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CHAPITRE III

Jaurès historien

Il y a différentes manières d'écrire l'histoire. L'histoirebataille, qui a pour base les conflits armés entre les nations, a été, pendant des siècles, le genre préféré des historiens. Depuis la seconde moitié du xix' siècle, l'histoire-culture, ou l'histoire de la civilisation, tend à prendre rang dans la science historique. On commence à vouloir pénétrer le sens de la vie civile et pacifique des nations et connaître le développement des arts et de la science, de l'industrie et du commerce, des institutions sociales et économiques, h' événement, dans cette nouvelle manière, attire moins que le fait qui persiste. Dans notre Philosophie de l'Histoire (Paris, 1903), nous avons montré les origines de cette nouvelle méthode historique, inaugurée par un homme d'Etat et un historien arabe, Ibn Khaldoun, au xiv^ siècle (1332-1406).

La Révolution française, qui a provoqué tant de bouleversements, a également révolutionné la science historique. Saint-Simon a réclamé pour le travail industriel et productif une place d'honneur dans les préoccupations scientifiques en opposant « le principe industriel » aux principes militaire et théologique. Des historiens de premier ordre, Aug. Thierry, Guizot et Mignet, se rattachent à cette conception. Le développement de la démocratie et du socialisme, venant à la suite des progrès industriels, a définitivement consolidé la nouvelle manière d'écrire l'histoire. Karl Marx a donné à cette méthode la forme d'une loi historique. Il subordonne les institutions sociales, politiques, juridiques et religieuses au « facteur économique », ou, plus exactement, au développement des forces productrices de la société. La société cesse d'être un camp retranché pour devenir une usine ou un atelier. Les guerres des nations et des

races cèdent la place à la lutte des classes et des groupements sociaux. L'histoire se démocratise et devient peuple. Les héros, les rois et les capitaines descendent de leur trône ou de leur piédestal et se mêlent aux masses populaires remplissant .de leur bruyant tumulte le forum et l'arène.

Avec l'objet, l'histoire change de style. Elle ne cherche plus à briller et à éblouir, mais à expliquer et à instruire. Au lieu de descriptions, elle donne des lois.

Jaurès historien cherche dans le domaine de l'histoire, comme dans les autres, à réaliser la synthèse, à réunir en un tout harmonieux les qualités les plus variées et d'une opposition apparente. Dans son ouvrage remarquable sur la Révolution, il veut réconcilier « Plutarque, Michelet et Karl Marx », c'est-à-dire l'histoire héroïque, l'histoire dramatique et l'histoire sociologique.

Jaurès a été classé comme idéaliste. Mais il suffit de lire son Histoire de la Révolution pour se convaincre qu'aucun historien marxiste n'a étudié aussi complètement « la base » économique de la Révolution que Jaurès. Voici comment il explique dans Vlntroduction à la Constituante, sa méthode historique :

« C'est du point de vue socialiste que nous voulons raconter au peuple, aux ouvriers, aux paysans, les événements qui se développent de 1789 à la fin du xix^ siècle. Nous considérons la Révolution française comme un fait immense et d'une admirable fécondité ; mais elle n'est pas, à nos yeux, un fait définitif dont l'histoire n'aurait ensuite qu'à dérouler sans fin les conséquences. La Révolution française a préparé indirectement l'avènement du prolétariat. Elle a réalisé les deux conditions essentielles du socialisme, la démocratie et le capitalisme. Mais elle a été, en son fond, l'avènement politique de la classe bourgeoise.

« Peu à peu, le mouvement économique et politique, la grande industrie, la croissance de la classe ouvrière qui grandit en nombre et en ambition, le malaise des paysans écrasés par la concurrence et investis par la féodalité industrielle et marchande, le trouble moral de la bourgeoisie intellectuelle qu'une société mercantile et brutale offense en

toutes ses délicatesses, tout prépare une nouvelle crise sociale, une nouvelle et plus profonde Révolution où les prolétaires saisiront le pouvoir pour transformer la propriété et la moralité. C'est donc la marche et le jeu des classes sociales depuis J789 que notes voudrions retracer à grands traits. Il est toujours un peu arbitraire de marquer des limites, des divisions tranchantes dans le progrès ininterrompu et nuancé de la vie. Pourtant, on peut, avec une suffisante exactitude, distinguer trois périodes dans l'histoire de la classe bourgeoise et de la classe prolétarienne depuis un siècle.

(( D'abord de 1789 à 1848, la bourgeoisie révolutionnaire triomphe et s'installe. Elle utilise contre l'absolutisme royal et contre les nobles la force des prolétaires, mais ceux-ci, malgré leur prodigieuse activité, malgré le rôle décisif qu'ils jouent en certaines journées, ne sont qu'une puissance subordonnée, une sorte d'appoint historique. Ils inspirent parfois aux possédants bourgeois une véritable terreur; mais au fond ils travaillent pour eux; ils n'ont pas une conception de la société radicalement différente : le communisme de Babeuf et de ses rares disciples ne fut qu'une convulsion sublime, le spasme suprême de la crise révolutionnaire avant l'apaisement du Consulat et du premier Empire, Même en 1793 et 1794, les prolétaires étaient confondus dans le tiers Etat : ils n'avaient ni une claire conscience de classe, ni le désir ou 3a notion d'une autre forme de propriété. Ils n'allaient guère au delà de la pauvre pensée de Robespierre : une démocratie politiquement souveraine, mais économiquement stationnaire, faite de petits propriétaires paysans et de petite bourgeoisie artisane. La merveilleuse sève de vie du socialisme, créateur de richesses, de beauté et de joie, n'était point en eux : aux jours terribles, ils brûlaient d'une flamme sèche, flamme de colère et d'envie. Ils ignoraient la séduction, puissante et douce, d'un idéal nouveau. »

Ce n'est pas la répétition quasi-mécanique de la formule de Marx. C'est la vie elle-même, dans ce qu'elle a de plus substantiel, parlant par la bouche de l'historien qui la beaucoup ctuéîé et beaucoup observé;

Jaurès ne se contente pas de dire que la Révolution a donné le pouvoir à la bourgeoisie. Il a étudié les étapes par lesquelles passe la domination bourgeoise. Sa pensée est toujours nuancée et pleine de réalité.

Sous Louis-Philippe, la bourgeoisie lutte à la fois contre les nobles et les prêtres et contre les ouvriers. Elle se « croit naïvement l'aboutissement de l'histoire », l'expression sociale de la raison. Les révolutionnaires, de leur côté, ne sont pas des socialistes conscients. « C'est surtout dans la classe intellectuelle )) que les « utopies » socialistes recrutent d'abord des adeptes. Le système de Saint-Simon est imprégné de pensée capitaliste, celui de Proudhon de pensée petite-bourgeoise.

Cependant la classe ouvrière se réveille. Mais, pendant la deuxième période de la domination bourgeoise, allant de Février 1848 à Mai 1871, sa conscience est encore incertaine et trouble. Pourtant la classe ouvrière devient si menaçante que les classes dirigeantes coalisent contre elle toutes les puissances de conservation « affolées par le spectre rouge ». Sous la Commune, blanquistes, marxistes, proudhonniens impriment à la pensée ouvrière des directions divergentes.

« En outre, il y a trouble et mélange dans le mouvement même comme dans la pensée. En 1848, la Révolution est préparée par la démocratie radicale ou petite-bourgeoise autant et plus peut-être que par le socialisme ouvrier, et aux journées de Juin la démocratie bourgeoise couche sur le pavé ardent de Paris les prolétaires. En 1871 aussi, c'est d'un soulèvement de la bourgeoisie commerçante, irritée par la loi des échéances et par la dureté des hobereaux de Versailles, c'est aussi de l'exaspération patriotique et des défiances républicaines de Paris que le mouvement de la Commune est sorti.

« Le prolétariat socialiste n'a pas tardé à mettre sa marque révolutionnaire sur cette confusion, et Marx a eu raison de dire, en ce sens, dans sa forte et systématique étude sur la Commune que, par elle, la classe ouvrière a, pour la première fois, pris possession ,du pouvoir. C'est un fait nouveau d'une incalculable portée; mais le prolétariat a profité d'une sorte de surprise; il était, dans la capitale isolée

et surexcitée, la force la mieux organisée et la plus digne, mais il n'était pas encore en état d'entraîner et d'assimiler la France; celle-ci appartenait aux prêtres, aux grands propriétaires fonciers et à la bourgeoisie dont M. Thiers était le chef. La Commune a été comme une pointe rougie au feu, qui se brise contre un gros bloc réfractaire. Mais de 1848 à 1871, le progrès prolétarien est immense. En 1848, la participation du prolétariat au pouvoir est presque fictive : Louis Blanc et l'ouvrier Albert sont paralysés au gouvernement provisoire ; et une bourgeoisie perfide organise contre eux la tricherie des ateliers nationaux. Les socialistes discutent platoniquement au Luxembourg, ils abdiquent et se résignent à n'être qu'une impuissante Académie. N'ayant pas la force d'agir, ils désertent. Puis, quand la classe ouvrière trompée se soulève en Juin, elle est écrasée avant d'avoir pu une minute toucher au pouvoir. Un 1871. les fils des combattants de Juin ont tenu le pouvoir; ils l'ont exercé; ils n'ont pas été l'émeute, ils ont été la Révolution.

« Les prolétaires ainsi haussés au gouvernement ont pu en être précipités ; ils n'en ont pas moins donné aux nouvelles générations ouvrières un haut signal d'espérance qui a été compris. La Commune clôt la seconde période, où le socialisme s'affirme comme une force de premier ordre, confuse encore et convulsive, mais c'est bien elle ; aussi, c'est bien la Commune qui a rendu possible la période nouvelle, celle oii nous sommes tous engagés et où le socialisme procède méthodiquement à l'organisation totale de la classe ouvrière, à la conquête morale des paysans rassurés, au ralliement de la bourgeoisie intellectuelle désenchantée du pouvoir bourgeois, et à la prise de possession complète du pouvoir pour des formes nouvelles de propriété et d'idéal.

« Maintenant la confusion n'est plus à craindre. Il y a dans la classe ouvrière et le Parti socialiste unité de pensée. Malgré les chocs des groupes et les rivalités superficielles, toutes les forces prolétariennes sont unies, au fond, par une même doctrine et pour une même action. Si demain le prolétariat s'emparait du pouvoir tout entier, il en pourrait d'emblée faire un usage défini et décisif. Il y aurait, à coup sûr, des conflits de tendances. Les uns voudraient fortifier

et pousser au plus haut l'action centrale de la communauté, les autres voudraient assurer aux groupes locaux de travailleurs la plus large autonomie possible. Pour régler les rapports nouveaux de la nation, des fédérations professionnelles, des communes, des groupes locaux, des individus, pour fonder à la fois la parfaite liberté individuelle et la solidarité sociale, pour donner forme juridique aux innombrables combinaisons de la propriété sociale et de l'action des individus, un immense effort de pensée sera nécessaire; et, dans cette complexité, il y aura des désaccords. Mais, malgré tout, c'est un commun esprit qui lie aujourd'hui les socialistes, les prolétaires; le socialisme n'est plus dispersé en sectes hostiles et impuissantes. Il est de plus en plus une grande unité vivante et qui multiplie ses prises sur la vie. C'est de lui maintenant que toutes les grandes forces humaines : le travail, la pensée, la science, l'art, la religion même, entendue comme la prise de possession de l'univers par l'humanité, attendent leur renouvellement ,et leur essor. »

Jaurès a toujours tenu à marquer ce qui distingue sa pensée de celle des marxistes français. Il était l'ennemi né des formules toutes prêtes, toutes faites, qui deviennent des dogmes intangibles. Jaurès aimait et comprenait la vie dans toute sa complexité infinie. Il est d'autant plus significatif qu'après avoir étudié la Révolution il fait une adhésion formelle à la substance même de la doctrine de Marx, Les passages de l'Introduction qui y ont trait méritent d'être relevés dans leur intégralité , :

« Comment, à travers quelles crises, par quels efforts des hommes et quelles évolutions des choses le prolétariat a-t-il grandi jusqu'au rôle décisif qu'il va jouer demain? C'est ce que nous tous, militants socialistes, nous nous proposons de raconter. Noits savons que les conditions économiques, la forme de la production et de la propriété sont le fond même de l'histoire. De même que pour la plupart des individus humains l'essentiel de la vie c'est le métier, de même que le métier, qui est la forme économique de l'activité individuelle, détermine le plus souvent les habitudes, les pensées, les douleurs, les joies, les rêves même des hommes, de même, à chaque période de l'histoire, la structure écono-

miquc de la société détermine les formes politiques, les mœurs sociales et même la direction générale de la pensée. Aussi nous appliquerons-nous, à chaque époque de ce récit, à découvrir les fondements économiques de la vie humaine. Nous tâcherons de découvrir le mouvement de la propriété, et l'évolution même de la technique industrielle et agricole. Et, à grands traits, comme il convient dans un tableau forcément sommaire, nous marquerons l'influence de l'état économique sur les gouvernements, les littératures, les systèmes.

« Mais nous n'oublions pas, Marx lui-même, trop souvent rapetissé par des interprètes étroits, n'a jamais oublié, que c'est sur des hommes qu'agissent les forces économiques. Or les hommes ont une diversité prodigieuse de passions et d'idées; et la complication presque infinie de la vie humaine ne se laisse pas réduire brutalement, mécaniquement, à une formule économique. De plus, bien que l'homme vive avant tout de l'humanité, bien qu'il subisse surtout l'influence enveloppante et continue du milieu social, il vit aussi, par les sens et l'esprit, dans un milieu plus vaste, qui est l'univers même.

« Sans doute, la lumière même des étoiles les plus lointaines et les plus étrangères au système humain n'éveille dans l'imagination du poète que des rêves conformes à la sensibilité générale de son temps et au secret profond de la vie sociale, comme c'est de l'humidité cachée de la terre que le rayon de lune forme le brouillard léger qui flotte sur la prairie. En ce sens, même les vibrations stellaires, si hautes et si indifférentes qu'elles paraissent, sont harmonisées et appropriées par le système social et par les formes économiques qui le déterminent. Gœthe, entrant un jour dans une manufacture, fut pris de dégoîit pour ses vêtements qui exigeaient un si formidable appareil de production. Et pourtant, sans ce premier essor industriel de la bourgeoisie allemande, le vieux monde germanique, somnolent et morcelé, n'aurait pu ni éprouver ni comprendre ces magnifiques impatiences de vie qui font éclater l'âme de Faust. »

Mais Jaurès n'abdique pas sa pensée idéaliste et pan-

théiste. Il rattache l'homme à l'ensemble des forces cosmiques. Ainsi il écrit dans l'Introduction :

« Mais quel que soit le rapport de l'âme humaine, en ses rêves même les plus audacieux et les plus subtils, avec le système économique et social, elle va au delà du milieu humain, dans l'immense milieu cosmique. Et le contact de l'univers fait vibrer en elle des forces mystérieuses et profondes, forces de l'éternelle vie mouvante qui précède les sociétés humaines et qui les dépassera. Donc autant il serait vain et faux de nier la dépendance de la pensée et du rêve à l'égard du système économique et des formes précises de la production, autant il serait puéril et grossier d'expliquer sommairement le mouvement de la pensée humaine par la seule évolution des formes économiques. Très souvent l'esprit de l'homme s'appuie sur le système social pour le dépasser et lui résister; entre l'esprit individuel et le pouvoir social il y a tout à la fois solidarité et conflit. C'est le système des nations et des monarchies modernes, à demi émancipées de l'Eglise, qui a permis la libre science de Kepler et de Galilée ; mais une fois en possession de la vérité, l'esprit ne relève plus ni du prince, ni de la société, ni de l'humanité ; c'est la vérité elle-même, avec son ordonnance et son enchaînement, qui devient, si je puis dire, le milieu immédiat de l'esprit, et, bien que Kepler et Galilée aient appuyé leurs observations et leurs travaux d'astronomes aux fondements de l'Etat moderne, ils ne relevaient plus, après leurs observations ou leurs calculs, que d'eux-mêmes et de l'univers. Le monde social oti ils avaient pris leur point d'appui et leur élan s'ouvrait et leur pensée ne connaissait plus d'autres lois que les lois mêmes de l'immensité sidérale.

« Il nous plaira, à travers l'évolution à demi mécanique des formes économiques et sociales, de faire sentir toujours cette haute dignité de l'esprit libre, affranchi de l'humanité elle-même par l'éternel univers. Les plus intransigeants des théoriciens marxistes ne sauraient nous le reprocher. Marx, en une page admirable, a déclaré que jusqu'ici les sociétés humaines n'avaient été gouvernées que par la fatalité, par l'aveugle mouvement des formes économiques, les institutions, les idées n'ont pas été l'œuvre consciente de l'homme

libre, mais le reflet de l'inconsciente vie sociale dans le cerveau humain. Nous ne sommes encore, selon Marx, que dans la préhistoire. L'histoire humaine ne commencera véritablement que lorsque l'homme, échappant enfin à la tyrannie des forces inconscientes, gouvernera par sa raison et sa volonté la production elle-même. Alors son esprit ne subira plus le despotisme des formes économiques, créées et dirigées par lui, et c'est d'un regard libre et immédiat qu'il contemplera l'univers. Marx entrevoit donc une période de pleine liberté intellectuelle, où la pensée humaine, n'étant plus déformée par les servitudes économiques, ne déformera pas le monde. Mais à coup siàr Marx ne conteste pas que déjà, dans les ténèbres de la période inconsciente, de hauts esprits se soient élevés à la liberté; par eux l'humanité se prépare et s'annonce. C'est à nous de recueillir les premières manifestations de la vie de l'esprit : elles nous permettent de pressentir la grande vie ardente et libre de l'humanité communiste qui, affranchie de tout servage, s'appropriera l'univers par la science, l'action et le rêve. C'est comme le premier frisson qui, dans la forêt humaine, n'émeut encore que quelques feuilles, mais qui annonce les grands souffles prochains et les vastes ébranlements. »

Avec quelle magnificence et quelle richesse de style, unies à la précision la plus rigoureuse, Jaurès rend justice à la pensée de Marx, qui, .tout en étudiant l'homme dans la réalité de son milieu économique, à'où dépendent toutes les manifestations de sa vie, n'a jamais nié l'influence des forces morales ! Sans citer les textes, Jaurès fait allusion, en parlant de « la période de pleine liberté intellectuelle », à un passage célèbre d'Engels, interprète fidèle de la pensée de Marx, où il est dit que le socialisme signifie « le saut de la nécessité dans la liberté ». Une fois l'homme émancipé du joug capitaliste, il n'aura pour guide que sa propre nature, sa liberté humaine. Mais l'avenir a ses profondes racines dans le présent. « C'est comme le premier frisson qui, dans la forêt humaine, annonce les grands souffles prochains et les vastes ébranlements ».

Ainsi, en passant par Marx et en l'élargissant, Jaurès ar-

rive à une vaste synthèse historique qu'il formule comme suit ' :

« Aussi notre interprétation de l'histoire sera-t-elle à la fois matérialiste avec Marx et mystique avec Michelet. C'est bien la vie économique qui a été le fond et le ressort de l'histoire humaine, mais à travers la succession des formes sociales, l'homme, force pensante, aspire à la pleine vie de la pensée, à la communion ardente de l'esprit inquiet, avide d'unité, et du mystérieux univers. Le grand mystique d'Alexandrie disait : « Les hautes vagues de la mer ont sou- « levé ma barque, et j'ai pu voir le soleil levant à l'instant ({ même oii il sortait des flots ». De même les vastes flots montants de la Révolution économique soulèveront la barque humaine pour que l'homme, pauvre pêcheur lassé d'un long travail nocturne, salue de plus haut la première pointe de l'aurore, la première lueur de l'esprit grandissant qui va se lever sur nous.

« Et nous ne dédaignerons pas non plus, malgré notre interprétation économique des grands phénomènes humains, la valeur morale de l'histoire. Certes, nous savons que les beaux ïnots de liberté et d'humanité ont trop souvent couvert, depuis un siècle, un régime d'exploitation et d'oppression. La Révolution française a proclamé les Droits de l'Homme; mais les classes possédantes ont compris sous ce mot les droits de la bourgeoisie et du capital.

« Elles ont proclamé que les hommes étaient libres quand les possédants n'avaient sur les non-possédants d'autre moyen de domination que la propriété elle-même, mais la propriété c'est la force souveraine qui dispose de toutes les autres. Le fond de la société bourgeoise est donc un monstrueux égoïsme de classe compliqué d'hypocrisie. Mais il y a eu des heures où la Révolution naissante confondait avec l'intérêt de la bourgeoisie révolutionnaire l'intérêt de l'humanité, et un enthousiasme humain vraiment admirable a plus d'une fois empli les cœurs. De même, dans les innombrables conflits déchaînés par l'anarchie bourgeoise, dans les luttes des partis et des classes, ont abondé les exemples de fierté, de vaillance et de courage. Nous saluons toujours avec un égal respect les héros de la volonté, et, nous élevant au-dessus

des mêlées sanglantes, nous glorifierons à la fois les républicains bourgeois proscrits en 1850 par le Coup d'Etat triomphant et les admirables combattants prolétariens tombés en Juin 1848.

« Mais qui nous en voudra d'être surtout attentifs aux vertus militantes de ce prolétariat accablé qui, depuis un siècle, a si souvent donné sa vie pour un idéal encore obscur? Ce n'est pas seulement par la force des choses que s'accomplira la Révolution sociale, c'est par la force des hommes, par l'énergie des consciences et des volontés. L'histoire ne dispensera jamais les hommes de la vaillance et de la noblesse individuelles. Et le niveau moral de la société communiste de demain sera marqué par la hauteur morale des consciences individuelles dans la classe militante d'aujourd'hui. Proposer en exemple tous les combattants héroïques qui, depuis un siècle, ont eu la passion de l'idée et le sublime mépris de la mort, c'est donc faire œuvre révolutionnaire. Nous ne sourions pas des hommes de la Révolution qui lisaient les Vies de Plutarque; à coup siir, les beaux élans d'énergie intérieure qu'ils suscitaient ainsi en eux changeaient peu de chose à la marche des événements. Mais, du moins, ils restaient debout dans la tempête, ils ne montraient pas, sous l'éclair des grands orages, des figures décomposées par la peur. Et si la passion de la gloire animait en eux la passion de la liberté ou le courage au combat, nul n'osera leur en faire grief.

« Ainsi nous essaierons, dans cette histoire socialiste qui va de la Révolution bourgeoise .à la période préparatoire de la Révolution prolétarienne, de ne rien retrancher de ce qui fait la vie humaine. Nous tâcherons de comprendre et de traduire l'évolution économique fondamentale qui gouverne les sociétés, l'ardente aspiration de l'esprit vers la vérité totale, et la noble exaltation de la conscience individuelle défiant la souffrance, la tyrannie et la mort. C'est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s'affranchira et deviendra l'humanité. Il faut donc qu'il prenne une conscience nette de l'histoire et du mouvement économique et de la grandeur humaine. Au risque de surprendre un moment nos lecteurs par le disparate de ces

grands noms, c'est sous la triple inspiration de Marx, de Michelet et de Plutarque que nous voudrions écrire cette modeste histoire, où chacun des militants qui y collaborent mettra sa nuance de pensée, où tous mettront la même doctrine essentielle et la même foi. »

La tâche est grandiose. Jaurès parvint-il à réunir dans son histoire les caractères de méthodes aussi différentes — bien que nullement opposées — dont chacune a été illustrée par un grand nom : Plutarque, Michelet, Marx? Seule l'analyse complète et impartiale de son œuvre historique peut répondre à cette question. Mais il est incontestable que Jaurès possédait au plus haut degré les qualités qui font le grand historien. Il était avant tout doué d'un sens élémentaire de la vérité. C'est le fond de sa nature. Il avait aussi le sens de la réalité très développé. Et il avait le goût du travail, qui ne le fatiguait jamais. Esprit universel et synthétique, il avait le sens du détail. Aucune étude ne le rebutait. Il voulait tout examiner, tout voir, tout savoir. Joignez à ces qualités un grand courage moral, une noblesse d'âme extraordinaire et une rectitude de jugement impeccable, des connaissancs profondes et variées, et vous trouverez réunies dans une seule personne les rares qualités indispensables à un grand historien moderne.

Il y a pourtant une qualité qui est propre à Jaurès et qui hausse singulièrement la valeur de son oeuvre historique. C'est son idéalisme panthéiste, qui lui ouvre des horizons infinis. Cette conception de l'unité et de la pénétration universelles le place, pour ainsi dire, sur une hauteur telle que de là il devient possible de tout voir. Cet idéalisme panthéiste lui interdit toute étroitesse de vue, toute partialité, toute injustice dans les jugements qu'il porte sur les hommes et les choses. Car il le prédispose à lier tout événement à l'ensemble de l'évolution et à tenir toute grande figure historique pour le reflet d'un tout, un assemblage de qualités et de défauts qui tantôt se heurtent et tantôt se réconcilient. Il pénètre ainsi jusqu'aux replis les plus intimes de l'âme humaine. L'homme n'est pas 'un bloc aux contours abrupts et d'une unité brutale. Il est un mélange complexe aux propriétés contradictoires; Il porte en lui les germes des rertttS

surhumaines et les vestiges des vices monstrueux des périodes de barbarie et de brutalité. Les uns et les autres ne sont pas juxtaposés paisiblement, faisant bon ménage ensemble, mais souvent ils mènent un tapage infernal en se heurtant et en se combattant entre eux. L'homme est un perpétuel devenir. Il monte et il descend. Il lutte sans cesse contre lui-même. Tantôt il saigne dans une défaite lamentable. C'est la chute, la déchéance. Tantôt il devient son propre vainqueur. C'est le relèvement, la renaissance. Jaurès l'accompagne dans cette guerre et suit de près le drame qui se joue dans l'intérieur des héros et des personnages de la Révolution.

Par son action politique, par sa profonde connaissance des hommes et des choses de la politique, des partis et de leur vie intime, Jaurès a été solidement préparé pour l'étude et la pénétration de l'épopée révolutionnaire. Rien ne prépare mieux à comprendre l'histoire que la vie politique active. Il faut faire soi-même l'histoire pour être à même d'en pénétrer le sens et d'en voir les ressorts secrets. Les hommes de la Révolution sont encore trop près de nous. Souvent les mêmes idées, les mêmes passions les agitent. La fréquentation régulière d'une section du Parti socialiste dans le Paris de nos jours, l'examen attentif de son mécanisme, du jeu de ses combinaisons petites et grandes nous rapprochent plus- de la réalité d'une section révolutionnaire de 1793 que la lecture de documents sans vie. Jaurès était un des militants du Parti socialiste qui suivaient de plus près la vie de son organisation. Il connaissait tous les détails de son fonctionnement. Par là il était en état, en tenant compte des différences de temps et de milieu, de deviner bien des choses inaccessibles aux historiens qui scrutent le passé dans les livres et dans les archives.

Jaurès eut, en plus, cet avantage d'être socialiste et républicain démocrate. Dans son action, il continuait la Révolution. Faisant lui-même partie intégrante de l'évolution qui a eu comme point de départ la grande Révolution, il la portait en soi. En étudiant le drame révolutionnaire. Jaurès étudiait son propre drame. Il s'identifiait avec elle. Il la retrouvait en descendant en lui-même. Et il se retrouvait lui-

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même en en suivant le cours. Plus d'une fois il refàt les discours que les héros ou les victimes de la Révolution durent, selon lui, tenir. Il souffrait peut-être de l'impossibilité posthume de participer à ce drame mondial, pour ne pas dire des discours rentrés, du regret des idées qu'il aurait pu semer parmi ces hommes aux grandes et nobles destinées . . .

Ses connaissances profondes de Marx et des questions économiques lui ont rendu possible la compréhension des ressorts matériels de la Révolution. On peut dire sans exagération que nul en France n'a fait autant pour l'histoire économique de la Révolution que Jaurès. Il accumule des monceaux de faits pris dans la vie économique de l'époque. La Révolution est ainsi révélée dans sa réalité solide et quotidienne. Ce n'est plus seulement une tragédie antique ou un mélodrame aux faux éclats et aux grandes phrases vides, mais aussi et surtout une lutte pour de nouvelles conditions d'existence, une lutte implacable pour la propriété, pour la vie. Ce ne sont plus des êtres abstraits, des fantômes qui se détruisent mutuellement, mais de pauvres êtres humains en chair et en os qui ont ^besoin d'un lopin de terre pour vivre et faire vivre leurs familles.

Jaurès accomplit sa tâche d'historien de la Révolution en quelques années, qui furent parmi les plus chargées de sa vie politique. C'était la période de l'Affaire Dreyfus et de la lutte pour la laïcité, la démocratie et les réformes sociales (ministères Waldeck-Rousseau-Millerand et Combes). Et on se demande par quel prodige Jaurès put venir à bout de cette tâche écrasante.

Cependant nous avons le témoignage impartial d'un historien spécialiste qui .a consacré toute sa vie à l'étude de la Révolution française et dont les ouvrages sont hautement appréciés : celui de M. Aulard. Nous tenons à le citer presque intégralement, et cela d'autant plus qu'à l'ordinaire les historiens spécialistes ne sont pas tendres pour les historiens philosophes. Voici ce qu'écrit M. Aulard dans sa revue La Révolution Française (vol. 43, 1902) :

M. Jaurès s'étant fait connaître jusqu'ici comme philosophe, comme orateur, comm;e polémiste, on pouvait craindre qu'abordant pour la première fois les études historiques, il ne s'y montrât que philosophe.

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qu'orateur, que polémiste. Il s'y montre historien, dans toute l'acception du terme, et il a fait, autant qu'il est possible en histoire, une œuvre de vérité, une œuvre d'inspiration scientifique, de tendances scientiiiques.

Je devrais parler d'abord de sa documentation. J'aime mieux, puisqu'il s'agit d'un homme politique, d'un honmie de parti et de combat, signaler tout de suite son impartialité. Elle est merveilleuse, et nul historien de la Révolution n'en a approché, même de 'loin. Elle n'est pas guindée, elle ne sent jamais l'effort: ce noble esprit n'a qu'à se laisser aller pour voir et juger le passé sans haine et sans passion, même quand de ce passé il tire toute sa doctrine politique. Cette histoire socialiste, c'est de l'histoire, de l'histoire sans épithète, l'histoire la plus haute et la plus sereine.

Cet historien impartial n'est jamais (ou presque jamais) la dupe de son imagination. Tout moderne, instruit des méthodes ou les devinant, iJ a renoncé à ce qu'il y a de mauvais dans le genre Michclet, je veux dire qu'il n'essaie pas de ressusciter le passé, de faire revivre les horrunes de la Révolution, de deviner, de reconstruire par des hypothèses, de s'inspirer des textes pour créer avec des éléments, les uns réels, les autres inventés, une vérité moralisatrice. Il réunit de son mieux les textes qui lui semblent les plus authentiques, les plus contemporains, les plus croyables, les plus importants, il en cite l'essentiel, tout l'essentiel, que cet essentiel soit long ou qu'il soit court, cédant le plus souvent possible la parole aux contemporains et, quand il interprète ou résume, ne forçant jamais la pensée du texte, restant plutôt en deçà (i). Nulle préoccupation littéraire et des chiffres, beaucoup de chiffres, des éléments tout bruts de statistique, à côté d'une belle page d'Isnard ou de Vergniaud. lyC document tout nu, mais placé dans la juste lumière.

Ni partial ni fantaisiste, ce large récit n'est pas impassible, et c'est ici la grande originalité de M. Jaurès historien. Il juge, il s'émeut, il est cloquent, il est spirituel et ses jugemients, ses émotions, ses éloquences, ses ironies sortent, si je puis dire, des faits allégués et des textes cités, ils en sortent si naturellement, si simplement, que jamais il n'en résulte la plus petite altération de la réalité. Par exemple, il aime à juger Je jeu des partis, à blâmer les Girondins, à louer Danton, mais c'est après avoir fait connaître intelligemment les Girondins, après avoir fait connaître intelligemment Danton, en toute probité, sans nulle déformation tendancieuse, et si minime qu'elle puisse être, ni des actes ni des personnes.

Ce jugement de M. Aulard confirme ce que nous avons dit de l'impartialité de Jaurès malgré sa passion d'homme de

(i) Voir par exemple, dans le récit des préparatifs à la déclaration de guerre, les citations des débats aux Jacobins et à la Législative sur cette question.

parti. La passion de la vérité vraie emportait, surmontait tout chez Jaurès.

Des esprits superficiels ou malveillants considèrent Jaurès comme un « rhéteur ». Ecoutons le savant historien :

J'ai dit: nulle préoccupation littéraire. C'est évident aux pages où il est question de subsistances par exemple, et où il n'y a que des chiffres et des faits. En est-il de mênre dans les considérations générales ? Si j'ouvre au hasard ce livre, par exemple, t. I, p. 770, je lis ceci : « Et voilà les paysans condamnés à porter éternellement la chaîne, parce qu'ils n'auront pu en retrouver le premier anneau, analyser de quel métal il était fait et dessiner, pour ainsi dire, le marteau dont il fut forgé. » Je vois les pédants sourire de cette littérature. Ce sont gens qui parcourent et qui ne 'lisent pas. S'ils lisaient, ils verraient que cette métaphore n'est que le strict, littéral et merveilleusement clair commentaire de la loi qui, au lieu de libérer en bloc la classe paysanne, voulait que chaque paysan fît la preuve directe que des actes particuliers d'oppression et d'extorsion étaient l'origine de ses charges. Ce n'est pas pour éblouir, mais pour éclairer que l'écrivain écrit ainsi. C'est ainsi qu'il voit, c'est ainsi qu'il montre, par des métaphores aussi bien que par des statistiques, et, en fait, jamais une lumière aussi vive n'a été projetée sur l'évolution sociale de la France révolutionnaire.

Ce n'est pas que M. Jaurès croie qu'il soit possible, en l'état actuel de nos connaissances, de tracer un tableau complet de cette évolution. On peut du moins, dit-il (i), « dégager quelques grandes et claires perspectives ». C'est ce qu'il a fait excellemment, soit qu'il reprenne avec ampleur la question de l'abolition progressive de la féodalité, soit que, le premier, il signale le mouvement d'augmentation des salaires à la fin de 1792. Ces résultats et d'autres, les uns partiels et définitifs, les autres généraux et provisoires, me semblent tous infiniment précieux.

J'arrive à la documentation.

Elle est très érudite, originale, intelligente. L'auteur a bien senti l'importance des journaux considérés comme sources, et il a tiré un remarquable parti des Révolutions de Paris, de la Chronique de Paris, des feuilles de Marat. N'utilisant guère, parmi les Mémoires, que ceux qui sont presque contemporains des événements (comme les Mémoires de Buzot et de Mme Roland), il a cité abondamment les correspondances, surtout celle de Fersen. Il a fait quelques recherches aux Archives nationales. Il is'est beaucoup servi du Moniteur. Parmi les ouvrages de seconde main, il s'est servi de quelques histoires provinciales, comme celle du Gard, par feu F. Rouvière, de quelques monographies, comme celle de Jeanbon Saint-André, par M. Lévy-

(i) Constituante, Appendice, p. VI.

Schneider, celle de Robert Ivindet, par M. Montier. Il connaît les publications de notre Société — sauf des Conventionnels de M. Guiffrey, qui lui eussent évité de défigurer parfois les noms propres (i). 11 a des trouvailles curieuses : une phrase vague de Michelet lui a permis d'exhumer l'importante œuvre écrite du socialiste lyonnais Lange (voir t. II, p. 329 à 348). Il rencontre et il produit une foule de textes instructifs, que j'ignorais, que nous ignorions tous. Je suis émerveillé de son flair d'érudit, de sa dextérité de metteur en œuvre.

M. Aulard considère que le titre : Histoire socialiste, n'est pas scientifique. Et il écrit :

J'avais hâte de signaler au public l'importance d'une œuvre qui a contre elle et soîi titre antiscientifique et l'apparence matérielle de vulgarisation polémique et cette typographie compacte.

M. Aulard, à première vue, semble avoir raison. En effet, il n'y a pas de physique socialiste, de géométrie socialiste. Pourquoi donc histoire socialiste? Cependant, en approfondissant la question, on serait obligé de donner raison à Jaurès. L'histoire touche aux intérêts vitaux des nations, des classes et des individus. Et les nations, les classes et les individus s'emparent de l'histoire, comme d'une arme pour défendre leurs intérêts et leur vie, pour se justifier et pour combattre leurs adversaires. Il n'y a pas d'histoire absolument objective, absolument impartiale. Déjà Hume faisait remarquer que même les théorèmes de géométrie seraient discutés s'ils provoquaient des conflits d'intérêts. Chaque nation, chaque parti, chaque classe, chaque grand historien interprète les événements historiques à sa façon, selon ses besoins, selon le degré de développement intellectuel et moral qu'il a atteint.

Toute histoire est partiale. Mais il y a des degrés dans la partialité. La conception socialiste est pour nous — et nous ne pouvons juger que par nous-mêmes — une conception supérieure. Elle défend une cause qui prétend être celle de l'humanité tout en la rattachant pratiquement et historiquement à celle de la classe ouvrière, qui d'ailleurs se distingue des autres classes par l'absence de tout principe exclusif

(I) Ainsi il écrit Rewbell pour Reubell, Jean-Bon pour Jeanbon, Cloot)(, pour Clccls, etc.

(naissance ou richesse) et ne base ses revendications que sur le principe fécond et universel du travail accessible à tous. La conception socialiste de l'histoire assure donc le plus haut degré possible à notre époque de l'impartialité. Naturellement elle ne dispense pas l'historien de la nécessité de s'entourer de toutes les garanties d'ordre documentaire, de la technique scientifique la plus perfectionnée. Et, dans ce domaine, M. Aulard a raison d'indiquer quelques lacunes importantes de l'Histoire de Jaurès.

M. Aulard observe que Jaurès n'indique « aucun plan, aucun dessein visible dans la recherche et la réunion des sources ». On ignore quelles sont les « séries » des Archives nationales qu'il a consultées. On ne sait pas les raisons qui ont décidé l'auteur à citer tels journaux révolutionnaires et à omettre les autres. Oti l'auteur prend-il le texte de ses discours? Dans le Moniteur ou dans les Débats f Et les textes des lois? Jaurès les prend dans les Archives Parlementaires. Et M. Aulard met Jaurès « amicalement au défi » de prouver que les Archives Parlementaires ont reproduit une seule fois exactement un texte de loi. C'est encore pire avec les comptes rendus « parlementaires ». Les auteurs des Archives se permettent souvent toutes les fantaisies. Il faut consulter pour les lois le procès-verbal et pour les discours la publication spéciale de ces discours ou, faute de mieux, le Moniteur, le Journal des Débats et le Républicain Français. M. Aulard signale encore quelques autres défauts du même ordre.

Jaurès est d'accord avec les historiens de l'école saintsimonienne et avec Karl Marx pour voir dans la Révolution l'avènement de la bourgeoisie. Il prévient contre toute fausse interprétation qui en ferait une Révolution socialiste.

La question de la propriété ne fut sérieusement posée nulle part. Sans doute les artisans, les ouvriers, les « foulons qui valent bien les fabricants » assistèrent aux assemblées primaires comme ils assistaient aux clubs oii s'ébauchaient les candidatures. Mais ils n'avaient aucun idéal à opposer à la propriété individuelle bourgeoise affranchie et glorifiée par la Révoilution. Ils voulaient seulement un régime de démocratie qui saurait, en son développement, garantir tous les droits et susciter toutes les forces vitales.

Il n'e semble pas que les prolétaires aient joué nulle part dans ce»

élections un rôle de premier plan. Aucune forte parole de salarié, ouvrier ou paysan, n'est venue jusqu'à nous. Un seul pro-létaire fut élu à la Convention, et je crois même que presque aucun d'entre eux ne fut délégué par les assemblées primaires aux assemblées électorales. En celles-ci, presque exclusivement bourgeoises, abondaient et dominaient les administrateurs, les hommes de loi, les médecins, les chirurgiens. Les cultivateurs aussi, mais les cultivateurs propriétaires et les fermiers aisés, étaient nombreux.

Voici, par exemple, le relevé des professions représentées à l'assemblée électorale de la Châtaigneraie pour le district de Fontenay : négociant, juge au tribimal du district, accusateur public, administrateur d'U département, secrétaire du district, greffier du tribunal criminel du département, avoué, juge de paix, curé, laboureur, propriétaire, fermier, curé, propriétaire, commandant de la garde nationale, tourneur, laboureur, greffier du juge de paix, juge de paix, chirurgien, maire, marchand de bois, notaire, cultivateur, boulanger, etc., etc.

Et il en est ainsi dans tous les autres districts. Si nous avions les listes pour tous les départements comme M. Chassin, dans son admirable ouvrage, nous les a données pour la Vendée, on constaterait, certainement, avec quelques nuances, les mêmes caractères généraux. Les fonctionnaires de la Révolution tiennent une place immense dans les assemblées électorales et, par eux, la bourgeoisie légiste où surtout ils se recrutent. Mais qu'on n'oublie pas que ce sont les fonctionnaires électifs, en qui est toute vive et toute chaude la passion du peuple lui-même; qu'on n'oublie pas qu'ils étaient particulièrement menacéS' par le manifeste de Brunswick, et que, dans la Révolution, ils jouaient leur tête. Ce n'est ni par dédain ni par défiance conservatrice que les salariés, les prolétaires ne furent pas appelés à jouer un rôle de premier plan. Mais, puisqu'ils n'avaient à ce moment d'autre intérêt que celui de la Révolution, pourquoi n'en pas laisser la garde à ceux qui s'étaient ouvertement et officiellement déclarés pour elle ?

Quel était le caractère de cette bourgeoisie révolutionnaire ? Jaurès répond par toute une enquête qui est du plus haut intérêt :

Le suffrage universel était d'institution toute récente. Il datait de quelques jours à peine et fonctionnait pour la première fois. Le prolétariat n'avait donc pu conquérir la moindre parcelle du pouvoir politique. Il n'avait pas un seul représentant parmi les fonctionnaires et les administrateurs des départements, des districts et des communes. Or le personnel politique ne s'improvise pas ; c'est^ encore à des bourgeois, et seulement à des bourgeois qu'était attachée, en 1792, la force révolutionnaire.

Mais ce n'est pas, si je puis dire, une bourgeoisie de classe, nettement opposée aux prolétaires. Il y a à la Convention un certain nombre de négociants, quelques industriels, notamment deux maîtres

de forge. Mais en somme le patronat y est peu représenté, Même dans les villes de grande industrie comme Rouen, où nous avons vu que le patronat s'était jeté ardemment dans la lutte électorale, même là où bien des éléments étaient modérés, c'étaient des jurisconsultes, comme Thouret, qui étaient les candidats (malheureux d'ailleurs) de la bourgeoisie possédante.

Le départemient de la Seine-Inférieure, où l'industrie était si active, envoie à la Convention Albitte, homme de loi à Dieppe; Pocholle, maire de Dieppe, ancien oratorien ; Hardy, médecin à Rouen ; Iger, juge au tribunal de Cany; Hecquet, maire de Caudebec; Duval, greffier du bureau central des juges de paix à Rouen; Vincent, administrateur du district de Neufchâtel ; Faure, juge au tribunal du Havre; Lefebvre, receveur du district de Gournay; Bluttet, juge de paix â Rouen; Bailleul, juge de paix au Havre; Mariette, juge de paix à Rouen; Doublet, cultivateur à Loudinières; Ruault, curé d'Yvetot.

Dans le Tarn, où l'industrie de la draperie était si énergique à ce moment et où la bourgeoisie industrielle était si forte, si passionnée que quelques mois plus tard, après le 31 mai, elle entraîna le département dans le mouvement fédéraliste et qu'il faudra toute la vigueur de Baudot, pour la ployer et la réduire, quels sont les élus ? Lasource, ministre protestant; Lacombe Saint-Michel, officier d'artillerie; Solomiac, président du tribunal criminel du département ; Campmas, administrateur du département; Marvejouls, administrateur du district de Gaillac; Daubermenil, électeur de Castres; Goury, homme de loi; Rochegude (ci-devant comte de) ; Meyer, administrateur du département. Pas un industriel, pas un négociant. Il est vrai que la bourgeoisie industrielle protestante avait toute confiance en Lasource, et que c'est par lui qu'elle fut étroitement liée à la Gironde.

Dans la Gironde, sur douze députés, trois négociants : Ducos, Eoyer-Fonfrède et Duplantier; les neuf autres, administrateurs ou avocats. Dans les Bouches-du-Rhône, où de si puissants intérêts sont en action, pas un seul négociant.

Duprat, le maire d'Avignon, qui fut un riche marchand de soies, est élu pour son rôle révoliutionnaire dans le Comtat, et non â raison des intérêts qu'il représente.

Dans la Meurthe et dans la Meuse où les industries du fer, du verre, sont si puissantes, où il y a des maîtres de forges si influents et si hardis, pas un fabricant n'est élu.

Dans l'Isère, dans cette région dont j'ai noté d'après Roland la merveilleuse activité industrielle, qui a certainement contribué à suggérer à Barnave sa conception économique de la Révolution, pas un chef d'industrie : Baudran, juge au tribunal de Vienne ; Genevois, président du tribunal de Grenoble; Servoyat, notaire et juge de paix; Amar, membre du directoire du district de Grenoble; Prunelle de Lière, maire de Grenoble ; Boissière, administrateur du département ; Genessieu, juge au tribunal de Grenoble.

Dans Rhône-et-L,oire, dans cette région de Lyon, Roanne et Saint-

Etienne, où la puissance déjà ancienne de l'industrie est souveraine, et oii elle a déjà suscité des conflits sociaux qui annoncent une maturité économique extraordinaire, c'est la bourgeoisie des administrateurs, des juges, des médecins, la bourgeoisie légiste et « inteliectuelle » qui emporte presque tous les mandats : Chasset, juge à Villefranche; Dupuy, juge à Montbrison; Vitet, maire de Lyon; Dubouchet, maire de Montbrison; Béraud, juge de paix à Valbenoite; Pressavin, chirurgien, substitut du procureur de la commune ; Moulin, maire de Montagny; Michet, juge au tribunal de Montagny; Michet, juge au tribunal de Villefranche; Patrin, naturaliste; Forest, juge au tribunal de Roanne; Javogne, administrateur du district de Montbrison; Lanthenas.

La classe ouvrière n'a qu'un seul représentant direct à la Convention. Jaurès nous communique des détails très curieux sur cet unique représentant du prolétariat. Il est naturellement de Lyon, ville d'un grand développement industriel, où eut lieu la première insurrection purement prolétarienne.

Un seul représentant direct du commerce, Cusset, négociant à Lyon. Mais ici, comme il convenait en cette région où la classe des ouvriers et artisans a une avance sociale si marquée, un ouvrier, le seul, absolument le seul qui ait été envoyé à la Convention : Pointe Cadet (Noël), ouvrier armurier à Saint-Etienne. C'était, il faut bien l'avouer, un homme assez médiocre, et il n'a point laissé de traces sur le chemin révolutionnaire. Je ne trouve guère de lui que deux opinions écrites, à propos du jugement et de la condamnation de Louis XVL C'est souvent d'une littérature emphatique, prétentieuse et banale, conime celle où s'essayent parfois les ouvriers écrivains ou les ouvriers poètes, qui n'ont pas le courage et le sens de parler simplement la langue simple et savoureuse du peuple.

« Je ne prétends pas, citoyens, par le soleil de la philosophie, dissiper les nuages sophistiques dont on enveloppe la question de savoir si l'assassin de la nation française peut ou doit être jugé. » Voilà la phrase du début. Pointe a même la faiblesse, en cette grande crise, de rimer six vers plus qu'inutiles :

Si du cruel tyran la noire barbarie

Trouve des protecteurs : ah! ma chère patiie

De sa férocité tu dois encore souffrir.

Mais si ma faible voix ne peut se faire entendre

A quel prix que ce soit, je prétends te défendre;

J'ai pour dernier effort tout mon sang à t'offrir.

Si Pointe avait fait rédiger son opinion par un collègue, celui-ci n'aurait probablement pas eu la fantaisie de versifier ainsi, et sans doute aussi, avec cette habitude de la versification et^ de^ la syntaxe qu'avaiient des bourgeois du dix-huitième siècle, il eût évité l'incorrec-

tion ^ammaticale du cinquième vers. Le morceau est bien de Pointe lui-même. C'est donc un ouvrier, en somme assez instruit et passablement maître de la langue, que Rhône-et-Loire envoya à la Convention. Il avait le sentiment de l'importance particulière de son élection. Toujours, en tête de ses opinions imprimées, il écrit luimême : « Opinion imprimée de Noël Pointe, ouvrier armurier de Saint-Etienne. » Et dans cbacime il fait allusion à sa condition. « N'étant pas de ces hommes, dit-il dans la première, qui ont cultivé les talents de la parole, ré'Ioquence ne fut jamais mon partage. » Et dans la seconde (15 janvier 1793) il dit une parole qui a une grande portée. Il rabroue rudement la Convention pour ses hésitations et sa mollesse : « La postérité s'étonnera, citoyens, d'apprendre que les citoyens du peuple français, les fondateurs d'une vaste et immense Eépublique, aient été si longtemps à se décider sur le sort d'un tyran parjure et assassin. Elle s'étonnera de ce que le premier jour de votre réunion vous eussiez le courage de renverser le trône en abolissant la royauté et que deux mois ne vous suffisent pas pour faire le procès au despote qui en était déchu par tant de trahisons et de cruautés. Elle s'étonnera de ce que vous avez sacrifié un temps si précieux à plaider la cause d'un meurtrier dont l'idée seule des atroces forfaits révolte la nature entière. Elle s'étonnera enfin qu'une Convention nationale, composée d'hommes choisis librement dans tous les états sans distinction, qu'une Convention revêtue des pleins pouvoirs d'une grande nation, qui devait être le dernier boulevard du peuple, en arrachant jusqu'à la dernière racine de l'oppression et de la tyrannie, ait mis autant de lenteur que de faiblesse dans le jugement du tyran le plus barbare et le plus sanguinaire qui fut jamais ». L'accent, malgré une certaine emphase, est vigoureux et brutal. Et nous nous donnerons le pilaisir, quand nous assisterons au procès du roi, d'entendre encore sonner cette forte parole ouvrière. Mais, ce que je note en ce moment, c'est l'idée que se fait Pointe, de la Convention; sa force vient de ce qu'elle comprend des hommes de tous les états ; l'ouvrier député ne se demande pas si les éléments de la vie nationale sont bien représentés 'à la Convention dans leur proportion véritable. Qu'un ouvrier, même seul, soit à la Convention, et qu'il ait dépendu de la seule volonté des électeurs d'y en envoyer plusieurs, c'est là en effet un grand événement. Dans aucucne assemblée de l'Histoire tous les états n'avaient été représentés: ni dans les assemblées antiques, qui excluaient l'esclave, ni dans les assemblées barbares qui ne comptaient aussi que les hommes libres, ni dans les communes anglaises où seules une aristocratie foncière et une oligarchie bourgeoise avaient accès.

Oui, pour la première fois depuis l'origine des temps, k plus humble des hommes, l'ouvrier manuel, le prolétaire héritier de l'esclave, était appelé à la souveraineté. L'ouvrier de la fabrique moderne appelé à juger le roi, et gourmandant pour ses lenteurs la bourgeoisie incertaine et divisée, l'ouvrier de fabrique, le rude manieur du marteau et du ciseau faisant la loi avec toute la nation et pour toute la nation, c'est un grand spectacle, et, si je puis dire, une révolution dans la

Révolution. Il faut savoir gré à Noël Pointe de l'avoir senti. Une fois encore il insiste sur son origine populaire :

« La derndère ressource des avocats de Louis est l'appel au peuple. Je suis bien loin de vouloir usurper la souveraineté nationale; ce serait moi-même me ravir mes propres droits, car je suis vraiment du peuple. »

Evidemment, l'ouvrier armurier donne ici au mot peuple un sens plus profond, plus prdétaire, que celui qu'il avait alors dans la langue politique. Il songe aux usines dont il est sorti, aux bons et rudes camarades d'atelier. Et lorsqu'il ajoute :

« Quant à moi, qui tiens à plus grand prix l'estime publique que les richesses de la vie, je ne partagerai point avec de timides collègues la honte et l'infamie qu'ils auront méritées. Je suis venu pur de mon département, je veux y retourner sans tache », il est visible qu'il a encore présentes à la conscience les objurgations de ses amis et compagnons de travail, les ouvriers métallurgistes de Saint-Etienne : « Au moins, marche droit et ferme, et prouve bien à tous qu'un ouvrier ne trahit pas la Révolution ». Certes il n'appose pas les ouvriers à la bourgeoisie : il n'ébauche pas une politique de classe ; mais à la façon âpre dont il annonce à ses collègues qu'il se retirera s'ils n'ont ni vigueur, ni décision, on sent une force neuve et distincte et (fui a conscience de son originalité. En ces paroles de l'ouvrier armurier Pointe, je trouve l'écho des propos ardents et fiers qu'ouvriers et compagnons de Saint-Etienne, de Lyon et de Roanne échangeaient jusque dans les usines lorsque sa candidature fut décidée. Ce n'est là, à coup sûr, qu'un germe débile et infime ; mais c'est l'indice de ce qu'aurait été la croissance de la classe ouvrière si le suffrage universel et la liberté républicaine avait été maintenus, si la démocratie avait gardé sa pure forme.

Jaurès note l'apparition sur la scène politique d'une « force neuve et distincte et qui a conscience de son originalité ». C'est la classe ouvrière qui prononce timidement, modestement, sa première parole, libre et indépendante, dans un Parlement français. Mais ce n'est qu' « un germe débile et infime ». C'est pourtant le devoir le plus strict de l'historien de le signaler. Et il a fallu l'arrivée d'une histoire socialiste pour que ce fait de classe soit signalé. Une preuve de plus de la nécessité d'une histoire socialiste. Contrairement à ce que pensent, de très bonne foi, des historiens éminents, comme M. Aulard, l'intérêt de la science et celui de la classe ouvrière sont, sur ce point, identiques.

Mais qu'est-ce que la bourgeoisie dont on parle tant ?

— lôg —

Ennemi des formules toutes faites, Jaurès cherche à approfondir et à élargir cette notion. Il écrit :

« Ni la bourgeoisie, ni la société bourgeoise elle-même ne sont un bloc impénétrable. Le mot de bourgeoisie désigne une classe non seulement complexe et mêlée, mais changeante et mouvante. Des bourgeois révolutionnaires de la Convention aux bourgeois censitaires de Louis-Philippe, il y a, à coup sûr, bien des idées communes et des intérêts communs. Contre le communisme, contre la refonte sociale de la propriété, les bourgeois légistes de la Convention auraient été aussi animés que les bourgeois capitalistes de Louis-Philippe. Et pourtant, c'est un autre idéal, c'est une autre âme qui était en eux. Légistes de la Révolution, ils venaient organiser la grandeur bourgeoise; mais ils ne venaient pas organiser l'égoïsme bourgeois. Ils ne voulaient point toucher au principe de la propriété individuelle, telle que le droit romain, la décomposition du régime féodal et la croissance de la bourgeoisie l'avaient constituée. Mais ils étaient parfaitement capables, dans l'intérêt de la Révolution et pour le salut de la société nouvelle, de demander aux possédants de larges sacrifices, de refouler leur cupidité, de violenter leur égoïsme et de payer au peuple, en puissance politique et en garanties sociales, son concours nécessaire à la Révolution. Ils étaient les légistes de la bourgeoisie plus encore qu'ils n'étaient la bourgeoisie elle-même. Et si la Révolution n'envoya ni à la Constituante, ni à la Législative, ni à la Convention, qu'un nombre infime de négociants, ce n'est pas seulement parce que négociants et industriels ne pouvaient aisément quitter leurs affaires, qui n'étaient point comme aujourd'hui concentrées à Paris par les Conseils d'administration des Sociétés anonymes; ce n'est pas seulement parce que industriels ou commerçants n'avaient pas autant que les hommes de loi l'habitude de la parole si nécessaire dans les démocraties; c'est parce que, d'instinct, la Révolution ne voulut pas marquer sa grande oeuvre d'une marque de classe trop étroite; c'est que, suscitée par la croissance économique de la bourgeoisie mais au^si par tout le mouvement de la pensée humaine, elle entendait que le vœu général de la nation et la vaste compréhension des rapports humains s'exprimassent

dans la loi. Ainsi, plus aisément sans doute que ne l'eût fait une assemblée de bourgeois industriels, de capitalistes et de fabricants obsédés par la hiérarchie de l'usine, la Législative, après le Dix-Août, proclame le suffrage universel. Et les légistes de la Convention portent en eux la nation tout entière, dans tous ses états, comme le dit l'ouvrier Pointe; ils portent en eux toute la démocratie révolutionnaire, et l'ouvrier stéphanois, expression de la partie la plus ardente, la plus consciente du prolétariat français à cette époque, ne s'adresse point aux légistes bourgeois de la Convention comme à des hommes d'une autre classe, mais comme à des associés un peu gâtés par la fortune et la subtilité du talent, qui ont besoin qu'une force révolutionnaire toute neuve et toute directe ranime leur énergie et rompe leurs complications. »

La Révolution marque ainsi une double croissance : celle de la force économique de la bourgeoisie ,c.t celle de tout le mouvement de la pensée humaine. C'est la compréhension intégrale des forces élémentaires qui ont provoqué le drame révolutionnaire.' Marx n'a pas empêché Jaurès de voir la réalité historique sous toutes ses faces. Car Marx n'a jamais éliminé les facteurs intellectuel et moral tout en s'occupant presque exclusivement, en tant qu'économiste novateur, du « facteur économique ».

Mais le réveil révolutionnaire, au moment suprême, en 1792, n'atteint pas seulement une classe : toute la nation est debout.

« Au travers des compétitions et des intrigues arrivaient les nouvelles impatiemment attendues des frontières. Longwy est-il pris ? Verdun résistera-t-il ? Ah ! que la France soit comme une fournaise et que la Convention forge le glaive! Souvent les opérations électorales étaient interrompues : c'étaient des dons patriotiques qui affluaient, des lettres chargées d'assignats, des bijoux, des bracelets, ceux de la fière paysanne et ceux de la riche bourgeoise ; que tout cet or soit fondu pour la liberté. .Pendant que les hommes se réunissaient à l'assemblée électorale ou au club, les femmes se réunissaient dans les églises, non pour prier, ou tout au moins la prière était courte, mais pour travailler aux effets d'équi-

pement, aux tentes, aux habits, ,à la charpie aussi. Qu'on lise les journaux de Paris : Toutes les églises étaient pleines de femmes patriotes qui voulaient, suivant le mot de la Commune, ennoblir leurs mains au service de la patrie. Qu'on lise les lettres de Lebas et de son père : partout dans le Pasde-Calais, dans le Nord, les femmes réunies le soir à l'église, et y portant sans doute les pauvres lumières accrochées d'habitude au manteau de la cheminée, tricotaient, cousaient, effilaient le linge pour les blessés, tendaient parfois l'oreille dans le silence de la nuit aux rumeurs incertaines qui venaient de la frontière : Est-ce le canon de l'ennemi qui gronde déjà aux environs de Lille? Parfois un homme entrait, un révolutionnaire du bourg ou du village, et il haranguait ces femmes, il les conviait à la constance contre les périls prochains, à l'héroïque courage. Mères, c'est la patrie qui est la grande mère, la patrie et la liberté!

« Parfois celui qui leur avait d'abord parlé familièrement, presque du seuil de l'église oti l'avait appelé une clarté, gravissait, à la demande des femmes, les degrés de la chaire. Et pour aucune de ces femmes, restées pourtant presque toutes chrétiennes, il n'y avait là ironie ou profanation. Une harmonie toute naturelle s'établissait dans leur âme entre les émotions religieuses de leur enfance et de leur jeunesse, douces encore au cœur endolori, et les hautes émotions sacrées de la liberté, de la patrie, de l'avenir. Mais celles-ci étaient plus vivantes. Si le prêtre s'insurge contre la liberté, que le prêtre soit frappé; si la religion ancienne tente d'obscurcir la foi nouvelle, la foi à l'humanité libre, que la vieille religion s'éteigne et que la lampe mystique soit remplacée dans l'église même par la lampe du travail sacré, celui qui vêt, abrite, protège les défenseurs de la liberté et du droit.

« Ainsi jaillissaient des pensées nouvelles, ainsi grandissaient de subites révoltes qui relevaient les fronts inclinés de jadis et faisaient, si je puis dire, éclater la voûte basse des vieilles églises accoutumées aux sourdes paroles de résignation. Les hommes aux camps ou dans les hôtels de ville, combattant ou élisant, c'est-à-dire combattant encore, les femmes travaillant dans les églises, d'un travail plus fervent qu'une prière, et c'est de tous ces foyers aux lueurs convergentes que jaillit l'ardente Convention. »

Le génie de Jaurès fait partout surgir l'avenir du présent et le présent du passé. Ainsi s'établit l'unité historique, la continuité de la destinée La, foi naïve des femmes priant ardemment dans les églises s'allie à leur désir de liberté et de bien-être. La religion ancienne se fond dans l'esprit des croyants avec la foi nouvelle de l'émancipation humaine. Et « de subites révoltes faisaient éclater la voûte basse des vieilles églises accoutumées aux sourdes paroles de résignation ».

L'Histoire ne détruit pas. Elle remplace et renouvelle. Le panthéisme idéaliste de Jaurès et le déterminisme économique de Marx aboutissent à la même loi de la continuité historique. C'est également la conclusion de la théorie de l'évolution universelle des sciences positives. Qui persiste à nier cet enchaînement éternel des choses se refuse volontairement à l'évidence et à la vérité.

Rien ne prouve mieux l'impartialité et la largeur de vues de Jaurès que son attitude dans le grand conflit de la Gironde et de la Montagne, qui domine l'histoire intérieure de la Révolution.

Jaurès était considéré par beaucoup comme un socialiste modéré. A l'époque où il composait son Histoire socialiste de la Révolution, il était en lutte violente avec le socialisme « intransigeant » des marxistes et des blanquistes On aurait pu croire qu'il serait tenté de trouver dans l'histoire de la Révolution quelques armes contre un révolutionnarisme souvent purement verbal. Ce serait mal connaître Jaurès. Dans le conflit de la Gironde et de la Montagne, ce « girondin du socialisme » — trait d'un polémiste mal informé — prend résolument parti contre les Girondins. Sa critique de la Gironde, à laquelle il revient sans cesse, fait un des charmes de son œuvre historique. Elle nous fera voir et sa conception générale de la Révolution et sa manière d'en écrire l'histoire. Pour cette raison, nous croyons devoir nous arrêter plus longuement sur ce point.

« A mesure que les Girondins découvriront plus nettement leur passion de domination exclusive, une sorte de stupeur attristée se produira chez ceux-là mêmes qui les ont élus.

Mais les Girondins, étourdis et grisés, affolés de haine contre Robespierre, exaspérés contre Paris qui les avait rejetés, convaincus d'ailleurs qu'ils entraîneraient aisément à leur suite toute la France départementale, formèrent le plan d'en finir avec leurs ennemis. S'ils avaient eu plus de largeur d'esprit et de cœur, s'ils avaient laissé tomber, sans en grossir l'effet, les provocations isolées et à peu près vaines de Marat, s'ils s'étaient groupés autour de Danton pour travailler résolument, exclusivement, au salut de la patrie et à l'organisation de la liberté, bientôt Paris même serait revenu de ses préventions, et toute la France révolutionnaire unie aurait fondé la République immortelle. Mais ils voulaient être les seuls maîtres, les seuls dirigeants ; tout froissement leur était une blessure intolérable. Ils voulaient s'épanouir seuls, comme une fleur éclatante et jalouse, au sommet de la Révolution.

« Presque tout de suite leur plan fut formé. Ils songèrent à exploiter les massacres de septembre, à en attribuer la responsabilité directe à la Commune et à Robespierre. Ils s'appliquèrent à affoler les esprits, à semer la panique, à montrer que tant que les influences parisiennes subsisteraient, il n'y aurait ni liberté, ni sécurité, que l'anarchie, après avoir attenté aux personnes, attenterait aux propriétés, et qu'il fallait éliminer toutes les forces de désorganisation qui faisaient le jeu de l'ennemi. »

Jaurès reproche aux Girondins l'étroitesse d'esprit, l'étourderie et l'afïolement. Les modérés de la Révolution, en combattant les montagnards, les dépassent souvent en violence. C'est également le cas de ceux qu'on appelle les « opportunistes », républicains et socialistes. La violence est l'arme préférée des hommes faibles ou bornés. Ainsi les Girondins s'armaient contre Paris, le foyer et le centre de la Révolution.

« Chose inouïe, il y a un moment, dans le système de Barbaroux, où la France révolutionnaire tient tout entière dans la Corse et dans la Vendée. Pour avoir trop aisément déserté Paris, le cœur toujours chaud et toujours ardent de la Révolution et de la patrie, voilà les Girondins réfugiés aux extrémités inertes et glacées. C'est à ce qui est le moins la

France, c'est à la Corse à peine annexée d'hier, c'est à la Vendée déjà travaillée par un esprit de séparation et d'insurrection, qu'ils demandent le salut suprême. Etrange et dangereuse aberration; car c'était affaiblir la défense que de prendre aussi aisément son parti de la perte de Paris, c'était perdre la France de se figurer je ne sais quelle survivance de la patrie réduite à quelques fragments épars. Il serait criminel de bâtir sur ce roman d'une heure une accusation sinistre de trahison contre la Gironde; mais il apparaît, par la facilité de ces rêves dissolvants, qu'elle était incapable de sauver la Révolution et la patrie. On dirait que le cœur de la Gironde ne coïncide pas exactement avec le cœur de la France. A cette heure tragique où toutes les énergies devaient être ramassées comme en un centre, ils s'abandonnent à la dérive, au cours incertain de la Loire ou au cours impétueux ]du Rhône qui fuit vers des rivages lointains. Je ne sais quelle obsession de la patrie locale, et je ne sais aussi quelle crainte des influences locales obscurcissaient la notion de la grande patrie menacée.

« Barbaroux, qui a négocié avec le général Montesquieu, qui compte sur lui, se voit déjà le centre de la résistance dans le Midi, le héros de la France méridionale sauvant, sur les bords du Rhône, la liberté du monde perdue aux bords de la Seine. »

Dans leur étroîtesse petite-bourgeoise, les Girondins sacrifient la grande patrie à la petite patrie locale. Ils veulent réduire la grande France révolutionnaire à une petite France méridionale.

« Il y aurait scélératesse à prétendre qu'il y a eu dans l'esprit des Girondins comme un schisme prémédité. C'est seulement en cas de défaite de la liberté au centre, à Paris, qu'ils suscitaient cette République du Midi. Qui peut oublier que, précisément à cette heure, les bataillons marseillais accouraient à Paris pour y livrer, dans l'intérêt de tous, la bataille de la liberté? Qui peut oublier que Servan, un m.oment attardé à ces plans enfantins, n'aura bientôt, comme ministre de la guerre, qu'une pensée : couvrir Paris et éliminer tous les plans aventureux qui pourraient laisser îa câ-

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pitale à découvert? Mais il y avait pourtant je ne sais quel principe secret de dispersion, de paralysie et de défaite dans cette complaisance girondine aux rêves de France restreinte. Les Roland s'occupent de cette France diminuée, de cette France méridionale comme si elle était la France définitive : ils marquent, comme le dit avec une effrayante tranquillité M. Roland, les « lignes de démarcation », ils cherchent comme elle se suffira à elle-même, au point de vue économique, non pas quelques jours, mais toujours. On ne sent pas le frémissement des fibres tranchées qui cherchent à se rejoindre, à se renouer au cœur de la patrie. Je cherche en vain, en tous ces rêves, le plan de reprise de Paris, le retour triomphal de la liberté vers le Nord; elle semble s'immobiliser aux glorieux rayons du Midi et s'y endormir dans une fierté nonchalante. Avant même d'avoir reçu la blessure, le cœur de ces hommes est cicatrisé. Et ce n'est pas seulement dans des conversations privées et un peu romanesques, c'est au Conseil même des ministres, c'est dans les jours tragiques qui suivent la chute de Longwy et de Verdun que cette pensée se fait jour. Danton, un peu plus tard, poussé à bout par la haine meurtrière de la Gironde, se retourne et l'accuse en pleine Convention : « Puisqu'il s'agit de dire hautement sa « pensée, je rappellerai, moi, qu'il fut un moment où la con- {( fiance fut tellement abattue qu'il n'y avait plus de minis- « très, et que Roland lui-même eut l'idée de sortir de « Paris. ))

« Mme Roland atténue la chose, mais elle ne peut la nier : « Je sais que, dans la supposition que les Prussiens s'appro- « chassent de Paris, on mit une fois en question ce qu'il « conviendrait de faire et s'il serait sage de faire quitter cette « ville à la représentation natjpnale qui intéressait tout l'em- « pire, mais la discussion fuflégère, hypothétique, plus mê- « me qu'elle n'eiit dû l'être; il n'y eut point de menaces « faites par aucun des ministres à ses collègues ; c'est Danton « qui a imaginé, après l'événement, de bâtir cette dénoncia- « tion, tant pour s'en faire un mérite que pour nuire à Ro- « land. J'ai ces choses-là très présentes pour en avoir entendu « parler à mon mari en sortant du Conseil, qui se tenait « alors chez lui. »

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« Mais si discrètes, si incertaines qu'elles soient, ces premières ouvertures de retraite auraient pu être funestes en propageant la panique. Elles étaient vraiment prématurées, car si Longwy et Verdun étaient pris, ni Kellermann à l'armée de Metz, ni Dumouriez à l'armée de Sedan, n'avaient subi, dans les premiers jours de septembre, aucun échec, et les enrôlements des volontaires se poursuivaient avec un élan admirable. Il n'y a aucun rapport entre ces projets des Girondins et l'acte de Gambetta sortant de Paris pour organiser la résistance en province. L,e gouvernement de la Défense nationale n'avait pas quitté Paris; il y était resté; il y subissait l'investissement; et le premier objet de Gambetta en réunissant des troupes sur la Loire, était non de protéger la France du Midi, mais de marcher sur Paris et de le débloquer. Chose étrange ! les Girondins qui ont si abusé des souvenirs sanglants de septembre et qui ont si passionnément essayé d'y compromettre Danton, ne semblent pas avoir songé que quitter Paris, en faire sortir la Convention, c'était livrer la capitale affolée à tous les délires de la vengeance et de la peur. Le sang qui coula en septembre n'était rien à côté des fleuves et des fleuves qui auraient empli les rues de Paris abandonné par la Révolution, abandonné par l'espérance. »

Jaurès profite de toute occasion pour souligner l'aberration modérantiste des Girondins. Il marque finement leur esprit d'intrigue au moment du procès du roi. C'est une page délicieuse de psychologie politique qui ne pouvait être composée que par un homme ayant vécu lui-même la vie politique et appris à la connaître dans tous ses recoins.

(( Buzot tenta de réagir et de faire encore une diversion par une manœuvre latérale. Il demanda aussitôt que le duc d'Orléans iût banni. Maintenant qu'il était certain, déclara-t-il, que le roi disparaîtrait, c'est de la disparition de la royauté elle-même qu'il fallait s'assurer. Or, Louis XVI mort ou écarté, le duc d'Orléans devenait, nécessairement, et quoi qu'il vouliit, un prétendant au trône. Il avait dans les veines le sang des Bourbons, et il avait su en même temps caresser les partis populaires. Quoi de plus dangereux qu'un homme qui pourrait être porté au pouvoir suprême par la force de

la popularité et par le prestige encore éclatant de la tradition monarchique? Je ne gais si les appréhensions de Buzot étaient sincères; je ne le crois pas. Sans doute, le duc d'Orléans avait joué depuis l'origine de la Révolution un rôle équivoque. On avait cru surprendre sa main, son or, dans les agitations qui aboutirent aux journées des 5 et 6 octobre. Or, à ce moment, il n'y avait pas de républicains en France, et en renversant Louis XVI, le duc révolutionnaire ne pouvait avoir d'autre but que de le remplacer. Depuis la proclamation de la République, il avait affecté de siéger et de voter avec l'extrême gauche. Il avait donné à Marat, pour ses presses, une subvention que Roland lui avait refusée. Et peut-être Buzot voyait-il là le jeu éternel des princes démagogues qui, pour aller plus siirement vers le pouvoir, suivent les crêtes de la révolution. Le fils du duc d'Orléans, le duc de Chartres, était aux armées, avec Dumouriez. On lui avait ménagé à Jemmapes un rôle éclatant, et par lui un rayon de la gloire révolutionnaire se réfléchissait sur toute la famille. »

Buzot et ses amis pouvaient s'imaginer que les farouches démocrates de la Montagne considéraient le duc d'Orléans au moins comme en-cas. Si la République ne s'acclimatait point en France, si le vieil instinct nnonarchique se soulevait, le duc d'Orléans serait le roi élu de la Révolution : il serait obligé, pour lutter contre les frères du roi, pour s'assurer contre eux un point d'appui, de conserver dans l'ordre politique et social les principales conquêtes révolutionnaires. Et en outre, il -achèterait par de larges prébendes et de beliles pensions le silence complaisant de ces Jacobins affamés qui connaissaient le secret de ses intrigues et qui pouvaient lie perdre dans l'opinion du monde. Voilà peut-être ce que se disait Buzot pour justifier et pour nourrir les craintes qu'il affectait. L'histoire, qui a vu aux pieds de Bonaparte tant de révolutionnaires assagis et chamarrés, et qui a ensuite conduit au trône des Bourbons, par le détour d'une Révolution, précisément le fils du duc d'Orléans, ne peut opposer à ces inquiétudes un démenti vigoureux. Pourtant, il est mailaisé de croire qu'en ces premiers jours de 1793, quand la République toute neuve était rayonnante de victoire et d'espérance, quand elle faisait battre le cœur de la nation et des armées, les démocrates de la Convention aient pu se livrer aux calculs où s'humilia plus tard la Révolution lassée et exsangue. Buzot ne pouvait pas sérieusement se figurer que Robespierre et Danton et Saint-Just allaient livrer la République et oindre du sang de Louis XVI le front d'un prétendant vicieux, lâche et méprisé. C'était surtout manœuvre et tactique. Tactique redoutable et perfide et qui un mo-

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nient embarrassa et exaspéra la Montagne. Repousser la motion de Buzot, c'était s'exposer à l'accusation calomnieuse de ménager, en la personne de l'un des Bourbons, l'espoir d'une restauration royale. Sacrifier le duc d'Orléans, c'était proclamer que Louis XVI n'était pas le seul ni peut-être le plus grand péril : c'était avouer que la mort de Louis XVI, si on n'y prenait garde, pouvait être un piège pour la République; c'était proclamer aussi que les Girondins qui prenaient l'initiative de la motion contre le duc d'Orléans, étaient les seuls amants, vigilants et jaloux, de la liberté républicaine. Il y avait dans cette manœuvre profonde je ne sais quoi de diabolique. Elle était flétrissante et perverse, et ne pouvait faire que du mal. Bile ôtait à la mort de Louis XVI cette efficacité révolutionnaire qui est une sorte de légitimité. A quoi servait en eiïet que Louis XVI pérît, si le couperet ne tranchait pas pour toute la nation, la royauté elle-même ? Le supplice du roi n'était que la plus vaine, la plus lâche et lia plus misérable cruauté s'il ne liait pas la France à la République indissolublement. Quand donc Buzot projetait sur l'échafaud oiî allait sans doute monter Louis XVI l'ombre d'une conspiration monarchiste, quand il montrait au peuple la royauté tapie sous la lugubre estrade, quand il dénonçait les révolutionnaires les plus ardents, ceux qui réclamaient le plus impérieusement la tête de Louis XVI, comme les artisans sournois d'une intrigue de contre-révolution, quand il donnait à l'échafaud, dressé déjà dans l'imagination des hommes, la figure ambiguë d'un trône où s'élèverait peut-être un prétendant royal éclaboussé du sang du roi, Buzot enlevait à la mort de Louis XVI toute sa valeur révolutionnaire, et il glissait une goutte de poison mortel, une folie de doute et de soupçon, jusque dans l'acte tragique par lequel la conscience de la Révolution voulait s'affirmer à jamais, implacable et éternelle.

« C'était un crime contre le génie révolutionnaire. Si Buzot, à cette minute, avait été sincère et grand, il aurait tenté d'arracher Louis XVI à la mort en démontrant au peuple que le supplice du roi rouvrait la route à la royauté. Mais se résigner, comme il le faisait, à la mort du roi, et insinuer en même temps au peuple qu'elle serait funeste à la République, c'était donner à l'acte révolutionnaire qui allait s'accomplir une duplicité terrible : c'était pousser sous le même couteau Louis XVI et la République.

« Les Montagnards furent d'abord surpris par la manœuvre de Buzot. Ils votèrent l'exclusion du duc d'Orléans, mais dès le lendemain ils en eurent regret et comprirent que la Gironde les avait appelés dans un piège. Aux Jacobins, Robespierre, tout en exhalant contre la Gironde sa colère et sa haine, déclara qu'il était impossible de paraître se solida-

riser avec le duc d'Orléans. Maïs Marat fut acclamé quand il s'écria qu'il ne fallait pas se prêter à ces manœuvres et à ces diversions. Un peu plus tard, quand il apparaîtra, par la trahison de Dumouriez, qu'une tentative de restauration royale avait pu, en effet, être conçue au profit de la maison d'Orléans, les Jacobins se prévaudront de l'attitude de Robespierre. Mais en décembre 1792, la pensée directe et hardie de Marat qui crie : « Ne nous laissons pas duper, ne laissons « pas obscurcir par des combinaisons latérales le sens du « grand acte révolutionnaire que nous allons accomplir », répond mieux à l'instinct de la Révolution. La mesure prise contre le duc d'Orléans fut rapportée. Ainsi, c'est à travers une nuée d'intrigues et de querelles que se dessinait la silhouette encore un peu incertaine de l'échafaud royal. »

Mais ce n'est pas seulement dans les grandes circonstances que la Gironde manifeste son esprit d'intrigue. Tout lui est bon pour combattre les révolutionnaires les plus ardents. Contre la Montagne elle joue des cadavres des journées abominables de septembre. Elle les jette étourdiment dans des campagnes électorales.

Il faut en convenir, écrit Buzot, les premiers torts sont aux journalistes du temps, aux députés surtout de l'Assemblée législative qui n'instruisirent leur département ni de l'état où se trouvait l'Assemblée, ni de l'état de la Ville de Paris. Les plus courageux d'entre eux' ne s'occupèrent que du soin de pallier les fautes, d'excuser les écarts, de cacher les excès et les crimes. S'ils eussent fait parvenir la vérité jusqu'à nous, s'ils eussent osé la dire aux- assemblées électorales, la France était sauvée, avec la liberté, la paix, le bonheur. Une seule résolution prise dans les assemblées électorales eût suffi pour opérer cela. Il ne fallait qu'enjoindre aux députés de se réunir ailleurs que dans Paris, et Marat, Danton, Robespierre, avec leurs associés, n'entraient point dans le sein de la Convention nationale; on ne prévit rien, la Convention vint à Paris et tout fut perdu.

« Etrange aberration de cette âme orgueilleuse, débile au fond et aigrie! Il déplore, en somme, qu'aux élections n'ait point été donné le signal de la lutte contre Paris. Il oublie qu'au moment oiî la Révolution avait à lutter contre l'étranger envahisseur, elle ne pouvait fias, sans se perdre, déclarer la guerre à Paris. Quelle n'eiît pas été la stupeur dU

pays, quel n'eût pas été son désarroi si, au lieu de se prononcer entre la royauté et la nation, il avait eu à se prononcer entre Brissot et Robespierre, entre Roland et Danton ? C'est l'esprit de coterie et de secte porté jusqu'à la folie.

« Heureusement pour la Révolution et pour la France, la Gironde n'eut ni assez de temps ni assez de décision pour jeter les événements de septembre dans la bataille électorale. Quoi! à l'heure où la conscience révolutionnaire avait besoin de haute sérénité, d'unité et d'élan, il aurait fallu la bouleverser et la diviser contre elle-même! il aurait fallu lui proposer l'énigme des journées de septembre, où la responsabilité des partis et des hommes est presque indéchiffrable, au lieu de lui proposer la grande et claire question de la République et de la liberté!

« Encore une fois, c'eût été un crime. Buzot va si loin en son fanatisme girondin et provincial, qu'il ne se borne pas à décapitaliser Paris, il ne se borne pas à regretter que la Convention y ait siégé. Il ne se borne pas à insister làdessus par une note d'une vulgarité brutale :

« Si dans les élections, on eût connu au vrai l'état de la « ville de Paris', la France était sauvée. Jamais la Conven- ({ tion n'aurait tenu ses séances dans cet endroit-là. »

« Non, il indique encore que la Convention, réunie hors de Paris, aurait fermé ses portes à Danton, à Robespierre, à Marat, aux élus de Paris, condamnés sans doute pour meurtre, anarchie ou dictature. Paris hors la loi! Paris anéanti politiquement! Voilà le rêve insensé dont Buzot regrette de n'avoir pu préparer, pendant les opérations électorales, la réalisation. Et ce n'est point là le propos désespéré d'un vaincu, l'imaginaire et rétrospective revanche d'un proscrit. Dès son arrivée à la Convention, dès le 24 septembre 1792, il tint à la tribune le même langage, il exprima, au sujet des élections, le même regret : « Etranger aux révolutions de (( Paris, je suis arrivé dans la confiance que je retrouverais « ici mon âme indépendante et que rien ne me ferait sortir « de la voie que je m'étais tracée. Cependant des bruits « défavorables, l'histoire des scènes de sang, m'avait aliéné. « Et si ces scènes avaient été retracées au fond de nos pro- « vinces dans leur terrible réalité, peuti'être, législateur^, nos

« assemblées électorales vous auraient commandé d'allçr « siéger ailleurs ». i

« Quel langage étrange ! Les révolutions de Paris ! comme si elles avaient eu un caractère local, comme si le 14 juillet et le 10 août n'avaient été que des événements parisiens! Mais ces regrets même de Buzot, et les reproches qu'il adresse à ses amis, aux journalistes, c'est-à-dire à Brissot, à Cavra, à Condorcet, aux députés, c'est-à-dire à Vergniaud et à la Commission des Douze, démontrent que les dirigeants de la Gironde ne mêlèrent pas les journées de septembre aux élections. Ainsi l'élan révolutionnaire ne fut pas brisé. Ainsi le parti révolutionnaire put opposer sa force d'unité encore intacte à tous les ennemis de la Révolution du 10 aoiit, aux royalistes et aux feuillants.

« Et Buzot lui-même, quoiqu'il fût en somme averti de? événements, garda le silence. Il n'osa pas rompre l'unité mo raie qui, en cette heure vraiment décisive où la Convention naissait, sauva la liberté et la patrie. »

Ainsi la Gironde ne craignait pas, pendant la période électorale, de faire allusion aux luttes aiguës qui commençaient à déchirer la Révolution.

Elle mettait les électeurs des départements en garde contre les calomnies des « brigands », c'est-à-dire des amis de Robespierre et des émissaires de la Commune. Elle n'hésitait pas à opposer les départements à Paris. Mais je répète que dans les départements, ces bruits de guerre entre révolutionnaires ne trouvaient encore qu'un écho léger. Les électeurs soulevés au-dessus d'eux-mêmes par la grandeur des événements et du péril, se demandaient surtout quel Gouvernement ils donneraient à la patrie, quels obstacles ils opposeraient aux despotes étrangers. Ils apprenaient avec quelque étonnement que quelques-uns des amis de la Révolution étaient en querelle. A Marseille et même dans le Midi provençal, où les passions étaient si véhémentes, les esprits si éveillés et si informés, Hé peuple révolutionnaire ignorait les divisions profondes de Paris. Dans le récit si animé laissé par Barbaroux de la période électorale dans les Bouches-du-Rhône, on saisit à mei-veille ce prodigieux mélange d'effervescence et de candeur qui caractérisait alors île peuple révolutionnaire de la grande cité et de tous les municipes ardents qui brillaient autour d'elle comme des foyers secondaires autour du grand foyer. Qu'on n'oublie pas que Barbaroux passionnément est girondin, et qu'au moment oîi il trace les lignes qu'on va lire il est proscrit. Qu'on n'oublie pas qu'à peine élu à la Convention il fut désavoué, dans sa campagne systématique contre Robespierre, par beaucoup de ceux qui l'avaient élu; et il se

peut qu'il ait, p-ar représailles, donné au mouvement de démocratie extrême qui^ s'annonçait dès lors à Marseille des couleurs maratistes trop marquées. Mais, ce que je veux noter, c'est qu'à ce moment, la flamme si active de la Révoûution marseillaise ne se laisse pas diviser. Pour ks démocrates du Midi, la querelle de Robespierre et de la Gironde est encore une nouveauté; et ils s'informent auprès de Barbaroux avec une sorte d'innocence. Barbaroux, même proscrit, même à travers les ombres de mort qui l'enveloppent, semble réchauffé encore et comme enivré par ce prodigieux rayon de vie, par ces souvenirs éclatants et chauds. Le triste et fin Buzot n'avait point gardé de ces éblouissements. Quand Barbaroux revint de Marseille après le 10 Aolit, pour diriger dans l'intérêt de la Gironde le mouvement électoral, il sembla à tous les démocrates de Marseille qu'il portait en lui l'âme de feu de la Révolution, la vive lumière de la Réoublique espérée.

Jamais un véritable modéré, c'est-à-dire un esprit timide et incapable de grandes conceptions ou ,de grandes décisions révolutionnaires, n'aurait pu faire une semblable critique du modérantisme borné.

A la vérité, comme tout grand créateur, comme tout novateur, comme tout penseur logique et homme d'action résolu, Jaurès avait le véritable esprit révolutionnaire. Aucune idée nouvelle ne l'effrayait. Aucune détermination ne l'arrêtait. Seulement il n'a jamais voulu identifier la révolution avec la violence. Sa répugnance profonde et indéracinable pour la violence s'explique non seulement par sa nature délicate, par sa bonté et son humanité, mais aussi par sa conception générale. La violence paraît interrompre la continuité permanente de l'histoire, son cours normal et régulier. Elle semble violer les lois historiques elles-mêmes et être un attentat à la force et à la vie des choses. La violence est une rupture, elle marque une faiblesse de la nature faisant explosion au lieu de se dérouler normalement, pacifiquement. La violence, c'est non seulement le mépris de la vie : elle marque aussi l'impuissance à s'écouler placidement, à s'insérer élégamment dans la suite des phénomènes historiques. C'est un manque de goût et de mesure, ou de tact, de force, de retenue et de réserve, comme l'accès épileptique d'un agité et d'un coléreux.

Malheureusement, la vie n'est pas une symphonie. Elle n'est pas faite sur notre mesure. Et .elle se soucie peu ou point de nos goûts. Des forces élémentaires accumulées font explosion

à la moindre résistance. Comme l'Histoire est une lutte des forces sociales opposées, elle se met en mouvement par saccades, avec des interruptions apparentes, par des explosions.

Cette explosibilité de l'Histoire n'exclut pas son cours normal et régulier sous la forme d'une évolution, d'un déroulement harmonieux et rythmique. La révolution est une évolution qui aboutit à son terme naturel : la révolution.

Jaurès s'oppose à la tactique « révolutionnaire » chaque fois qu'on veut la substituer à l'évolution normale et que le terme final de l'évolution se dresse contre les facteurs qui doivent l'amener. Dans sa lutte contre cette tactique, il a souvent commis l'erreur contraire, qui est quasi-fatale : il dressait des forces qui doivent aboutir au terme final contre ce dernier, c'est-à-dire l'évolution contre la révolution. Nous reviendrons sur cette question dans notre dernier chapitre.

Il haïssait tout sectarisme. Il combattait presque avec une égale ardeur la secte girondine et la secte hébertiste. Et chaque fois que la Révolution cherche à se confiner dans une secte et à dégénérer, Jaurès se cabre et la combat. Il lui faut de l'air et de l'espace pour la Révolution, qui est l'épanouissement de la vie et non son rétrécissement.

Jaurès a su tracer le portrait des grands révolutionnaires avec une véritable maîtrise.

En voici un de Robespierre qui est vraiment magnifique :

Robespierre avertit nettement qu'il ne connaît d'autre Dieu que celui de d'humanité libre. Mais il parle du « fils de Marie » avec une sorte de respect équivoque; il ne veut point déchirer brusquement le voile de divinité sous lequel le peuple adore, sans y prendre garde, les plus hautes espérances et les plus hautes vertus de son propre cœur. // espère sans doute que bientôt le peuple s'apercevra de luimême de cette confusion, et qu'il s'affranchira de ce qui reste de superstition et d'erreur dans sa croyance sans que les notions de justice et les espérances d'immortalité qui en forment le fond soient compromises.

Un jour, le pauvre vicaire savoyard, devenu prêtre constitutionnel, se tournera vers le peuple libre et chrétien assemblé dans l'église du village, et du haut de l'autel, au moment même où il viendra de consacrer le pain et le vin, lui dira :

« Amis, j'ai respecté jusqu'ici l'innocence de votre foi, bien supérieure à la subtilité des philosophes. Mais je sais maintenant qu'un

long usage de la liberté et de la raison a suffisamment épuré vos idées pour que vous puissiez dégager les vérités essentielles des symboles qui pour vous les enveloppaient. Non, il n'est pas vrai qu'un Dieu soit matériellement présent sous les espèces du pain et du vin; mais la présence morale, en chacun de vous, de celui qui donna aux hommes un exemple incomparable de douceur et de sacrifice est bien plus réelle, bien plus substantielle que si en effet il était caché dans ce peu de matière. Le voile du symbole peut tomber. Cette figure sensible n'est plus nécessaire à des esprits 'SÛrs d'eux-mêmes. Et il n'est pas vrai non plus, vous l'avez pressenti, que Dieu ait pu s'incarner, se réaliser matériellement dams l'humanité : pas plus qu'il n'est caché en ce rnoment sous les espèces matérielles du pain et du vin, il n'a été caché sous les espèces matérielles d'une individualité humaine. Mais la sainteté que le Dieu étemel communique à l'humanité s'est manifestée avec tant d'éclat dans la personne et la vie du Christ qu'il est devenu pour nous la figure de la divinité même, éternelilement présente parmi l'es hommes. Ici encore le symbole est inutile. La présence du Dieu éternel parmi les hommes n'a plus besoin d'être figurée par ces touchantes mais incomplètes images. C'est dans la conscience d'un peuple libre et ami de la justice que Dieu se manifeste le mieux. La lumière du Christ n'était que l'aube annonçant la lumière divine et la liberté. Ce n'est pas vers l'orient, c'est vers la pleine lumière de rhumanité libre qu'il faut maintenant se tourner. Vous ne vous êtes point trompés; nous ne nous sommes point trompés. Les symboles sous lesquels vous reconnaissiez la vérité ne vous égaraient pas, puisqu'ils vous préparaient à la vérité tout entière. Ceux qui les raillaient étaient plus loin du vrai chemin que ceux qui, avertis par le pressentiment encore obscur de leur raison et par l'instinct plus clairvoyant de leur âme, marchaient dans des voies mêlées d'ombres vers le grand jour qui éclate enfin à tous les yeux. Non, nous n'avons rien à effacer, rien à regretter. C'est toujours la même vérité que nous adorons, mais nous pouvons l'adorer enfin sans voile; c'est la récompense de notre longue ferveur et la suprême victoire de la liberté. »

Voilà ce que Robespierre attendait, à une date que son esprit n'assignait pas, du clergé constitutionnel. Il aurait voulu que le peuple passât de la foi chrétienne au déisme rationnel, sans être un moment embarrassé et comme humilié de lui-même. Et il s'irritait qu'une motion de finances vînt compromettre cette profonde et paisible évolution des consciences. Il se scandalisait que par l'amorce d'une économie, d'une réduction d'impôt, on tentât d'égarer le peuple hors des voies de la croyance, et qu'on pariit fixer le tarif d'un reniement universel que la conscience seule n'aurait point dicté. C'est par ce respect profond et délicat pour le peuple que Robespierre était grand. Et c'est par là, malgré ses défauts et ses vices, malgré ses ignorances, ses vanités, ses jalousies et ses haines, c'est par là qu'il allait au cœur du peuple. Il remuait en lui des fibres profondes que les autres ne touchaient pas. Dans un terrible portrait de Robespierre que fait

le 9 novembre de journal de Condorcet, ce qu'il y a en lui du prêtre est fortement marqué :

« On se demande quelquefois pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des jacobins, aux Cordeliers, à la Convention ? C'est que Ja Révolution française est une religion, et que Robespierre y fait une secte ; c'est un prêtre qui a des dévotes ; mais il est évident que toute sa puissance est en quenouiUe; Robespierre prêche, Robespierre censure, il est grave, furieux, mélancolique, exalté à froid, suivi dans ses pensées et dans sa conduite; il tonne contre les riches et les grandsi; il vit de peu et ne connaît pas Les besoins physiques, il n'a qu'une seule mission : c'est de parler, et il parle presque toujours; il crée des disciples; il a des gardes pour sa personne; il harangue les jacobins quand il peut s'y faire des sectateurs; il se tait quand il pourrait exposer son crédit; il refuse les places oti il pourrait servir le peuple et choisit les postes oîi il croit pouvoir le gouverner; il paraît quand il peut faire sensation, il disparaît quand la scène est remplie par d'autres ; il a tous les caractères, non pas d'un chef de religion, mais d'un chef de secte; il s'est fait une réputation d'austérité qui vise à la sainteté, il monte sur desi bancs, il parle de Dieu et de la providence, il se dit l'ami des pauvres et des faibles d'esprit, il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages; il disparaît avant le danger, et l'on ne voit que lui quand le danger est passé; Robespierre n'est qu'un prêtre et ne sera jamais qu'un prêtre. »

« Oui, il y avait en lui du prêtre et du sectaire, une prétention intolérable à l'infaillibilité, l'orgueil d'une vertu étroite, l'habitude tyrannique de tout juger sur la mesure de sa propre conscience, et envers les souffrances individuelles la terrible sécheresse de cœur de l'homme obsédé par une idée et qui iinit peu à peu par confondre sa personne et sa foi, l'intérêt de son ambition et l'intérêt de sa cause. Mais il y avait aussi une exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance l'essentielle grandeur de l'homme.

« Robespierre était en outre incliné vers la peiisée chrétienne par une sorte de pessimisme profond, analogue au pessimisme chrétien et au pessimisme de Jean-Jacques. Le Christianisme n'est pas pleinement et définitivement pessimiste,^ puisqu'il ouvre à l'homme des horizons surnaturels ; mais il juge sévèrement la nature et la société. Livré à lui-

même, et sans le secours des grâces divines, l'homme n'est que ténèbres et malice; et les progrès extérieurs qu'il réalise par la science et l'art n'atteignent point le fond de son être malade. Livrées à elles-mêmes, les sociétés ne réalisent jamais un équilibre naturel de justice qui dispense l'homme des espérances surnaturelles. Plus amèrement que la pensée chrétienne et avec plus d'inquiétude, la pensée de Jean- Jacques est pessimiste aussi. L'homme, selon lui, va d'un état de nature oiî il y a tout ensemble innocence et violence, simplicité et ignorance, à un état policé oiî le progrès des lumières est inséparable d'un progrès de la corruption. Jamais le système social ne réalisera la justice. Il est douteux que la démocratie absolue puisse convenir aux grands Etats modernes, et Rousseau, quand il définit la souveraineté du peuple, semble désespérer qu'elle devienne jamais une réalité. Ainsi Jean-Jacques s'enfiévrait de douleur et d'impuissance à porter un rêve de perfection humaine et sociale qu'à aucun moment de l'histoire, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, la réalité n'accueillerait. Il se jetait ainsi hors des temps dans un déisme passionné et presque chrétien qui lui promettait, en un ordre inconnu, les harmonies de justice que le monde immense refusait à son cœur tourmenté.

« Robespierre n'avait pas pris de Jean-Jacques tout son pessimisme, puisqu'il croyait la démocratie applicable aux grands Etats modernes. Mais il se disait que, même après l'institution de l'entière démocratie, bien des maux accableraient l'homme. Il lui semblait impossible de corriger suffisamment les inégalités sociales, il lui semblait impossible de ramener toutes les fortunes et toutes les conditions à un même niveau sans arrêter, sans briser les ressorts humains, et il prévoyait ainsi la renaissance infinie, de génération en génération, de l'orgueil et de l'égoïsme des uns, de la souffrance et de l'envie des autres. Il n'avait aucun pressentiment du socialisme ; il n'entrevoyait pas la possibilité d'un ordre nouveau où toutes les énergies humaines se déploieraient plus harmonieusement.

^ « Ainsi l'œuvre révolutionnaire, si loin qu'on la poussât, si entier qu'on en espérât le triomphe, lui apparaissait bien courte et bien superficielle, à moitié flétrie d'avance par les

inégalités sociales subsistantes et par les vices de tout ordre qui en procèdent nécessairement. Aussi éprouvait-il quelque respect pour l'action chrétienne qui lui semble avoir pénétré parfois dans les âmes humaines à des profondeurs où l'action révolutionnaire n'atteindrait point. Et il se faisait scrupule d'arracher aux hommes des espérances surhumaines de justice et de bonheur dont la Révolution lui paraissait incapable à jamais d'assurer l'équivalent.

« Là est, dans la pensée de Robespierre, le grand drame; là est, dans cette âme un peu aride, l'émotion profonde et la permanente mélancolie. Il travaille à une œuvre très difficile à accomplir et dont il sait d'avance que, même accomplie, elle satisfera à peine le cœur de l'homme; et il ne veut pas détruire des réserves d'espérance léguées par le passé à l'heure même où, pour instituer l'ordre nouveau de liberté et de justice, il faut qu'il combatte les puissances du passé.

« Ferons-nous un grief à Robespierre, nous, socialistes, d'avoir souffert des imperfections cruellement ressenties de la Révolution démocratique et bourgeoise et d'avoir cherché dans une sorte d'adaptation moderne du Christianisme un supplément de force morale et de joie qu'en son pessimisme social il n'attendait pas du progrès naturel des sociétés ? Oui, il y avait là une grande et triste pensée, je ne sais quel jour profond, mystérieux et sombre, ouvert sur les douleurs et les injustices que la Révolution ne guérirait pas.

« Mais en même temps cette conception était pleine de périls. D'abord Robespierre prenait trop aisément son parti de l'ignorance du peuple, de la persistante illusion qui l'attachait à des dogmes surannés; sous prétexte que sa moralité était traditionnellement liée à sa foi, il prolongeait celle-ci; visiblement, il n'était pas impatient de voir le peuple s'élever à la science, jeter sur l'univers un regard libre et hardi,

« En second lieu, il était très imprudent d'imaginer que, de lui-même et par une sorte d'atténuation et de décoloration de ses dogmes essentiels, le Christianisme se réduirait à la religion naturelle. La divinité du Christ avait pendant dix-huit siècles dominé les consciences; c'est à cette forme de Dieu, vivante, humaine, historique, bien plus qu'à l'idée abstraite, immobile et pâle de l'être universel, que le cœur des foules

souffrantes s'était donné; et bientôt, au moindre mouvement de réaction, à la moindre déception du peuple, c'est le Christianisme entier, exigeant, qui reparaîtrait sous le déisme superficiel; Robespierre n'arrachait pas la racine profonde; soudain la puissance autoritaire de l'Eglise se développait à nouveau de cette racine cachée.

« Enfin, il était à craindre que Robespierre lui-même, après avoir fait de certains dogmes de la religion naturelle, à peu près confondus avec la forme épurée du dogme chrétien, la condition même de la moralité et de la vertu, ne fût tenté de mettre la force de l'Etat au service de ce compromis christiano-philosophique, et que par des voies équivoques la France ne fût ramenée à l'antique intolérance. »

Quelle psychologie profonde et subtile à la fois! Quelle finesse et néanmoins quelle solidité d'appréciation! Jaurès ne voile rien du caractère de Robespierre : ni ses clartés, ni ses ombres. Il connaît sa force maîtresse : l'attachement sincère à la cause populaire, son respect du peuple. « C'est par ce respect profond et délicat pour le peuple que Robespierre était grand ». Mais en même temps Jaurès reconnaît qu'il y avait en Robespierre « du prêtre et du sectaire, une prétention intolérable à l'infaillibilité, l'orgueil d'une vertu étroite, l'habitude tyrannique de tout juger sur la mesure de sa propre conscience, la terrible sécheresse de cœur de l'homme obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi, l'intérêt de son ambition et l'intérêt de sa cause ». Un homme dans cet état d'esprit, parfaitement décrit par Jaurès, peut commettre les plus grands crimes sans en avoir conscience. Car, espérant sauver par ses crimes l'idée ellemême, condition présumée du bonheur humain, il croit sincèrement faire une bonne affaire pour l'Humanité, lui procurer un grand bien à l'aide d'un petit mal. Il dresse le bilan et conclut à ,un excédent du bien. L'idée ne lui vient pas que, dans le sous-sol de l'inconscient, son égoïsme moral a pu substituer au bien public son amour-propre, son ambition insatiable. Et il ne se demande pas s'il a le droit de jouer des existences humaines pour ce qu'il croit le salut de l'Humanité. Torquemada n'aurait pas fait carboniser tant de corps hu-

mains s'il avait douté de son pouvoir d'assurer le bonheur éternel à autant d'âmes.

Mais dans Robespierre il n'y avait pas que de l'orgueil et de la vanité, les deux éternels écueils, les deux tares ineffaçables de tout homme public. « Il y avait aussi une exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie ». Et c'est aussi par esprit de pessimisme, par mauvaise opinion de la nature humaine déchue et dégradée, que Robespierre se tourne vers un christianisme épuré pour l'appeler à l'aide dans l'œuvre de la régénération humaine. Au fond, c'es^ l'éternelle théorie des classes dirigeantes de la nécessité de la religion « pour le peuple ». Dans cette conception. Dieu devient un gendarme omnipotent et commode accomplissant sa fonction de garde à peu de frais.

Dans l'âme aride de Robespierre, Jaurès voit se dérouler un grand drame. Ce révolutionnaire indomptable, tout en travaillant à détruire les puissances du passé, croit cependant indispensables pour le bonheur des hommes « des réserves d'espérance léguées par le passé ». L'homme ne saurait se sauver lui-même. Donc il faut qu'une force suprême le sauve. Au ciel, c'est Dieu. Sur la terre, c'est Robespierre. La tutelle terrestre se complète piar la tutelle céleste. Et le respect du peuple que Jaurès attribue justement à Robespierre n'est que relatif. Robespierre respecte le peuple pour autant que le peuple respecte Robespierre et sa mission à la fois révolutionnaire et divine. Le révolutionnaire de la démocratie bourgeoise était encore loin de la conception socialiste moderne proclamant que l'émancipation du peuple doit être l'œuvre du peuple lui-même.

Aussi Jaurès critique-t-il la conception robespierriste la trouvant « pleine de périls » . Car « elle prend trop aisément son parti de l'ignorance du peuple ». Elle éternise la foi aveugle sous prétexte de moralité. Sa seconde erreur est de s'imaginer qu'on peut modifier à son gré une religion, comme le christianisme, transformer la « forme de Dieu vivante, humaine, historique » en « J'idée abstraite, immobile et pâle de l'être universel ».

Enfin, îa divinité robespierriste, appelée en toute hâte au secours dé l'Etat, pouvait facilement prendre îa figure et k§

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habitudes des divinités anciennes et ramener la France « à l'antique intolérance ».

Aucun historien de la Révolution n'a donné une analyse aussi profonde du caractère et de l'esprit de Robespierre que Jaurès.

Le portrait de Marat est non moins réussi. Jaurès n'aime pas Marat, mais il sait être juste envers lui. Jaurès n'aime pas les êtres haineux, implacables, les créateurs d'irréparable. Il connaît trop la relativité des choses, la faiblesse irrémédiable des hommes pour leur accorder le droit d'être terribles. Il sait que la haine, par elle-même, ne crée rien et que la destruction des hommes ne détruit pas les obstacles au progrès qui résultent des lenteurs inévitables de l'évolution. Mais comme il voit, selon sa conception de pénétration en harmonie avec sa nature d'une bonté infinie, pour ainsi dire, plusieurs natures dans la nature de chaque homme, Jaurès découvre en Marat de la sagesse et de la modération. Lisez plutôt :

« C'est surtout dans le conflit entre la Convention et la Commune que Marat affirma sa tactique de sagesse et de modération. Tout son numéro du 8 octobre est remarquable d'esprit politique, de clairvoyance et de mesure.

« C'était d'un sens politique très pénétrant. L'homme qui sait parler ainsi d'une Assemblée où il était couvert d'outrages témoigne d'une singulière possession de soi et d'une confiance tranquille en l'avenir.

« Marat était convaincu (et les propos de Buzot, les écrits qu'il a laissés justifient parfaitement cette conviction) qu'au moindre prétexte les Girondins demanderaient à la Convention de quitter Paris ; décision funeste qui aurait perdu à la fois la Révolution et la patrie. Et c'est pour échapper à ce péril que Marat supplie Paris d'être calme et de toujours respecter la loi.

« Il semble qu'à son étroite clairvoyance habituelle se joigne un sens nouveau et large des responsabilités. Il manœuvre avec précision et sang-froid. Il a jugé ses adversaires, il sent qu'ils sont véhéments mais inconstants et frivoles,

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et qu'il faut les surveiller de près, mais qu'ils s'useront d'euxmêmes en peu de temps à condition qu'on ne leur donne pas prise.

« Au moment même où la Gironde est débordante et triomphante, Marat, d'un regard sûr, en a démêlé la faiblesse. C'est la même politique de modération et de confiance qu'il soutient aux Jacobins.

« Les vues de Marat s'élargissent. Il a compris, par la réaction de pitié et d'indignation qui a suivi les massacres de septembre, que ces moyens sanglants servaient la contre-révolution. Il a compris que son idée d'un tribunal militaire, d'un prévôt de révolution, fournirait trop aisément prétexte à l'accusation de dictature. Et c'est sans violences, sans meurtres, c'est sous la seule influence de l'opinion publique conquise peu à peu à la sagesse des démocrates, qu'il espère rétablir sous la Convention l'unité d'action et de volonté, subordonner et réduire à l'impuissance l'intrigante faction de la Gironde. La Convention, une fois redevenue vraiment maîtresse d'elle-même, et affranchie des coteries, emploiera sa force et son esprit libre à bien déterminer les périls dont la France révolutionnaire est enveloppée et à les combattre. Pas de griserie, pas de fanfaronnade; une vue nette et sobre des choses, et un immense effort proportionné à l'immense danger. »

« C'est comme un suprême effort d'impartialité et de sérénité que fait Marat. Oh! je sais bien que son esprit est encore traversé par de noirs soupçons et prompt à l'injustice. La « diplomatie » qu'il glorifie chez Dillon, il l'a condamnée quelques jours avant chez Dumouriez.

« Mais, malgré tout, il était insensé à la Gironde de paraître suspendre toute sa politique à la lutte contre Marat. On dirait que celui-ci, à ce moment, désire une détente; maïs quoi! à l'heure même oiî il s'applique à se contenir, oix il promet d'être modéré et s'y efforce, les clameurs et les menaces redoublent contre lui. Le voilà qui redescend, désespéré,

dans son souterrain, d'où il mènera contre les Girondins une guerre à mort. Le voilà enfoncé de nouveau dans la haine et dans la nuit, et ne concevant plus le relèvement des humbles que comme l'abaissement des heureux : Ut redeat miseris, abeat fortuna superbis. C'est l'épigraphe de son journal. »

Nous avons réuni des jugements de Jaurès sur Marat épars dans ses volumes sur la Convention. Il en résulte que Jaurès voit les deux traits dominants du grand révolutionnaire : la méfiance soupçonneuse et la haine maladive. Il serait peut-être plus juste de dire que Marat haïssait par tendresse. . . pour le peuple souffrant toutes les misères. Lui aussi faisait son « bilan » en mettant en regard des souffrances atroces des pauvres et des miséreux les quelques milliers de têtes coupables à abattre pour les délivrer définitivement de la tyrannie. Nous ne croyons pas que Marat cherchât « l'abaissement des heureux » pour le plaisir de l'abaissement. Marat était un grand humanitaire, un sentimental aigri et violent. S'il pouvait sauver un « aristocrate )) en satisfaisant le peuple par un simulacre de répression, il le faisait (volontiers. La peur d'être dupe de sa tendresse l'emportait. Il était révolté de l'hypocrisie des tièdes qui, voyant le mal, ne le dénonçaient pas par lâcheté. Et il eut le courage de se faire le dénonciateur public, le bourreau de la Révolution, préférant le bonheur et le salut du peuple à son honneur et à sa sécurité personnels. Il se faisait violence ||t proposant des mesures violentes. L'instinct populaire se trompe rarement lorsqu'il s'agit de sentiments. Le peuple aimait Marat parce qu'il se savait aimé de lui — jusqu'à la folie, jusqu'au crime.

Le mal de Marat n'était pas dans son cœur, ni dans sa tête, qui raisonniait admirablement, mais dans la conception étroitement individualiste de son époque et de sa classe. Il attachait une trop grande importance à la disparition des individus nuisibles. Sa méthode, grossièrement « chirurgicale », était la méthode ancienne de tous les pouvoirs établis qui attribuent au mauvais vouloir des individus les maux collectifs. Le terrorisme est une aberration individualiste. Ce sont les majorités qui, en dernier lieu, gouvernent ou laissent gouverner

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le monde. Il s'agit de gagner à la révolution ces majorités. Or le terrorisme les effraie et les éloigne. Les minorités ont la force de l'initiative, qui est toujours nécessaire mais qui devient néfaste si elle va contre l'intérêt de la majorité. Ainsi cette initiative individuelle ne produit rien de durable et d'efficace que lorsqu'elle agit dans la direction de l'intérêt général. La Révolution n'a laissé subsister que ce qui a été fait par et pour la majorité du peuple français.

Le socialisme seul, avec son habitude de tenir compte des collectivités, a mis fin à la méthode terroriste, méthode bourgeoise, parce qu'individualiste. Marat, esprit logique et honnête, d'une sincérité absolue et d'un idéalisme outré, n'a fait, comme tout logicien outrancier doublé d'un esprit faux, que réduire à l'absurde une erreur collective de l'époque bourgeoise, qui n'est pas encore arrivée à son terme, même aujourd'hui. Ce que des individus détruisent, d'autres individus peuvent le rétablir. Bonaparte rétablit ce que l'héroïsme révolutionnaire des minorités avait détruit : l'arbitraire du pouvoir. Mais il ne put rétablir l'ancien régime, condamné par la majorité du peuple français.

Passons à la troisième figure dominante de la Révolution : Danton.

« C'était un grand et large souffle. Danton avait cette méthode souveraine d'emporter, de noyer les difficultés, les rivalités et les haines dans le torrent de l'action. Il ne récrimine pas, il ne discute pas; il n'oppose pas l'Assemblée à la Commune et la Commune à l'Assemblée. Il ne dresse pas, comme Roland, un cahier de griefs et de doléances. Il appelle toutes les énergies au salut de la patrie et de la liberté, et c'est en les tournant toutes vers ce but sublime qu'il espère les réconcilier sans leur parler même de leurs querelles. Il sait, en des paroles à la fois ardentes et calculées, exalter les paS" sions les plus généreuses et ménager les intérêts inquiets

« Tout devient, à l'heure du péril, le patrimoine de la patrie ; mais les citoyens seront indemnisés de tout ce que la patrie aura saisi dans leurs mains pour la défense. Et quelle est sa manière de mettre un terme à ce qu'il y avait d'arbitraire et d'irrégulier dans le pouvoir de la Commune? Ce n'est pas de gronder et de chicaner. Il §e proclame le mi-

nistre « révolutionnaire » et il rattache ainsi son pouvoir au même événement d'où la Commune révolutionnaire est sortie. Il la couvre du titre même dont il se réclame, et il paraît ainsi confondre sa cause avec la cause de la Com^ mune. Mais, en même temps, il invite l'Assemblée à agir, à nommer des Commissions qui iront dans toute la France assister les commissaires du pouvoir exécutif. N'est-ce point par cette vigueur d'action que l'Assemblée rétablira à son profit l'équilibre des pouvoirs sans que la Commune puisse se plaindre? Enfin Paris, à s'isoler, à vivre dans le cercle de défiance et de prohibition que la Commune a tracé, risque de s'affaiblir et de s'enfiévrer. Il n'est pas sain à une grande cité ardente de vivre ainsi comme dans une muraille de soupçons. Il n'est pas sain d'habituer Paris, par cette clôture étroite, à se considérer comme un monde à part, comme une sphère contractée et impénétrable. Il n'est pas bon d'habituer la France à vivre aussi comme si Paris était séparé d'elle par un abîme.

« Que les communications soient rétablies entre Paris et la France. Mais au moment où Danton semblait condamner ainsi le système de surveillance jalouse institué par la Cornmune, il lui donne une satisfaction éclatante en ordonnant des perquisitions, des visites domiciliaires dans tout Paris. Après cette grande mesure de salut national, qui osera chicaner la Commune pour ses initiatives plus timides depuis le lo août? Et cette grande mesure de police révolutionnaire, la responsabilité en sera répartie entre le pouvoir exécutif qui la propose, l'Assemblée qui la vote, la Commune qui l'exécute. Toutes les forces discordantes et hostiles s'unissent, se pénètrent et se compromettent à la fois dans le même acte.

« Mais quoi? Danton ne va-t-il pas concentrer en une ou deux journées toutes les violences révolutionnaires? Ne va-t-il pas livrer à toutes les frénésies du soupçon les citoyens forcés dans le secret de leur domicile? Mais remarquez comme, après avoir parlé de saisir les traîtres, Danton parle surtout de saisir les armes. C'est donc surtout au profit de la patrie, c'est pour réquisitionner des armes que la Révolution va, pendant un ou deux jours, fouiller Paris. Et les

soldats de la France révolutionnaire iront en chantant vers la frontière, emportant peut-être pour les épurer au feu de l'ennemi les passions haineuses des partis qui déchiraient la cité. C'est tout cela que j'entends gronder et frissonner dans la parole de Danton comme dans un torrent tumultueux et clair qu'alimente l'eau des cimes. Pas une seule pensée venimeuse ou basse; pas une insinuation calomnieuse. C'est Marat, c'est Robespierre qui disaient qu'il y aurait péril peutêtre à désarmer Paris de ses défenseurs. Danton rassure ces esprits inquiets; il faut que de tout Paris, comme de toute la France, le peuple se précipite en masse sur l'ennemi. Mais s'il tente de dissiper cette excessive défiance de Marat et de Robespierre, il ne les accuse point de manquer de patriotisme. Tandis que le journal de Brissot écrit venimeusement, le 31 août : « Malgré les efforts de Robespierre et de Marat « pour amortir le zèle guerrier des citoyens et les empêcher « de voler au secours de leurs frères d'armes, Paris ne se « déshonorera pas par un lâche égoïsme ». ,Ah! comme l'âme de Danton est grande et comme son esprit est haut à côté de ces misérables pensées! »

Jaurès aime Danton pour sa flamme, pour sa nature ardente et passionnée, pour la hauteur de son esprit. Danton, c'est la fécondité de l'action, c'est la générosité de la vie large et abondante. C'est l'homme « au grand et large souffle » qui. noie « les difficultés, les rivalités et les haines dans le torrent de l'action ». C'était la méthode de Jaurès lui-même. Et Jaurès s'aime un peu lui-même en Danton.

Sa parole aussi grondait comme « un torrent tumultueux et clair qu'alimente l'eau des cimes ». Chez Jaurès, comme chez Danton, « pas une seule pensée venimeuse ou basse ; pas une insinuation calomnieuse » .

Ainsi Jaurès a pu tenir parole. Il a appliqué la méthode de Plutarque en taillant, comme dans le bronze, les figures héroïques de la Révolution. Par la vivacité de son style, par sa méthode de juger les hommes et les événements du passé comme s'ils étaient encore vivants en les traduisant devant la barre de l'Histoire, en leur reprochant leurs « erreurs » et en exaltant leurs qualités, il a suivi les traces de Michelet, Par sa riche et solide documentation économique, par son enquête substantielle sur ie sort des biens nationaux, par

son analyse profonde de la base économique et sociale de la Révolution, il a donné une large satisfaction à la conception marxiste. Aucun marxiste français n'en a fait autant.

Ces trois méthodes — celles de Plutarque, de Michelet et de Marx — ne s'excluent pas, si on sait les appliquer. Il faut réduire seulement l'influence des héros à leur rôle d'initiateurs et de précurseurs inévitables. Il ne faut pas substituer la condamnation du passé à sa compréhension. Souvent, comprendre, c'est condamner. Enfin, il faut reconnaître que les conditions indispensables à la vie — les forces productrices et leur développement — constituent la « base » même, la trame fondamenta/le, la déterminante « dernière » du mouvement politique et social, tout en ne niant pas l'importance, souvent décisive, du facteur intellectuel et moral, représenté non seulement par des individus isolés, mais aussi et surtout par des masses conscientes et organisées.

Pourtant l'historien en Jaurès n'est pas exempt de défauts. Franz Mehring, l'historien éminent de la social-démocratie, lui a reproché d'aller trop vite en besogne. Il a appelé sa manière d'écrire « la méthode du teuf-teuf » : nous aurions dit en français « la méthode du 150 à l'heure ». Mehring a commis une injustice envers Jaurès. Il lui a cherché querelle pour une appréciation par trop optimiste du rôle de Frédéric le Grand, que Mehring a étudié à fond.

Peut-être Mehring a-t-il un peu raison sur ce point spécial. Oui, Jaurès était parfois trop optimiste. Il dotait les hommes et les choses des lumières qui l'inondaient, de la flamme qui le consumait lui-même. Mais Jaurès n'affirmait rien sans un examen préalable très approfondi, sans de solides études préparatoires. Il se trompait rarement parce qu'il n'avançait que ce qu'il savait à fond. Nous avons montré que Jaurès possédait au plus haut degré les qualités requises de l'historien. Et, tout en restant idéaliste, il était plus marxiste que ceux qui se disaient et se disent marxistes . . . en France et ailleurs.

Jaurès, tout en écrivant l'histoire, n'oubliait jamais qu'il était homme politique, homme d'action. Dans VHistoire de la Guerre franco-allemande de 1870-71 (collection de YHistovi-e socialiste), c'est avant tout l'homme politique qui parle. Tout le livre tourne autour de cette idée que l'Empire a com-

mis une erreur funeste en voulant empêcher l'unité allemande. Voici le résumé de sa thèse :

« Il était difficile aux opposants, aux libéraux et aux républicains de mettre de la sincérité dans l'équivoque impériale et de la lumière dans le chaos. Le plus illustre chef de l'opposition parlementaire et libérale, M. Thiers, était le plus étrange amalgame de bon sens et de préjugés. Il démêlait avec une admirable clairvoyance les faiblesses, les contradictions, les duplicités de la politique extérieure de l'Empire. II lui avait prédit qu'en secondant l'unité italienne, il préparait et encourageait l'unité allemande. Comment, après avoir reconnu le droit de l'Italie une, pourrait-il contester le droit de l'Allemagne une ? Comment, après avoir aidé la monarchie de Savoie à unifier l'Italie, ferait-il obstacle à la monarchie des Hohenzollern unifiant l'Allemagne? Et, si l'Empire, avec une audacieuse et généreuse conséquence, avait accepté l'unité allemande comme l'unité italienne, s'il avait compris et proclamé qu'il pouvait y avoir en Europe une Allemagne et une Italie comme il y avait une France, l'objection de M. Thiers n'eût point porté. Mais comme l'Empire, coopérant à l'unité italienne, non sans restrictions d'ailleurs, n'osait pas avouer et accepter l'unité allemande, il était voué à la plus plus triste incohérence.

« Il s'était voué aussi à la duplicité et au mensonge, car il avait trop proclamé le principe des nationalités ; il avait créé, bien mieux, au profit de l'Italie un précédent trop éclatant d'unité nationale pour pouvoir sans scandale et reniement de soi-même s'opposer ouvertement à l'unité allemande. Il était donc réduit à la combattre par des moyens obliques, à ruser entre deux politiques contradictoires... Napoléon avait fait le jeu de M. de Bismarck et de la Prusse, mais il ne croyait pas à la victoire de celle-ci... Il avait, dans les affaires d'Italie, le prestige révolutionnaire de la politique des nationalités. Il avait, dans les affaires d'Allemagne, le profit de la politique traditionnelle de morcellement, de division, d'équilibre impuissant et inerte qui assurait la suprématie de la France. Calcul compliqué et immoral, mais surtout calcul enfantin qui mettait toute la diplomatie de l'Empire, tous ses desseins à la merci d'une victoire de la Prusse. Ce jeu louche et puéril, M. Thiers l'avait très bien discerné... »

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