IO
« Le premier sera, en effet, cette coopération de l'action politique, de l'action syndicale et de l'action coopérative. Oh ! Thomas, ne chicanons pas sur des questions de préséances. Quel est le jour où je vous ai dit que l'action parlementaire était prééminente, que l'action syndicale était subordonnée? Si je vous l'ai dit, c'est dans un jour de fantaisie légère, car je n'en ai pas gardé le souvenir. Mais, entre nous, il ne faut pas qu'il y ait de questions de protocole et je crois que lorsque deux, lorsque trois actions sont aussi essentielles que le sont l'action syndicale, l'action coopérative et l'action politique, il est vain de régler entre elles un ordre de cérémonie et qu'il faut les utiliser toutes les trois au maximum. » (i^
Quelles étaient les idées directrices de la vie politiqitt de Jaurès, en apparence accidentée et mouvante ? Jaurès luimême l'a dit : « J'ai toujours été un républicain et toujours été un socialiste ». Mais ces deux termes étaient organiquement liés, on peut dire soudés chez lui, en formant un ensemble harmonieux et vivant : il était républicain parce que socialiste, et socialiste parce que républicain.
Homme de synthèse, esprit foncièrement philosophique et universel, il aimait, il guettait l'unité profonde dans l'apparente et infîjiiie variété des choses. Il n'opposait pas la République, même bourgeoise, même superficielle et incomplète, aux réalisations intégrales du socialisme le plus révolutionnaire. Pour Jaurès, le socialisme prolongeait, réalisait la République démocratique. D'autre part, la République sans le socialisme n'était pour lui qu'une forme vide de réalité, un contenant sans contenu, un trompe-l'œil, une vague promesse et un vain espoir de bien-être et, surtout, une proie par trop facile pour les entreprises de démagogie réactionnaire.
Cette unité fondamentale de la République, de la démocratie et du socialisme, qui est le principe régulateur de toute l'action politique et socialiste de Jaurès, détermine logiquement, inévitablement l'unité d'action des forces démocratiques, laïques et socialistes.
(i) Repue Socialiste, 1910, p. no.
La proclamation de cette unité fut, littéralement, la pre- 'iiiière parole prononcée par lui au Parlement français.
Nous la trouvons consignée dans le Journal Officiel de la séance du lundi 23 novembre 1885 (page 86, colonne 2). Cette première phrase, ce premier mot enregistré par l'Officiel, le voici :
J. Jaurès. — Vous avez constaté Vtimon de la gauche.
L'idée de l'unité de toutes les forces républicaines et socialistes qui préside à toute l'action de Jaurès se manifeste ainsi, on pourrait dire par un hasard quasi-providentiel, dans les premières paroles prononcées par Jaurès au Parlement.
C'est par voie d'interruption qu'a retenti ce mot précieux d'union, en réponse à Paul de Cassagnac, bonapartiste, qui tentait une manœuvre antirépublicaine. L'occasion de cette première parole de Jaurès est aussi significative que la parole elle-même.
En effet, Paul de Cassagnac avait demandé « à interpeller le gouvernement sur la scandaleuse pression officielle qui a marqué le second tour de scrutin le 18 octobre ». M. Brisson, président du Conseil, avait répliqué assez énergiquement en s'opposant à l'ajournement de l'interpellation. Paul de Cassagnac retira alors sa demande au milieu « d'exclamations bruyantes de la gauche » . Et c'est par la phrase sur « l'union de la gauche » que Jaurès interpelle rmterpellateur de la droite battant en retraite.
On comprend aisément le dépit du fougueux bonapartiste quand on sait que l'unité républicaine a sauvé, au second tour, la République d'un désastre. Voici ce que Jaurès a écrit en 1904 sur cette période :
Après ks élections générales de 1885, quand j'entrai à la Chambre, l'état de la République était critique. Les conservateurs, monarchistes et cléricaux avaient enlevé plus d'un tiers des sièges, et s'ils n'en avaient pas conquis davantage, s'ils n'étaient pas en majorité, c'est seulement parce que les deux fractions républicaines, la radicale et l'opportuniste, après s'être déchirées et comme dévorées au premier tour de scrutin, avaient conclu en hâte, pour le second tour, un accord qui n'était dû qu'à l'extrémité du péril et qui pouvait disparaître avec l'impression de ce péril même. De là, pour l'opposition conservatrice, Un grand élan et une grande espérance. Après tout, la République
n'avait derrière elle que quinze années d'existence, elle n'était pas protégée par cette longue durée qui, en émoussant le souvenir des régimes antérieurs, semble effacer jusqu'à la possibilité de leur retour. Elle touchait à ce qu'on a appelé l'âge critique des Gouvernements depuis que la Révolution avait ouvert en France l'ère de l'instabilité. Elle avait pu, au lendemain de la guerre, en exploitant les désastres sous lesquels l'Empire avait succombé avec la patrie et en se glissant entre les légitimistes et les orléanistes divisés, proclamer une dérisoire formule de République conservatrice. Elle avait même pu triompher, au Seize-Mai, du retour offensif des conservateurs, parce que ceux-ci, empiétant sur l'avenir et sur la leçon incomplète encore des événements, avaient dénoncé au pays le péril social contenu dans la République avant que ce péril social se fiit manifesté aux plus confiants ou aux plus aveugles par des faits. Mais, maintenant, disaient les réacteurs, comme l'expérience était décisive ! (i).
Comme nous l'avons fait observer plus haut, le socialisme pour Jaurès, en dehors de sa valeur propre, avait une signification essentiellement républicaine. L'action socialiste devenait ainsi la sauvegarde de la République, l'instrument le plus puissant pour la défendre. Et voici ce qu'il écrit à ce propos en 1904 :
« Nul n'a le droit d'oublier que ce pays a été condamné, il y a un siècle, à une révolution extrême de liberté et de démocratie, sans avoir été préparé par une lente éducation et par des institutions progressives à la plénitude de la souveraineté et à la continuité de l'action légale. D'où l'incessante possibilité de rechutes déplorables, d'oii le fréquent réveil et l'intermittente méprise des forces hostiles que la France nouvelle n'a pas eu le temps d'assimiler et d'éliminer tout à fait. C'est malgré elle que la Révolution a arraché de son sein l'antique monarchie ; c'est seulement dans les effroyables convulsions de la guerre extérieure provoquée par un coup de désespoir, qu'elle a pu s'en débarrasser, et s'il m'est permis de reprendre, en le transformant un peu, le mot de Danton, c'est par un effort violent et presque artificiel qu'après avoir enfanté le monde nouveau, elle a pu rejeter « l'arrièrefaix » de royauté qu'elle portait encore en elle. Ainsi la République, quoiqu'elle fût la conséquence logique des prin-
(t) Discours parUmtnta&ii (1904), p. 5-6.
cipes révolutionnaires, a ressemblé d'abord à un accident.
Et c'est presque par accident aussi que la Révolution a tourné un moment à l'entière démocratie. La bourgeoisie révolutionnaire, tout en proclamant ces droits de l'homme qui étaient son titre contre le vieux monde, en limita les effets par une restriction censitaire du droit de suffrage ; elle ravala trois millions de prolétaires et de pauvres à l'état de citoyens passifs, et elle ne se résigna à élargir la cité que lorsqu'elle eut besoin, pour abattre la royauté factieuse, de la force publique du peuple soulevé. Enfin, jusque dans la lutte implacable contre l'Eglise, complice du roi et des émigrés, elle fut obligée de ménager sans cesse les habitudes et les croyances séculaires de l'immense majorité des Français. A tous ceux qui, par intérêt ou par orgueil, défendaient l'ancien régime et servaient la contre-révolution, se sont ajoutés, de génération en génération, tous ceux qui veulent limiter la Révolution elle-même et l'arrêter au point même oii leur égoïsme s'est fixé, tous ceux qui s'étant constitué des intérêts dans la société nouvelle voudraient la consolider en l'immobilisant, La Révolution ayant abouti à un vaste déplacement de propriété, ils craignent qu'en se développant elle n'ébranle les propriétés nouvelles, comme elle a déraciné une part des propriétés anciennes. Et comme dans la Révolution le mouvement politique et le mouvement social furent liés, ils se tournent contre la démocratie politique pour en prévenir les conséquences sociales. De là, la défiance instinctive d'une partie de la bourgeoisie et des paysans à l'égard de la souveraineté populaire et du prolétariat ouvrier. De là ce prodigieux paradoxe que, pendant près d'un siècle, et jusqu'à l'avènement de la troisième République, la Révolution, pourtant victorieuse, n'avait pu apparaître sous sa forme explicite et vraie qu'en quelques années clairsemées et fuyantes. C'est l'orage de 1792 et 1793; ce sont « les éclairs de Février ». Mais sauf ces brusques révélations, où tout le génie révolutionnaire s'exprime pour un jour, le vaste champ tourmenté du siècle est couvert ou par la monarchie de droit divin restaurée, ou par le césarisme pseudo-démocratique, ou par l'oligarchie censitaire et bourgeoise. Maintenant, c'est bien fini, et la Révolution est assurée en sa forme logique et normale,
qui est la République. Mais quoi d'étonnant si dans cette République même toutes les forces d'ancien régime, toutes les forces de monarchie et d'Empire, d'aristocratie et d'Eglise, de césarisme militaire et de césarisme religieux, grossies de toutes les couches de réaction déposées au cours du siècle, font obstacle au parti républicain? Toutes ces forces du passé accrues des oligarchies modernes, sont impuissantes désormais à fonder un régime durable de contre-révolution, même partielle. Mais en se coalisant, elles peuvent sans cesse agiter et menacer le régime républicain, jusqu'au jour où celui-ci aura suscité des formes sociales qui lui correspondent et qui assurent à jamais la République en la réalisant dans la vie. »
Donc, tant que dure le capitalisme, la République est éternellement menacée, éternellement en danger. Car elle contient une contradiction de principe : l'universalité des Droits :e l'Homme et les restrictions des privilèges bourgeois, les forces vivantes de l'avenir et les survivances de l'ancien régime, « toutes les forces de monarchie et d'Empire, d'aristocratie et d'Eglise, de césarisme militaire et de césarisme religieux. » La présence d'une oligarchie capitaliste dans une société basée sur le suffrage universel est un danger permanent pour la République. Et voilà pourquoi la lutte pour la défense républicaine est toujours à recommencer dans cette société d'essence contradictoire, antagonique.
Pour mettre un à cette contradiction, Jaurès ne cessait pas de réclamer à la République une action sociale seul moyen pour elle de se consolider définitivement.
En se plaçant à ce point de vue élevé, Jaurès a pu donner un aperçu profond des luttes des partis politiques en France, sans avoir recours aux mesquines et misérables inculpations d'ambition et de trahison individuelles.
« Il était donc puéril aux opportunistes et aux radicaux de 1885 de s'accuser réciproquement de la puissance réveillée de la réaction. Ils n'en devaient accuser que notre Histoire même, et aussi la violence déchaînée de leurs divisions de 1881 à 1885. C'est par un vote de division et de querelle, par le vote si disputé sur les crédits du Tonkin, que s'ouvrit la législature; et l'âpre débat qui mit aux prises d'emblée, sous
le regard de la droite arbitre, les deux fractions républicaines, marqua d'un signe funeste et comme d'un sceau brisé toutes les années qui allaient suivre. Je considère comme un des plus grands malheurs qui soient arrivés à la République que ce prélude de division et de querelle n'ait pas été épargné à la législature de 1885, et s'il n'y avait pas toujours quelque témérité à parler de faute à propos du gouvernement si difficile et si compliqué des choses humaines, je dirais que l'erreur capitale de la vie de Clemenceau fut de ne pas empêcher ce conflit. Je me souviens qu'au moment où allait s'engager la bataille, M. Brisson, alors président du Conseil, le pressa de tenir compte du résultat des élections récentes et de la leçon de concorde qu'elles signifiaient impérieusement au parti républicain. « Je ne regarde jamais derrière moi, répondit-il; « toujours devant moi. »
« Mais regarder derrière soi, c'est ce qu'on appelle l'expérience. D'ailleurs, c'est surtout à regarder devant soi que la nécessité d'un effort immédiat d'union républicaine apparaissait. Et quelle raison vitale avaient alors les radicaux d'engager sur ce point le combat? La période militaire de l'expédition tonkinoise était à peu près close, le traité avec la Chine était signé, et les millions demandés par le gouvernement étaient destinés à assurer l'occupation et l'organisation de la colonie. Les refuser, c'était rendre l'évacuation inévitable et en donner le signal. Si les radicaux avaient vraiment voulu cela, s'ils avaient cru qu'il y avait pour la France nécessité vitale d'abandonner le Tonkin et que le droit de l'humanité nous en faisait une loi comme l'intérêt de la patrie, alors. oui, c'était leur devoir de prolonger devant la nouvelle Chambre, au prix du débat le plus dangereux et au risque même d'un déchirement définitif, la résistance qu'ils opposaient depuis des années à toute action coloniale. Et tous les arguments de tribune du parti radical, en ce débat, tendaient en effet à l'abandon du Tonkin. Que deviendrait la France à l'heure d'une difficulté européenne si elle était obligée de porter en Extrême-Orient une part de son effort? Et M. Gladstone ne s'était-il pas honoré en abandonnant, même après l'humiliation d'une défaite, le Transvaal?
« Mais, au fond, aucun des radicaux ne voulait vraiment,
en octobre 1885, l'abandon du Tonkin. Aucun gouvernement radical n'en aurait pris la responsabilité. Je me trompe : l'esprit inflexible et l'intrépide logique de Georges Périn n'eussent pas défailli à cette résolution redoutable. Mais il était le seul. J'ai assisté, quelques mois après le vote, à un curieux dialogue entre Georges Périn et Clemenceau. Clemenceau lui demanda brusquement : « Si nous avions pris le pouvoir, auriez-vous évacué le Tonkin? — Oui, tout de suite, avec le seul délai des quelques mois nécessaires pour négocier la sécurité de ceux qui s'étaient là-bas compromis pour nous, — Moi, non, répliqua vivement Clemenceau t c'est impossible! » Ainsi, au fond de leur esprit, les chefs radicaux acceptaient, dès 1885, le fait accompli. Curieuse destinée des partis ! Aujourd'hui, c'est le radical socialiste Doumergue, qui, comme ministre des colonies, administre (fort intelligemment d'ailleurs) le vaste domaine colonial de la France. Ce sont deux radicaux, MM. de Lanessan et Doumer, qui ont le plus longtemps gouverné l'Indo-Chine. C'est le brillant collaborateur et ami de Clemenceau, M. Pichon, qui est résident général à Tunis, et nul n'a plus de zèle que Pelletan à assurer la Tunisie contre toute surprise par le développement du magnifique port militaire de Bizerte. C'est un radical socialiste, M. Dubief, qui, dans un substantiel et remarquable rapport, étudie les moyens de consolider l'influence de la France dans ses colonies par une politique avisée, généreuse et humaine. Si donc, en 1885, le parti radical s'était recueilli un moment, s'il avait interrogé de bonne foi son esprit et sa conscience, s'il avait fait sur lui-même et sur le pays un effort de sincérité, il aurait épargné à la majorité républicaine l'épreuve de ce premier débat, d'autant plus redoutable qu'il était factice, et que les radicaux étaient résignés d'avance, peut-être à leur insu, à la solution même qu'ils combattaient. Leur devoir était de dire au gouvernement républicain tout entier :
« Nous avons fait effort pour empêcher la politique coloniale, qui nous a paru deux fois dangereuse. Elle l'est parce qu'elle disperse les forces et les ressources de la France. Elle l'est aussi parce qu'elle disperse sa pensée et qu'elle crée au profit des oligarchies politiques et sociale^s
une diversion trop efficace. Il ne dépend plus de nous d'arracher du Tonkin, de Madagascar, de la Tunisie, l'effort de la France, et nous ne nous opposons point à ce que les crédits nécessaires pour organiser ces colonies ou ces protectorats soient votés.
« Nous ne voulons pas qu'une question qui n'est plus entière, et qui appartient en quelque façon au passé, pèse encore sur l'avenir en mettant aux prises les républicains. Nous ne demandons à la majorité qu'une chose : c'est de prendre envers elle-même et envers la nation l'engagement solennel de ne pas amorcer d'entreprise nouvelle, de ne pas dériver aux aventures de conquête les énergies nécessaires à la transformation intérieure. Et comme gage de cette volonté pacifique, de ce ferme retour à l'idéal de démocratie, constituons tout ensemble une majorité de progrès et un gouvernement de réforme. Les problèmes abondent : la laïcisation complète de l'enseignement, une loi sur les associations qui prépare la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la réforme fiscale par l'impôt général et progressif sur le revenu, l'égalité devant la loi militaire et le service de trois ans, la loi sur les accidents et l'institution des retraites pour les vieux travailleurs. Et si vous ne voulez pas tous aller d'emblée jusqu'au bout de ces réformes, du moins dirigez-vous nettement vers elles par des étapes marquées et dont nous conviendrons ensemble. La croissance subite du parti radical vous montre que le pays n'a pas peur des hardiesses démocratiques; il y a ici cent quatre-vingts radicaux qui sont prêts à soutenir le gouvernement de bonne foi, décidé à réaliser un programme limité, mais précis; nous ne le taquinerons pas, nous ne lui tendrons pas de pièges, nous ne le harcèlerons pas de motions incidentes et incohérentes, nous ne lui demanderons pas de dépasser les termes du contrat intervenu entre la majorité et lui. Nous voulons qu'il dure pour agir. Nous rappellerons seulement à la majorité du pays que les premières réformes auxquelles nous limitons d'abord notre effort, valent surtout parce qu'elles en préparent d'autres, plus étendues et plus profondes. Nous savons que la réforme suscite la réforme, et qu'il y a une forme immanente d'évolution dans les principes de la démocratie.
« A ceux des républicains qui ont combattu la politique radicale, à ceux qui sont des opportunistes, nous n'avons que ceci à dire : ils assurent que leur programme est resté le programme intégral du parti républicain : sécularisation complète de l'Etat, justice fiscale, intervention de la communauté au profit des faibles, et qu'ils ne diffèrent de nous que par la méthode. Nous leur offrons une collaboration loyale pour la réalisation progressive de ce qui est le programme commun des républicains, à la seule condition qu'ils reconnaissent en effet ce programme commun comme l'idéal nécessaire et qu'ils travaillent avec nous à y rallier les esprits restés jusqu'ici hésitants. »
La conception politique de Jaurès- découlait de toute une philosophie de l'histoire de la France moderne. On ne peut pas faire de grande politique sans connaître le sens profond de l'histoire, la tendance fondamentale de l'évolution politique et sociale. Et ce qui est grand, important et durable dans la politique de Jaurès, c'est qu'elle découlait d'un principe philosophique essentiel qui est l'unité et la continuité des choses humaines, de la chose publique. C'est cela qui sépare radicalement l'homme politique du politicien vulgaire, l'homme d'Etat, dans le sens noble de ce mot, du démagogue. Avec cette élévation de jugement, même un membre d'un parti militant devient capable de rendre justice, c'est-à-dire d'apprécier à leur juste valeur des adversaires politiques. De fait, nul ne savait aussi bien que Jaurès juger les hommes des autres camps et les pénétrer. Lisez le portrait qu'il traça, en 1904, de Jules Ferry, une des personnalités les plus détestées par l'extrême gauche :
En face du parti radical qui commettait au début même de la législature cette faute décisive, et se livrait, lui et la République, au hasard des chocs aveugles et des combinaisons incertaines, le parti opportuniste se resserrait et se recroquevillait en une sorte d'attente un peu sournoise. Lui, non plus, il n'offrait pas publiquement à tous les républicains un pacte d'union et d'action.
Habitué à la forte majorité gouvernementale que M. Jules Ferry avait disciplinée pendant deux ans et qui n'avait succombé qu'à la panique de Lang-Son, il regardait avec une sorte de dédain et d'aigreur une majorité disparate et qu'il ne dominait pas. Que M. Jules Ferry, fatigué d'un long labeur, pliant sous une impopularité redoutable, et entouré d'ailleurs de haines ou violentes ou calculées qui lui
interdisaient presque la tribune, se soit condamné au silence, il n'y a point à s'en étonner. Mais quelle grandeur si cet homme, secouant les outrages et les tristesses, avait proposé à la majorité nouvelle la discipline impersonnelle d'un programme élargi ! Il resta dans les couloirs et dans la coulisse, attentif à plaire aux nouveaux venus et à ménager le lendemain, cherchant à insinuer dans les Gouvernements bigarrés et instables qui se formaient des influences occultes, et dans ses propos tour à tour onotueux et brusques résumant son expérience d'homme d'Etat vaincu, grand d'ailleurs par la concentration continue de la volonté et de la pensée, et portant le lourd poids des haines avec un courage qui eût été plus émouvant s'il n'avait guetté la décomposition prévue des popularités et des forces qui s'opposaient à son retour. Devant la Chambre il se taisait. Et M. Waldeck- Rousseau, par une absence délibérée, s'exilait presque du Parlement. Les anciens ministres spéciaux ne prenaient la parole qu'en avocats du passé, pour défendre en tel ou tel point leur administration.
Toute l'attitude des chefs opportunistes signifiait : Que faire de ce chaos ? Et comment négocier, comment tenter même un efïort de conciliation avec les brouillons arrogants et vaniteux qui ont un moment usurpé la faveur publique et l'influence au Parlement ?
Ainsi s'aggravaient les malentendus, et « le poison du silence » achevait dans le secret des cœurs aigris ce que la violence des paroles avait commencé. Au demeurant, de Gambetta à Ferry, l'opportunisme avait subi une dénaturation qui rendait bien difficile en 1885 le rapprochement loyal avec les radicaux. Gambetta ne répudiait pas le programme traditionnel de la démocratie républicaine ; il en « sériait » les applications. Ferry, à force de dire : l'heure n'est pas venue, disait presque : l'heure ne viendra pas. L'essentiel à ses yeux n'était pas de réformer : c'était de gouverner. Et il ne voulait guère d'autre horizon aux Gouvernements que leur propre durée.
Ce n'est pas que cet homme remarquable manquât de philosophie et de vues générales. Mais il se refusait de parti pris aux perspectives lointaines, et l'idée qu'il se faisait du rôle dominant de la bourgeoisie brisait presque tout essor. Je le pressais un jour sur les fins dernières de sa politique : « Quel est donc votre idéal ? Vers quel terme croyez-vous qu'évolue la isociété humaine, et ovi prétendez-vous la conduire ? — Laissez ces choses, me dit-il; un Gouvernement n'est pas la trompette de l'avenir. — Mais enfin, vous n'êtes pas un empirique, vous avez une conception générale du monde et de l'histoire. Quel est votre but ? » Il réfléchit un instant, comme pour trouver la formule la plus décisive de sa pensée : « Mon but, c'est d'organiser l'humanité sans dieu et sans roi ». S'il eiit ajouté « et sans patron », c'eût été la formule complète du socialisme qui veut abolir théocratie, monarchie, capitalisme, et substituer la libre coopération des esprits et des forces à l'autorité du dogme, à la tyrannie du monarque, au despotisme de la propriété. Mais il s'arrêtait au seuil du problème social. Croyait-il donc que la vie humaine est figée à jamais dans les formes économiques présentes ? Non, il avait le sens de l'évolution et de l'histoire. Contre M. de Mun, contre l'utopie rétrograde de la
corporatian et du petit métier, il avait défendu la grande industrie moderne, le machinisme brutal et libérateur, avec une ampleur de pensée oîi semblait tenir la possibilité de transformations nouvelles. Les corporations aussi avaient été utiles, jadis; mais leur rôle était fini, « et les institutions successives s'effeuillent sur la route du temps ». L'institution de la propriété capitaliste et oligarchique ne tomberat-elle point à son tour ? Peut-être, mais c'étaient là à ses yeux des spéculations vaines. L'idée d'un ordre -social vraiment nouveau n'était point pour lui une force capable d'agir sur le présent, ou même de déterminer un avenir prochain. Au demeurant, il n'avait point sur la propriété de préjugé métaphysique et dogmatique. Il n'y voyait pas « l'expression et le prolongement de la personnalité humaine ». J'ai assisté, entre M. Allain-Targé et lui à une brève controverse, a La propriété est une institution sociale », disait M. Allain-Targé, et il signifiait par là qu'elle n'était possible que par la société, que la société avait donc le droit de régler, de discipliner par des lois une force qui procédait de la société même. — « C'est avant tout, répondait M. Jules Ferry, une institution politique », c'est-à-dire un moyen de prévenir entre les hommes les compétitions qui naîtraient de l'indétermination de la vie économique, et aussi de constituer une classe dirigeante, capable de communiquer à la vie publique la stabilité des intérêts consolidés. La bourgeoisie républicaine apparaissait à ce positiviste comme la synthèse historique des deux grandes forces de progrès et d'ordre qui sont, selon Auguste Comte, les composantes de l'histoire. Il livra toute sa pensée lorsque dans une de ces allocutions méditées et brèves oii il excellait, il parla « de cette grande bourgeoisie sans le concours de laquelle rien de durable ne peut se fonder ».
Mais il ne s'agit point de cela : il s'agit de savoir si ces résistances prévues pourront aller jusqu'à rompre l'évolution légale de la République; si la grande bourgeoisie, avec les formidables moyens dont elle dispose encore, tentera ou un coup d'Etat politique, ou tout au moins un coup d'Etat économique. Si elle essayera par de décisives atteintes au crédit public, par des lock-outs, par une sorte de grève capitaliste sournoise, par des crises de chômage et de misère, de jeter sur les timides préludes de l'ordre nouveau une ombre de souffrance et de désespoir; ou si, au contraire, l'action méthodique et forte de la démocratie inspirée par le socialisme obligera ûa bourgeoisie à se résigner à la transformation graduelle mais systématique de la propriété, comme elle s'est résignée au suffrage universel, au droit de coalition, au droit de syndicat, à la limitation légale de la journée de travail, comme elle s'est résignée enfin à l'entière égalité des charges militaires, comme elle se résigne peu à peu maintenant à l'assurance obligatoire, c'est-à-dire à la reconnaissance légale du droit au travail et du droit à la vie, comme elle se résignera sans doute bientôt à la transformation en service public de l'industrie des transports et à des essais de socialisme municipal.
Voila le grand problème posé à tous les citoyens ; voilà le grand
problème qu'il dépend, je crois, du socialisme de résoudre dans le sens de l'évolution légale, et par deux moyens. D'abord en ménageant de parti pris les transitions pour émousser la révolte des habitudes, et aussi en enveloppant l'oligarchie possédante d'une telle affirmation continue de l'idéal nouveau, d'une telle puissance de propagande socialiste et d'organisation ouvrière, d'une vigueur si constante de revendication légale, qu'elle-même reconnaisise peu à peu l'inévitable dans la transformation socialiste, et que sa pensée, au lieu de se concentrer tout entière dans la résistance, se divise et se rompe tantôt à essayer cette résistance, mais partielle et intermittente, tantôt à rechercher quelles garanties de bien-être et d'activité pourrait, en des transactions prudentes, lui réserver l'ordre nouveau.
Le secret de la compréhension politique quasi-universelle de Jaurès réside dans ce fait qu'il prend tout homme, tout parti au point d'évolution qu'ils ont réussi à atteindre. Et il dit : Voilà ce qu'ils ont voulu et pu faire dans les cadres historiques et politiques où ils se mouvaient. Mais, s'ils ont mené à bonne fin leur œuvre propre, ils n'en ont pas tiré toutes les conclusions logiques. Ainsi Jules Ferry voulait bien une humanité « sans dieu et sans roi ». Mais il ne se souciait pas d'ajouter : « sans patron ». C'est pourquoi Jaurès lui reproche de « s'arrêter au seuil du problème social ». Un partisan de la conception matérialiste de l'histoire se serait hâté d'ajouter : étant donnée sa position de classe, Jules Ferry n'a pas pu ne pas s'arrêter au seuil de la Révolution sociale. Jaurès néglige cette impossibilité. Ce qui l'intéresse, c'est le point de conjoncture et non celui de séparation entre les idées, les hommes et les partis. Il est attiré et fasciné par ce qui les unit et non par ce qui les divise, par la continuité historique, par l'unité et l'harmonie des hommes et des choses. Jaurès est un grand unificateur, un grand conciliateur, un partisan ardent, un amant passionné de l'entente et de la concorde, un homme de paix dans le sens sublime du mot non seulement entre les hommes, mais aussi entre les choses. C'est un champion de la synthèse philosophique, politique et sociale, un apôtre, un héros de l'Harmonie universelle. L'universalité de son esprit, de ses connaissances et de son expérience politique, favorisée et nourrie par une nature aimante et par une bonté infinie a engendré une sorte de panthéisme politique et social en plein accord avec son panthéisme philosophique» Jaurès est l'esprit k plus encyclopédique
du monde politique moderne. Un grand cœur et un grand esprit ont également contribué à la formation de cette merveilleuse, peut-être unique force dont peuvent s'enorgueillir notre époque et ce pays de France.
Cette même méthode d'étudier les hommes et les choses dans leur vie propre, on pourrait dire chez eux, a facilité à Jaurès la compréhension de Blanqui et aussi d'un de ses disciples les plus remarquables. Vaillant, qui, de contradicteur et antagoniste, est devenu, depuis l'unification du Parti socialiste en 1905, son ami et son collaborateur. Jaurès était par excellence l'homme de l'action légale, un évolutionniste conscient et logique. Blanqui et Vaillant ont toujours préconisé la méthode révolutionnaire. Mais Jaurès, avec l'esprit de pénétration qui le caractérise ne s'arrête jamais à la surface des choses, aux renommées et aux étiquettes. Et, en plongeant son regard jusqu'au fond de la réalité des faits, il découvre dans Blanqui et dans Vaillant des traits qui échappent à l'observateur vulgaire. Voici comment, toujours en 1904, il caractérise le rôle de Blanqui :
« Ce n'est pas la Révolution qui est d'abord au pouvoir, c'est la contre-Révolution, c'est la coalition de toutes les aristocraties et du clergé. Ce n'est pas sous la protection et l'impulsion dictatoriale d'un gouvernement révolutionnaire que le pays s'éduque et fait un stage d'émancipation forcée pour s'initier à l'émancipation volontaire; c'est contre un pouvoir rétrograde qu'il conquiert sa liberté en l'exerçant et qu'il justifie, en se faisant lui-même souverain, sa prétention à la souveraineté. Oui, l'hypothèse de Blanqui est une hypothèse attardée qui ne répond plus au mouvement rapide des esprits. Et voici que le premier souci de la République fondée par le peuple sans l'assistance humiliante de la dictature révolutionnaire, c'est précisément de multiplier et d'affranchir les écoles.
« Dès avant 1885, l'œuvre de laïcité et de lumière qui était, selon Blanqui, l'effet essentiel de la Révolution, est
commencée, et il apparaît qu'elle va se poursuivre, qu'il dépend du moins du peuple seul qu'elle aille s'approfondissant et s'élargissant. Dès lors, et par d'autres voies que celles que Blanqui avait prévues, et sous d'autres formes, avec une collaboration plus directe et plus vaste du peuple entier, la révolution voulue par Blanqui était faite. Le long prologue de dictature parisienne et d'oligarchie prolétarienne qu'il avait levé n'était qu'un anachronisme de théâtre; d'emblée et en pleine démocratie la pièce se jouait, le drame de la pensée affranchie engageant la lutte contre les ténèbres.
« Blanqui s'aperçut-il avant de mourir que la Révolution, sa Révolution, était faite? Ou bien hésita-t-il à la reconnaître sous la physionomie atténuée et dispersée qu'elle avait revêtue? Si j'en crois les souvenirs de Gabriel Deville, qui l'a beaucoup connu aux derniers temps de sa vie, c'est toujours le problème de l'éducation qui l'absorbait. Tout le reste lui paraissait fanfaronnade et vanité de secte, et il semblait parfois attendre de Clemenceau qu'il conduisît la démocratie républicaine jusqu'à cette limite extrême, jusqu'à ce degré de liberté et de lumière où le problème final de l'association intégrale se poserait comme de lui-même, et où la France entrerait dans la période d'évolution communiste sous la libre discipline du suffrage universel éclairé. Qu'est-ce-à-dire? C'est qu'au fond, et quels qu'aient pu être les mots d'habitude du révolutionnaire soupçonneux encore, il confiait maintenant à la légalité républicaine l'œuvre de lumière qu'il avait confiée d'abord à une dictature de révolution ; c'est qu'il attendait du suffrage universel l'éducation du suffrage universel, c'est-àdire instruction et communauté étant à ses yeux identiques, la préparation effective et non plus verbale et sectaire du communisme. Mais beaucoup de révolutionnaires ne s'apercevaient pas encore, à cette date, qu'ils entraient en effet, selon la pensée même de Blanqui, dans la période du suffrage universel. »
Sous la physionomie sombre et soupçonneuse de l'éternel Enfermé, du farouche révolutionnaire conspirateur, Jaurès découvre le réaliste, l'homme d'action légale républicaine et le partisan de l'éducation laïque avant tout.
Le cas de Vaillant est encore plus curieux. Pendant que les
vieilles organisations socialistes — le Parti Ouvrier Français, dirigé par Jules Guesde et ses amis, et le Parti Socialiste Révolutionnaire, sous l'influence prépondérante de Vaillant, étaient en pleine bataille contre Jaurès, ce dernier publia, sous une forme excluant tout soupçon d'arrière-pensée polémique, une étude apologique : la Philosophie de Vaillant. Cette étude montre, à la grande surprise du public, un nouveau Vaillant, un Vaillant évolutionniste, on peut dire un Vaillant jauressiste.
En voici de larges extraits. Elle donne une idée et de la perspicacité de Jaurès et de l'unité fondamentale de sa propre conception : l'Evolution révolutionnaire.
« Depuis quelques semaines le citoyen Vaillant, s'élevant au-dessus des passagères querelles et des dissentiments secondaires qui troublent encore l'action socialiste, semble tracer avec une haute sérénité les grandes lignes de sa méthode. Il reste le révolutionnaire de combat qu'il a toujours été, prêt à seconder, à encourager, demain comme hier, les mouvements généreux et soudains par lesquels les opprimés brisent leurs chaînes. Il lui paraît douloureux que, si souvent, le progrès humain soit acheté au prix de la violence et il désire que le développement intense de la démocratie, en donnant un jeu plus libre, plus aisé et plus vaste à l'action populaire, dispense le prolétariat des moyens sanglants qui ont affranchi la bourgeoisie révolutionnaire. Mais il sait qu'il ne dépend pas de la classe ouvrière seule de régler les méthodes de révolution. Elle aura peut-être à se défendre contre les agressions brutales des dirigeants, contre les violences des privilégiés; et la bestialité que le nationalisme « décerveleur » déchaîne dans les « hautes » classes et les classes moyennes, ne permet guère l'idyllique espérance d'une évolution pleinement pacifique,
« Mais, et c'est ici surtout qu'il convient d'insister, il s'en faut que le citoyen Vaillant conçoive la révolution sous la forme soudaine et théâtrale qu'on lui donne trop souvent.
« Pour être révolutionnaire de pied en cap, dit-il avec « quelque ironie, il faut se créer à soi-même, dans l'illusion « optimiste, les conditions imaginaires qui mettent le résultat « à la portée immédiate de l'effort. »
« Ainsi ceux qui semblent rêver à tout propos d'un coup de main décisif, ou même espérer d'une catastrophe l'entier renouvellement social, sont les dupes à demi volontaires d'une illusion. Or, selon le citoyen Vaillant, cette illusion devient de plus en plus malaisée à mesure que le socialisme se surcharge de considérations doctrinaires, c'est-à-dire à mesure qu'il comprend mieux la complexité des faits sociaux et la loi d'évolution qui impose à toute pensée révolutionnaire une longue période de préparation économique et politique.
« Cette philosophie politique et sociale du citoyen Vaillant se rattache à sa philosophie générale de l'univers et de la vie. Il déclare souvent qu'il est matérialiste et athée, et c'est bien en effet, la traduction la plus populaire, et dans la langue de la philosophie française, la plus exacte, de sa pensée. Mais au fond c'est le grand esprit de la philosophie allemande qui l'anime, l'esprit de Spinoza, de Fichte, de Hegel et de Feuerbach. Il est moniste, c'est-à-dire que pour lui tous les phénomènes de l'immense univers, toutes les forces en apparence les plus diverses ou les plus contraires se ramènent à l'unité de principe, de substance ou de loi. Il n'admet pas la dualité et l'opposition de ce qu'on appelle matière et de ce qu'on appelle esprit ; et sï le spiritualisme lui fait horreur, c'est parce qu'il coupe la réalité en deux, et qu'en instituant deux principes, il livre nécessairement l'un à la tyrannie de l'autre. Qui dit dualité dit opposition; car de deux forces opposées l'une doit dominer l'autre, à moins que ces deux forces ne s'équilibrent et ne se neutralisent dans le néant.
« C'est ainsi que l'Eglise a soumis la vie naturelle à la tyrannie de l'âme, artificiellement isolée du corps. C'est ainsi que le christianisme et le spiritualisme ont soumis le monde à la tyrannie de Dieu. Le dualisme engendre donc oppression et terreur. Au contraire, si tous les phénomènes et tous les êtres sont les manifestations infiniment variées d'une même force ou d'une même idée, aucun ne peut prétendre à opprimer les autres ; et une libre et croissante harmonie des énergies et des êtres est possible dans l'immense et mouvante unité. Quelle est la nature de cette force une qui enveloppe à la fois ce que nous appelons matière et ce que nous appelons
esprit ? Le citoyen Vaillant paraît considérer la réponse comme secondaire.
« Il a écrit expressément, il y a quelques années, que le monisme, qu'il fût matérialiste ou idéaliste, répondait en tout cas au besoin de la pensée qui aspire à unifier le monde, et au besoin de la vie qui ne veut se plier à aucune force extérieure. Je me garderai bien d'entrer ici, et aujourd'hui, dans ces grands problèmes. Je veux dire seulement au passage, qu'à mes yeux l'heure approche oh le prolétariat socialiste et révolutionnaire devra s'approprier une doctrine organisée de l'univers et de la vie.
« Ce qu'a été l'Encyclopédie pour la bourgeoisie révolutionnaire, il faudra qu'une Encyclopédie nouvelle, infiniment plus hardie et plus vaste, le soit pour le prolétariat.
« // faudra reprendre le mouvement de la pensée humaine depuis Kant jusqu'à Renan, en passant par Hegel, Comte et Marx. Il faudra reprendre le mouvement de la science de Laplace à Maxwell, en passant par Darwin, proposer les principaux résultats et les tendances principales au prolétariat qui veut vivre de la pleine vie et projeter sur l'univers une ardente lumière, oii les clartés de la pensée individuelle se mêleront à l'ardent rayonnement de la vie sociale.
« Cette organisation vivante d'une Encyclopédie socialiste sera une des plus hautes tâches qui s'imposeront demain à notre Parti et à l'humanité.
« // n'y a pas de forme sociale immuable et nécessaire qui puisse arrêter la poussée des forces économiques et l'élan des énergies humaines. Voilà la pensée de révolution. Et aussi, même quand il semble qu'il y a passage brusque d'une forme de vie à une autre, d'une forme de société à une autre, c'est par un sourd travail, c'est par un obscur réarrangement moléculaire, c'est par l'infatigable rongement du flot sur le roc, du désir et de l'action sur le privilège, que les transformations révolutionnaires sont préparées. Le citoyen Vaillant répugne à tout ce qui immobilise et catégorise. Ce qu'il re~ prochait, par exemple, au programme agraire du Parti Ouvrier Français, ce n'était pas de maintenir provisoirement la petite propriété paysanne ; ce n'était pas d'instituer une tran-
sîtiôhj mais c'était d'eii faire, si je puis dire, une transition figée. C'était de ne pas assez dire que, même avant de se perdre enfin dans le communisme, la petite propriété paysanne serait déjà modifiée par le contact ou même par les approches du communisme; c'était de la poser comme une pierre au bord du flot, hors du courant des transformations.
« Cette philosophie profonde et subtile lui donne le sens très délié de toutes les réformes de transition, de toutes les évolutions nuancées qui préparent et qui commencent la Révolution. Il ne consentira jamais à dire, comme tant d'autres socialistes, que telle réforme, telle action, telle institution est impossible tant que le capitalisme ne sera pas tombé tout entier. C'est, pour lui, comme si on disait que l'aube incertaine est impossible tant que n'a pas disparu la nuit.
« La vérité est que telle institution de solidarité sociale et de dignité ouvrière aura, dans le milieu capitaliste, une fornie plus basse, une efficacité moindre que dans le milieu socialiste. Mais le citoyen Vaillant ne conclut pas que ce désaccord entre l'institution nouvelle et le milieu capitaliste rend impossible l'institution. Il conclut, au contraire, que la multiplicité des institutions nouvelles de solidarité et de dignité finira par rendre impossible le milieu qui les déformé et les abaisse.
« Et je dis qu'à l'heure présente notre effort passionné doit tendre à assurer, à hâter cette marche méthodique. Trois conditions, à tncii sens, sont nécessaires^ que je lié puis aujourd'hui qu'indiquer d'un mot :
« 1° Il faut qu'une philosophie générale, à la fois révolutionnaire et évolutionniste, se communique, peu à peu, à l'élite consciente du prolétariat, et de proche en proche au prolétariat tout entier. C'est cette Encyclopédie socialiste et prolétarienne dont je parlais plus haut, et sur laquelle je reviendrai.
« 2° Il faut que le prolétariat s'organise en un parti politique de classe unifiée, ayant une conscience très nette de son but suprême, et sachant marquer aussi, dans toutes les questions, dans la question de l'enseignement, dans la question de la propriété individuelle ou agricole comme dans la question de l'assistance, les étapes que le prolétariat devra fran-
chir. Ce sera l'objet du programme d'action que tracera le
Parti unifié;
« 3° Enfin, il faut qu'à cette nction évolutive et de transition, il faut qu'à cette société de tratisition corresponde un organe législatif et gouvernemental approprié.
« Evidemment, puisque le citoyen Vaillant nous propose cette marche par étapes, cette action évolutive par des lois de plus en plus populaires, il croit possible un appareil législatif et gouvernemental capable de produire ces lois et de les appliquer.
« Voilà pourquoi la formation d'une majorité de gauche, si timide qu'elle soit, soutenant avec constance un Gouvernement de gauche, si hésitant ou insuffisant qu'il soit, est à mes yeux un fait d'une importance extrême. C'est, selon moi, le rudiment informe, mais nécessaire de l'organisme législatif et gouvernemental qui devra diriger prochainement le mouvement de notre société vers les fins suprêmes d'égalité voulues par nous. C'est une première manifestation, à bien des égards infirme, incohérente et décevante, de la puissance organique de la démocratie faiblement pénétrée de socialisme.
« II se peut que le Gouvernement actuel ne combatte que mollement et maladroitement l'Eglise et le militarisme. Mais il a contre lui le pape, les congrégations, les coteries militaires qui haïssent le général André, et aussi les affamés de servitude cosaque. Il a tout cela contre lui, et il dure; c'est le signe qu'avec un nouvel effort de la démocratie et avec une organisation plus puissante du prolétariat, des Gouvernements de gauche, mais plus hardis et plus agissants, seront possibles. Je m'étonne qu'après le règne presque continu des Perier, des Ribot, des Dupuy, des Méline, des Cavaignac, on paraisse faire fi de ce symptôme et de cette promesse. C'est dans ce sens que je suis et que je reste ministériel. » (La Petite République du 8 janvier 1901.)
Jaurès tire d'une phrase de Vaillant dans un article de journal tout un monde d'idées dont la substance peut être résumé en quelque propositions que voici :
1° Le socialisme a besoin d'une philosophie politique et
sociale se rattachant à la philosophie générale de l'univers et de la vie.
2° Cette philosophie doit être moniste. Le dualisme engendre l'oppression et la terreur. Uunité est donc une question de vie ou de mort pour l'humanité ainsi que pour le socialisme. Ainsi « tous les phénomènes de l'immense univers, toutes les forces en apparence les plus diverses ou les plus contraires se ramènent à l'unité de principe, de substance et de loi ».
3° Nous avons besoin d'une Encyclopédie socialiste qui reprenne 3e mouvement philosophique et scientifique depuis Kant, Laplace, jusqu'à Darwin et Maxwell en passant par Hegel, Marx, Comte et Renan. C'était peut-être le rêve de Jaurès de provoquer un mouvement encyclopédique socialiste faisant pendant au mouvement encyclopédique de la bourgeoisie révolutionnaire sous la direction de Diderot et de d'Alembert.
4° Dans son action pratique, le socialisme doit suivre une méthode ^'évolution révolutionnaire qui concilie l'action immédiate et quotidienne avec notre haut idéal social, « le mouvement » avec « le but final » du socialisme, faisant ressortir l'un de l'autre.
5° Pour arriver à ce résultat, il faut au socialisme : a) Un Parti politique de classe avec un programme clair et précis; b) Un organisme législatif et gouvernemental assez souple, assez progressif pour se prêter à la pénétration socialiste continue. Cet organisme ne saurait être qu'Mn^ majorité et un Gouvernement de gauche, une République résolument démocratique.
Dans les chapitres suivants nous montrerons que ces idées directrices étaient à la base de toute l'action politique et socialiste de Jaurès.