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LE PENSEUR

— io3 — CHAPITRE PREMIER

La Philosophie de Jaurès

Jaurès possédait un grand génie philosophique. Pour être un grand philosophe, il ne lui manqua que du temps : la politique l'a ravi à la philosophie. Mais toute son action politique fut inspirée et dirigée par ses principes philosophiques. Jaurès fut un homme d'Etat, dans le grand sens du mot, doublé d'un philosophe. Il agissait en penseur pénétrant et avisé. Et il soumettait son activité merveilleuse à un examen constant, éclairé de quelques idées fondamentales et directrices. On ne saurait comprendre toute la portée de l'action politique de Jaurès sans avoir pénétré profondément le sens de sa philosophie qu'expose, dans ses grandes lignes, sa thèse philosophique : La Réalité du Monde sensible (première édition 1891, deuxième 1902) (i).

Quelles étaient les idées directrices de la philosophie jauressiste? :

Jaurès peut être classé, si l'on se tient aux termes d'école, comme partisan d'un panthéisme évolutionniste. Mais ce terme, tout en signalant les fondements mêmes de la philosophie jauressiste, n'épuise pas toute la richesse d'idées souvent géniales et toujours ingénieuses de son œuvre philosophique qui tient à la fois de la philosophie et de la poésie. Car, d'accord avec la grande école idéaliste allant de Platon à Bergson en passant par Kant et Schopenhauer, Jaurès considère et pratique la métaphysique comme une création spontanée de l'esprit. Et toute création de l'esprit, c'est de la poésie. Voilà pourquoi Jaurès dit : « La poésie, c'est-à-dire la vérité »,

(l) Nous citons partout d'après la seconde édition

La forme fondamentale de la création de notre esprit, c'est V Unité. L'expérience nous met en face de la multiplicité et de l'infinie variété des choses. Uesprit les unit. Uiâée de l'unité de l'être domine la philosophie de Jaurès. « Le besoin de l'unité, dit-il, est le plus profond et le plus noble de l'esprit humain ». Il n'y a pas de rupture dans la nature ni dans la vie. Tout est dans tout. Tout est un. « Tout moment de la durée retentit à l'infini dans les moments ultérieurs, et l'esprit, en franchissant les siècles d'un bond, retrouve la suite intelligible de ce qu'il a quitté ». Il n'y a pas d'abîme entre la vie et la mort. Car « la mort est mêlée à la vie ». « La liberté se mêle à la nécessité, comme le hasard à la loi » . « Nous vivons en partie dans la région du hasard,, en partie dans le monde des lois ».

C'est aussi l'idée de M. Bergson, selon lequel « l'océan de la nécessité » est parsemé « d'îlots de liberté ». Et Jaurès critique M. Lachelier qui « en réduisant toute la réalité à la détermination stricte, exclut de la conscience humaine cette sorte de panthéisme flottant pour qui les choses sont parce qu'elles sont et sans produire leurs titres ». L'étendu et l'inétendu, l'espace et l'esprit, ne sont pas séparés par des cloisons étanches.

« L'espace est le premier pacte et, en un sens, le pacte fondamental conclu entre la nature et l'esprit; il est donc à la base même de toute expérience et de toute connaissance : il est à la base de l'esprit ». ( P. 268, édit. I.)

« Tous les êtres, depuis la molécule jusqu'à l'homme, sont composés d'une âme et d'un corps. » (315.)

Pour que nous puissions comprendre l'univers, il faut pouvoir le retrouver en nous-mêmes : similia similibus. Nous ne concevons que ce qui nous ressemble. .

« Je suis convaincu, écrit-il, avec Carlyle que lorsque les premiers hommes pensants voyaient dans les grands phénomènes de la nature des personnages distincts, ils étaient plus près de la vérité que le mécanisme qui ne verrait partout que des variations à peine différentes d'un thème uniforme. Il y a dans l'univers un élément dramatique; il y a des rôles dans le monde; et quand nous cherchons à définir la fonc-

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tion métaphysique distincte qu'accomplissent dans l'être les forces diverses que la science ramène à une banale unité, nous n'entendons pas rompre avec la science qui, d'ailleurs, n'a rien à craindre ou à attendre de nous; nous entendons seulement réconcilier, dans la conception de l'univers, le sens de l'unité et le sens de la vie ».

Une des conséquences de l'unité universelle est la pénétration également universelle. Les choses et les événements se pénètrent, s'enchaînent les uns aux autres.

Il n'y a pas d'action sans réaction et dans la mesure même oii nous agissons sur le monde extérieur, il agit sur nous ; et si nous pénétrons en lui par notre effort, il pénètre aussi en nous. Il y a des heures où nous éprouvons à fouler la terre une joie tranquile et profonde comme la terre elle-même... Que de fois, en cheminant dans leg sentiers, à travers champs, je me suis dit tout à coup que c'était la terre que je foulais, que j'étais à elle et qu'elle était à moi; et, sans y songer, yt ralentissais le pas, parce que ce n'était point la peine de se hâter à sa surface, parce qu'à chaque pas je la sentais et je la possédais tout entière, et que mon âme, si je puis dire, marchait en profondeur. Que de fois aussi, couché au revers d'un fossé, tourné, au déolin du jour, vers l'Orient d'un bleu doux, je songeais tout à coup que la terre voyageait, que, fuyant la fatigue du jour et les horizons limités du soleil, elle allait d'un élan prodigieux vers la nuit sereine et les horizons illimités, et qu'elle m'y portait avec elle; et je sentais dans ma chair aussi bien que dans mon âme, et dans la terre même comme dans ma chair, le frisson de cette course, et je trouvais une douceur étrange à ces espaces bleus qui s'ouvraient devant nous, sans un froissement, sans un pli, sans un murmure. Oh ! combien est plus profonde et plus poignante cette amitié de notre chair et de la terre, que l'amitié errante et vague de notre regard et du ciel constellé ! Et comme la nuit étoilée serait moins belle à nos yeux, si nous ne nous sentions pas en même temps liés à la terre ; s'il n'y avait pas une sorte de contradiction troublante entre la liberté vague du regard et du rêve, et cette liaisoni à la terre, dont le cœur déconcerté ne peut dire si elle est dépendance ou amitié !

C'est cette pénétration universelle qui fait la délicieuse et infinie variété des choses.

« Il n'y a rien dans la nature de la lumière qui empêche les splendeurs de se mêler au crépuscule en les avivant, les crépuscules d'apaiser les splendeurs et les jours de se fondre avec les nuits en une sorte de clarté lunaire. Si l'espace ne permettait pas à la lumière d'étaler tous ses degrés, toutes ses combinaisons, si la quantité extensive ne traduisait pas

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en chacun de ses points la variété des forces diversement affectées par la lumière crue, le monde n'aurait jamais à la fois qu'une clarté, qu'une valeur. »

lorsque Buffon disait des astres qu'ils étaient les pierres mouvantes de l'architecture des cieux, l'image n'était pas seulement grandiose, mais exacte; c'est selon des courbes définies que les astres se meuvent, quoique aucune formule de calcul ne puisse, peut-être, épuiser la loi de ces courbes,

L'Infini n'est pas une maison rigide, mais bien, selon le mot de Buffon, une architecture mouvante. Et c'est précisément parce que l'étendue infinie de l'univers, permettant des actions et des réactions infinies, exprime et concentre l'infini dans chacune des formes finies, qu'il y a dans le monde pénétration et fusion de l'infini et des mathématiques, du rêve et de la forme.

Dans l'ordre physique, il y a « des milieux relativement homogènes et immuables qui représentent, pour ainsi dire, l'indétermination de l'être ». Tous les organismes terrestres se développent dans une atmosphère chimiquement homogène. Les fonctions vitales ont pour base des lois physiques et chimiques qui sont communes au monde organique et au monde inorganique. De même les astres se meuvent dans un milieu illimité et sans doute homogène, l'éther, « qui n'oppose aux évolutions stellaires et aux lois mathématiques de ces évolutions aucune résistance ou qui du moins ne les trouble par aucune diversité. »

« Le cerveau n'invente rien : il est plongé dans un milieu cosmique animé de mouvements précis... La conscience suit avec une affection étroite ;toutes les vibrations lumineuses dans leurs transformations. Il devient presque certain que les mouvements cérébraux correspondant à la lumière et aux couleurs ne font que prolonger dans l'organisme les vibrations de l'éther... Le cerveau est pénétré par l'univers et par les formes précises de mouvements qui animent l'univers. Il est, à vrai dire, une partie de l'univers lui-même; il est fait de la même étoffe et de la même activité que l'infini cosmique : La conscience liée au cerveau n'est point par lui isolée du monde, mais, lau contraire, liée au monde )). (P. 43-44.)

L'unité de Jaurès n'est pas une unité piorte et inerte, mais une unité mouvante et vivante, une unité qui évolue, qui se crée perpétuellement. Tout est mouvement. Tout est vie.

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lyes âmes sont aux prises avec toutes les forces données, avec tous les sentiments premiers'; elles s'y débattent et s'y développent, appelant à la clarté les éléments encore obscurs, cherchant à résoudre en harmonies les éléments contradictoires. Je crois qu'on pourrait considérer l'univers comme une immense société de forces et d'âmes: ces forces, ces âmes, sollicitées entre le bien et le mal, aspirant, du fond des contradictions et des misères, à la plénitude et à l'harmonie de la vie divine, tirent parti de tous des éléments éternellement donnés dans le monde : la chaleur, la lumière, l'électricité, le son ; elles les appellent à la clarté de la conscience, elles les ordonnent en une vie intérieure toujours plus riche et plus proportionnée à l'ensemble. Ainsi, dans l'univers, comme dans les sociétés, il n'y a pas création d'idées nouvelles, de rapports essentiels nouveaux. De même que le bien et le mal, l'acte et la puissance. Dieu et le monde sont donnés éternellement, de même aussi les rapports essentiels de l'être avec lui-même, de l'universel avec l'universel, de l'universel avec l'individuel, de l'individuel avec l'individuel, sont éternellement donnés. A vrai dire, ces rapports sont nécessairement donnés avec l'être et la conscience, puisqu'ils sont les rapports de l'être avec la conscience. Or, l'être est éternel, la conscience aussi est éternelle ; car si l'être ne disait pas éternellement moi, comment, en aucune parcelle de l'être, le moi aurait-il pu s'éveiller ? La lumière, le son, la chaleur, la matière sont donc éternels comme l'être et la conscience. L'évolution de l'univers n'est pas superficielle; elle ne déroule pas une qualité après une qualité: c'est l'évolution intérieure et profonde des forces et des âmes cherchant toutes dans l'infini le point d'où elles pourront le posséder.

L'universelle vie qui anime le monde n'exclut pas la régularité, la « légalité » des phénomènes.

« Mais la vie n'est, nulle part dans le monde, à l'état informe : il n'y a pas de force qui ne soit soumise à des lois ; il n'y a pas de flot vague qui ne se creuse un lit de sable ou de roche ; il n'y a pas de sève qui ne coule dans les canaux ; il ;i'y a pas de parfum flottant qui ne soit une formule de chimie. Et, en se répandant dans ces formes, la vie n'en reste pas moins la vie, avec son infinie liberté. » (P. 183.)

Jaurès évite l'écueil où se trouve prise la philosophie bergsonnienne qui oppose l'intuition à la raison, la vie à la science, l'organique au mécanique. Il concilie ce qui paraît dans la philosophie intuitive se contredire. L'intimité des choses sensibles n'exclut pas la quantité. Et la quantité ellemême a quelque chose de moral. Tout est en tout.

« La quantité étant l'expansion indéfinie, est, en un sens, une puissance morale. Quand le paysan, cheminant dans la

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plaine, médite un mauvais coup, il se ramène sur soi, il ne cherche plus l'horizon du regard : il supprime l'espace. » (P. i86.)

Jaurès critique, comme Bergson, le matérialisme, et il considère comme « ... sophisme inconscient du matérialisme qui, constatant certaines conditions organiques à tout phénomène de conscience, ramène la conscience elle-même à des conditions organiques. » (P. 193.)

Uunité et la pénétration universelles conduisent logiquement à l'animation universelle. La vie refleurit partout.

Le métal a « une âme », parce qu'il « vibre ». Mais cette âme est simple et ne fait pas retour sur soi tandis que « la voix humaine est pénétrée de conscience ». Les choses vibrent en nous, sont en nous, et voilà pourquoi nous pouvons, dans la musique, oublier en quelque sorte notre âme, échapper à « la tyrannie du moi humain ». Le son, c'est l'âme secrète des choses. La lumière exprime l'universalité de l'être. Le profond et clairvoyant regard du poète démêle « sous les apparences des choses » les choses elles-mêmes; sous les phénomènes, des forces. L'aspect physique du phénomène est corrélatif avec son aspect métaphysique. Il ne faut nier ni l'un ni l'autre, mais étudier leur corrélation. La vie interne des choses se manifeste dans la lumière. L'espace est la forme de la sensibilité humaine, disait Kant. On peut comprendre, ajoutons-nous, cette idée de deux façons : ou espace = sensibilité ou sensibilité = espace. Jaurès, fidèle à sa doctrine de pénétrabilité universelle, accepte à la fois les deux interprétations, cherchant à les réconcilier : l'une est pénétrée par l'autre.

Cette universalisation ,de la vie nous élève au-dessus de nous-mêmes et nous grandit singulièrement. L'homme n'est plus un isolé, un faible. Il fait partie intégrante d'un grand tout. S'il cherche une expression assez forte pour rendre son nouvel état il la trouve dans la foi traditionnelle qui désigne la suprême force, la suprême beauté par Dieu. Les principes de l'unité et de la pénétration universelles aboutissent à l'animation et à la divinisation universelles. Ainsi apparaît comme conclusion logique le panthéisme biologique et évolutionniste de Jaurès. La vie cesse d'être une surprise, ime

catastrophe, un miracle. Elle s'insère dans l'être universel. Ou, plus exactement, le miracle de l'existence, de l'être, le seul que la science reconnaisse parce qu'inexpliqué et inexplicable, s'universalise.

Après avoir ainsi résumé les principes dominants de la philosophie de Jaurès, nous sommes ramenés à son point de départ : la réalité du monde sensible. Si le moi subjectif n'est qu'une infime partie du tout, il ne saurait créer le tout. Le monde n'est pas une création du moi subjectif comme le tout n'est pas celle d'une partie. La réalité n'est pas un rêve. Car le rêve n'est qu'un moment fugitif de la réalité.

Le monde sensible, que nous voyons, que nous touchons, où nous vivons, est-il réel ? La question semblera puér'ile aux hommes d'action, et je compte parmi eux les hommes de pensée qui acceptent d'emblée les choses pour en étudier sans retard les rapports et l'enchaînement. Ce n'est pourtant pas une dispute d'école, car l'esprit humain s'est interrogé sur la réalité de l'univers bien avant qu'il y eût une tradition scolastique et des raffinements artificiels de curiosité. Parménide, dans la première et siniple lumière de la pensée grecque, comparant le monde à l'être, n'y voyait qu'une prodigieuse illusion. Il ne s'agit point, d'ailleurs, de contester la réalité du monde telle que l'entend le vulgaire. Celui-ci croit naïvement à la réalité d'un objet sur les témoignages concordants de ses sens : une pomme que l'on peut voir, goîiter, toucher, est une pomme ; et lorsqu'un bâton bien visible et bien palpable lui caresse les épaules, ce sont bien des coups de bâton qu'il reçoit. Aussi s'imagine-t-il volontiers, lorsqu'on met en question la réalité du monde extérieur, qu'on met en question ses sensations elles-mêmes. La facétie de Molière dans Sganareile n'a pas d'autre fondement. Tout le comique vient de ce que le philosophe commence par accepter la notion vulgaire de la réalité, sauf à y contredire ensuite en paroles. « Il se peut que je vous entende, il se peut que vous me parliez. » Son doute porte non pas sur la réalité intime et mystérieuse des choses, mais sur les sensations mêmes. Ainsi, c'est de ces sensations mêmes qu'il fait le type de la réalité, puisque c'est à ces sensations, comme telles, qu'il applique sa critique et son doute; et pensant au fond comme le vulgaire, il se donne l'air de penser autrement, mais c'est là une contradiction lamentable qui le livre sans défense à cette logique des coups de bâton dont il a reconnu d'avance implicitement la légitimité. Le vrai problème qui se pose n'est donc pas : Le monde est-il réel ? car, comme on fait d'habitude du monde même et de l'impression qu'il produit sur nous le type de la réalité, cette question n'est qu'une misérable tautologie. Ce qu'on peut demander et ce que demande au fond l'esprit humain, c'est : En quel sens, de quelle manière, à quelle profondeur le monde est-il réel ? La question est tout autre, et oh peut même dire qu'ici la situation

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réciproque du philosophe et du vulgaire est renversée. Tout à l'heure, c'est le vulgaire qui triomphait du philosophe, car celui-ci, ayant admis en effet la notion de la réalité qu'a celui-là, n'y pouvait plus contredire que par une niaise fanfaronnade de paroles, et, maintenant, au contraire, le philosophe peut troubler et déconcerter le vulgaire dans sa notion naïve de la réalité en démontrant combien cette notion, simple et une en apparence, est complète et équivoque. Et quand j'oppose ainsi le philosophe au vulgaire, qu'on m'entende bien : il n'y a pas dans mon propos le plus petit grain d'aristocratie. Je n'admets point qu'il y ait des castes dans les intelligences humaines, il n'y a point des hommes qui sont le vulgaire, d'autres hommes qui sont les philosophes. Tout homme porte en lui-même le vulgaire et le philosophe. Dans la question particulière qui nous occupe, il n'est peut-être point d'âme simple et inculte qui ne puisse être élevée à ce degré d'émotion intellectuelle et religieuse où le monde changeant des sens n'est plus qu'illusion et vanité. Et réciproquement, il n'est peut-être pas de philosophe, si convaincu qu'il soit que le monde n'existe que par la liaison harmonieuse de toutes S'cs parties, qui ne soit tenté bien souvent, en cédant à l'égoïsme et en se séparant du tout, de se réduire lui-même à une sorte de néant. Ainsi, quand le philosophe dédaigne le vulgaire, il se dédaigne lui-même, et quand le vulgaire raille la philosophie, il se raille lui-même. S'il est puéril de se demander si vraiment le monde est réel et en quel sens, pourquoi les hommes entendent-ils la réalité de tant de manières différentes ? Vous dites que cette table est réelle : cela veut dire d'abord qu'elle frappe vos sens avec ime suffis-ante intensité et une suffisante netteté. Si elle n'était qu'une image faible et vague, si elle effleurait à peine vos sens d'une impression fugitive, vous croiriez à une illusion du regard. Mais l'image est ferme, précise, vigoureuse, et de plus, elle est persistante. Vqilà un premier signe de la réalité et un premier sens du mot. En second lieu, vos différents sens sont d'accord et témoignent de concert : vos yeux voient la table et vos mains la touchent ; bien mieux, la formée que voient vos yeux, vos mains la constatent; et si la table oppose à vos mains une résistance continue, elle oppose à votre vue une opacité continue.

La réalité du monde n'est pas un fait éphémère de conscience. Elle s'impose lu philosophe comme au vulgaire qui, d'ailleurs, ne sont pas séparés par un abîme infranchissable.

Or, rien n'est plus familier, je dirai presque, rien n'est plus vulgaire que la notion de substance ; il n'est pas de paysan inculte qui ne l'applique continuellement, et il est même des philosophes raffinés qui ne consentent pas aisément à être peuple, qui ne voient dans la substance qu'un lourd préjugé, une idole grossière de l'imagination et des sens. Et pourtant^ dans cette notion si banale qui est pour tous les hommes l'équivalent même de la réalité, l'esprit a pénétré, l'esprit a sa part. Quand le paysan ou l'homme d'affaires disent : cet

arbre existe, ce fruit existe, cette pierre existe, ils se servent de l'idée de substance, et cette idée leur est fournie non pas par les sens tout seuls, naais par l'esprit uni aux sens. C'est donc que la réalité la plus familière, la plus vulgaire, est constituée, au moins en partie, par l'esprit et n'a toute sa signification que par l'esprit. Si donc l'esprit se demande : En quel sens le monde est-il réel? il n'est pas un seul homme qui ait k droit de s'en étonner, d'abord parce que la réalité a pour tout homme plusieurs formes et plusieurs degrés, et ensuite parce que l'esprit lui-même est au moins un élément de la réalité.

Mais ce n'est pas tout. Un objet a beau m'apparaître avec intensité; il a beau émouvoir mes différents sens, le toucher, l'ouïe, la vue, d'une manière concordante, je puis encore me demander s'il est 'réel ou imaginaire. Car en rêve aussi, je crois percevoir avec netteté, et il y a concordance entre les impressions illusoires de mes sens. Et pourtant je ne confonds pas l'état de sommeil et l'état de veille, le rêve de la réalité. Et si je les distingue, c'est que les visions du rêve ne peuvent se rattacher à l'ensemble de ma vie selon les lois de mon expérience et les règles de ma raison. Au contraire, les visions de la vie réelle forment un systèmie où tout est lié, oii tous les faits sont rattachés les uns aux autres par certaines lois, et par la plus vaste de toutes, la loi de causalité, oii tout mouvement est précédé d'un autre mouvement, où tout événement est précédé d'un autre événement, où l'absolue continuité du temps et de l'espace, condition et image de la continuité causale, s'impose à toutes nos actions et à toutes nos perceptions. C'est donc l'esprit qui, selon ses formes essentielles, ses principes et ses lois, selon sa vocation naturelle d'ardre et d'unité, décide de la réalité et l'oppose aux fantômes de la nuit. Donc, pour l'homme et pour tout homme, à moins qu'il ne soit assez stupide ou assez fou pour ne pas distinguer la réalité du rêve, le iréel c'est ce qui est intelligible.

Voyez comme peu à peu le sens du mot réalité s'élève ; et non point en quelques intelligences d'élite, mais en toute intelligence, en toute conscience. C'est une métaphysique sublime qui est le ressort caché des esprits les plus pratiques et des existences les plus vulgaires. Je sais bien que quelques disputeurs sceptiques ou quelques philosophes de profession se sont servis du rêve et de l'apparence de réalité qu'il a pour nous au moment où il se produit pour ébranler notre croyance à la réalité du monde.

Les sceptiques auraient raison si l'iiomme et son rêve étaient des faits isolés. Mais ce n'est pas le cas. Un fait n'est jamais isolé. Il fait partie d'un ensemble, d'un système de faits.

Pour qu'un fait soit réel à nos yeux, d'une réalité pleine, il faut que ce fait ait, pour nous, sa place déterminée et intelligible dans un ensemble solidaire de faits; il faut qu'il concoure, avec tous les

autres faits de l'univers, à une fin idéale, et qu'il ait ainsi son rôl« dans l'immense harmonie du tout. Cela donc seul est réel en ce sens qui est à la fois logique et agissant; et ici, la réalité n'est que la raison agissante, c'est-à-dire l'absolu vivant, c'est-à-dire l'être en acte. Mais il y a un sens plus vague, plus diffus du mot réalité. Les visions incohérentes du rêve ne sont point réelles au sens le plus strict du mot, mais elles ne sont point non plus le néant; elles attestent, en dehors de toute liaison intelligible et de toute cohésion rationnelle avec l'ensemble des faits, la prodigieuse puissance d'invention qui sommeille au fond de l'être, cette vague aptitude à toutes les formes que possède l'infini et qui, déterminée selon la raison, devient la réalité sublime de l'univers, infiniment variée et infiniment harmonieuse. Bien souvent, dans la contemplation et la rêverie, nous jouissons de l'univers sans lui demander ses comptes; nous aspirons la vie enivrante de la terre avec une irréflexion absolue, et la nuit étoilée et grandiose n'est plus bientôt, pour notre âîme qui s'élève, une nuit dans la chaîne des nuits. Elle ne porte aucune date ; elle n'éveille aucun souvenir ; elle ne se rattache à aucune pensée; on dirait qu'elle est, au-dessus même de la raison, la manifestation de l'éternel.

Les faits ne sont pas isolés dans l'espace. Ils ne le sont pas non plus dans le temps. Les faits sont solidaires et forment un organisme vivant.

L'esprit ne peut pas concevoir qu'un objet qui se manifeste par des qualités multiples ne soit qu'une agglomération de ces qualités et qu'il n'y ait entre elles aucun lien interne. Et de fait, dans tout objet naturel, la température, la forme, la densité, la couleur, varient ensemble; chauffez un métal, il se transforme pour tous nos sens. Plus encore dans les êtres vivants : il y a dans la plante, dans l'animal, une corrélation étroite entre tous les organes, entre l'énergie intérieure de la sève, la vigueur résistante et la sonorité saine du tronc, la coloration des feuilles. Tout porte à croire qu'un être vivant, homme ou plante, pourrait se résumer datis une formule unique. L'homrne futur n'existe pas en réduction, à l'état d'homuncttlus imperceptible, mais tout formé, dans les organes générateurs de ses ascendants, et pourtant tous les traits de sa constitution physique et morale les plus profonds et les plus superficiels, l'énergie de son vouloir et le tic léger de sa lèvre, la couleur de ses yeux et la nuance intraduisible de sa mélancolie, tout est déterminé d'avance dès la conception; il y a donc une forme caractéristique de la vie qui enveloppe et harmonise, avant même qu'elles se déploient, les qualités les plus diverses de la vie.

Tous les éléments aspirent à une vie propre et aspirent à l'harmonie.

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Si chacun des éléments qui entrent dans un organisme vivant s'épuisait dans un acte déterminé, il devrait, sous peine de destruction totale, persister immuablement dans cet acte, et il y serait comme figé. Dès lors la forme de l'être vivant ou de l'individu chimique ne serait plus que le total rigide d'éléments rigides. Elle ne serait plus une forme, elle ne serait qu'une somme; car pour qu'il y ait forme, unité vraie, il faut que tous les éléments vivent d'une vie propre et en même temps aspirent à l'harmonie de la forme et de l'unité du type. Il faut donc qu'en tout élément il y ait, outre son activité propre, un fonds d'être et, si je puis dire, une réserve d'aspirations tendant vers la forme; il faut donc que, dans tout élément d'activité finie, il y ait de l'être et toujours de l'être à l'infini. Car il n'y a rien qui limite et mesure a priori l'aspiration des éléments de l'univers vers une forme toujours plus belle et une unité toujours plus vaste.

A la lumière de cette haute et profonde conception de l'universelle unité, de l'universelle pénétration, de l'universelle vie, combien fausses doivent paraître toutes les tentatives pour se créer une religion artificielle en dehors de la réalité ! Cette religiosité apparente n'est que le vide du scepticisme déguisé. Jaurès, adversaire irréductible de toute doctrine négative et étriquée, rejette loin de la vie ces tentatives stériles.

Renan nous apprend qu'il a, dès les premiers jours, mis dans un parc de réserve les objections de l'idéalisme subjectif. Pourquoi ne pas faire comme lui? A vrai dire il est commode d'enfermer ainsi dans l'outre d'Eole les souffles qui flétrissent l'éclat des fleurs et la splendeur du soleil. Mais qui sait si les doutes ainsi écartés ne reviendront pas soudain nous troubler dans nos joies d'artistes? Et puis la contemplation artistique du monde est bien vaine et fatigante si elle n'atteint pas une vérité. Quand on renonce à la lutte de la raison avec les choses, on ne tarde pas à glisser dans les puérilités de l'impressionnisme. Il semble qu'il y ait en France, depuis deux générations, une sorte d'abandon d'esprit et une diminution de virilité intellectuelle. On veut se plaire aux choses ou aux apparences des choses beaucoup plus que les pénétrer et les conquérir. Dieu, l'univers, l'infini sont devenus des formules littéraires qu'aucune pensée forte ne remplit. Il y a, à l'heure actuelle, comme un réveil de religiosité, on rencontre partout des âmes en peine cherchant une foi, à moins que ce ne soient des plumes en peine cherchant un sujet. On a besoin de croire, paraît-il ; on est fatigué du vide du monde, du néant brutal de la science : on en aspire à croire... quoi ? quelque chose, on ne sait; et il n'y a presque pas une de ces âmes souffrantes qui ait le courage de chercher la vérité, d'éprouver toutes ses conceptions et de se construire à elle-même, par un incessant labeur, la maison de repos et d'espérance. Aussi on ne voit que des

âmes vides qui se penchent sur des âmes vides comme des miroirs sans objet qui se réfléchissent l'un l'autre. On supplée à la recherche par l'inquiétude; cela est plus facile et plus distingué. Ou si l'on a besoin d'une formule, on va la demander pour un moment à quelque mystique du moyen âge, comme ces paresseujsi imaginateurs qui, n'ayant pas la force d'extraire de la terre des richesses nouvelles, essaient de retrouver sous les flots les trésors dormants des antiques naufrages. Quiconque n'a pas une fois eu besoin d'une foi est une âme médiocre; quiconque a un système ou une doctrine pour appuyer sa foi est un lourd scolastique. De même, dans l'ordre social, on se plait à parler de justice, à rêver de fraternité humaine, on a pour les humbles d'adorables attitudes de pitié.

Le panthéisme vivant, créateur et agissant de Jaurès, est-il simplement une création arbitraire de l'e&prit métaphysique? Nous ne le pensons pas. En faisant abstraction des expressions particulières, il y a un fond solide dans ce panthéisme : c'est l'unité du monde physique et moral, la réalité d'une loi universelle embrassant tous les phénomènes. Les plus grands esprits de l'humanité — de Platon à Spinoza et à Gœthe — ■• et les plus illustres représentants de la science moderne ont cherché à formuler cette unité qui est suggérée et par l'expérience des sens et par les constructions de la raison.

Cette aspiration vers l'unité est l'âme même de la philosophie et de la science. Les solutions particulières peuvent échouer. Les systèmes passent. Mais le problème reste. Nul grand esprit né saurait l'éluder.

Cette idée de l'unité universelle transportée dans le domaine social porte un autre nom : la solidarité universelle.

Et nous .retrouverons à chaque pas de l'action féconde et vivante de Jaurès les idées fondamentales de son œuvre philosophique : Unité et pénétration universelles, solidarité et vie universelles.

Toute la vie de cet homme admirable découle de ces hautes cimes philosophiques. Sa vie sublime est la réalisation d'une pensée sublime et immortelle : V Unité.

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