorte d'optimisme excessif.

Et Jaurès continue :

« Oh! je ne dis pas du m,al du présent; je trouve médiocres les hommes qui ne savent pas reconnaître dans le présent la force accumulée des grandeurs du passé et le gage des grandeurs de l'avenir. Je ne méconnais donc pas le présent. Mais enfin il n'est qu'un moment dans l'humanité en marche. Et il y a dans quelques-uns de nos manuels une sorte d'admiration un peu complaisante et béate pour les choses d'aujourd'hui qui est injurieuse pour le passé et stérilisante pour l'avenir. Je vous l'avoue, quand je lis dans nos manuels, à la charge des siècles passés, à la charge de la monarchie, qu'alors les riches vivaient dans des palais splendides et que les pauvres végétaient dans des taudis, j'ai peur précisément qu'un fils du peuple venu à l'école par le détour de nos riches avenues et sortant de ces pauvres taudis où sont encore accumulées tant de familles ouvrières, j'ai peur que cette petite tête se redresse anxieuse et interrogative et que l'enfant ne dise tout haut : « Eh bien, et aujourd'hui? »

« J'ai peur que nos écrivains ne soient pas justes lorsqu'ils condamnent toute une époque par le seul trait des famines qui l'ont désolée, oubliant que ce n'est pas la seule faute de l'organisation politique et sociale d'alors, mais une insuffisance des moyens de production, et je trouve douloureux que nous reprochions ainsi aux siècles passés les famines qui venaient de pauvreté, de misère, quand dans l'abondance et dans la puissance des moyens de production d'aujourd'hui, nous ne pouvons pas toujours, nous ne savons pas, ou nous ne voulons pas épargner toujours aux hommes ces dures épreuves ! Famine de l'Inde, famine d'Irlande, en plein dix-neuvième siècle! Chômages meurtriers dans nos civilisations industrielles! Oh! messieurs, glorifions le présent, mais avec mesure, avec sobriété, avec modestie !

« Oui, ce qu'il faut, ce n'est pas juger toujours, juger tout le temps. Ah! je sais bien qu'il est impossible que l'historien, dans le récit des faits, ne s'oriente pas, pour ainsi dire, vers les clartés d'aujourd'hui ; il est impossible qu'il ne

recherche pas, qu'il ne retrouve pas avec émotion tout ce qui annonce, tout ce qui prépare les grandeurs de l'époque moderne; mais chaque époque doit être jugée en elle-même, dans ses moyens d'action et dans son enchaînement naturel.

« Il faut se demander dès l'origine de notre histoire française et avant Clovis, avant le christianisme, dans cette Gaule qui avait déjà, même avant les Romains, une physionomie saisissable, il faut se demander d'époque en époque, de génération en génération, de quels moyens de vie, d'action, de culture disposaient les hommes, à quelles difficultés ils étaient en proie, quel était le péril ou la pesanteur de leur tâche et rendre justice à chacun sous le fardeau.

« Alors, si vous traduisez ainsi l'histoire, si vous la menez ainsi dans son enchaînement, vous serez justes pour les grandeurs d'aujourd'hui, puisque vous aiderez l'enfant, par acheminement, à les mieux comprendre; mais en même temps vous verrez à chaque période surgir d'admirables grandeurs. Et pour moi, le Charlemagne qui, au huitième siècle, quand tout croule, sait, un moment, organiser et maintenir, pour ainsi dire, à la surface de l'eau un monde qui allait sombrer, celui-là m'apparaît avec une admirable hauteur, et lorsque trois siècles après je vois sortant du chaos féodal où l'empire de Charlemagne avait sombré, sortant du jargon qu'était devenue notre pauvre langue décomposée, incapable de suffire à la clarté et à l'analyse des idées, lorsque je vois au douzième siècle surgir les grands poèmes avec leur admirable langue qui a gardé un peu de la sonorité du latin et a déjà la précision d'analyse de notre belle langue classique, j'admire que de ce chaos aient déjà pu surgir de l'ordre et de la pensée.

« Je regrette, non pas pour vous, mais pour moi, que mes forces ne me permettent pas de pousser dans le même sens l'analyse et l'indication de ce mouvement de l'histoire, mais c'est ainsi que les enfants apprendront à connaître la France, la vraie France, la France qui n'est pas résumée dans une époque et dans un jour, ni dans le jour d'il y a des siècles, ni dans le jour d'hier, mais la France qui est tout entière dans la succession de ses jours, de ses nuits, de ses aurores, de ses crépuscules, de ses montées, de ses

chutes et qui, à travers toutes ces ombres mêlées, toutes ces lumières incomplètes et toutes ces vicissitudes, s'en va vers une pleine claité qu'elle n'a pas encore atteinte, mais dont le pressentiment est dans sa pensée.

« Alors, comme j'ai dit d'une part, et comme je crois avoir démontré, que l'Eglise, si elle veut vivre, doit continuer jusqu'à l'affirmation de sa pleine liberté de conscience et du droit des démocraties la nécessaire évolution qu'elle a été obligée d'accomplir depuis des siècles, et comme je montre d'autre part que vous pouvez enseigner la France nouvelle, la France laïque, la France de la Révolution, l'enseigner tout entière, non pas petitement et humblement, mais hardiment et généreusement, et en l'enseignant tout entière enseigner cependant le respect du passé, de toutes ses forces, de toutes ses initiatives, de toutes ses grandeurs; comme je crois avoir démontré cela, j'ai démontré par là même qu'une école vraiment laïque et nationale est possible aujourd'hui où se rencontreraient tous les enfants de la patrie. »

Jaurès veut aussi obliger les partisans de l'Eglise eux-mêmes à permettre à la France, à l'Etat de France d'enseigner l'esprit de la France moderne, de faire aimer par tous les petits Français « la France nouvelle, la France laïque, la France de la Révolution ».

Jaurès prépare ainsi très finement, très habilement, Tesprit de ses auditeurs à accepter l'idée du monopole de l'enseignement, problème fondamental, non encore résolu, qui provoque tant de débats passionnés. Vpîci ce qu'il en dit en 1910 :

« Je veux, pour finir, dire un mot de cette question. Je n'ai jamais dit, comme l'a déclaré, en termes, d'ailleurs, extrêmement courtois pour moi, le Journal des Débats, je n'ai jamais dit que j'étais opposé au monopole. J'ai dit deux choses. La première, c'est qu'il pouvait être du droit de l'Etat d'organiser un service public national de l'enseignement.

« M. Aynard. — Personne ne le nie.

« Jaurès. — ...j'entends un service nationaî où seraient appelés tous les enfants de France.

« M, Aynard. — C'est la nationalisation de l'enfant!

« Jaurès. — Laissez-moi, monsieur Aynard, expliquer les deux termes de ma pensée.

« Je dis qu'il ne s'agit ni du droit de l'Etat, ni du droit des familles, mais qu'il y a un droit de l'enfant.

(( Proudhon, qui était un grand libéral en même temps qu'un grand socialiste, Proudhon l'a dit avec force : l'enfant a le droit d'être éclairé par tous les rayons qui viennent de tous les côtés de l'horizon, et la fonction de l'Etat, c'est d'empêcher l'interception d'une partie de ces rayons.

« Voilà comment, au point de vue du droit, se définit le problème. J'ajoute qu'il ne me paraît pas que nécessairement l'Etat, en exerçant cette faculté enseignante, serait un tyran. Je ne crois pas, comme l'a indiqué mon excellent ami Allard, je ne crois pas que le contrôle des citoyens sur l'Etat demeurerait inefficace. Je crois qu'il pourrait, au contraire, s'exercer et, par conséquent, je ne crois pas qu'il y ait d'objection de doctrine, d'objection de principe à ce que l'enseignement national pour tous soit organisé.

« Mais je déclare très volontiers et j'ai toujours dit que c'était, en effet, un droit extrême, qui ne peut et ne doit être revendiqué et exercé que lorsqu'il a été fait contre le droit de l'enfant, sous le nom de liberté, un tel abus, si visible et si scandaleux, qu'il est nécessaire d'y mettre un terme.

« Et j'ajoute qu'avant d'aborder par cet aspect le problème, avant de songer à étendre à d'autres, par la loi, l'enseignement de l'Etat, vous devez vous-mêmes organiser et améliorer cet enseignement lui-même. Comment aurions-nous le droit de recruter, même par la loi, des écoliers nouveaux si nous laissons des classes de 60, 70 élèves? Comment le pourrions-nous si nous n'avons pas le courage de pousser jusqu'à quatorze ans la scolarité? Comment le pourrionsnous si nous ne nous mettons pas en état de donner, en effet, à tous nos maîtres de l'enseignement primaire, qui commencent déjà à s'élever, mais de leur donner d'une façon plus générale encore, et plus haute, cette culture dont Allard disait, avec raison, l'autre jour, qu'elle est la condition absolue

d'un enseignement à la fois élevé et impartial? Comment voulez-vous qu'ils aient ou qu'ils maintiennent ou qu'ils développent en eux cette culture quand beaucoup d'entre eux plient sous le fardeau démiesuré de classes énormes? »

Jaurès demande donc d'effectuer une série de réformes avant d'aborder pratiquement le problème du monopole.

Il termine son discours sur l'enseignement en demandant la limitation de la journée de travail, « la semaine anglaise » et autres réformes. De nouveau « la question scolaire rejoint la question sociale ». Et Jaurès s'engage, « en républicain socialiste », à lutter « pour toutes les deux ».

Tout se tient. Tout est dans tout. L'univers est un. L'humanité est une. Le principe de l'unité universelle de Jaurès se retrouve sur le terrain de l'enseignement, son terrain de prédilection.

Page 1