CHAPITRE III
La Politique internationale socialiste
Depuis 1847, année de la publication du Manifeste des
Communistes écrit et signé par Karl Marx et Frédéric Engels, mais élaboré par une élite de réfugiés socialistes de tous les grands pays, le mot d'ordre du socialisme est : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Le socialisme le plus révolutionnaire n'a jamais demandé aux prolétaires de qudque origine qu'ils soient de renier leur nationalité, de trahir leurs compatriotes. On sait avec quel scrupule Marx et Engels ont traité les sections nationales de la première Internationale, fondée à Londres le 28 septembre 1864, à l'occasion d'une manifestation en l'honneur de l'indépendance de la Pologne. L'idée de l'autonomie et de l'indépendance nationales présida donc à la naissance même de l'Internationale. Toute la conception scientifique et historique de Karl Marx, le spiritus rector de la première Internationale, excluait a priori le mépris d'un fait aussi fondamental que celui de la nationalité. En effet, cette conception ne dit pas à la réalité historique : « Je veux que tu sois à mon image ». Elle ne cherche pas à modeler, à former ou à reformer l'histoire selon une idée préconçue, mais, au contraire, elle commence par se soumettre elle-même à la réalité en cherchant à en pénétrer le sens intime, la direction. Elle tient compte de ce qui est. Bile a le culte de la réalité. Et, avant de lui opposer quoi que ce soit, elle exige la plus parfaite connaissance de la vie. Par ce trait dominant et distinctif, le socialisme moderne est de caractère non seulement scientifique, mais, par un certain côté, conservateur puisque son point de départ est le fait existant. Cependant ce conservatisme tout apparent ne l'empêche nullement d'être foncièrement révolutionnaire. Car, au lieu de prendre la réalité en inertie, au repos, à Vétat statique,
le socialisme moderne l'envisage toujours à l'état vivant, dans son perpétuel mouvement, en un mot, dans son devenir révolutionnaire. Oui, la nationalité est un fait. Et l'on est chimérique, utopiste, ignorant, si on le nie, si on n'en tient pas compte dans son action. Mais, comme tout fait historique la nationalité est un fait vivant, qui se modifie, qui évolue. La division de la société en classes, la croissance de la conscience de classe révolutionnaire, le développement du capitalisme international et du marché mondial, le développement d'une science et d'une littérature universelles, la croissance de multiples rapports entre les nations, créent une nouvelle mentalité internationale, des organisations internationales.
La classe ouvrière déborde les frontières nationales, comme l'a fait le christianisme, comme l'a fait la science.
Les nations avec leurs génies particuliers, avec leurs conditions de vie particulières ne sont pas supprimées pour cela. Mais il se produit un nouveau phénomène, d'une importance considérable et grandissante : l'internationalisme. Les classes dominantes en subissent aussi bien l'influence que la classe ouvrière. Il y a pourtant une différence entre r internationalisme d'intérêt des gouvernants et des dirigeants et l'internationalisme de solidarité du prolétariat socialiste mondial, ayant, dans tous les pays modernes, les mêmes aspirations générales, les mêmes idées directrices, on peut dire le même programme d'émancipation et de destruction du joug capitaliste. Si la classe ouvrière dans chaque nation forme une cellule nationale relativement indépendante, arrivée à la conscience socialiste elle commence à aspirer à la solidarité internationale. La classe ouvrière socialiste de chaque pays est nationale de fait, en subissant tous les contre-coups des luttes nationales, mais internationale de droit et de conception. Elle milite dans une nation déterminée pour un idéal, pour une société d'essence internationale. Elle est internationaliste, comme l'est, en partie, et matériellement, pour ne pas dire grossièrement, le capitalisme lui-même.
Mais la tendance nationale de chaque pays s'affirme avec force. Le capitalisme, comme l'Etat, est à la fois national et international. La lutte pour l'existence sous le régime de la
propriété privée revêt un caractère nationall. La concurrence économique et les rivalités politiques des classes dominantes sont propres à éterniser les conflits de nation à nation, de pays à pays, à élargir et à consolider les différences naturelles des races, des peuples et des Btats. La lutte pour le partage de la surface du globe et de ses richesses qui dure depuis l'origine des sociétés humaines, mais qui prend une forme particulière avec la société capitaliste, la lutte pour ce qu'on appelle « la place au soleil » devient de plus en plus âpre, et même tragique. Le prodigieux développement du capitalisme semble exiger pour chaque pays capitaliste l'ouverture de nouveaux débouchés, la formation d'un marché mondial, l'extension de son hégémonie politique et économique. Grâce à la multiplication pour ainsi dire miraculeuse des forces de production technique, du machinisme producteur, on a vu naître et s'amplifier, dans des proportions inouïes, un machinisme destructeur qui est le militarisme moderne. Le progrès technique gigantesque se tourne ainsi contre lui-même et menace de se détruire de ses propres bras formidablement armés. Les Etats mi-capitalistes et mi-féodaux se sont mis au service des exigences capitalistes pour transformer nos sociétés en camps retranchés. La menace de révolutions politiques et sociales qui se perpétue depuis la grande Révolution française de 1789-93 a contribué puissamment à l'hypertrophie du militarisme européen, qui absorbe graduellement toutes les forces vives des nations et crée un état chronique d'insécurité internationale.
Le socialisme grandissant dut naturellement voir dans le militarisme son adversaire irréductible. Il lui déclara une guerre à mort. En effet, tout dans le socialisme est contraire au militarisme. Le socialisme veut l'organisation de la production. Le militarisme travaille en vue de la destruction. Le socialisme cherche à réaliser les aspirations de solidarité et de fraternité. Le militarisme vit de la haine et de la méfiance pour l'étranger. Le socialisme est démocratique, libre-penseur. Le militarisme est autoritaire et réactionnaire. Toutes les classes de conservation et de réaction se groupent autour du militarisme, leur base de salut. Toutes les classes d'avant-garde se concentrent sous le drapeau socialiste et démocratique.
Voilà pourquoi, depuis la fondation de la seconde Internationale à Paris en 1889, sur les larges bases des partis socialistes nationaux, la lutte contre le militarisme n'a pas quitté, pour ainsi dire, son ordre du jour. Le point culminant de cette lutte est le Congrès de Stuttgart en 1907. Jaurès y prit une part active. En rendant compte à Paris, le 7 septembre de cette même année, devant l'élite du prolétariat parisien, dans l'immense salle du Tivoli-Waux-Hall, de son mandat de délégué au Congrès de Stuttgart, Jaurès développe, d'une façon complète, ses idées internationalistes et sa tactique, l'action antimilitariste, à laquelle il resta fidèle jusqu'au dernier moment de sa vie.
Les voici :
« Qu'a dit, citoyens, qu'a proclamé le Congrès international de Stuttgart? Il a proclamé deux choses : il a proclamé d'abord l'indépendance de toutes les nations, que la liberté de toutes les patries était inviolable et que partout les prolétaires devaient s'organiser pour défendre contre toute violence et toute agression l'indépendance nécessaire des nationalités, et, en même temps qu'il proclamait cette inviolabilité, cette intangibilité des nations, le Congrès international affirmait le devoir des prolétaires de tous les pays de s'organiser pour maintenir la paix. Maintenir la paix pour mettre précisément les nations à l'abri des surprises et des coups de force, maintenir la paix pour empêcher les diversions sanglantes des despotes et des privilégiés... maintenir la paix pour sauver le prolétariat universel de l'horrible épreuve et de l'horrible crime d'une guerre mettant aux prises les frères de travail et de misère du monde entier.
(( Le Congrès international a donc proclamé deux vérités indivisibles, deux vérités indissolubles : la première, c'est que les nations autonomes avaient le droit et le devoir de maintenir énergiquement leur autonomie; la seconde, c'est que pour empêcher les chocs funestes, pour empêcher les rencontres sanglantes où saigneraient, plus que les veines, la conscience du prolétariat, le devoir des travailleurs était d'empêcher les guerres, et non pas, vous m'entendez bien, par de simples malédictions de paroles, non pas par des gémisse-
ments stériîes, non pas par des anathèmes impuissants : l'Internationale a dit aux prolétaires qu'ils n'avaient pas le droit, qu'ayant grandi, ils n'avaient pas le droit d'assister, gémissants et inertes, aux guets-apens des despotes et des capitalistes contre la paix, mais qu'ils devaient, par toute l'énergie de leur action: action parlementaire ou action révolutionnaire, écraser dans leur germe les guerres funestes.
« Et pour ceux qui connaissent un peu l'histoire de notre Parti, c'est l'évidence même : ce que l'Internationale Ouvrière a proclamé à Stuttgart, c'est précisément ce que le Parti socialiste français avait proclamé lui-même à Limoges et à Nancy. Lorsque Vandervélde, rapporteur du Congrès international, disait d'abord que l'Internationale ne serait pas une masse informe, une bouillie de nations décomposées, mais la libre et harmonieuse fédération de nations autonomes, lorsqu'il disait que la liberté et l'originalité des patries étaient nécessaires à la croissance du prolétariat et à la richesse variée du génie humain, lorsque Bebel, dans la Commission, rappelait que lorsqu'une nation a été opprimée, les prolétaires de cette nation sujette sont si prodigieusement hantés, comme les prolétaires de Pologne, par la volonté de ressusciter leur peuple, qu'ils ne peuvent plus porter toute leur activité sur l'émancipation directe du prolétariat lui-même; lorsque Bebel ajoutait que si une nation, en quelque circonstance que ce fût, renonçait d'avance à se défendre, elle ferait le jeu des gouvernements de violence, de barbarie et de réaction; lorsque Vandervélde et Bebel disaient cela, ils ne faisaient que reproduire dans l'Internationale ce qu'avait dit Limoges, ce qu'avait dit Nancy et ce que moi-même, dans les libres controverses de notre Parti, j'ai objecté bien souvent à Hervé. »
Pas de malentendu possible ! Le Parti socialiste international s'est prononcé à Stuttgart contre la guerre et pour l'indépendance des nations, contre « les rencontres sanglantes » on saignerait « la conscience du prolétariat » et « les guetsapens des despotes et des capitalistes », mais en même temps pour la défense nationale. Car renoncer à se défendre, pour une nation, c'est « faire le jeu des Gouvernements de violence, de barbarie et de réaction ». Le mot d'ordre de l'Internationale fut à Stuttgart : « Ni traître au socialisme et à la
classe ouvrière, ni traître à la patrie ! » La guerre à la guerre, par totis les moyens, légaux ou révolutionnaires, est un devoir au même titre que la guerre pour la défense de l'indépendance nationale.
Par là Jaurès est amené tout naturellement à parier de l'hervéisme première manière qui prêchait l'indifférence en matière nationale. Et il dit :
« Ah! citoyens, je peux sans embarras, devant vous, parler de 'l'hervéisme...
« Une^ voix, — Il n'existe pas!
« Une autre: voix. — Vive Hervé !
(( Jaurès. — Le premier devoir des esprits libres, c'est qu'on puisse parler avec modération et sincérité de tout homme et de toutes choses...
(( Je disais donc que je peux sans embarras parler devant vous de l'hervéisme, car si je fais, sur une partie des formules et des doctrines d'Hervé, les réserves qui me paraissent nécessaires, personne, parmi vous, j'en suis sûr, n'imputera mon langage à timidité ou calcul électoral... Depuis seize ans, j'ai vécu dans une nuée d'outrages, avec de rares éclaircies... Je suis donc habitué à ces choses et je ne puis pas vous dire à quel point je méprise les indignations patriotiques de la plupart de nos contradicteurs... Si donc j'étais convaincu que, dans les doctrines et dans les formules d'Hervé, il n'y a que vérité...
« QuEîivQUKs VOIX. — Bravo !
« Jaurès. — Ah ! prenez garde, citoyens, vous êtes en train de me comprendre presque aussi bien que nos adversaires... Je disais donc — et je le disais au conditionnel : si j'étais convaincu que dans les formules, que dans les doctrines d'Hervé, il n'y a que vérité, quels que fussent les outrages, quels que fussent les anathèmes, quels que fussent les périls, je le dirais. J'ajoute même que, pour faire des réserves sur les affirmations d'Hervé, j'ai besoin d'oublier de quelles attaques nous sommes l'objet.
« Je dis donc que, dès le début, parlant au peuple de Paris, au lendemain du jour où, dans cette salle même, Hervé avait
îancé pour la première fois ses formules les plus retentissantes, j'ai déclaré d'emblée que, dans un parti d'avant-garde, dans un parti de mouvement, qui prétendait renouveler le monde, il ne fallait avoir peur d'aucune formule ni d'aucune idée, il ne fallait procéder par aucune excommunication, mais discuter, analyser, pour retenir la part de vérité contenue dans le paradoxe et laisser peu à peu tomber le reste, sous la seule action de la raison.
(( Citoyens, l'expérience a démontré que cette méthode était la bonne. L'hervéisme se composait de deux éléments : d'une part, il faisait appel, avec une vigueur croissante, à l'énergie organisée des prolétaires pour combattre le militarisme et la guerre, et cette partie de 'l'hervéisme qui était solide, qui était saine, elle est restée, et je n'ai aucun embarras à reconnaître que c'est en partie à l'activité d'Hervé que nous devons que la question du Maroc ait été posée aussi nettement et aussi brutalement qu'elle l'a été.
« Mais, comme il arrive toujours ou presque toujours aux hommes hantés par une pensée, il a négligé une partie du réel et il n'a pas tenu un compte suffisant du fait des nationalités et de la nécessité, pour le prolétariat universel, de défendre, de maintenir l'autonomie des nations. Je n'y insiste pas, citoyens, car lui-même a reconnu, à Nancy, qu'il avait donné à sa pensée, pour qu'elle entre mieux dans les esprits, une forme trop simple et trop unilatérale. Oui, il est impossible aux prolétaires de se désintéresser de l'indépendance des nations dans l'état présent du monde. L'unité humaine se réaliserait dans la servitude si elle résultait de l'absorption de toutes les nations vaincues par une nation dominatrice ; l'unité humaine ne peut se créer dans la liberté que par la fédération des nations autonomes.
« Hervé dit — il l'a répété ces jours-ci — que toutes les patries, au moins celles qui sont arrivées à peu près au même moment de l'évolution, se valent... C'est possible ; mais c'est précisément parce qu'elles se valent qu'aucune n'a le droit d'asservir les autres... Les anciens disaient : Plaignez l'esclave, car il n'a que la moitié de son âme... Eh bien ! il en est ainsi des nations esclaves, des nations serves : leur âme est mutilée, leur génie est incompilet et nous avons besoin, pour
la grande œuvre de libération ouvrière et d'organisation humaine, que tous les cerveaux aient leur force originale, leur génie et leur faculté propre de développement.
({ Et en même temps le socialisme, socialisme français, socialisme international, se préoccupait de mettre au service de la liberté des nations des moyens de défense conformes au génie de peuples libres : plus d'armée de métier, plus d'armée de caste, plus de corps d'officiers aristocratiquement ou bourgeoisement recrutés et élevés à part dans des écoles closes : le peuple lui-même, le peuple en armes, le peuple organisé, le peuple formant ses milices, le peuple choisissant ses chefs, et ces chefs eux-mêmes pénétrés de science, pénétrés de démocratie, mêlés à la vie moderne. Voilà, en attendant l'heure du désarmement général, la forme de l'appareil militaire que l'Internationale prescrit pour sauver l'indépendance des nations de toute agression extérieure, tout en empêchant les agressions et la domination de classe sur le peuple asservi »
Telle est, exprimée d'une façon claire et solide, la doctrine socialiste dans la question nationale. Le socialisme ne veut pas de nations esclaves, de nations mutilées, asservies ou même humiliées et mortifiées. Le socialisme, ennemi irréductible de l'exploitation de l'homme par l'homme, est par cela même ennemi non moins irréductible de l'exploitation politique et économique d'une nation par une autre nation. Toute domination universelle, toute hégémonie dans le monde est un obstacle à la réalisation de l'idéal socialiste: l'imité humaine par la fédération des nations autonomes. Et, comme garantie de la réconciliation de ces deux termes du problème : la paix et l'indépendance, le socialisme propose un système démocratique de défense nationale: les milices populaires. Une armée vraiment démocratique servira à la nation de bouclier, jamais de moyen d'agression contre l'indépendance d'une autre nation.
Mais que devons-nous faire en face des menaces de guerre ?
« D'abord, le socialisme international proclame que dès maintenant, — dès maintenant, vous m'entendez, — même dans le chaos capitaliste, il est possible aux prolétaires, s'ils
le veulent bien, de prévenir et d'empêcher la guerre. Oh ! sans doute, la résolution de Stuttgart rappelle que la guerre est de l'essence du capitalisme et que la racine de la guerre ne sera arrachée que lorsque le capitalisme lui-même aura été déraciné. Oui, c'est la vérité socialiste. Oui, dans le monde capitaliste, il y a guerre permanente, éternelle, universelle, c'est la guerre de tous contre tous, des individus contre les individus dans une classe, des classes contre les classes dans une nation, des nations contre les nations, des races contre les races dans l'humanité. Le capitalisme, c'est le désordre, c'est la haine, c'est la convoitise sans frein, c'est la ruée d'un troupeau qui se précipite vers le profit et qui piétine des multitudes pour y parvenir.
« Oui, le capitalisme et la guerre sont liés, mais l'Internationale ne veut pas que nous attendions passivement, endormis à moitié sur un oreiller doctrinal, la chute du capitalisme pour combattre la guerre. Et la résolution de Stuttgart, après avoir dit que la guerre étant de l'essence du capitalisme, ne périra substantiellement qu'avec le capitalisme même, ajoute (et ces mots sont empruntés à la motion première proposée par Bebel), la résolution de Stuttgart ajoute : « Ou lorsque le iar- (( deau en hommes et en argent que la guerre impose aux « peuples leur aura paru si écrasant que les peuples secoue- « ront ce fardeau ». Ainsi, si vous le voulez, ouvriers et prolétaires de tous les pays, si vous avez conscience et de votre devoir et de votre force, si vous savez être unis, si, aux crises décisives de l'histoire, vous savez jeter dans les événements l'héroïsme par lequel vos pères ont conquis les premières libertés, — alors, même aujourd'hui, même dans le monde du capital et du désordre, même dans le monde des rois, des empereurs, des états-majors et des grands bourgeois, vous pouvez empêcher la guerre. Oui, elle jaillit du capitalisme. Mais le capitalisme, il essaie aussi d'exploiter au maximum les ouvriers ; i'I tente de pousser le plus loin possible la durée de la journée de travail, d'avilir le plus possible les salaires. Et pourtant, pour réclamer des journées de travail plus courtes, pour réclamer des salaires plus hauts, vous n'attendez pas la fin, la chute du capitalisme, vous vous organisez dèé maintenant contre le patronat. Bt
quand il emploie des jaunes, vous luttez pour empêcher l'action des jaunes, dans les grèves. De même, vous ne tolérerez pas, et l'Internationale proclame que dès aujourd'hui vous ne devez plus tolérer que la guerre vous dévore. Vous pouvez, dès aujourd'hui, agir sur la marche des événements, sur les résolutions des hommes. Hors de vous, hors du prolétariat, les intérêts, — s'ils ont entre eux un lien de classe — sont divisés cependant, car l'effet du capitalisme, ce n'est pas simplement de diviser les sociétés, c'est de diviser les capitalistes eux-mêmes. Il est rare que tous les bourgeois, tous les capitalistes, tous les possédants grands ou petits, aient à la même heure le même intérêt précis. Au moment où je vous parle, il y a des flibustiers, il y a des journalistes de proie, il y a des banquiers d'audace, il y a des capitalistes cyniques qui rêvent au Maroc une grande expédition fructueuse. Mais pendant que cette écume des hautes classes capitalistes va allègrement vers les rivages marocains, il y a, même dans la bourgeoisie moyenne, même dans la petite bourgeoisie, même dans la démocratie paysanne qui n'est pas encore venue au socialisme intégral, il y a des millions d'hommes qui ne veulent pas que l'or et le sang de la France coulent pour ces aventures stériles et coupables. Seulement, toutes ces volontés de paix, elles sont dispersées, elles sont disséminées, elles sont flottantes...
« Ah ! comme elles deviendraient puissantes si elles trouvaient un centre organisé et dair de volonté pacifique ! Eh bien, ce centre de volonté pacifique, cette force de paix organisée, vigilante, c'est vous, prolétaires ouvriers, c'est vous salariés des cités industrielles, c'est vous, travailleurs socialistes, qui pouvez, qui devez le former. Et alors, c'est vous qui deviendriez les chefs du grand Parti de la paix et vous apparaîtriez au monde, non seulem:ent comme les gardiens et les sauveurs de votre propre classe, mais comme les gardiens et les sauveurs de la civilisation elle-même. Il se trouve, par une admirable fortune, qu'au moment où l'Internationale ouvrière proclame cette nécessité, cette efficacité de l'action immédiate contre la guerre, elle peut proposer aux hommes un moyen de paix qu'elle emprunte à nos adversaires euxmêmes, aux gouvernements eux-mêmes. »
Il y avait toujours une fraction socialiste qui disait: Rien à faire, en dehors de la propagande socialiste, contre le militarisme et la guerre ! Le capitalisme, c'est la guerre. Et la guerre durera tant que durera le capitalisme, Jaurès reconnaît le lien qui existe entre le capitalisme et la guerre. Mais il n'admet pas que le Parti socialiste et la classe ouvrière puissent « s'endormir à moitié sur un oreiller doctrinal ». Il demande que le Parti agisse contre la guerre, comme il ne cesse d'agir contre le capitalisme en cherchant à lui arracher, par une action de tous les jours, la diminution de la durée de l'exploitation et l'augmentation des sallaires. Si le peuple emploie, aux heures décisives, la même énergie pour conquérir la paix qu'il a déployée pour conquérir ses premières libertés, il pourra empêcher la guerre « même aujourd'hui, même dans le monde du capital et du désordre, même dans le monde des rois, des empereurs, des états-majors et des grands bourgeois ». Les capitalistes ne forment pas un bloc. A côté de capitalistes aventuriers, il y a des capitalistes et des bourgeois qui repoussent les aventures guerrières, « stériles et coupables ». Le peuple paysan ne veut pas de guerre. Et les ouvriers, en formant « le grand Parti de la paix », apparaîtront au monde comme « les gardiens et les sauveurs de la civilisation elle-même ». Par bonheur, la classe ouvrière peut proposer aux hommes un moyen de paix emprunté à nos adversaires eux-mêmes : l'arbitrage international,
« Longtemps, le socialisme a tenu en défiance l'arbitrage international. Il avait ses raisons. Quand on a vu l'arbitrage et le désarmement proposés à la Conférence de la Haye par le tsar à la veille de la guerre contre le Japon et du massacre des ouvriers russes ; quand on voit combien de temps les plénipotentiaires réunis à la Haye emploient à ne pas aboutir et quand on constate que pendant qu'ils délibèrent au nom des Gouvernements sur les moyens d'assurer la paix, les obus pleuvent sur Casablanca; que la flotte américaine passe de l'Atlantique dans le Pacifique, comme pour menacer le Japon ; quand les travailleurs voient tout cela, ils ont bien le droit de ne pas témoigner à l'arbitrage international, auquel s'essaie la bourgeoisie, un enthousiasme immodéré. »
« Pourtant, citoyens, pourquoi donc les diplomates, pourquoi les délégués des gouvernements et les gouvernements eux-mêmes éprouvent-ils le besoin de donner au monde tous les trois ans cette représentation de la paix ? Si c'est un jeu, c'est un jeu dangereux pour les gouvernants; car, à force de jouer sur un théâtre aussi en vue la comédie de la paix, ils donnent envie aux peuples de monter un peu euxmêmes sur le théâtre pour jouer, eux aussi, la même pièce, mais plus sérieusement. »
« Quand un litige commencera, nous dirons aux gouvernants : Entendez-vous par vos diplomates. Si vos diplomates n'y réussissent pas, allez devant les arbitres que vous avez désignés vous-mêmes, inclinez-vous devant eux; pas de guerre, pas de sang versé : l'arbitrage de l'humanité, l'arbitrage de la raison. Et si vous ne le voulez pas, eh bien, vous êtes un gouvernement de scélérats, un gouvernement de bandits, un gouvernement de meurtriers. Bt le devoir des pro^ létaires, c'est de se soulever contre vous, c'est de prendre, c'est de garder les fusils que vous leur mettez en mains, m<iis non pas...
« Je dis qu'alors, avec cette règle, avec cette sommation d'arbitrage obligatoire que vient de formuler l'Internationale réunie à Stuttgart, toutes les questions se simplifient. Il n'est plus nécessaire de rechercher dans la complication des événements et le mystère des gouvernements, quel est le gouvernement qui attaque, quel est le gouvernement qui est attaqué. L'agresseur, l'ennemi de la civilisation, l'ennemi du Prolétariat, ce sera le gouvernement qui refusera l'arbitrage et qui, en refusant l'arbitrage, acculera les hommes à des conflits sanglants. Et alors, l'Internationale vous dit que le droit, que le devoir des prolétaires, c'est de ne pas gaspiller leur énergie au service d'un gouvernement de crime, c'est de retenir le fusil dont les Gouvernements d'aventure auront armé le peuple et de s'en servir, non pas pour aller fusiller de l'autre côté de la frontière des ouvriers, des prolétaires, mais pour abattre révolutionnairement le gouvernement de crime.
« Et qui pourra alors dans le pays s'insurger contre ce mouvement révolutionnaire ? Si nous dénonçons, si nous attaquons révolutionnairement le Gouvernement coupable de ne pas avoir accepté l'arbitrage, de n'avoir pas voulu aller à la Haye, que pourront nous dire les excellents conservateurs qui nous calomnient et les délicieux radicaux qui nous outragent ?
« Aux conservateurs, nous dirons : Quoi! vous refusez aux prolétaires le droit de prendre au sérieux les propositions du tsar ? Nous dirons au gouvernement de M. Ciemenceau, nous dirons au Gouvernement des radicaux : Qui donc a envoyé à la Haye des plénipotentiaires pour négocier au nom de la France un arbitrage international? Et quelle figure feront M. Léon Bourgeois et M. Constant d'Estournelles, de retour de la Haye, si, après avoir essayé là-bas de faire accepter par les puissances l'arbitrage obligatoire, ils voient le peuple ouvrier de France tout entier se lever pour en faire une vérité ? C'est une révolution qui sortira non seulement du cœur du prolétariat révolté à la seule pensée de la guerre où on veut l'entraîner contre d'autres prolétaires; cette révolution jaillira aussi de la conscience même du pays. Et alors le Prolétariat soulevé, usant de ses armes, non plus pour le crime, mais pour le salut et l'affranchissement, instituera un gouvernement populaire. Et ce gouvernement dira aux agresseurs massés à la frontière ou qui auront essayé de la franchir : « Vous voulez la paix ? Allons devant les arbitres ». Et ce sera l'apaisement par la République sociale. Ou s'ils ne le veulent pas, s'ils continuent alors à mobiliser leurs bataillons, ce sera pour écraser le prolétariat et le prolétariat se défendra lui-même en défendant la patrie de la Révolution.
« C'est cette politique d'action, sous des formes diverses mais toujours vigoureuses, que conseille la résolution de Stuttgart et vous voyez comme cette doctrine internationale est conséquente, comme elle est logique, comme elle est claire, comme elle est bien liée. Et pour que l'effort des prolétaires d'un pays soit secondé par l'effort des prolétaires des autres pays, l'Internationale a proclamé à Stuttgart que tous les prolétaires, que toutes les nations devaient développer le
maximum d'efforts pour empêcher les guerres ou pour en châtier révolutionnairement les auteurs. Et il a chargé le Bureau Socialiste International, où siègent des délégués de tous les partis nationaux, de stimuler et de coordonner l'effort de tous les prolétaires, afin que ce ne soit pas un seul peuple, mais tous les peuples que leurs gouvernements veulent engager dans le conflit qui se soulèvent à la fois d'un effort concerté, d'un effort passionné, pour que la guerre soit prise entre deux feux. »
L'arbitrage ou la Révolution ! Jaurès, homme d'action légale et pacifique, était décidé à l'insurrection contre un Gouvernement de crime qui se refuserait à l'arbitrage.
Oui, Jaurès qui détestait de tout son grand cœur la violence s'était résigné à demander le recours éventuel à la violence pour prévenir la guerre ! Avec sa clairvoyance génialle, il avait prévu que la guerre mettrait en question et en danger toute la civilisation européenne, toutes les conquêtes du progrès. Il voyait la bestialité déchaînée, la réaction triomphante, Attila fouler le sol de la société moderne, le prolétariat déchiré, ensanglanté et empoisonné par la haine. Et il était prêt à jouer le tout pour le tout : la paix ou la Révolution ! Il savait qu'entre le socialisme et la guerre un duel à mort est engagé et il se disait : Il faut que le socialisme tue la guerre. Dans le cas contraire, la guerre tuera le socialisme.
Et ce magicien de la parole faisait revivre, devant son auditoire ébloui et charmé, le mouvement international pour la paix.
« Et si vous aviez vu, pour ne citer que ces détails de mécanisme, ces détails extérieurs, mais qui ont leur sens, si vous aviez vu avec quelle précision, malgré la nécessité d'employer trois langues différentes, malgré le nombre énorme de délégués venus de tous les continents — il y en avait neuf cents — si vous aviez vu avec quelle précision le Congrès a fonctionné, avec quelle siireté il a abouti, quelle est l'exactitude en la minutie des résolutions qu'il a prises sur des questions précises comme celle de l'émigration, vous diriez : Oui, l'Internationale est sortie de la période des tâtonnements, elle est sortie de la période de chaos, elle apparaît maintenant
au-dessus du monde comme une force de lumière. C'est à elle que vont se rallier les prolétaires, c'est la colonne de feu qui va guider tous les souffrants, les souffrants de la mine, de la verrerie, des tissages, les pauvres paysans accablés, tous les travailleurs du sol et du sous-sol, quelles que soient leur nation, leur race, tous souffrants, exploités, mais tous saluant dans leur conscience internationale la libération prochaine du prolétariat.
« Citoyens, la force me manque pour entrer aujourd'hui dans l'examen précis des applications que nous devons faire ici, en France, dès maintenant, des règles d'action internationale posées à Stuttgart. J'y reviendrai avec vous. Il ne faut pas que les réunions soient des parades, mais des entrevues périodiques où nous arrêterons le plan de notre action.
« Je veux dire seulement une chose : c'est qu'il faut que, dans l'Internationale, une pénétration se fasse, une combinaison se fasse des qualités, des forces, des facultés des différents peuples. Le nôtre a reçu de son histoire une force d'élan révolutionnaire qu'il porte de son mieux au dehors. Nos camarades d'Allemagne ont eu la générosité de dire tout haut, Kautsky a eu la générosité de penser, d'écrire dans la Neue Zeit que, désormais, il n'y a plus une hégémonie du socialisme allemand, non pas que le socialisme allemand ait baissé, mais parce que le socialisme des autres pays a monté. Et alors il y aura équivalence et échange des forces et des facultés. Eh bien, de même que nous pouvons communiquer à d'autres un peu de cet élan révolutionnaire qui émane de notre histoire, de même il est de notre devoir d'emjDrunter au socialisme allemand l'admirable puissance d'organisation, d'éducation, de méthode, qui fait sa force et sa grandeur.
Tout à l'heure, des interrupteurs me disaient : Parlez-nous du Maroc. Eh ! que voulez-vous que je vous en dise, sinon que, malgré nos efforts, nous ne parviendrons pas à empêcher les flibustiers de faire leur coup. Pourquoi ? Parce que, derrière notre force pariemicntaire, il n'y a qu'un embryon de force ouvrière.
Ah ! si avec votre idéalisme révolutionnaire, si avec votre force d'élan, au lieu d'être comme vous en France 500,000 syndiqués sur 5 ou 6 millions de prolétaires, adhérents à la Confédération générale du Travail, si vous étiez comme les Syndicats allemands qui, en quelques années, ont dépassé He premier million; si vous étiez comme
C€s Trade-Unions anglaises dont le Congrès, réuni en ce moment-ci, ireprésiente exactement 1,700,000 ouvriers cotisants; si vous aviez cette force du nombre, avec votre passion, avec votre élan, il n'y a pas de Gouvernement, qu'il fiit soutenu par le Matin, k Temps, les Débats, les autres journaux, qui pourrait faire avaler à ce pays une expédition coloniale dont il ne veut pas.
La première leçon de Stuttgart, c'est que, pour être capables de remplir le mandat que l'Internationale a donné à tous, il faut que nous nous organisions, il faut que nous développions, que nous accroissions nos forces. Nous le pourrons; je sais que déjà à Paris, il y a, depuis quelques années, des corporations qui s'organisent; je sara que le Bâtiment est beaucoup mieux organisé qu'il ne l'était il y a trois ans; il dépend de vous de devenir véritablement une force. Et, en vérité, i! est trop commode de maudire la patrie. Ce sont des mots. Il vaut mieux la conquérir. Il dépend de vous qu'elle soit à vous. Pourquoi est-elle la patrie des bourgeois ? Parce que vous êtes divisés, parce que vous êtes inertes. Vous êtes le nombre. Si vous aviez en même temps l'organisation et la volonté, vous socialiseriez la patrie, vous la feriez vôtre, vous en feriez le domaine, la chose du prolétariat. C'est cela que l'Internationale vous demande, c'est à ce but que nous irons avec nos camarades de tous les pays.
Mais il ne faut pas croire que Jaurès se fît illusion sur l'action commune des socialistes et des bourgeois même radicaux en faveur de la paix. Il connaissait trop bien les poiliticiens radicaux, leur ignorance et leur timidité incurables. Mais il s'adressait aux masses qui les suivent. Et il cherchait à les éolairer sur la nature des hommes qui se servent d'elles.
« Je dis qu'à côté des radicaux qui ont perdu le sens vivant de l'idéal et qui ne comprennent pas, il y en a d'autres qui comprennent trop bien. Ce sont ceux qui, après avoir, avec l'appui des socialistes, réalisé leur programme politique, s'étaient dit : Il faut y coudre un programme social. Ce programme social, ils l'ont porté allègrement tant qu'il n'y avait aucune chance prochaine de le réaliser. Puis, à mesure que l'ordre du jour des Chambres est débarrassé des problèmes purement politiques, successivement résolus, et à mesure que nous abordons les problèmes fiscaux, les problèmes sociaux, à mesure que les radicaux sont obligés de demander à une partie de leur clientèle composite quelques sacrifices positifs, ils se disent que ce programme est excellent, mais à la condition de rester à l'état de programmie, et ils cherchent un moyen élégant de ne pas le réaliser. Ils en ont trou-
vé un; ils disent: Oui, ce serait très bien, mais on ne peut le réaliser qu'avec le concours des socialistes, et comme les socialistes sont dès maintenant des insurgés, des révolutionnaires, des sans-patrie, nous ne pouvons pas honnêtement accepter la collaboration de ces gens tarés. Et comme ils savent qu'ils ne pourront réaliser leur programme qu'avec nous, ils nous disqualifient afin de ne pas le réaliser. Hervé est un monstre; moi, je suis le lieutenant d'Hervé. Les radicaux socialistes qui n'ont pas encore tout à fait abandonné leur programme sont restés vaguement dans ma dépendance : donc dans la dépendance et dans la gueule d'Hervé... qui est un m^onstre. Donc, voter les réformes, les retraites ouvrières, la contribution patronale, l'impôt progressif sur le revenu, ce serait faire le jeu des socialistes, ce serait faire le jeu de Jaurès... qui fait le jeu d'Hervé... qui fait le jeu de l'empereur d'Allemagne.
« Et voilà comment, par patriotisme, ces messieurs se préparent à lâcher leur programme. Ah ! ils sont à leur manière des déserteurs, et ils appliquent l'hervéisme à la politique...
« Eh bien, citoyens, toute cette comédie, je sais où elle finira: A force de nous dénoncer, à force de grossir contre nous les griefs et d'enfler les déclamations, ils finiront sincèrement par ,se faire peur à eux-mêmes et par faire peur à une grande partie de leur clientèle, au moins pour un moment. Et alors, ils ne pourront se sauver, nous ayant dénoncés, qu'en se jetant dans les bras des conservateurs, des réacteurs proprement dits... Ah! je leur souhaite beaucoup de plaisir...
« Mon ami Varenne essayait de les effrayer en leur disant : Mais, en combattant les socialistes, vous vous mettez à la merci de la réaction, et, par conséquent, vous ne pourrez pas appliquer votre programme... Ah ! que Varenne est naïf ! C'est précisément ce que les radicaux souhaitent. Seulement, il ne leur suffira pas de ne pas appliquer leur programme; les conservateurs, les modérés, les mélinistes ne veulent pas simplement des satisfactions de classe, ils veulent des satisfactions de personnes. Et alors on commence à dire aux radicaux socialistes : « Oh ! dépouillez-vous au moins de l'étiquette, du vêtement, de l'épithète de socialiste ! » Puis on leur dit : « Ce n'est pas assez... Pourquoi donc encore garder
« cette épithète de radical qui vous distingue de l'ensemble « des républicains ?... » Et on les invite à se dépouiller successivement de toutes les épithètes qu'ils ont revêtues... Mais cela ne suffit pas encore et on leur dit : « Quoi que vous fassiez, « vous serez des nouveaux venus à la sagesse; vous vous « apercevez que les socialistes sont des monstres ; mais vous « vous en apercevep trop tard, nous vous le disions depuis « longtemps ! Vous êtes les ralliés de la peur : nous avons eu « peur tout de temps, nous vous sommes donc bien supé- « rieurs » . Et alors on les invite à s'effacer, à s'absorber dans la vieille clientèle conservatrice... Qu'ils y disparaissent, ce sera leur juste châtiment !
« Pour moi — et je crois parler ici au nom de notre Parti — je ne fais pas le fanfaron : je sais très bien que nous allons traverser des temps difficiles, je sais très bien qu'il se prépare contre nous une coalition radicale et conservatrice qui sera d'autant plus redoutable et d'autant plus conservatrice qu'elle se produira sous l'apparence d'un vocable radical et d'un Gouvernement radical; je sais que cet effort de coalition et de résistance se prépare contre nous et je n'hésite pas à dire que cette coalition pourrait nous faire perdre une large part des mandats que nous avons à cette heure au Parlement. Mais qu'importe ?.,.
« Ah! je ne fais pas fi, vous le savez bien, de l'action parlementaire, de l'action politique, de l'action électorale, mais je dis que notre Parti a assez prouvé sa capacité d'action parlementaire pour qu'il puisse subir devant les coalitions de l'ennemi même des défaites momentanées sans être amoindri, et il vaut mieux que notre Parti perde une part de ses mandants en dressant son drapeau, que disparaître dans d'apparentes victoires comme sera la victoire honteuse et fausse des radicaux coalisés avec la réaction... »
« Ah !^ citoyens, j'ai, quant à moi, dans l'avenir, une confiance illimitée. C'est avec une certitude sereine que nous regardons les choses et que nous marchons dans la bataille. Le grand poète Dante raconte, dans un songe de la Vie Nouvelle, qu'il a souffert jusqu'à la frénésie en rêvant que l'idéale beauté de Béatrix pouvait périr... Mais l'idéale beauté de la
justice sociale, de la révolution prolétarienne ne peut pas périr; elle est immortelle comme le travail, impérissable comme la conscience, et je >salue avec vous, soldats de l'Internationale, l'avènement de l'humanité socialiste! » (1907.)
Dans son Armée Nouvelle, œuvre grandiose, Jaurès fait de sa conception de la patrie, de la paix et du rôle de l'Internationale, un exposé remarquable que nous ne voudrions pas atténuer par de faibles commentaires. Ces pages de clarté et de feu montrent cette nature sublime dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté.
« Dès maintenant, c'est une joie pour tous les militants du socialisme international, c'est une fierté et une force de faire appel, en vue de l'ordre nouveau, à ce que les patries ont de plus noble dans leur tradition, dans leur histoire, dans leur génie. Tous les actes de courage et de noblesse qui marquent le niveau où peut se hausser la nature humaine, tous les efforts d'invention, toutes les audaces de l'esprit, tous les progrès de liberté, de démocratie et de lumière, qui ont préparé une civilisation supérieure, et qui ont disposé le peuple à y participer, nous les appelons à nous, nous les évoquons. Nous disons aux hommes : Pourquoi ce mouvement s'arrêterait-il? Pourquoi tous ceux qui sont restés jusqu'ici dans la dépendance et dans l'ombre ou dans la pénombre ne seraient-ils pas élevés à la liberté et à la clarté? Mais n'est-ce pas dans un régime de coopération sociale que toutes les initiatives trouveront leur garantie, que toutes les intelligences et les consciences auront leur plein essor? Nous prenons à témoin la patrie elle-même dans sa continuité et dans son unité. L'unité sera plus forte quand à la lutte des classes dans chaque patrie sera substituée l'harmonie sociale, quand la propriété collective servira de fondement à la conscience commune. La continuité sera plus profonde quand tous les efforts du passé aboutiront à l'universelle libération, quand tous les germes d'égalité et de justice s'épanouiront en une magnifique floraison humaine, quand les œuvres les plus fines et les plus hautes du génie seront enfin, dans la culture individuelle et la culture sociale agrandies, l'orgueil et la joie de toutes les intelligences. Par là, la patrie sera le miroir vi-
vant où toutes les consciences pourront se reconnaître. Par là, les prolétaires qui n'eurent au cours des temps qu'une possession partielle et trouble de la patrie, en auront enfin la possession pleine et lumineuse. Elle sera bien à eux, même dans le passé, puisque par leur effort suprême tout le travail des siècles aura abouti à leur exaltation dans la justice. Dès aujourd'hui, parce qu'ils peuvent lutter dans la patrie pour la transformer selon une idée plus haute, ils ne sont pas extérieurs à la patrie. Ils sont en elle parce qu'ils agissent sur elle, parce que l'indépendance des nations comme nations abrite l'effort socialiste international, parce que la démocratie, forme des nations modernes, seconde l'action des salariés, parce qu'ils ne peuvent vaincre qu'en s'appropriant, en chaque pays, les plus hautes qualités d'esprit et d'âme, et l'essence même du génie de la nation, parce que l'humanité nouvelle ne sera riche et vivante que si l'originalité de chaque peuple se prolonge dans l'harmonie totale et si toutes les patries vibrent à la lyre humaine. Ainsi les patries, en leur mouvement magnifique de la nature à l'esprit, de la force à la justice, de la compétition à l'amitié, de la guerre à la fédération, ont à la fois toute la force organique de l'instinct et la toute puissance de l'idée. Et la classe prolétarienne est plus que toute autre classe dans la patrie, puisqu'elle est dans le sens du mouvement ascendant de la patrie. Quand elle la maudit, quand elle croit la maudire, elle ne maudit que les misères qui la déshonorent, les injustices qui la divisent, les haines qui l'affolent, les mensonges qui l'exploitent, et cette apparente malédiction n'est qu'un appel à la patrie nouvelle qui ne peut se développer que par l'autonomie des nations, l'essor des démocraties et l'application à de nouveaux problèmes de toute la force des génies nationaux, c'est-à-dire par la continuation de l'idée de patrie jusque dans l'humanité.
« Voilà pourquoi, en tous ses' congrès, l'Internationale ouvrière et socialiste rappelle aux prolétaires de tous les pays le double devoir indivisible de maintenir la paix, par tous les moyens dont ils disposent, et de sauvegarder l'indépendance de toutes les nations. Oui, maintenir la paix par tous les moyens d'action du prolétariat, même par la grève générale internationale, même par la révolution. Combien de malenten-
dus volontaires ou involontaires, combien de méprises et de
calomnies les adversaires du socialisme ont accumulés sur cet objet ! Ils oublient, ils affectent d'oublier que même dans les pays démocratiques la guerre peut être déchaînée sans le consentement du peuple, à son insu, contre sa volonté! Ils oublient que dans le mystère où s'enveloppent encore les diplomaties, la politique extérieure échappe trop souvent au contrôle des nations, qu'une imprudence, une fatuité, une provocation imbécile ou la convoitise scélérate de quelques groupes financiers peuvent déchaîner des conflits soudains; qu'il dépend encore d'une minorité, d'une coterie infime, d'un homme systématique et infatué, d'engager la nation, de créer de l'irréparable, et que la guerre et la paix se meuvent encore hors de la loi de démocratie. Dans l'évolution intérieure, il y a aussi des surprises, des attentats, mais dont les effets peuvent être combattus et limités. Quand des fous ou des criminels ont allumé la guerre, comment le peuple peut-il circonscrire ou étouffer l'incendie? Les vastes combinaisons personnelles de M. Hanotaux ont conduit la France au iseuil d'une guerre avec l'Angleterre. Les vastes combinaisons personnelles de M. Delcassé ont conduit la France au seuil d'une guerre avec l'Allemagne. Les conflits obscurs des coteries dans la chancellerie allemande se répercutaient dans toute la politique européenne, et selon que l'emportait le groupe Holstein ou le groupe Eulenbourg, les chances de guerre s'accroissaient ou diminuaient. C'est dans de sombres coulisses de finance que s'est agité à certaines heures le conflit marocain. L'antagonisme des financiers français et des financiers allemands a mis en péril la paix de l'Europe, et c'est l'entente de ces groupes d'abord hostiles, puis associés enfin pour une exploitation plus fructueuse du Maroc, qui a facilité un accord dont les effets généraux sont excellents, dont les sources sont ignominieuses, comme étaient ignominieuses les causes du conflit. Quelle ressource ont donc les peuples devant ces combinaisons, devant ces manœuvres, devant les mensonges sensationnels de la presse dirigée souvent par le capital véreux et qui, par calcul financier ou par délirant orgueil, sème la panique et la haine et se joue cyniquement et étourdiment du destin de millions d'hommes? Les
peuples n'ont qu'un moyen de défense; le prolétariat n'a qu'une ressource : c'est de signifier que dans ces aventures « il ne marchera pas » ou plutôt qu'il marchera contre les machinateurs criminels, qu'il brisera s'il le peut les forces de guerre, qu'il se soulèvera pour arracher la patrie aux maquignons de la patrie! Ah! oui, terrible hypothèse dont il connaît toutes les difficultés et tous les périls! Il serait coupable en effet s'il s'y prêtait légèrement, si c'était un jeu d'imagination romantique. Mais il sait bien qu'il n'aura le droit de mettre en œuvre ces moyens tragiques et qu'il n'aura quelques chances d'y réussir que s'il a épuisé d'abord tous les moyens de prévenir la guerre que met en ses mains la démocratie trop incomplète. Qu'il surveille sans cesse les événements pour écraser les germes de guerre avant qu'ils aient pu dangereusement se développer. Qu'il envoie dans toutes les assemblées politiques une minorité toujours accrue qui dé nonce les intrigues, dissipe les malentendus, rappelle sans cesse les diplomaties convoiteuses ou aventureuses à l'esprit d'équité, de modération et de paix. Qu'il prépare, qu'il trace par ces délégués, par des juristes pénétrés de son esprit, un code de droit international qui prévienne les compétitions funestes et les entreprises violentes de l'impérialisme capitaliste ; qu'il protège tous les peuples, toutes les races contre ceux qui veulent se tailler aux dépens de leur indépendance des privilèges, des monopoles, des concessions exclusives. Qu'il élargisse toutes les tentatives d'arbitrage. Qu'il ne cède pas à la tentation médiocre et vulgaire de railler la Cour de la Haye, mais qu'il s'applique au contraire à la fortifier, qu'il réclame pour elle une activité toujours plus haute et s'exerçant sur tous les litiges. Qu'il comprenne toute l'importance, toutes les conséquences des questions posées d'abord devant elle et qui peuvent, comme la question du droit de prise, neutraliser la concurrence navale de l'Angleterre et de l'Allemagne, enlever tout prétexte à l'émulation sinistre des armements maritimes. Que les organisations prolétariennes de tous les pays, réunies en des congrès internationaux, affirment avec une force croissante leur volonté de paix et que leur solidarité tous les jours plus visible et plus solide soit comme un obstacle compact aux courants de folie belliqueuse.
Quand les socialistes et travailleurs de tous les pays, dans les parlements, dans les syndicats, dans les coopératives, dans les fédérations ouvrières de tout ordre dont le réseau tous les jours plus serré et plus vaste s'étend sur le monde, auront fait vivre cette œuvre incessante, multiple, méthodique ; quand ils auront prodigué les efforts de sagesse, de raison, de propagande et d'organisation pour prévenir les conflits, pour épargner aux nations la double épreuve de la guerre et de la révolution qui en sera la réplique presque fatale; alors, si des gouvernements d'aventure et de proie s'obstinent; si, dans la pensée folle de créer une diversion au problème social, ou d'affermir des monarchies chancelantes, ou de sauver les privilèges bourgeois, ou encore dans un appétit scélérat de lucre et de finance, les dirigeants déchaînent la tempête, s'ils refusent encore, à la dernière heure, avant la consommation du crime, les suprêmes appels à l'arbitrage qui leur viendront du prolétariat universel, alors, oui, ce sera le droit et le devoir de la classe ouvrière, ce sera son droit et son devoir, par un effort simultané et concerté de ses militants dans les pays exposés à l'horrible catastrophe, de se soulever, de faire appel désespérément à la force révolutionnaire, de briser ces gouvernements de délire, de rapine et de meurtre et de jeter dans la tourmente, pour la sauvegarde et l'honneur des patries comme pour la sauvegarde et l'honneur de l'humanité, la parole de paix, la parole de justice.
« Pour avoir à mon tour répété ces choses dans le commentaire que je donnais du Congrès de Stuttgart, j'ai été outragé, dénoncé comme un traître à la patrie. Il me semble qu'on n'ose plus, aujourd'hui, répéter contie le parti socialiste et contre l'Internationale ces calomnies imbéciles. Le Congrès de Copenhague, quoiqu'il ait marqué un pas nouveau dans la lutte internationale révolutionnaire contre la guerre, quoiqu'il ait mis à l'ordre du jour de tous les pays l'étude des moyens précis de la prévenir par l'action concertée du prolétariat, n'a pas provoqué les mêmes injures que celui de Stuttgart. Peu à peu, la démocratie européenne se familiarise avec la grandeur de la pensée internationale. On n'ose plus nous dire à nous, socialistes français, ou du moins on ne nous dit plus que faiblement que nous voulons désorganiser la dé-
fense de notre propre patrie et que nous sommes ou les complices de l'étranger ou au moins les dupes lamentables de ces socialistes du dehors qui, eux, dissimulant sous de faux semblants internationalistes leur dessein de primauté nationale et leur orgueil chauvin, sauront bien exploiter au profit de leur patrie casquée l'anarchie révolutionnaire de France. Non, on n'ose plus reproduire, au moins du même ton, ces inepties calomnieuses, car dans toute l'Europe une agitation se propage. Les démocraties s'émeuvent. Les peuples manifestent leur lassitude du régime épuisant de la paix armée. Partout ils veulent prendre en mains la conduite des affaires nationales, et dans les pays même où l'autorité est le plus solide, des forces populaires s'accumulent et montent, qui ne permettront plus de dire que les effets révolutionnaires de la guerre seront limités aux pays latins. Il n'est plus de souverain, il n'est plus de caste, il n'est plus de classe, en quelque pays de l'Europe que ce soit, qui puisse jouer sans péril avec le feu de la guerre. Et ce n'est pas une action unilatérale, c'est une action internationale, c'est un mouvement révolutionnaire que l'Internationale veut opposer aux puissances d'agression. Quelle aberration de la combattre et de la calomnier ! Déjà ceux-là même qui nous dénonçaient le plus comprennent qu'en essayant de prévenir la guerre, qu'en dressant contre toute politique belliqueuse la menace sérieuse et solide d'une révolution ouvrière, le socialisme international protège la civilisation démocratique contre les surprises et les cataclysmes. C'est la guerre surtout qui rendrait impossible la régulière évolution sociale. Au contraire, par la certitude de la démocratie et de la paix, par la plénitude du droit populaire et de la sécurité internationale, le passage de la société bourgeoise à l'ordre socialiste peut s'accomplir par étapes, par transitions ménagées, sans violence et sans effusion de sang, sans gaspillage des forces économiques. Les hommes qui poussent la volonté de paix jusqu'à menacer d'un mouvement révolutionnaire tous les fauteurs de conflit sont les serviteurs les plus clairvoyants de l'évolution humaine, du progrès social ordonné, vigoureux et sage. Que la double tâche de lutter, même révolutionnairementj contre la guerre et de sauvegarder dans la tourmente
l'indépendance des nations soit aussi difficile que grandiose, les prolétaires le savent. La classe qui assume cette responsabilité glorieuse et formidable s'oblige elle-même à un immense effort d'éducation et d'organisation, d'habileté et d'héroïsme. Elle n'a pas la naïveté de prétendre enfermer d'avance dans une formule bien équilibrée des événements tumultueux. Un schéma abstrait ne suffit pas à guider les hommes dans ces crises confuses et terribles. Mais ce qui est certain, c'est que la volonté irréductible de l'Internationale est qu'aucune patrie n'ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes de militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini dans la démocratie et dans la paix, ce n'est pas seulement servir l'Internationale et le prolétariat universel, par qui l'humanité à peine ébauchée se réalisera, c'est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C'est dans l'Internationale que l'indépendance des nations a sa plus haute garantie; c'est dans les nations indépendantes que l'Internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : Un peu d'internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d'internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène.
« Il n'y a donc aucune contradiction pour les prolétaires socialistes et internationalistes à participer de façon active à l'organisation populaire de la défense nationale. Au contraire, plus le problème qu'ils ont à résoudre est difficile et troublant, plus il importe qu'ils accroissent leur autorité et leur influence en exerçant toute la force d'action dont ils peuvent disposer ; plus il importe aussi qu'ils aient sur l'armée des prises très fortes, pour la faire mieux servir, aux heures de crise, aux fins sublimes du prolétariat, à la protection de la paix internationale et de l'indépendance nationale. Leur participation active au fonctionnement de l'armée renouvelée est donc une loi de la croissance prolétarienne et de l'action socialiste. Cette loi, il est impossible que les prolétaires ne la reconnaissent point. De même qu'il arrive au prolétariat, par dégoût des actes de la République bourgeoise, de paraître détaché de la République, mais qu'il s'émeut de
colère quand réellement la République est menacée, et qu'il tressaille de joie quand une République nouvelle, même bourgeoise, surgit en Europe, de même, et malgré l'abus des formules paradoxales, il a beau, pour protester contre les formes bourgeoises et capitalistes de la patrie, jeter l'anathème à la patrie elle-même, il se soulèverait tout entier le jour où réellement l'indépendance de la nation serait en péril. Et il débarrasserait la patrie des gouvernements de corruption et d'aventure pour mieux préserver, avec la paix du monde, l'autonomie nationale. La vaine outrance des paladoxes anarchisants ne résisterait pas une minute, un jour de crise, à la force de la pensée ouvrière complète, qui concilie l'Internationale et la Nation. C'est à cette pensée ouvrière complète que la République peut, dès maintenant, faire appel si elle veut assurer l'organisation d'une armée vraiment défensive, populaire et efficace. »