CHAPITRE II
La Politique générale de Jaurès
Jaurès subordonnait sa politique générale à sa politique sociale ou socialiste. Il savait que pour refaire une nouvelle société à l'aide de vastes et profondes réformes organiques, il faut assurer avant tout au monde une paix solide et durable, chasser à jamais le spectre horrible de la guerre. Il faut extirper jusqu'à la racine les germes de haine et de méfiance entre les nations. Et, comme dans tous les problèmes, Jaurès ne se contentait pas d'une orientation générale et superficielle, mais allait au fond des choses, il soumettait souvent la situation du monde et de la France à une analyse approfondie et cqi:}prète. Il voyait clairement que 1^ paix armée ruine les nations modernes et rend aléatoire toute évolution pacifique vers un meilleur régime social. Et il ne cessait pas de dénoncer cet imbécile gaspillage des forces vives de l'Europe. En critiquant le budget de M. Cochery pour l'année 1910, il dénonce le 18 novembre 1909, cette perpétuelle menace au progrès dans les termes suivants :
« Eh bien, messieurs, il y a un fait qui frappe également tous les yeux, c'est que ce qui domine aujourd'hui les budgets de l'Europe, on peut dire ce qui les accable, c'est le fardeau croissant des dépenses militaires qu'entraîne la paix armée. Je sais bien que les budgets ont à faire face en même temps à un commencement de dépenses sociales, mais il est clair qu'aujourd'hui ce sont surtout les dépenses militaires qui pèsent sur eux.
« C'est l'aggravation de ces dépenses qui a pour une large part déterminé le déficit, médiocrement comblé par des mesures récentes, du budget allemand.
« Voilà longtemps que l'Allemagne n'a pas voté de grandes lois sociales nouvelles et cependant c'est à un déficit de
50b millicins qu'elle avait été récemment cotiduite par la surenchère européenne des dépenses militaires et des dépenses navales.
« L'accroissement de cet ordre de dépenses a été pour beaucoup aussi, — pour plus de la moitié, — dans le déficit de 500 millions du budget anglais, et, aujourd'hui, en ce qui nous concerne, quand M. le ministre des Finances s'applique à justifier, avec la Commission, les 200 tnilliotis d'impôts nouveaux qu'il vous propose, il constate qu'ils ont pour objet de faire face à un accroissement de 140 millions, je crois, dans l'ensemble des dépenses militaires de l'armée continentale ou de l'armée navale.
« Messieurs, le premier problème, le problème essentiel qui se pose devant nous, problème européen, mais aussi problème budgétaire, c'est de savoir si nous sommes en face d'une situation définitive et d'un mal irréductible.
« L'autre jour, l'honorable M. Théodore Reinach appelait de ses vœux l'heure o\x une détente européenne permettrait la limitation des artnements. Je crois que nous pouvons et que nous devons analyser les causes essentielles du nialàise qui perpétue sur l'Europe les difficultés financières avec lesquelles nous nous débattons, et je crois qu'après les avoir précisées, nous pouvons demander à la France pour sa part, dans la mesure de son rôle qui est resté grand, dé contribuer à corriger le mal dont nous souffrons nousmêmes. »
Il est à peine nécessaire de réfuter l'accusation, colportée contre Jaurès par la basse démagogie réactionnaire, dé vouloir diminuer lé rôle de la France dans lé monde. C'est, au contraire, pour agrandir ce rôle, que nul ne désirait plus beau et plus noble, que Jaurès préconisait une politique de paix, de dignité et de justice.
Il savait que la politique de la France est déterminée par l'ensemble des conditions de la politique européenne. Et il cherchait à pénétrer le sens profond de cette politique :
« Quelle est donc la cause la plus directe de cette tension par le déficit, par le malaise, par de croissantes difficultés? Cette cause directe, c'est, selon moi, et, je le crois aussi,
selon vous, le conflit, tantôt sourd, tantôt aigu, toujours profond et redoutable, de l'Allemagne et de l'Angleterre.
« C'est ce conflit qui pèse sur nous tous, c'est lui qui aggrave ou qui suscite tous les autres conflits. Même les difficultés survenues entre la France et l'Allemagne au sujet du Maroc ne sont guère qu'un épisode et une manifestation superficielle de la profonde rivalité anglo-allemande,^ et M. le Ministre des Affaires étrangères ne me démentirait pas si je disais que toutes les difficultés balkaniques seraient plus aisément résolues si, derrière les agitations, les complications de la péninsule des Balkans, il n'y avait pas l'Angleterre et l'Allemagne jouant chacune son jeu sur cet échiquier tourmenté.
(( Ainsi, messieurs, la première question qui se pose à nous, question vitale, question d'avenir pour l'Europe et pour la France, mais aussi question d'intérêt immédiat et de gestion financière, c'est de savoir si l'Europe est condamnée encore pour de longues générations à ce régime, si ce conflit de l'Angleterre et de l'Allemagne doit se perpétuer, imposant sur nous tous les charges de la paix armée et aboutissant enfin à la catastrophe d'une grande guerre où tous les peuples de l'Europe risqueraient d'être entraînés, ou si, au contraire, ce conflit peut se résoudre, s'il peut être atténué d'abord, réglé ensuite par des moyens pacifiques et si la France y peut contribuer. Eh bien, messieurs, au risque de vous paraître optimiste et imprudent dans cet optimisme, je crois que ce conflit peut être pacifiquement résolu, et je n'offenserai pas notre pays en disant que son devoir, proportionné précisément à la grandeur historique de son rôle, est de travailler autant qu'il dépend de lui à la solution amiable de ce conflit.
« Si je prononce ces paroles de confiance, ce n'est pas seulement parce que des symptômes immédiats semblent annoncer entre l'Angleterre et l'Allemagne un espoir, un commencement de détente; vous avez tous recueilli avec joie les paroles récemment prononcées au banquet du lord maire par le premier ministre du gouvernement libéral anglais, disant qu'il y avait tout lieu d'espérer que les relations de l'Allemagne et de l'Angleterre deviendront tous les jours
plus correctes et plus cordiales, qu'il n'y a entre les deux pays aucune raison durable d'hostilité et que c'est là l'opinion des hommes les plus sages en Allemagne comme en Angleterre.
« Mais si j'espère ce dénouement pacifique, si je crois que nous pouvons, sans chimère, sans utopie, y travailler pour notre part, ce n'est pas seulement à cause de ces paroles officielles, c'est aussi, c'est surtout parce qu'à mesure que les années passent et que le temps de la réflexion est laissé aux peuples, l'Allemagne et l'Angleterre s'aperçoivent nécessairement que la guerre, si elle survenait entre les deux pays, serait pour tous les deux un terrible péril et un terrible désastre.
« Je demande à la Chambre française la permission d'insister sur ces choses; il n'y a là aucune indiscrétion, il n'y a là aucun hors-d'œuvre ; tel est aujourd'hui l'entrelacement des affaires du monde, la répercussion inévitable de toutes les catastrophes et de tous les conflits, que nous ne pouvons pas régler nos propres affaires sans nous intéresser au sort de la paix dans le monde entier.
« Je dis qu'il y a là un intérêt primordial à démontrer, si cela est vrai, comme je le crois, et à démontrer par une analyse exacte, qu'il n'y a pas entre le peuple anglais et le peuple allemand actuellement de conflit, que le conflit peut être écarté et que la France, pour sa part, peut travailler à le prévenir. Je dis que les deux pays s'aperçoivent tous les jours plus nettement que la guerre serait, pour tous les deux, une terrible catastrophe. »
Ici Jaurès montre le point douloureux, tragique de la situation européenne : l'antagonisme anglo-allemand. Il voit le danger. Il touche du doigt la catastrophe imminente. Mais il ne veut pas y croire définitivement. Il sait que la guerre serait non seulement un crime, mais une folie. Et il cherche à conjurer le danger, à prévenir le crime, à enrayer la folie. Il suffit pour Jaurès que la guerre entre deux grandes nations civilisées soit une absurdité monstrueuse pour ne pas en admettre la fatalité. Et Jaurès jette dans la balance de l'Histoire le poids de son vigoureux bon sens, de sa subtile éloquence et
aussi de ses profondes connaissances économiques. Il démontre clair comme le jour que cet attentat fratricide est en même temps un non-sens économique.
« L'Allemagne, quelle que puisse être demain la puissance de sa marine, quels que puissent être les ports de refuge ou les points d'appui que sa marine trouverait sur ses côtes difficiles, l'Allemagne risquerait de voir, par des coups soudains, fortement entamer sa puissance navale, et sa puissance économique serait aussi singulièrement menacée par un long conflit.
« Vous le voyez tous les jours, messieurs, dans les statistiques qui nous sont distribuées et on oppose à la lenteur de notre mouvement économique, la croissance rapide de la puissance industrielle "allemande et — je ne le méconnais pas — à bien des égards, elle est admirable, mais cette puissance économique de la nation allemande n'est pas encore, si je puis ainsi dire, un édifice trapu, reposant fortement sur les larges assises de capitaux anciens lentement accumuiés; elle est construite sur les bases incertaines du crédit... c'est une haute tour, formidable, orgueilleuse, dominatrice, mais qui repose parfois sur un fondement étroit, et la moindre oscillation du sol suffit à l'ébranler.
« C'est ce que vous avez constaté par les effets de la récente crise américaine. Il a suffi d'une crise banquière, d'une crise monétaire aux Etats-Unis, arrêtant ou dimiriiiailt un moment les achats de l'Amérique pour qu'une crise formidable se développe en Allemagne.
« Le péril pour la nation allemande, pour l'industrie allemande gît précisément dans une des organisations qui, en temps de paix, constitue sa force. Une des forces de la production allemande, c'est que l'industrie y est étroitement associée âiix banqiies, c'est que les banquiers comnianditentj administrerit indirecternent, dirigent, contrôlent les industries.
« C'est une raison de puissance, car cette organisation permet à l'industrie allemande, à certaines heures, dans la lutte de la concurrence, des effets de masse, les longues prévoyances et les calculs à longue portée ; mais aussi, comme le sort de l'industrie est lié par les banques au sort du crédit
tout entier, et comme le créait est exposé à ces pscillatipns dont je vous parlais, la crise d'une grande guerre pourrait ébranler jusque dans ses fondements la puissance économique de l'Allemagne.
« Les hommes d'affaires de l'Allemagne les plus clairvoyants le savent bien. Il y a un an, il y a eu à Berlin une réunion générale des financiers qui ont constaté que la moindre guerre créerait dans les finances allemandes, dans l'économie allemande, un trouble profond. »
La guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne serait non seulement un désastre économique pour l'Allemagne : elle risquerait aussi de provoquer une crise politique profonde pour l'Angleterre elle-même. Et Jaurès esquisse un tableau de la situation intérieure de ce grand pays.
« Le danger ne serait pas moindre, il serait d'une autre sorte, mais il serait d'un égal degré pour la nation anglaise. Elle est aux prises, elle aussi, dans sa puissance largement étendue, avec des difficultés croissantes. L'Angleterre ne s'est pas bornée à prétendre à l'empire des mers, à organiser pour ses grandes flottes des ports de refuge ou de ravitaillement. Elle a occupé d'immenses territoires. Mais yoici qu'en Afrique, en Asie, tous les peuples sur lesquels est levé le manche de son trident cornmencent à s'agiter, à se réveiller. Voici que la révolution turque a son contre-coup en Europe. Et lorsque l'autre jour un des plus hauts diplomates de la Turquie nouvelle a paru indiquer que le sort de l'Egypte était réglé définitivement, il y a eu au Caire, comme à Constantinople, un soulèvenient significatif.
« Dans l'Inde, les difficultés sont graves pour le Gouvernement anglais. A k suite du mouvement japonais, un ébranlement s'est communiqué à toute l'Asie, et il y a dans l'Inde, contre la domination anglaise, un mécontentement qui se propage et qui se traduit par des campagnes hostiles et par des attentats violents. Il y a des ligues qui se forment, de vastes meetings qui se tiennent, des formules de boycottage des marchandises anglaises qui sont propagées. Une grande partie des groupements hindous réclament une extension des libertés de l'Inde, et à l'extrême gauche de ce
mouvement, en marge de ce mouvement, si vous le voulez, il y a des attentats révolutionnaires répétés qui rappellent, par leur fréquence, les attentats qui, il y a vingt ou vingtcinq ans, se commettaient en Irlande. Le Gouvernement anglais est, tous les jours, plus embarrassé à les réprimer, car ils sont couverts par la complicité passive du silence universel,
« Avant-hier encore, un attentat, qui devait être mortel, a été commis contre le vice-roi de l'Inde; l'auteur de l'attentat, pour synthétiser en un symbole admirable la beauté réunie de la civilisation européenne et de la nature asiatique, avait fabriqué sa bombe en introduisant de l'acide picrique dans une noix de coco.
« Messieurs, c'est un mouvement vaste, c'est un mouvement profond qui inquiète en Angleterre tous ceux qui réfléchissent et qui prévoient. C'est l'honneur de l'Angleterre, c'est l'honneur de son Gouvernement libéral qu'à l'heure présente il ne songe pas à avoir raison de cette agitation de l'Inde, de cette inquiétude du peuple hindou, s'éveillant à des espérances nouvelles d'indépendance et de liberté; il ne songe pas à en avoir raison par les seuls moyens de la compression et de la force; il veut en avoir raison en introduisant en effet, graduellement, dans la gestion des choses de l'Inde, des garanties pour le peuple hindou luimême, et, au lendemain de l'attentat, il y a deux jours, le vice-roi a promulgué, sans y changer un mot, le nouveau régime, longuement élaboré, pour l'Inde, qui lui accorde des garanties nouvelles, qui développe un Conseil impérial du vice-roi, dans lequel les délégués des groupes hindous et des groupes mahométans sont largement représentés, où les fonctionnaires anglais n'ont que trois voix de majorité, et le même projet crée des Conseils provinciaux à attributions étendues, où les délégués élus des groupements, des communautés hindoues ont la majorité.
« Il est certain que c'est dans cette voie des libertés élargies que se trouveront l'asile et la conciliation de la liberté des peuples et des principes de la conciliation européenne. Mais il est certain aussi que si une guerre était témérairement déchaînée, ces difficultés, dont l'Angleterre peut avoir raison
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par la hardiesse de son esprit libéral, en période normale, en période de paix, deviendraient, quand un souffle de feu passerait sur la planète, des difficultés inextricables. »
Jaurès prévoit les conséquences lointaines d'un conflit sanglant entre l'Allemagne et l'Angleterre. Il voit surgir un rival redoutable qui profitera des ruines accumulées : les Etats- Unis.
« Il y a une autre raison pour que ces grands peuples ne se jettent pas et ne jettent pas le monde avec eux dans des aventures belliqueuses; c'est qu'ils savent de plus en plus qu'en s'affaiblissant l'un l'autre, ils travailleraient au profit d'un tiers.
« Pendant que l'Allemagne et l'Angleterre se jalousent, se contrecarrent publiquement et sournoisement à travers le monde, voici que les Etats-Unis grandissent et que leur ambition mondiale s'éveille. Longtemps ils se sont bornés à exporter des matières premières; maintenant, ils les manufacturent, et ce sont des produits fabriqués, ce n'est plus seulement du coton, ce sont des tissus qui sont exportés par eux à travers le monde. Leur commerce extérieur a doublé; il y a deux mois, le président Taft, tout le long des 14.000 ou 15.000 kilomètres de propagande qu'il a accomplis à travers l'Amérique, a insisté sur cette idée que les Etats-Unis devaient à tout prix s'assurer une marine marchande, et leur intervention active dans la vie économique, dans les conflits économiques du monde se fait plus pressante tous les jours.
« Anglais et Allemands s'étaient querellés en Chine pour les chemins de fer. A la longue, des combinaisons étaient intervenues entre les deux. Les Anglais avaient eu d'abord le plus gros morceau. Les Allemands étaient survenus, offrant à la Chine des conditions meilleures pour elle. Et alors une sorte de Syndicat anglo-allemand, avec adjonction de Français s'était formé. Mais à peine cette convention étaitelle connue, que les Etats-Unis, non plus par leurs industriels, non plus par leurs Chambres de commerce, mais officiellement, par leurs représentants à Pékin, ont protesté et ont dit 2 Et nous? Et ils ont exigé dans les conce^*
sioris de chemins de fer de la Chine tine part nouvelle pour les Etats-Unis. Leur influence économique et leur ambition économique s'accroissent.
« Les Anglais le savent bien; ils savent qu'il y a bien des points où ils seraient vulnérables. 41 pour 100 des provisions d'alimentation qui viennent à l'Angleterre du dehors sont fournies, savez- vous par quel pays? Par la République Argentine. Les Etats-Unis se sont dit que, s'ils pouvaient miettre la main économiquement sur la République Argentine, ils auraient par là la main sur toute la vie anglaise. Et voici que le trust américain de la viande pousse des entreprises dans la République Argentine au point d'inquiéter le Gouvernement anglais, les grands journaux conservateurs de l'Angleterre.
(( Qu'est-ce à dire, messieurs? C'est que, si l'Angleterre et l'Allemagne se déchiraient, s'affaiblissaient, elles trouveraient, le lendemain, devant elles les Btats-Unîs plus puissants, ayant profité de leur discorde même pour élargir leurs débouchés, polir jeter plus loin leurs filets sur le monde. »
Ce qui se passe en ce moment, en 1914 et en 1915, confirme mot par mot les prévisions et les considérations de Jaurès. La guerre européenne signifie la ruine, sinon le suicide de l'Europe au profit des Etats-Unis.
Jaurès prévoit également le réveil de la Turquie et de la Chine à la lueur sinistre des guerres européennes.
« Il y a une troisième raison qui conseille de plus en plus à la sagesse anglaise et à la sagesse allemande le règlement pacifique de tous les conflits, c'est que de plus en plus les peuples auprès desquels se produit ce travail de la compétition européenne se refusent à être une proie; c'est que de plus en plus la Turquie, la Chine prétendent ne plus subir, au point de vue économique, le despotisme de l'étranger.
« Sous le régime hamidien, la Turquie était presque exclusivement livrée, pour les travaux d'Asie Mineure, à l'influence allemande. La Jeune-Turquie n'a pas voulu proscrire l'influence allemande, elle a laissé aux Allemands leur large part dàtis le^ chemins de fer d'Asie Mineure, mais elle '
vient, par un habile système d'équilibre qui assure sa prppre liberté, de concéder de larges droits à l'Angleterre dans la navigation du Tigre et de l'Euphrate.
« D'autre part, vous voyez que de plus en plus la Chine manœuvre entre les puissances diverses, mettant en opposition, mettant en concurrence les offres des unes et des autres, et assurant de plus en plus sa propre liberté sur la multiplicité même des appétits qui la guettent.
« Ainsi, ceux qui, par la force, auraient prétendu, en écrasant un rival, s'assurer la primauté et le monopole des affaires dans le monde, ceux-là pourraient avoir de cruels mécomptes. »
Mais il n'est pas que des périls d'ordre pour ainsi dire extérieur pour guetter les nations qui se jetteront les unes sur les autres. Il y a aussi une grande probabilité de violentes crises intérieures.
c( Enfin, il est impossible qu'en Allemagne et en Angleterre, tous ceux qui pensent ne s'aperçoivent pas des risques de conflit, que le développement forcé des armements, conduisent les deux peuples à des crises politiques et sociales redoutables.
« Ah! messieurs, c'est la rançon des entreprises de la force, c'est la Némésis, comme le disait Berthelot, qui guette toutes les œuvres de guerre et de violence : il vient un jour où les peuples se lassent; on n'a pas tenu compte de leurs plaintes et de leurs souffrances; on a laissé, pour la satisfaction des besoins d'orgueil ou des convoitises capitalistes, s'accumuler les risques de guerre; on a pressuré le travail. Mais un jour vient où il faut régler les comptes, où il faut combler l'abîme du déficit qui s'est creusé, et ce jour-là, on est acculé à cette redoutable alternative : ou l'on demandera des sacrifices aux classes dirigeantes qui veulent bien bénéficier de la guerre, mais qui ne veulent pas en porter le poids, ou bien on demandera, par l'impôt, des sacrifices nouveaux au peuple déjà exploité, et alors le peuple se redresse, il réclame, il revendique, et les œuvres de force qu'on avait préparées deviennent l'occasion de m^ouvements sociaux et politiques dont l'ampleur épouvante les imprudents qui croyaient
ne déchaîner que des risques de guerre et qui déchaînent des risques de révolution. »
Jaurès, apôtre et immortel martyr de la paix internationale, ne fut jamais un utopiste croyant qu'il suffit de crier : « Paix! Paix! » pour chasser le spectre de la guerre. A la fois grand idéaliste et réaliste avisé, il ne se dissimulait pas le danger. Mais c'était pour lui une raison de plu? pour le combattre. Son point de vue était celui de l'action, jamais celui de la fatalité du mal. L'imminence du danger redoublait son énergie, sa volonté indomptable de l'anéantir, excitait, exaltait sa combativité. Soldat intrépide du bien, il ne désertait pas le champ de bataille sous prétexte que les forces du mal sont supérieures. Il savait que jamais un atome d'énergie humaine tendu vers le progrès ne peut être totalement perdu. Et non seulement Jaurès voyait la menace de guerre, mais il savait aussi d'où elle venait. Et il la dénonçait.
« Ah! messieurs, nous ne nous dissimulons pas le péril, et voilà pourquoi nous voulons que la France prenne position nette. Oui, en Allemagne, en Angleterre, l'immense majorité des hommes dans tous les partis veulent la paix; mais il suffit qu'il y ait dans le pays des groupes, même minorités, rêvant des aventures, pour que notre vigilance doive toujours être en éveil. Dans les choses extérieures, il suffit de l'action de minorités, violentes ou sournoises, pour déterminer par surprise les catastrophes si les peuples ne veillent pas.
« Je constate qu'à côté de l'immense majorité de la nation allemande qui veut la paix, il y a des groupes minuscules qui ont eu l'impudence de déclarer avec le docteur Schliemann que, si un conflit éclatait entre l'Angleterre et l'Allemagne, c'est la France qui serait prise comme otage, comme si elle pouvait être aisément prise en otage. »
Passant à la France, Jaurès ne veut « aucune arrièrepensée, aucune racine cachée de politique de revanche ». lycs nationalistes n'ont jamais pardonné à Jaurès ce prétendu abandon du droit pour la France de reconquérir ses provinces perdues en 1870, ce renoncement à « la revanche ». Je
vois encore M. Ribot, à la tribune de la Chambre, rappelant, avec une émotion réelle ou simulée, à Jaurès la nécessité de ménager « la pudeur » patriotique et de ne pas renoncer aux réparations du Droit.
Mais jamais, jamais Jaurès n'a renoncé d'un mot ou d'un geste au retour à la France de l'Alsace et de la Lorraine. Il l'attendait seulement non d'une catastrophe sanglante qui ne fait qu'ajouter de nouvelles ruines aux anciennes, aux anciennes violations du droit de toutes récentes, mais de la croissance normale et inévitable des institutions de liberté, de raison et de démocratie. Il se disait avec raison que la guerre ne résout pas les anciens problèmes, mais en fait plutôt surgir de nouveaux, crée un écheveau de torts réciproques inextricables, engendre de nouvelles furies, de nouvelles revanches à prendre sous prétexte de sceller à jamais les lèvres écumantes des furies anciennes... Jaurès aimait trop la France pour risquer, par un jeu sanglant, d'ouvrir à côté de plaies à peine cicatrisées des plaies fraîches encore plus terribles, plus saignantes. Jaurès était un véritable patriote, le plus grand, le plus clairvoyant, qui vivait les souffrances passées de la France et tremblait à la seule idée de la possibilité de leur renouvellement. . .
Ecoutez ses paroles frémissantes de l'amour le plus pur de son pays :
« Ceux qui, comme mes amis et moi, veulent profondément la paix, ceux qui veulent qu'il n'y ait dans la politique française aucune arrière-pensée, aucune racine cachée de politique de revanche, ceux-là peuvent bien dire que le jour où, à la France voulant la paix, le disant au monde, ne se laissant entraîner délibérément dans aucune aventure, on dirait : « Tu seras esclave, tu serviras la politique d'un autre pays, tu seras tributaire du sol de ce pays », jaillirait une résistance incomparable dans l'histoire.
(( Sur ce point voilà ce que je voulais dire, et j'ajoute qu'en même temps que nous sommes fondés à tenir ce langage à quelques groupes de pangermanistes d'outre-Rhin, nous ne pouvons laisser, nous ne voulons laisser à aucun groupe de transporteurs et de capitalistes anglais l'illusion
que nous nous laisserions envelopper dans un conflit délibérément préparé avec l'Allemagne.
« De même que les paroles de Schliemann ont révolté vôtre conscience, de même, je l'avoue, je n'ai pas aimé l'article récent de la grande revue anglaise, le London Century, disant que l'Angleterre devait se hâter de préparer un grand corps d'armée expéditionnaire pour être plus sûre de nous entraîner avec elle dans les conflits de l'avenir.
« Il n'appartient à personne de disposer de la France, et je dis que si nous voulons qu'entre l'Angleterre et l'Allemagne le conflit n'éclate pas, nous pouvons y aider pour notre part en avertissant bien haut tous les pays du monde que nous ne nous laisserons envelopper dans aucun conflit, dans aucune intrigue et que nous voulons rester libres de nos mouvements pour travailler à la paix du monde.
« M. Théodore Rêinach. — Ce système ne nous a pas réussi à Sadowa, monsieur Jaurès,
« Jaurèç. — Monsieur Reinach, je m'aperçois que j'avais raison de dire au début, lorsque je me référais à vos paroles, à vos vœux pour la limitation des armements, qu'il ne suffisait pas de formuler un pium votum, un vœu pieux, qu'il fallait avoir le courage de regarder les difficultés en face et d'y répondre.
« Ce qui nous a perdus, ce qui a perdu la France à Sadowa, ce n'est pas d'avoir pratiqué la politique de clarté, la politique de franchise et de simplicité que je formule à cette heure; ce qui nous a perdus, c'est au contraire d'avoir eu une politique de dualité et d'ambiguïté. Au moment où s'accomplissait l'unité allemande, l'Empire n'a pas su s'y opposer, il n'a pas eu le courage de s'y opposer, il n'a pas eu le courage de l'accepter. Il n'a pas combattu pour l'empêcher, mais il a boudé, il a nourri des arrièrepensées, il a suggéré à l'Allemagne que la France n'acceptait pas l'unité allemande, et c'est pour avoir eu une politique équivoque, ambiguë, menteuse, qui donnait des craintes et des espérances illusoires, que l'Empire a mené la France aux abîmes. Moi, je veux que la France dise :
« Voilà ce que je suis : un pays fier, un pays indépendant,
un pays qui ne se laissera pas accabler, violenter, mais un pays qui n'est dupe d'aucune intrigue, qui ne veut servir aucune arrière-pensée, qui ne veut pas sacrifier à une politique de revanche directement avouée la paix du monde, et qui ne veut pas non plus sacrifier cette paix du monde à des intrigues occultes et latérales ourdies par quelques capitalistes des pays voisins.
« Je dis que c'est une politique parfaitement claire, parfaitement nette et qui serait efficace. Elle n'implique en rien la répudiation du droit, elle n'implique en rien la proclamation du droit à la conquête; elle implique la foi dans les réparations de justice qui sortiront naturellement, invinciblement, du développement de la démocratie et de la certitude de la paix.
« Deux grands faits dominent les rapports de la France et de l'Allemagne : le premier, c'est que, depuis quarante ans, la France, sans bassesse, sans abdication, a su maintenir la paix dans la première période où elle était isolée après ses désastres, mais où le ressort de la politique de revanche pouvait être plus énergique par le souvenir plus récent des épreuves. Ni dans cette période, ni quand a été conclue l'alliance russe, ni quand a été conclue l'alliance ou l'amitié anglaise, la France n'a jamais songé à demander la réparation par les armes et n'a jamais songé à remettre le destin du monde et de l'Europe aux hasards de la force, aux hasards des combats.
« En même temps, il y a un autre fait à retenir : c'est que dans cette période de quarante années, l'Alsace-Lorraine a su affirmer dans la paix une admirable vitalité française. Il se peut que pendant dix ans, pendant quinze ans après la guerre de 1870, elle ait attendu avec un mélange d'espérance et d'angoisse les grandes guerres de délivrance que quelques-uns annonçaient tout bas; mais quand elle a vu que les années passaient, quand la dernière protestation intransigeante a été exilée avec Antoine, le député de Metz, c'est alors que l'Alsace-Lorraine a montré le vrai courage. N'attendant plus le retour de justice de la fortune et de la surprise des armes, elle s'est dit que son devoir, son salut, c'était, du moins dans les cadres territoriaux de l'Europe
actuelle, de garder l'originalité de sa pensée, de perpétuer, sous la domination du vainqueur, la parcelle d'âme française qu'elle avait gardée en dépôt. Et c'est ainsi, messieurs, que, dans la bourgeoisie d'Alsace, dans le peuple d'Alsace, jamais la culture de la langue française n'a été aussi répandue qu'aujourd'hui. »
Et Jaurès voit dans la revendication d'une plus large autonomie pour les provinces annexées, dans les mesures de protection contre la brutalité du fonctionnarisme prussien un pas vers une revanche pacifique, vers la conquête du droit pour les Alsa/:iens-Lorrains de continuer, de prolonger la culture française, un commencement de réconciliation « de la culture française et de la culture allemande » d'oti peut sortir la réconciliation de l'Allemagne et de la France.
En parlementaire d'une habileté consommée, Jaurès met à l'épreuve, dans le même discours, le patriotisme des classes dominantes. « Ah ! dit-il, vous aimez la France. Prouvez-le non seulement par des paroles, mais aussi par des actes en vidant vos poches surchargées d'or sur l'autel de la patrie. Accordez à la France une minime partie de vos revenus sous forme d'impôt. Organisez l'Etat français dans un sens démocratique en le mettant au service du peuple qui crée toutes les richesses par son travail. Imitez l'exemple de l'Angleterre qui a créé un grand mouvement de radicalisme fiscal et qui a, sous la direction de Lloyd George, entrepris un vaste plan de réformes démocratiques. »
Nous étions à la veille des élections de 1910. Jaurès en profite pour sonner le réveil des consciences.
« Je sais très bien que l'impôt sur le revenu, sous sa forme première, n'est pas destiné à procurer un surcroît de ressources; mais je sais aussi que c'est un impôt qui, par sa nature même, suivant la croissance de la matière imposable, se développera et qu'à certaines heures critiques vous pourrez, comrne l'Angleterre, lui demander un surcroît de ressources.
« Je ne me désintéresse pas du tout, pas plus que mes amis, quoi qu'on ait pu dire, de l'équilibre du budget ; et nous ne jouerons pas ce jeu de voter des réformes sociales et de nous refuser au vote des recettes correspondantes. Mais
nous avons le droit d'exiger que ces recettes soient perçues en conformité avec les programmes, les exigences, les doctrines de la démocratie.
« Pour ma part, tant que vous n'aurez pas inscrit dans vos recettes l'impôt général et progressif sur le revenu, je considérerai comme une tentative involontaire de diversion toute proposition d'impôt nouveau.
, « Songez à quelle situation va être acculée par cette politique d'expédients la majorité républicaine, laissez-moi dire d'un mot plus vaste le parti républicain. Vous allez revenir dans quelques mois devant le pays, vous apporterez, si vous les apportez, des impôts nouveaux, vous n'apporterez pas l'impôt sur le revenu. Les paysans vous diront : Il y a des impôts dont vous ne nous aviez jamais parlé; vous ne nous aviez pas dit que vous mettriez une surtaxe sur l'alcool; vous ne nous aviez pas dit que vous rétabliriez le droit de circulation sur les vins. Tous les impôts dont vous ne nous avez pas parlé, vous les avez votés ; il y en a un dont vous nous parlez depuis dix ans, et vous ne nous l'apportez pas. C'est une impossibilité politique. »
« Ah! messieurs, en vérité, laissez-moi vous dire que le contraste est douloureux de l'inertie de la politique imprévoyante et inefficace où nous nous traînons avec l'activité politique qui est développée en ce moment de l'autre côté de la Manche. Oui, il y a, de l'autre côté de la Manche, un grand parti qui n'est pas le mien, qui a le courage de prendre devant la nation des responsabilités décisives. On a dit, pour compromettre ce budget anglais, que c'était un budget socialiste. C'est un enfantillage. Il n'y a de socialisme que là où il y a volonté délibérée, méthodique, de transférer à la collectivité la propriété du capital de production. Ce n'est pas l'objet du budget anglais. Mais c'est un budget composite, qui traduit à la fois la vieille préoccupation des individualistes anglais de lutter contre le monopole foncier de l'aristocratie, et qui traduit en même temps le besoin de la classe ouvrière anglaise de faire face à la loi des retraites, de faire face à la loi annoncée sur le chômage, sans subir les droits de douane. Dans ce mouvement qui est
très vaste, la démocratie anglaise a fait preuve d'une singulière hardiesse et d'une admirable décision. »
« M. Aristide Briand, président du Conseil, ministre de l'Intérieur et des Cultes. — Monsieur Jaurès, est-ce du président du Conseil qui est sur ces bancs que vous voulez parler?
« Jaurès. • — Monsieur le président du Conseil, je vous répondrai comme Pascal : Vous ne m'interrogeriez pas si vous ne m'aviez compris.
« C'est là la seule chose dont nous souffrons : c'est que chez nous, quoi qu'on dise, quoiqu'on accuse l'Etat de déborder et d'empiéter, ce qui nous manque, c'est que l'Etat ait à cette heure une conscience suffisante et de son droit et de son devoir.
« Entendez-moi bien; je ne prétends pas que les services actuels de l'Etat soient des services modèles ; mais pourquoi ? Est-ce parce que l'Etat, sous le contrôle de la nation, est radicalement incapable d'organiser et d'administrer la nation? C'est parce que l'Etat, dans ses services industriels, est constamment dénoncé, combattu et non aidé.. On ne s'applique pas à l'organiser, on s'applique à le décourager et à le refouler.
« Je ne veux pas ici instituer avec M. Jules Roche un débat purement théorique sur les rapports de l'Etat et de l'individu... '
(( M. Jules Rocher. — Il n'est pas théorique.
(( Jaurès. — C'est, à mon sens, dans les termes oti vous le posez, un débat abstrait.
« M. Jules Roche. — Quand vous voudrez le concréter. . c
« Jaurès. — Je suis ici pour cela et vous aussi.
« Je dis que l'antithèse de l'individu et de l'Etat, en ces termes généraux, est une antithèse abstraite. Il n'y a pas d'Etat fort, d'Etat puissant, s'il n'y a pas d'individus, de citoyens énergiques, actifs, entreprenants et libres; et, d'autre part, ces individus ne sont pas pleinement libres, si l'Etat n'est pas assez puissant pour fournir aux indi-
vidus le point d'appui matériel de leur propre développement. La liberté pure et simple n'est qu'une abstraction pour l'individu tombé au-dessous d'un certain niveau de vie; au-dessous d'un certain minimum d'existence, pour l'individu dévoré d'ignorance, de misère, d'imprévoyance et de maladie, la liberté n'est que le faux nom de la pire oppression.
« S'il est étrange qu'on vienne ici déprimer, outrager, pour ainsi dire, et abaisser l'Etat au moment même où l'on essaye devant les citoyens d'exalter par dessus tout la patrie, oti on demande à tous les citoyens de sacrifier leur vie même ou leurs intérêts à la patrie non pas seulement pour garantir la sécurité commune, mais pour protéger parfois au loin, sous le pavillon national, l'âpreté des intérêts qui ne veulent pas alors se réclamer de la pure liberté individuelle.
« Moi, je dis que le grand malheur de notre histoire, au contraire, ça été le discrédit jeté sur l'Etat, le discrédit jeté sur les commencements industriels de la nation.
« Ah! M. Leroy-Beaulieu triomphait l'autre jour à cette tribune du devis malencontreux d'un architecte qui, paraîtîî, nous coûte des millions, et c'est par cette erreur d'un architecte qu'il entendait mesurer les facultés d'une nation.
« M. Pierre Lkroy-B^auuEu. — Ce n'était pas une erreur unique.
(( Jaurès. — S'il apportait ici, en face des gaspillages de l'Etat, que je ne nie point, les gaspillages du capitalisme privé, je ne sais pas de quel côté pencherait la balance.
« Encore une fois je ne veux point par là excuser les fautes de l'Etat, ni prolonger un mauvais régime; il faudra introduire des conditions nouvelles de contrôle, appeler le Parlement et les citoyens, et les consommateurs, et les agents des services publics, à intervenir comme puissance de contrôle de façon que l'Etat devienne enfin la nation organisée. Mais en vérité nous ne pouvons pas souffrir qu'au nom de l'ordre prétendu du capitalisme contemporain, on dresse contre l'action collective de l'Btat un pareil réquisitoire. »
Et Jaurès réclame ceci :
« ...impôt progressif sur les successions, monopole de l'alcool, monopole des assurances, reprise du grand domaine minier, organisation nationale du grand domaine des forces hydro-électriques, contrôle des services industriels de l'Etat par la démocratie organisée, et, avec cette grande puissance, préparation des lois sociales d'assurances contre l'invalidité, contre le chômage, contre la maladie, contre les logements insalubres : la hardiesse des réformes servie par la hardiesse des réformes fiscales.
« Cela, il faut le dire, et le dire nettement. Il faut que le Gouvernement renonce au système d'indécision qui a été jusqu'ici toute sa politique. »
Jaurès n'oppose pas l'Etat à la nation, non plus qu'il ne le fait pour l'armée. En vrai démocrate, il voit dans l'Etat la « nation organisée )>. Le mal ne peut donc pas venir de l'Etat, car ce serait considérer comme un mal l'organisation, qui est l'ordre en activité, l'ordre vivant et progressif. Jaurès défend l'Etat contre l'individualisme bourgeois qui, après en avoir tiré tout le profit possible pour sa situation privilégiée, lui crie : halte-là ! toutes les fois qu'il use de sa puissance au profit de la classe ouvrière. On reproche à l'Etat ses gaspillages. Mais le capitalisme privé s'en permet de plus grands. On l'accuse de commettre des abus. Cela ne prouve que l'insuffisance du contrôle. L'Etat n'est pas assez démocratique ! Voilà tout.
Il est évident que Jaurès parle ici de l'Etat en général'. C'était sa méthode d'envisager l'Etat sub specie œternitatis, dans sa fonction « éternelle » d'organisateur de la société, de gardien vigilant des intérêts généraux et permanents. En un mot Jaurès ne veut connaître que l'Etat d'Aristote, de Hobbes, de Hegel et de Fichte.
Malheureusement, l'Etat contemporain, ainsi que l'Etat antique et l'Etat féodal, n'est pas un Etat idéal. A côté de ses fonctions d'ordre général, qui sont réelles, il est surtout — et avant tout — chargé de maintenir l'ordre existant, basé sur la propriété oligarchique et capitaliste. Avant tout, au risque de disparaître, il doit s'acquitter de sa fonction concrète, histo-
riquement déterminée. Et il ne s'emploie dans l'intérêt général qu'après avoir justifié son utilité en remplissant son rôle de bon gardien de l'ordre établi.
En s'inspirant du même large programme social et démocratique, Jaurès ne cesse pas de critiquer la politique coloniale de l'Etat capitaliste.
Le 27 novembre 1913, il s'écrie à la tribune de la Chambre :
« Oui, il est temps, il n'est que temps, pour aujourd'hui, et pour demain, et pour l'avenir, de préparer une politique nouvelle. Au Maroc, je n'évoque plus nos anciennes batailles — la Chambre sait la position que nous avons prise, l'effort que nous avons fait — mais je vous dis : Au Maroc, aujourd'hui, dans votre système même, vous allez pousser encore l'expédition et la dépense? Vous préparez une expédition nouvelle, vous la préparez comme les impôts nouveaux après les élections. Ici, vous avez une excuse saisonnière...
« La France Militaire, il y a quatre jours — et c'est un journal, vous le savez, qui a de fréquentes confidences ministérielles — précisait le plan : On ne fera rien sur Tazza. On sait qu'on rencontrera, dans de rudes massifs montagneux, des résistances difficiles à vaincre; mais tout est prêt, et les montagnards marocains seront pris entre les forces venues de Fez et les forces venant de l'ouest. L'expédition est préparée, prévue jusque dans les détails. Je demande à M. Dumont si, comme ministre des Finances, il a été appelé à le contresigner d'avance, et en tout cas je demande au Gouvernement de ne pas abuser des facilités d'exigences que la Chambre crédule lui aura ménagées par l'emprunt, pour engager ce pays dans des dépenses nouvelles.
« Sur place, là oii vous êtes, vous avez au Maroc une œuvre utile à faire, celle de faire oublier les brutalités de la conquête en administrant selon des lois d'équité et de douceur, et votre pénétration dans les hautes régions sera d'autant plus facile que vous aurez fait sur place la preuve de votre esprit d'équité, d'humanité et de patience, et si vous limitez vos opérations, si vous êtes prudents, si vous com> prenez que vous n'avez pas le droit de vous payer un luxe de gloire aux dépens d'un pays dont les finances sont à ce
point surmenées, vous pourrez abaisser de loo millions au moins le chiffre de vos crédits marocains et vous pourrez, à bref délai, diminuer de 400 millions au moins le chiffre prévu par vous, maintenant, pour vos dépenses militaires normales, si vous décidez à l'avenir d'aller, d'un pas rapide, vers la grande idée de la nation armée ».
Jaurès ne méconnaissait pas les nécessités historiques et capitalistes de la politique coloniale. Mais, comme partout, il réclamait une politique humaine, une politique d'équité et de boh sens. Sur le terrain colonial, Jaurès restait fidèle à son programme de pénétration pacifique. Et cela non seulement pour des raisons d'altruisme qui déjà eussent été suffisantes et décisives pour lui, mais aussi par des considérations d'un politique clairvoyant et aux idées larges qui ne sépare jamais l'intérêt de son pays bien compris de celui du droit et de la justice, auxquels doit appartenir le dernier mot. On peut considérer Jaurès comme un précurseur génial d'une politique sociale et morale, d'une politique du droit et de la raison conciliant l'intérêt avec l'équité, en un mot d'une politique rationaliste et socialiste.
Si Jaurès employa parfois une ruse de guerre politique, ce fut toujours pour le bien et au service d'une grande cause. Jaurès ne s'interdisait pas, à ses heures parlementaires, le rôle d'un Machiavel du Droit. Il était fin connaisseur des manœuvres, des « ficelles » politiques ... et même politiciennes. Et s'il lui est arrivé d'en user, ce fut plutôt pour déjouer quelque entreprise, au plus grand profit des idées générales et généreuses.
Et il ne se lassait jamais de dénoncer les manœuvres dirigées contre la paix A'on qu'elles vinssent. En novembre 191 3, quelques mois avant sa mort, le crucifié de la paix plaide de nouveau, du haut de la tribune française, pour h. cause sacrée de l'entente internationale, base de sa politique vraiment nationale :
« Quand tous les peuples s'interrogent, quand tous les Gouvernements se disent : Quel a donc été le fruit de ces années d'alarme, quelle a donc été la conséquence heureuse de toutes ces vicissitudes de diplomatie, de tous ces entretiens, de tous ces papiers échangés, de toute cette vanité éblouissante et bientôt éteinte, quel a été le fruit de
toute cette politique de sang et de meurtre? ils se sentent tous diminués ! Il n'y a qu'une chose qui ait grossi : c'est leur budget des armements, c'est leurs budgets de la guerre, c'est la misère de tous dans la déception universelle.
« Oui, l'heure est favorable, oui, l'heure est venue!
« Malgré tout, les grandes forces de paix ont continué à travailler sous ce désordre et les peuples, la partie la plus éclairée des peuples, les démocrates les plus clairvoyants, les citoyens de l'Europe les plus probes, les prolétaires groupés par millions avec une volonté de paix si forte qu'elle a servi d'équilibre et de lest aux Gouvernements désemparés, cette force de paix encore inorganique, diffuse, dispersée, il dépendrait d'un Gouvernement surgissant au nom de la tradition de la Révolution française, au nom de la liberté et de la réconciliation des peuples, de lui donner un corps, d'en faire une des grandes forces de l'histoire d'aujourd'hui et de l'histoire de demain. Et dans cette œuvre, dans cet esprit, dans cette besogne un peu molle de paix, malgré tout, il y a trois peuples qui ont marché d'accord, parce qu'ils n'étaient pas directement intéressés dans le conflit, trois peuples qui ont joué, tous les trois ensemble, un rôle modérateur : c'est l'Allemagne, l'Angleterre et la France.
« Eh bien! Mirabeau disait, écrivant de la cour de Prusse, à la veille de la Révolution : « Le jour où l'Alle- « magne...)) — la Prusse, disait-il alors — « ...l'Angleterre « et la France seront d'accord et seront en paix, ce jour-là « sera accomplie la plus bienfaisante révolution qu'aient « connue les hommes. »
« Edouard Vaillant. — C'est plus vrai que jamais.
« Jaurès. — Oui, c'est plus vrai que jamais. Et prenez-y garde : cette parole a été dite à la veille d'un vaste ébranlement social, d'une vaste révolution française qui allait devenir Révolution européenne. Prenez-y garde : partout les masses souffrent et s'exaspèrent; le fardeau qui les accable est tous les jours plu^ lourd. Les prolétaires allemands sont menacés de chômage; les prolétaires anglais combinent à l'heure actuelle l'action de toutes leurs grandes organisa-
tions pour des grèves générales qui seront formidables. En France, il y a déjà, dans les divisions de la classe ouvrière, une tension secrète, un mécontentement âpre. Partout dans le monde, et non seulement en Europe mais dans le Sud- Africain, où les pauvres ouvriers hindous sont en ce moment en révolte contre le capitalisme, partout les travailleurs, accablés à la fois par la dîme du capitalisme et par la dîme d'un militarisme monstrueux, partout ils frémissent, ils s'organisent et, si vous n'entrez pas dans les voies de l'avenir que vous marque la motion du Parti socialiste, vous verrez, et toute l'Europe verra des agitations sinistres; vous verrez se fermer la possibilité de l'évolution légale, que nous appelons de tous nos vœux. »
La motion à laquelle Jaurès faisait allusion avait été signée par le Groupe socialiste de la Chambre et était ainsi libellée :
« La Chambre, émue par l'énormité des charges croissantes qu'imposent au pays l'impatience des entreprises coloniales, la surenchère des armements européens et l'organisation routinière, rétrograde et onéreuse de la défense nationale ;
« Convaincue que ces charges aggravent dangereusement la cherté de la vie et compromettent la force productive de la nation ;
« Invite le Gouvernement : i° à limiter Je champ des opérations marocaines; 2° à réduire graduellement la durée du service de caserne et le fardeau financier et économique de l'armée de métier par l'organisation de la nation armée; 3° à proposer à tous les Gouvernements l'arbitrage intégral pour tous les conflits et à préparer ainsi, au nom de la France, un ordre international moins accablant pour les peuples ;
« Et décide d'ajourner la discussion de l'emprunt jusqu'à ce que le Gouvernement lui ait donné des garanties positives à ce sujet. »
Si Jaurès veut la paix, ce n'est pas une paix paresseuse, amorphe, qui endort, mais une paix active, féconde et vivifiante, qui serait de nature à créer une grande France nouvelle. Nous pouvons suivre cette idée, qui domine la vie de Jaurès, dès le début de sa glorieuse carrière politique. Nous lisons dans la Dépêche de Toulouse à la date du 31 décembre 1887 :
« La France veut la paix, sans humiliation et sans faiblesse, mais elle veut la paix. Elle en a besoin pour développer sa fortune, arrêtée, sinon atteinte, par une longue crise ; elle en a besoin pour mener à bien l'œuvre admirable qu'elle a entreprise : fonder dans un pays de Révolutions contradictoires un régime définitif de liberté, et réaliser, par une série de tâtonnements, la formule de Constitution qui convient à la France du suffrage universel. Une démocratie ardente s'agite en elle, cherchant sa voie et son équilibre, qu'elle ne trouverait peut-être pas au milieu des secousses extérieures. Il faut résoudre la question redoutable posée à la France par Paris, en qui se résument les grandeurs et aussi les difficultés de notre histoire. C'est seulement dans le calme et la tranquillité des esprits que nous pourrons faire leur part aux communes et à la nation. Nous avons, si je puis dire, les bras surchargés de problèmes, et comment, dans ces conditions, souhaiter la guerre ? »
A ceux qui disent : « Il faut en finir avec la paix armée, par trop lourde à porter », Jaurès répond que « les Etats modernes, par l'accroissement de la population, par la multiplication des capitaux, par l'intensité du travail, sont des colosses de vigueur » qui pourront encore longtemps porter d'énormes budgets de défense nationale. « D'ailleurs, dit-il, est-il certain qu'une guerre nouvelle nous permettrait de désarmer ? » Et il se demande, avec anxiété, si même victorieux, nous serions sûrs « d'écraser à ce point notre adversaire que nous n'ayons plus de précautions à prendre ». Pour toutes ces raisons « nous devons nous tenir avec fermeté, avec suite, sans aucune crise de nervosité à la politique de paix ». Car non seulement nous avons besoin de paix mais, « pour reprendre notre travail », nous avons besoin « d'avoir confiance dans la paix ». En face des possibilités de guerre « nous devons toujours, calmes et armés, guetter l'horizon ». Mais, en 1887, il croyait la guerre improbable.
Sur ce point Jaurès n'a jamais varié. Et il faut toute la mauvaise foi, toute l'ignorance de la réaction pour accuser Jaurès d'avoir voulu désarmer la France en face d'une Allemagne armée. « Guetter l'horizon, calmes et armés », voilà ee que Jaurès demandait toujoursi
Jaurès considérait comme un crime de haute trahison visà-vis de son pays et le désarmement unilatéral en face de l'extérieur et ce qu'on peut appeler le désarmement intérieur en face de toutes les fanfaronnades, de toutes les folies, de tous les crimes de la réaction qui crée une atmosphère de guerre sans même être capable de mesurer les conséquences incalculables de son attitude à la fois puérile et périlleuse.
Jaurès veut une France forte et respectée. Mais il sait qu'un pays est fort non seulement par ses armes, mais aussi et surtout par sa productivité économique et par ses institutions politiques. Et il s'écrie en 1904, dans un discours à Saint-Etienne, reproduit, selon la sténographie, par la Revue Socialiste :
« Au fond ni les cléricaux ni les nationalistes n'osent dire qu'ils veulent la guerre, car tout le pays s'insurgerait contre eux. Mais dans le fond de leur cœur la guerre est pour eux comme elle est toujours dans l'histoire pour les partis de réaction qui se sentent menacés. La guerre est la diversion espérée. Que la guerre éclate et les états-majors de faux, de mensonges que nous avons démasqués relèveront un front superbe.
« Que la guerre éclate et les cléricaux diront : « Est-ce (( que vous allez continuer le combat contre les moines et les « nonnes pendant que le monde brûle ? Est-ce que vous « allez disperser ces missionnaires quand vous en avez besoin « là-bas, dans la Chine, oià vous enverrez des soldats. » Et ainsi pour les cléricaux, pour les moines, pour les généraux de massacre et de coups d'Etat, pour tous les fauteurs de réaction, d'oppression, de ténèbres que nous traquons, que nous pouvons accabler ici et pour tous ceux pour lesquels la guerre serait une diversion et serait le salut, voilà pourquoi la guerre est dix fois, mille fois détestée par nous, parce qu'elle est la barbarie, la sauvagerie, et parce qu'elle est la réaction. »
Jaurès n'oublie pas un instant qu'entre la France et l'Allemagne il y a la question angoissante de l'Alsace-Lorraine, deux provinces « qui sont restées françaises de cœur et qui doivent le redevenir de fait ». Mais il ramène cette question à ceci : « Avons-nous foi dans l'avenir de la démocratie
française ? Avons-nous foi dans l'avenir de la démocratie allemande ? » Si oui, nous devons avoir la certitude que (( travailler pour la démocratie, c'est vraiment, au sens le plus élevé du mot, travailler pour la patrie )). Il ne veut pas faire avec l'Allemagne « la politique du poing dans la poche ». Cela ne l'empêche pas de désapprouver, en 1887, Jules Ferry acceptant l'intervention de Bismarck pour le règlement de la question franco-chinoise. Car « nous n'avons pas à accepter de pourparlers avec les spoliateurs de la patrie. Le dialogue ne pourra recommencer que de peuple à peuple, et quand les deux nations ne seront plus séparées que par le pont de Kehl » (1887).
Et il exprime son idée de toujours, lorsqu'il écrit en 1887 : « En réalité, il nous faut revenir à la politique extérieure de la Révolution française, j'entends à sa politique du début, avant les brigandages de Belgique et les campagnes de Bonaparte. C'est par le droit et par l'idée du droit que nous reprendrons en Europe notre place. Avec de la patience et cette clairvoyance de l'avenir, qui, pour un grand peuple, s'appelle l'espérance, nous verrons cette grande chose: l'intégrité de la patrie française dans la démocratie européenne. » {Dépêche de Toulouse, 31 déc. 1887.)
Les années 1887 et 1888 furent une période critique pour la paix : elles apportèrent l'incident Schnaebelé et les progrès du boulangisme. Les nuages s'amoncelaient sur l'horizon européen. Jaurès garde son calme et sa sérénité. Pour avoir la paix, « il faut croire à la paix ». Et il oppose aux alarmistes qui voudraient la guerre pour se débarrasser à tout jamais du militarisme, cet argument décisif : « On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre. » {Dépêche, 12 février 1888.)
Dans son optimisme robuste et partant de cette idée que la confiance dans la paix crée la paix, Jaurès est convaincu en 1888 que « les guerres frivoles sont finies », comme il ne cessera d'affirmer plus tard que la guerre dans l'Europe centrale est peu probable. Une paix de quarante ans et l'évidente folie de la guerre paraissaient lui donner raison.
Qu'on ne se hâte pas de crier à l'imprévoyance. Car il ne faut jamais oublier que Jaurès fut avant tout un homme d'action ayant un sens profond de la responsabilité. Toute
préoccupation littéraire, toute pose de prophète apocalytique lui furent étrangères. S'il affirma la paix, ce fut pour la conquérir, pour en augmenter les chances. D'aucuns considèrent comme le comble de la sagesse politique la maxime d'aspect machiavélique : « Si tu yeux la paix, prépare la guerre » ; Jaurès disait avec plus de raison : « Si tu veux la paix, crois la paix possible ». Autrement dit : « Si tu veux vraiment la paix, aie le courage de la vouloir jusqu'au bout ». Il serait injuste de faire porter à Jaurès la peine du mauvais vouloir des gouvernants et des classes dominantes européennes qui ont tout fait pour amener la catastrophe et presque rien pour l'écarter.
Jaurès envisageait l'alliance entre la France et la Russie comme devant avoir le même sens de paix, de droit et de dignité. Au moment même où cette alliance, ou plutôt l'idée de cette alliance naissait, il demandait qu'elle n'eût qu' « un caractère strictement défensif ». {Dépêche, 12 février 1888). Car « il y a dans la politique russe des poussées obscures que nous ne connaissons pas et auxquelles nous ne pouvons pas nous associer ». On ne doit traiter que sur la base d'intérêts communs. Nous n'avons qu'un intérêt commun avec la Russie : « ne pas être surpris par une attaque combinée de l'Autriche et de l'Allemagne ». Et il ajoute : « Le premier intérêt de la politique française, c'est de rester libre, c'est de rester vraiment elle-même. Or, la politique essentielle d'une démocratie souveraine se résume en deux mots : le maintien de la paix, l'affirmation du droit. » (1887.)
Rien ne prouve mieux la solidité et la continuité de la pensée chez Jaurès que ce fait désormais historique de sa dernière intervention, quelques heures avant sa mort, auprès des pouvoirs publics, dans le but de sauvegarder l'indépendance souveraine de la politique française vis-à-vis de l'alliance francorusse.
Jaurès reconnaissait toute la valeur politique, au point de vue extérieur et intérieur, de l'alliance. Après la visite de l'escadre française à Cronstadt, en 1891, Jaurès écrit dans la Dépêche : « Chose étrange ! la monarchie de Juillet n'a jamais été reconnue officiellement par les tsars de Russie, l'Empire a été en guerre avec eux, et la République fran-
çaise, que nos monarchistes condamnaient tous les jours à l'isolement éternel, est reconnue, non seulement de fait, mais de cœur, par le chef de l'empire russe, comme l'expression même de la France. »
Et il se réjouit que la République « ait désormais dans le monde, aux yeux de tous, la grandeur inviolable et sacrée de la France elle-même ». C'est pourquoi il trouve « les fêtes de Cronstadt si belles et si émouvantes ». Car « entre les cœurs français et russes, aucun malentendu ne subsistait, aucune réserve : la France, en saluant le drapeau de la Russie, n'abaissait pas le sien, et la fierté républicaine ne s'humiliait pas devant la loyauté monarchique ». L'Europe comprenait que « la Russie accueillait la France tout entière, et que les deux nations, s'acceptant ainsi pleinement l'une l'autre, constituaient tout à coup une force incomparable. »
La valeur de l'alliance pour la politique extérieure de la France est considérable. Elle contribuera « au maintien de la paix européenne ». Et cela de deux façons: D'abord elle empêchera l'attaque de la triple alliance contre la France et la Russie amies. En second lieu, elle aura une influence bienfaisante sur la politique russe en prévenant les aventures possibles. Et Jaurès prend la précaution de dire que cette influence ne s'exercera que si nous sommes pour la Russie des « amis », et non des « solliciteurs » et des « clients ». Car la politique française est claire (« nous ne voulons attaquer personne »). Autre chose la politique russe : « les complications séculaires de la politique russe en Orient peuvent ouvrir brusquement des conflits où nous serions entraînés ». On voit que Jaurès, tout en se prononçant, dès le début, pour l'alliance franco-russe, définit magistralement les conditions nécessaires à son fonctionnement, dont la plus importante est celle qui n'a jamais été observée d'une façon complète : l'indépendance, rendant toute aventure guerrière impossible.
Jaurès regarde même plus loin que les combinaisons diplomatiques des cabinets européens. Il donne à la France le moyen de dissoudre la Triplice « par une politique démocratique et généreuse donnée de haut à tous les peuples » . Il signale, en 1891, une différence capitale entre la monarchie russe et les monarchies autrichienne et allemande. La première est
« l'âme même du peuple », tandis que entre les monarchies tripliciennes et leurs peuples il y a « un malentendu grandissant ».
Ici la démocratie pacifique et socialiste « est à la veille d'entrer en conflit avec les monarchies militaires appuyées sur les classes privilégiées ».
Il ne faut pas oublier que Jaurès, en 1891, n'appartenait pas encore, d'une façon formelle, au Parti socialiste. Et cependant il conseille aux républicains français de « conduire et de mener à bien, sans le violenter, l'immense mouvement socialiste qui travaille l'Europe ». En se mettant à la tête de la démocratie européenne la France assurera la paix « par la suppression des puissances de haine qui sont dans le monde ». (1891.)
Jaurès n'a jamais voulu l'intervention de la France dans la politique intérieure des autres pays. Avec raison il croyait éphémère une liberté d'importation étrangère, une République apportée sur les pointes des baïonnettes par un conquérant heureux. Il disait : « Nous n'avons pas à faire chez les autres une propagande politique que nous ne tolérerions pas chez nous. » {Dépêche, 6 août 1891). Mais il admettait, exigeait le rayonnement de l'exemple. Et il désirait que « la France réalise chez elle la pleine justice par l'avènement économique de la démocratie et l'organisation fraternelle du travail ». C'est ainsi que la France sera « une fois de plus pour les peuples la libératrice bien-aimée ». Il cherchait à concilier sur les hauteurs « notre idéal patriotique français » avec « notre idéal humain ». (Ib.)
Jaurès reste fidèle à lui-mênne et à sa tactique lorsque plus tard il attaque non l'Alliance, mais la façon dont elle est pratiquée. La politique de l'Alliance a violé la première condition essentielle que Jaurès lui imposait : l'indépendance de la politique française. Jaurès est obligé de changer de ton au moment de l'arrivée du tsar à Paris, en août 1896. Et il écrit ces lignes vengeresses :
« Il faut vraiment que l'opportunisme et la réaction comptent sur la diminution intellectuelle et morale du peuple de Paris, pour lui demander d'acclamer le tsar ». Car le Gouvernement a, depuis deux ans « humilié notre politique exté-
rieure devant la politique russe » . Cet effacement de la France est d'autant plus regrettable que le tsar est le « représentant le plus complet de la réaction européenne. » (Petite République, 14 août 1896.) Jaurès signale, en passant, « le contre-coup que pourra avoir sur notre politique intérieure l'ovation populaire à un souverain absolu » et aussi « ce qui reste de badauderie monarchiste dans l'âme des foules ». « Mais au peuple français et socialiste on ne peut demander que son silence ». Comme Français, Jaurès ne saurait oublier que « les gouvernants ont sacrifié à l'autocratie russe tous les intérêts et la dignité même de la France ». C'est pour complaire au tsar, qui voulait ménager l'empereur Guillaume, que la flotte française a dû. aller à Kiel « saluer l'empereur allemand, qui nous jette de si insolents défis militaires ». La France « devenue dans l'Extrême-Orient la servante de la Russie » s'est rendue par cela même suspecte à la Chine, menacée par la Russie. La France « a laissé se commettre en Arménie, sans une protestation, sans un murmure, les plus abominables massacres qu'ait vus l'histoire ». Elle a consenti aussi à étouffer au profit des Turcs « la juste insurrection Cretoise » ; « sans l'opposition de l'Angleterre, la France, oublieuse de toutes ses traditions, allait prendre parti contre la Crète, et contre la Grèce, et contre le droit ». Et ce n'est pas seulement les socialistes « toujours suspects d'exagération » qui le disent. Le rédacteur ordinaire du Temps pour les affaires extérieures, F. de Pressensé (qui, alors, n'avait pas encore adhéré au socialisme) écrit : « Il est temps que la France retrouve un peu du prestige qu'elle a perdu pour s'être laissé subalterniser par la Russie ». Le peuple acclamant les marins russes ne savait pas que « des gouvernants sans habileté et sans fierté » allaient transformer « le lien d'amitié » en « un lien de servage ».
Jaurès ne veut pas non plus qu'on acclame « la pire réaction capitaliste » représentée par le tsarisme. Le temps n'est plus où la réaction russe n'avait aucune analogie avec la réaction française. « Maintenant la civilisation industrielle et capitaliste a pénétré en Russie. » Il y a de grandes usines à Saint-Pétersbourg et à Moscou, comme à Paris et à Roubaix; et tout récemment, au lendemain même du sacre du
tsar Nicolas, quarante mille ouvriers de fabrique à Saint- Pétersbourg se mettaient en grève. Le Gouvernement du tsar intervint pour défendre aux patrons de céder. Bt les patrons retirèrent leurs concessions déjà faites.
Jaurès ajoute : « Voilà ce qu'on demande aux prolétaires parisiens d'acclamer à pleine poitrine : on leur demande de supplicier une fois de plus les prolétaires russes. » Comme l'empereur Guillaume, le tsar est devenu « l'un des gardiens de l'ordre capitaliste ». Il est « une des forces d'oppression qui pèsent sur les ouvriers de tous les pays ». Jaurès, tout en déconseillant aux ouvriers et aux socialistes de Paris toute (( vaine protestation », leur recommande « d'assister en silence » à toutes les parades de la réaction « pour pouvoir dire le lendemain à la France républicaine qu'ils sont restés républicains, à l'humanité socialiste qu'ils sont restés socialistes ». {Petite République, 14 aoîit 1896.)
Le i^"" septembre de la même année, Jaurès écrit : « Il (le tsar) veut bien se servir de nous, mais il ne veut pas se brouiller avec les autres peuples et les autres Gouvernements. » Il dénonce la manoeuvre des conservateurs qui désireraient que « le peuple républicain marchât sur le pavé de Paris comme sur le parquet d'une antichambre royale ». L'idée du tsar est de conserver le statu quo. Aussi les nationalistes comptant sur l'Alliance pour la revanche ne sont que des dupes. « Le tsar n'apporte rien à la France » . Pis encore. Il lui apporte de la réaction qui finira par considérer la République elle-même comme « une sorte de trahison contre la France ». Jaurès sait que la protestation socialiste n'empêchera rien : « les foules se précipiteront, et se livreront ». Mais il sait également que, quand ce torrent sera passé, « il n'y aura plus en France qu'un parti républicain et français : le Parti socialiste. » (Petite République.)
En effet, l'Alliance n'est qu'une forme. Son contenu dépend de la politique intérieure française. Toute vague réactionnaire et nationaliste lui fait rendre tous ses effets réactionnaires. Par contre, le triomphe de la démocratie avancée sous Combes, pendant la période de défense républicaine, paralysa presque complètement ses conséquences néfastes. Lorsque Jaurès, quelques jours avant sa mort, voit que TAlliaticè
va jeter la France dans la plus effroyable des aventures sanglantes, il tourne de nouveau résolument le dos à cette association dangereuse et équivoque. Et il prononce dans son dernier discours à Bruxelles, qui est son chant du cygne, ces paroles mémorables que j'ai eu le bonheur d'entendre : « Lorsqu'on invoquera notre traité secret avec la Russie, nous invoquerons, nous, notre traité public avec l'Humanité. » (Humanité, juillet 1914.)
Ainsi s'expliquent, d'une façon simple et naturelle, les prétendues contradictions de l'attitude de Jaurès vis-à-vis de l'Alliance. Jaurès était toujours l'adversaire de la propagande républicaine et révolutionnaire au dehors. Mais il repoussait avec horreur l'idée de toute apparence de vassalité de la France vis-à-vis de la Russie, tsariste ou non, ainsi que visà-vis de n'importe quel pays. Il savait que la France a besoin d'alliances, mais pour lui alliance ne voullait pas dire soumission : il était trop bon Français, trop bon démocrate, trop bon socialiste. Dans la question de l'Alliance, comme dans tant d'autres questions, Jaurès était meilleur Français, meilleur patriote que ses ennemis et ses calomniateurs qui, en s'abaissant devant le tsarisme, abaissaient la France, le Pays de la Révolution et des Droits de l'Homme.
On ne sauve pas la France en la rendant esclave de la Russie.