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RÉGIMES FONDÉS SUR LA FORCE SEULE, LE PRÉLUDE DES RÉVOLUTIONS

Appuyée dès les premiers jours sur la totalité de ses réserves et sur runanimité des cœurs, la France serait si forte que les plus téméraires hésiteraient à la provoquer. CETTE politique de suprême

DÉFENSE NATIONALE ABOUTIRAIT BIENTÔT, POUR LA FrANCE, NON SEU- LEMENT A LA PAIX, MAIS A LA CERTITUDE DE LA PAIX, c'est-à-dire au commiencement de la plus nette et de la plus bienfaisante révolution qui se soit accomplie depuis quelque temps parmi les hommes. Et c'est pour cela, c'est pour assurer la paix en assurant le plein de la défense nationale, que nous nous élevons contre le système absurde qui enlève à la France une si large part, la meilleure peut-être, de sa force défensive. Nous voulons restituer à la patrie un million de soldats que les professionnels du patriotisme et du tnilitarisntie sont en train de lui dérober obscurément, sournoisement, sans qu'elle s'en doute. Car c'est chose étrange combien peu la nation est avertie de tous ces problèmes, ovi sa vie pourtant est engagée. Qui sait, parmi les citoyens, même à grands traits, en quoi consiste la mobilisation? Qui se demande, dans le Parlement et dans le pays, com.ment se posent les problèmes de la concentration et quel est, en gros, l'usage que feraient les états-majors, pour la défense du pays, de toutes ses forces armées?

Jaurès dénonce, d'après les rapports officiels, la non-utilisation des sept dernières classes de la réserve, c'est-à-dire d'un million d'hommes. Dans l'emploi des réserves, il voit une garantie de justice. Car « la nation armée signifie nécessairement la nation juste ». Un peuple tout entier ne saurait passer et demeurer à l'état de crime, se dégrader au rang d'un malfaiteur public. Et renoncer à l'emploi immédiat de toutes les réserves, c'est avouer une arrière-pensée de mauvais coup, de dessein criminel. Jaurès donne un million de soldats de plus à la France démocratique et révolutionnaire.

Il y a plus. Une armée vraiment démocratique, vraiment

nationale qui n'a pas la superstition de la caserne et qui a en revanche pleine confiance en les réserves populaires est une garantie de paix. On hésite à attaquer une nation qui met volontairement toutes ses forces au service d'une défense suprême. « Les professionnels du patriotisme et du militarisme dérobent obscurément, sournoisement à la nation un million de soldats. » Il faut que la nation eille-même soit avertie du problème militaire dans toute son étendue, car son existence se joue sur les champs de bataille.

« Le rapport de M. Messimy, les déclarations récentes du ministre de la Guerre, qui suppriment presque officiellement la moitié des réserves, ont passé à peu près inaperçus. Aucun Français ne se demande, ni tout haut ni tout bas : Mais enfin, puisque la France exige de tous les hommes valides deux années de leur vie, puisqu'on nous répète que l'art de la guerre consiste à pouvoir toujours, sur le point décisif, opposer des forces supérieures à l'ennemi, puisque les chefs prétendent que les premiers événements de la guerre ont une influence décisive ou capitale sur toute la guerre, pourquoi les seize cent mille hommes valides des onze classes de réserve ne sont-ils pas concentrés dès les premiers jours avec les deux classes de l'active ? et pourquoi toute cette masse n'est-elle pas précipitée sur l'envahisseur comme un bloc d'airain? Y a-t-il une impossibilité pratique, technique? Qu'on le dise ou plutôt qu'on étudie. Ces sortes de problèmes techniques ne sont insolubles qu'aux pays qui ne veulent pas les résoudre.

« La vérité est que la nation se désintéresse de ces problèmes et qu'elle permet ainsi aux professionnels de s'en désintéresser ou de les trancher arbitrairement dans le sens des intérêts de caste les plus égoïstes, ou des préjugés les plus étroits, ou des routines les plus paresseuses.

(.(. L'éducation militaire de la nation n'est pas faite. Bile e^t à peine ébauchée; l'essentiel y manque encore, le souci direct, passionné et constant de la nation elle-même pour sa propre sécurité, la discussion publique et le contrôle public des méthodes qui doivent le mieux la procurer. Il ne s'agit pas de livrer à l'ennemi le secret de tel ou tel plan de cam-

pagne plus ou moins élaboré et d'une application d'ailleurs incertaine. Il s'agit de déterminer l'idée générale d'une stratégie qui permette à la nation armée de développer sa force défensive. La stratégie d'un peuple est aussi inséparable que son organisation militaire de son régime politique et social. A ce titre, la stratégie de la nation, comme son organisation politique et militaire, doit être soumise, non pas dans le détail de ses opérations, mais dans son principe, dans ses règles, dans ses méthodes, dans son objet, au contrôle de la nation.

Il N''y a de DÉFENS12 NATIONAI^E POSSIBLE QUE SI LA NATION Y PARTICIPE DE SON ESPRIT COMME DE SON CCEUR.

« Tout autre sera la stratégie d'une politique défensive, tout autre la stratégie d'une politique offensive, tout autre encore et pleine de périls la stratégie ambiguë qui répondrait à une politique ambiguë, tiraillée de la défensive à l'offensive. Tout autre aussi sera la stratégie oligarchique et professionnelle qui ne comptera guère que sur l'armée de caserne et sur une faible part des réserves cousues à l'active, comme une méchante petite pièce d'étoffe à un drap solide; tout autre la stratégie vraiment nationale et démocratique qui fera appel d'emblée à toutes les forces disponibles de la nation. Toutes ces questions, que le pays tout entier devrait connaître, débattre, résoudre, se débattent et se résolvent sans lui, hors de lui, peut-être contre lui. Peut-être, pendant qu'il s'habitue à abdiquer, pendant qu'il livre à des spécialistes le soin de décider dans le secret, non seulement, je le répète, les détails, mais les règles mêmes de l'action nationale, peut-être les étatsmajors sont-ils occupés à abandonner, par esprit de système et par l'effet de doctrines surannées, un million de défenseurs; peut-être renoncent-ils à l'emploi efficace des réserves, non point par impossibilité technique de manier d'aussi grandes masses, mais par préférence systématique pour les armées réduites, par hésitation paresseuse de l'esprit devant l'immense effort d'organisation et d'invention qu'exigerait la magnifique intensité de la défense nationale.

« Un des effets du projet de réorganisation militaire que nous soumettons au Parlement et au pays, ce sera, en constituant vraiment la nation armée, dont nous n'avons encore qu'une faible et contradictoire ébauche, de poser en même

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temps les grands problèmes de stratégie qui sont liés à l'utilisation sérieuse des masses organisées. Ii. aura donc pour

EFÎ'ET DD SECOUER L'ENGOURDISSEMENT DE e'ESPRIT PUBLIC ET, EN CRÉANT LA NATION ARMÉE, DE CRÉER, DANS LES CHOSES DE l'armée, la NATION PENSANTE. »

Démocrate jusqu'aux profondeurs de son âme, jusqu'aux plus intimes replis de sa pensée, Jaurès veut que la nation prenne en main sa propre défense. Il veut contraindre le peuple à penser toujours à son armée, à ne pas la considérer comme un corps étranger, mais comme la chair de sa chair, comme le sang de son sang. Il se méfie de la routine, de l'esprit systématique et dogmatique des spécialistes et des professionnels. Pour Jaurès, le peuple est toujours une force vivifiante, un élément de critique et de vérité, une force de mouvement et de vie. Il faut que le peuple se gouverne et se défende lui-même. Et s'il se soumet à la discipline ce ne doit être qu'en pleine connaissance, en pleine clarté, en pleine liberté. Or, Ja défense du peuple par le peuple, ce sont les milices, l'organisation méthodique des soldats-citoyens. Et Jaurès soumet à une critique approfondie et consciencieuse les objections faites au système des milices.

« La mobilisation et la concentration des soldats-citoyens de l'Est pourra être hâtée encore si chacun d'eux (au moins pour l'infanterie) a à domicile son équipement et ses armes. C'est l'excellente et admirable pratique suisse. Je ne la propose pas d'emblée pour l'ensemble de notre pays, car je ne veux pas que de bonnes âmes m'objectent que sous prétexte de rendre la mobilisation plus rapide et la défense nationale plus efficace, je cherche à armer contre les pauvres bourgeois la révolte furieuse des prolétaires. Je ne veux pas que l'on écarte ainsi, par un argument grossier, le système que je propose et qui doit être examiné en soi, au point de vue même de la force défensive de la France. A vrai dire, je ne crois pas que l'armement universel des citoyens ayant chacun à domicile leur sabre et leur fusil ait la conséquence sociale qu'on imagine. Dans les émeutes, dans les grèves, il est plus facile de se servir de son fusil quand on ne l'a pas que quand on l'a. Quand on n'a pas de fusil, l'appel au fusil n'est qu'une

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métaphore qui n'entraîne pas de risques très sérieux pour l'orateur, ou pour ses amis, ou pour ses adversaires. C'est une rhétorique un peu vaine et dont, sans doute, le prolétariat se guérira à mesure qu'il sera réellement une force, mais enfin c'est une rhétorique innocente. Parler de fusil quand on en a, quand il suffit de le décrocher et de l'armer, c'est autre chose. On risque d'être pris au mot et cela peut avoir des conséquences. D'abord il faut être terriblement excité, ou obéir à une redoutable consigne pour donner la mort. Quand les soldats tirent sur la foule, ils sont, pour ainsi dire, en fonction de meurtre, et ils éprouvent pourtant une répugnance qui va croissant. Pour qu'un individu, sous sa responsabilité, déchaîne la mort, il faut un emportement étrange et qui est, à bien des égards, surhumain. Les chefs du mouvement, matériellement et moralement responsables, s'opposeront sans doute avec une énergie passionnée à toute tentative de violence meurtrière; tel ouvrier, telle femme de gréviste qui n'hésite pas à lancer une pierre, hésiterait beaucoup à lancer une balle. Quand les soldats tirent, il n'y a pas seulement effroi et colère, il y a une impression de scandale. Si les ouvriers abusaient, pour verser le sang, du fusil remis en leurs mains pour la défense commune, une terrible réaction morale se déchaînerait contre leurs revendications et contre leur cause. C'est un jeu dangereux qu'ils ne joueraient pas. Ils soulèveraient contre eux, pour de terribles représailles, même physiques, non seulement toute la partie de la population qui n'est pas proprement prolétarienne, mais cette partie de la classe ouvrière qui, par des mobiles divers, sagesse ou timidité, résignation ou idéalisme, répugne à l'emploi de la force, et surtout à l'emploi de la mort. Les ouvriers révolutionnaires ne seraient pas les seuls armés. Les bourgeois, petits et grands, les paysans, les ouvriers à demi conservateurs, formeraient une masse formidable exaspérée par la colère et la peur et les premiers meurtriers disparaîtraient dans un ouragan de meurtre. Le pressentiment de ce terrible drame suffirait à coup sûr à prévenir le recours au fusil. En Suisse, la tentation n'en est jamais venue aux socialistes, aux prolétaires, et quand je leur ai demandé : Les classes dirigeantes et possédantes ne craignent-elles pas ce si facile recours aux

armes, si facile en apparence? Ils m'ont répondu : On n'y a même pas songé. Cela apparaîtrait comme une folie et ceux qui donneraient ce signal de mort seraient perdus.

« Il est vrai que depuis quelques années, si les soldats de la Suisse ont encore à domicile leur fusil, il n'y ont plus les boîtes de cartouches. Ils les trouvent maintenant aux sociétés de tir quand ils y vont pour l'exercice. Mais (j'en ai eu l'assurance des socialistes eux-mêmes et des plus animés contre la bourgeoisie capitaliste), ce n'est pas du tout par méfiance conservatrice et par précaution d'ordre public que les cartouches ont été retirées aux citoyens, c'est à la demande des citoyens eux-mêmes qui redoutaient l'imprudence des enfants ou des fous, ou même, détail curieux, les trop grandes facilités de suicide données à des malades ou à des désespérés. Ce sont des faits-divers tragiques, ce ne sont pas des événements sociaux qui ont déterminé ce retrait. Aussi bien la plupart des citoyens suisses ont chez eux des cartouches qui leur sont restées des exercices de tir et ils peuvent en acheter à volonté chez les marchands officiels, j'en ai fait personnellement la constatation à Lausanne. Qu'on ne dise pas que le peuple suisse est un peuple agricole, pastoral, de tempérament placide et qui ne connaît pas les terribles luttes de classe développées par le capitalisme et la grande industrie.

« Voilà longtemps déjà que ce n'est plus vrai. Aujourd'hui, l'industrie est, par rapport à l'agriculture, plus développée qu'en France. Les cités industrielles et ouvrières grandissent à vue d'œil. Des hommes très différents de race et de tempérament entrent tous les jours dans la nationalité suisse. Français, Allemands, Italiens, et ceux-ci sont très passionnés, très prompts aux gestes de colère. M. le général Picquart, essayant de justifier comme ministre de la Guerre les mesures qui restreignaient ou supprimaient le recrutement régional à la suite des troubles du Midi, disait : « Oui, j'ai eu une « autre idée, j'ai eu une autre espérance à une époque où « je vivais en contact avec une démocratie saine, où chaque « citoyen a son fusil, mais où chaque citoyen, aussi, a le « respect de la loi ». M. le Ministre semblait ignorer que récemment, à Vevey, dans une grève dé chocolatiers, il y

eut des collisions violentes. Il y a eu en Suisse, dans tous les cantons, de grandes grèves passionnées. Il est arrivé que les soldats ont tiré sur la foule. Il n'est jamais arrivé encore, et par l'effet des raisons que j'ai dites, que les ouvriers, que les socialistes aient « décroché leur fusil ». Les splendides soieries s'étalent aux somptueux magasins des grandes avenues de Zurich, les splendides bijoux étincellent aux vitrines de Genève, les valeurs s'accumulent dans les banques de Berne et tout le prolétariat, qui a son armement à domicile, circule, pauvre souvent, souvent irrité, dans les vastes rues pleines de tentations, dans les sordides ruelles pleines de misère, sans que jamais l'idée lui vienne de charger son fusil. »

Selon son habitude, Jaurès prend le taureau de la sottise réactionnaire par ses cornes mêmes : la méfiance du peuple et la peur des violences populaires, la peur de la révolution. Les classes dominantes ont la conscience mauvaise. Elles savent qu'^w dernier lieu, elles ne dominent et elles ne peuvent maintenir leur domination qu'à l'aide de la violence exercée en fait ou tenue en réserve. Et elles vivent dans la crainte éternelle que le peuple trompé, exploité et opprimé, qui est la force souveraine et toute-puissante, s'il sait et s'il veut, ne découvre ce secret soigneusement caché et n'applique, à son tour, la violence révolutionnaire pour mettre fin au régime basé sur la violence ou la menace de la violence. Les classes dominantes et leurs Gouvernements tremblent devant l'idée d'un Samson populaire réveillé et mettant bas par une secousse de ses épaules de géant le magnifique édifice d'iniquité et de misères sociales. Elles reculent d'épouvante en pensant à cette ultima ratio populaire : la Révolution !

Jaurès le sait. Il sait que le patriotisme professionnel et aventurier n'hésiterait jamais à sacrifier la défense nationale à la conservation sociale. Et comme Jaurès met au-dessus de tout le culte de la patrie, parce que, en socialiste clairvoyant, il a la conviction que les destinées de la patrie se confondent avec celles du socialisme, il cherche avant tout, pour faire accepter ses projets salutaires pour la France même par les adversaires politiques, à écarter de son chemin cet argument capital, cet argument d'autant plus dangereux

qu'il reste souvent intime et inavoué chez les adversaires des milices. Et il le fait avec un véritable luxe de preuves neuves et frappantes. Il introduit son lecteur dans l'intimité même de la vie des milices suisses. Il les montre à la fois dans leur fierté indomptable d'hommes libres et indépendants, toujours prêts à se sacrifier pour la liberté et dans leur sentiment bien ancré des responsabilités.

Jaurès, comme toujours, va à l'encontre des objections. Il les accumule lui-même pour en démontrer le néant. Il ne faut pas juger le peuple par les violences verbales des réunions publiques : les mêmes chefs du mouvement ouvrier, les mêmes orateurs violents qui y prononcent des paroles meurtrières, des paroles qui s'appliquent comme un baume aux plaies atroces de la misère populaire et, en donnant une expression véhémente aux justes colères populaires, les soulagent et les calment, ces mêmes hommes hésiteront mille fois avant de prendre la responsabilité effective d'une excitation à un fait, à un acte de force. Ceux qui connaissent le mouvement ouvrier savent que cela n'arrivera jamais. Et, avec une parfaite connaissance de la psychologie populaire, Jaurès note que « telle femme de gréviste qui n'hésite pas à lancer une pierre hésiterait beaucoup à lancer une balle ».

Les classes possédantes suisses connaissant exactement l'esprit de la classe ouvrière suisse, ne songent même pas à priver les ouvriers de leurs fusils qu'ils ont accrochés chez eux. Et ce sont les miliciens eux-mêmes qui se débarrassent parfois des paquets de cartouches pour éviter « des faitsdivers tragiques » individuels et non par peur des émeutes collectives.

On objecte la placidité des Suisses, « peuple pastoral et agricole ». Mais la réalité est tout autre. L'industrie est actuellement plus développée en Suisse qu'en France. Des cités industridiles et ouvrières, comme Zurich, Winterthûr, Bâle et tant d'autres ont surgi et grandissent tous les jours. Des richesses immenses s'accumulent. Une vie de luxe et de plaisir, avec son scandaleux étalage de jouissances pour les riches en face des innombrables souffrances pour les malheureux producteurs de toutes les richesses se développe là comme ailleurs. De grandes grèves éclatent. Coinme ailleurs

aussi, il arrive que le soldat suisse tire sur la fouile des grévistes. Mais les ouvriers socialistes n'ont jamais songé à « décrocher leur fusil ». Les misérables passent résignés et placides devant « les splendides bijoux » qui « étincellent aux vitrines de Genève », oi!t il y a pourtant des miilicieins d'origine et de sang français, et devant les valeurs qui affluent de plus en plus abondamment dans les banques de Berne. Le peuple armé n'a non plus jamais menacé « les splendides soieries s'étalant aux somptueux magasins des grandes avenues de Zurich »,

Après avoir ainsi calmé les inquiétudes réelles et intimes des privilégiés à l'endroit des milices populaires, Jaurès s'occupe des problèmes concernant leur organisation technique. Le grand problème qui le préoccupe surtout, c'est cel li de l'instruction des officiers. Car il sent là l'autre grand obstacle, qui, dans l'esprit des privilégiés, s'oppose au système des milices.

Jaurès a écrit des pages sublimes sur le métier des armes qui de prime abord étonnent sous la plume d'un socialiste. Mais il ne faut pas oublier que pour Jaurès le militaire, dans une démocratie libre, ne doit être qu'un soldat du droit, un défenseur de la liberté, un milicien de la démocratie. Le soldat devient ainsi l'homme du plus haut devoir, accomplissant, au prix de sa vie, une mission sacrée. Le militarisme professionnel, égoïste et borné, supprime la personnalité, se dresse contre la réflexion et la critique en exigeant une obéissance passive, quasi-cadavérique. Le miUcisme, si je puis user de ce néologisme, de Jaurès, au contraire, a, pour base théorique, l'exaltation de la personnalité qui, librement et stoïquement, se voue à une grande cause digne du sacrifice suprême. Et il demande surtout pour l'officier, l'âme de l'armée, un niveau intellectuel supérieur et une instruction supérieure.

« Il y a une sorte d'arbitraire candide et terrifiant dans les termes du rapport qui exigent des officiers une cërtainiv INTELLECTUAUTÉ. Ce que la nation doit leur demander à tous, selon les conditions de leur préparation, c'est le plus haut degré d'intellectualité possible; et si, pour obtenir le

maximum de rendement, elle est obligée de situer les écoles à des niveaux différents, le dogme d'une prétendue origine ne doit pas prévaloir contre cette loi supérieure du salut national. Et comme cela est peu militaire dans le grand et noble sens du mot ! Ce qui fait la beauté de la profession des armes, c'est qu'elle exige de l'homme qu'il soit toujours prêt à donner le plein effort, l'effort suprême. Il n'en est pas de plus grand que de donner sa vie, et de la donner, si je puis dire, avec réflexion et sagesse en obtenant du sacrifice consenti le plus d'effet possible pour la patrie. Garder la maîtrise de soimême et la lucidité du commandement jusque dans l'extrémité du péril, et en ces minutes mêmes d'une sublime équivoque oti l'homme ne sait plus au juste de quel côté de la mort il se trouve, c'est le devoir de l'officier, et pour qu'il y puisse atteindre, il faut que toutes les puissances d'héroïsme et de raison soient exaltées au plus haut. Mais quel est l'homme qui pourra ainsi se dépasser lui-même, s'il est habitué, par la vie militaire et pour elle, à un régime de médiocrité, si ses facultés d'esprit et de volonté à demi tendues restent languissantes et lâches? Dans les périodes de longue paix oiî nous vivons, l'épreuve des périls répétés manque aux officiers. Il n'est qu'un moyen de suppléer à cette sorte de familiarité du danger, à cet apprentissage du sacrifice, c'est de donner à ces hommes, même dans la paix, l'habitude des plus hauts élans de l'intelligence et de la conscience. L'homme qui ne s'est pas dit, à certaines heures de rêverie concentrée et exaltée : Je vais travailler le plus possible, apprendre le plus possible, grandir le plus possible pour être à la mesure de mon devoir, cet homme-là pourra bien, à l'heure de l'épreuve, être soutenu par la force de son tempérament et de son orgueil. Il n'aura pas fait tout ce qui dépend de lui pour être digne de sa mission. Il n'aura pas mis d'avance toute son âme dans la bataille. Et c'est à ces officiers que l'on demande non pas tout l'acte de pensée dont ils sont capables, mais « une certaine intellectualité », dosée selon les ressources des médiocres et des plus ignorants. On les habitue, on les oblige à négliger une partie de leurs facultés et de leurs forces. Dans toute éducation humaine, c'est un contresens, mais surtout dans l'éducation de ceux dont la fonction est de se donner tout entiers. »

c C'est l'intérêt supérieur du salut national qui exige, pour l'officier, une préparation intellectuelle supérieure. Pour qu'il se trouve à la hauteur de sa mission, qui est la défense de la liberté et du droit, « il faut que toutes les puissances d'héroïsme et de raison soient exaltées au plus haut ». Il faut rendre l'officier accessible aux « plus hauts élans de l'intelligence et de la conscience ».

Il est évident que cet idéal ne saurait être atteint que par un homme qui a su se débarrasser de toute idée réactionnaire de caste. Il faut que l'officier s'identifie avec la nation et son génie révolutionnaire. Jaurès veut élever l'officier au-dessus de la médiocrité bourgeoise et le pénétrer d'un idéal social supérieur. Et c'est toujours vers la glorieuse tradition révolutionnaire qu'il revient.

« Tandis que Montaigne, n'osant pas plus interroger l'avenir des hommes que le sien propre, « se laissait tomber dans « la mort, stupidement et sans pensée, comme en une pro- « fondeur muette pleine d'insipidité et d'indolence », Rabelais, sans paraître scruter le problème et descendre dans l'abîme, l'éclairait jusqu'au fond par un invincible rayonnement d'espoir et de pensée. C'est pourquoi Hoche, menacé de mort, et de la mort la plus inique, demandait à Rabelais de l'aider à mourir dans une grande espérance, sans maudire la vie si déconcertante et les hommes si insensés. Il avait démêlé le vrai sens du maître. Il en avait reconnu la force. Les hommes mêlés à la grande action reçoivent de la vie des lumières pénétrantes sur les grandes œuvres de l'esprit où circule une vie secrète. Toutes les forces de l'esprit humain et de l'action humaine se rejoignent, se complètent, s'interprètent les unes les autres. Rabelais aide Hoche à rester fidèle jusqu'au bout à la pensée de la Révolution, et la Révolution nous aide par l'expérience de l'âme de Hoche à mieux comprendre Rabelais. Tant qu'il y aura une armée, ce sera un crime contre le génie de la France et contre l'armée elle-même de la séparer de la nation.

« C'est ce crime qu'ont commis depuis cent quinze années tous les pouvoirs qui ont ou altéré ou refoulé la Révolution, ils ont contrarié l'évolution normale de la France nouvelle.

Et ils ont dénaturé et abaissé l'armée en la réduisant à être ou l'instrument éclatant et faussé des desseins d'un homme, ou une caste d'orgueil et de violence au service d'intérêts privilégiés, ou une institution incertaine à demi séparée de la nation et exposée par là à tous les désastres comme à tous les préjugés. L'armée a été pendant tout un siècle à la fois la favorite et la victime de la contre-révolution. Elle a perdu au service de Napoléon l'esprit de liberté révolutionnaire qui avait fait sa grandeur première et elle ne fut plus enfin, après ies stériles et dangereuses victoires qui préparaient l'abaissement et le démembrement de la patrie, qu'une douloureuse épave désertée par des chefs égoïstes, parvenus fatigués qui se ralliaient à la monarchie de l'ancien régime. Puis, après avoir subi quelques persécutions dirigées contre les survivances confuses de révolution et de napoléonisme qui étaient en elle, elle devint une des pièces de la combinaison monarchique et bourgeoise ; elle est employée à écraser le prolétariat, c'està-dire la République de 1848. Elle aide le prétendant à achever par le coup d'Etat la République meurtrie. Elle continue sous l'Empire une vie brillante, privilégiée, étourdie, oubliant ou négligeant les avertissements sévères qui lui venaient de ses victoires mêmes en Crimée et en Italie. Aussi incapable d'exercer sur elle-même une nécessaire critique que de s'associer à la pensée de l'élite de la nation qui cherchait un peu de liberté, elle est isolée à la fin du règne entre un gouvernement impopulaire et impuissant et une classe ouvrière hostile, qui a gardé la meurtrissure des jours de répression. Elle ne reçoit d'aucune force, ni de l'Empire épuisé, ni de la démocratie défiante, l'élan de réforme, l'esprit d'organisation qui lui font défaut. Elle aborde la grande épreuve de la guerre sans préparation, sans doctrine, sans méthode, et les improvisations de l'héroïsme, les prodiges de courage, ne la sauvent pas de la ruine lamentable. Elle se relève à demi sous la troisième République; mais d'une part elle tient par des racines d'éducation et de caste aux vieux partis; d'autre part elle est anémiée par la République gouvernementale, par l'esprit de démocratie superficielle et bourgeoise qui la cajole tout en la séquestrant. Pendant quelques années l'idée de la revanche masque aux yeux de l'armée l'incertitude de son rôle;

ie néant d'une vie morale détachée de tout. Mais quand ce fantôme se dissipe ou s'éloigne, l'armée prend peu à peu conscience du vide où elle se débat. Et dans cette solitude elle devient à elle-même son centre et son but. Elle se considère comme une institution à part qui a son code spécial, son honneur spécial. Les gouvernements bourgeois cherchant dans le patriotisme des mots et dans l'exaltation du militarisme une diversion à la poussée ouvrière et à la question sociale, la flattent lourdement et la magnifient d'autant plus qu'ils lui retirent toute force substantielle en la séparant du vivant esprit prolétarien.

« Pas de pensée, pas de doctrine, pas d'idéal, mais des louanges creuses et la pompe des glorifications officielles. Sur la façade du temple vide, des trophées, des drapeaux et des écussons de gloire. Ou, quand les partis de réaction les plus violents songent à exploiter ce militarisme monstrueux et vide, comme les Grecs se logeant au ventre creux du cheval de bois, la République bourgeoise est réduite à parer par des moyens de fortune, par des procédés de police qui exaspèrent dans l'armée les anciens partis et qui compromettent les forces nouvelles. Et maintenant, si l'institution militaire n'est pas renouvelée par une sorte de révolution sociale et morale, l'armée française bourgeoise, sans la discipline automatique des monarchies d'autorité, sans l'élan des démocraties populaires, ne sera qu'une énorme administration sans objet défini et sans âme. Ah ! certes, il serait facile de m'opposer tous les talents, toutes les énergies qui se sont manifestés dans l'armée et dans le commandement de l'armée depuis un siècle, dans cette période même où. le divorce de l'armée et de la démocratie révolutionnaire a compromis l'institution militaire. Je sais ce qu'il y a eu de pensée et d'héroïsme chez les individus. Je sais ce qu'il y a eu de noblesse chez ces officiers dont Vigny a retracé les douleurs qui souffraient jusqu'au désespoir de la servitude de l'armée, esclave aux mains des partis. Je sais quelle fut la hauteur d'esprit de ceux des officiers qui s'associèrent au mouvement saint-simonien d'une part, à la propagande républicaine de l'autre. Je sais tout ce qu'il y a eu chez les officiers, aux jours les plus frivoles, de courage allègre, d'héroïsme brillant, de ressources d'intelligence,

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d'étincelles d*esprit, et je sais enfin, depuis trente ans, quels ont été les efforts de travail, de recherche, de patriotisme vrai, d'un grand nombre de chefs, quels sont depuis quelques années les tâtonnements douloureux des meilleurs qui cherchent les voies nouvelles et qui se débattent dans l'impuissance où les réduit un système faux. Ils ont l'angoisse des assiégés dans une ville à qui les sources d'eau ont été coupées. Il n'y a plus au fond des puits qu'un reste d'eau fade et ce n'est pas la faute de ceux qui se sentent pris de désespoir morne. »

On voit que Jaurès considère comme un crime la séparation de l'armée et de la naition. Et il nomme le criminel responsable : c'est la réaction qui a fait de l'armée un instrument contre-révolutionnaire au service des partis du passé, « une des pièces de la combinaison monarchique et bourgeoise ». L'armée réactionnaire a écrasé la République de 1848 et son artisan, le prolétariat. Elle a fait le coup d'Etat du 2 décembre. Instrument de la réaction, l'armée devient incapable de se reformer elle-même. EHe est un corps figé et anémié, obligé de masquer, sous la troisième République, « le néant d'une vie morale » sous « l'idée de la revanche ». Les Gouvernements la flattent grossièrement, mais ils sont incapables de lui souffler une nouvelle vie. Elle manque de pensée, de doctrine, d'idéal. Et c'est alors que vt les partis de réaction les plus violents songent à exploiter ce militarisme monstrueux et vide, comme les Grecs se logeant au ventre creux du cheval de bois ».

Jaurès voit ceux des officiers qui ont une haute idée de leur mission souffrir horriblement. Il reconnaît volontiers « ce qu'il y a eu chez les officiers, aux jours les plus frivoles, de courage allègre, d'héroïsme brillant, de ressources d'intelligence, d'étincelles d'esprit ». Mais ils se débattent dans l'impuissance contre un système faux basé sur la routine et l'égoïsme d'une caste.

Jaurès -veut mettre fin à ce dualisme de l'armée et de la nation : il veut nationaliser, humaniser l'armée, la rendre pénétrable aux grandes idées émancipatrices du siècle. Toutes les accusations lancées contre Jaurès par des hommes de

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bonne foi appartenant aux partis avancés, qui le croyaient sérieusement converti au militarisme, tombent d'elles-mêmes quand on étudie de près son œuvre. C'est le contraire qui est vrai. Jaurès déclare une guerre à mort au militarisme « monstrueux et vide », il ne cherche qu'à établir une démocratie armée en vue de la défense d'un idéal supérieur. // veut une armée idéale au service de l'Idéal.

Pour arriver à son but,. Jaurès demande de l'instruction, de l'instruction et encore de l'instruction. Cette instruction ne doit pas isoler l'officier de la masse populaire. Avant d'être versé dans l'armée, l'officier doit, pour ainsi dire, être versé dans la masse de la nation.

C'est <i'abord des officiers que j.e m'occupe. Le problème n'est pas tout à fait le même à mon sens pour les sous-officiers. Il y a à cette heure, en France, dans l'armée dite active, 31.000 officiers de tout grade et de toutes armes. Il est vrai que sur ce nombre il y a 6.000 officiers sans troupes, officiers d'administration, officiers de santé, officiers d'état-major, etc., et il se peut qu'une organisation différente, plus industrielle et plus civile, des services administratifs ait pour conséquence une réduction des effectifs d'officiers. Mais je prends en ce moment le problème en gros.

Ces 31.000 officiers de tout ordre inscrits en ce moment sur les tableaux de l'armée active, ne suffisent pas à encadrer au jour de la mobilisation les onze classes de réservistes qui doivent, les unes réellement, les autres théoriquement, participer à la défense du pays.

L'Administration de la guerre prévoit environ 18.000 officiers de réserve : 12.300 pour l'infanterie, 1.300 pour la cavalerie, 3.500 pour l'artillerie, 900 pour le génie, 400 pour le train. Le nombre des officiers de l'active étant pour l'infanterie de 14.000, on voit que pour celle-ci le nombre des officiers de réserve prévu est à peu près égal au nombre des officiers de l'active. En fait, le chiffre nécessaire est bien loin encore d^être atteint, puisque pour la seule infanterie il y a à l'heure actuelle un déficit de 5.600 officiers, près de la moitié. Mais je n'examine pas en ce moment cette question, je cherche seulement à donner une idée du nombre des officiers dont devra disposer l'armée milicienne si elle est encadrée comme doivent l'être, dans l'organisation présente, les formations de guerre portées à leur plein. C'est donc un effectif de 50.000 officiers environ qu'il faut constituer. Il est impossible que tous soient des officiers professionnels. Des raisons d'ordre financier s'y opposent; l'entretien de ces cadres formidables serait trop onéreux. De plus, les unités dont ces officiers auraient le commandement auront bien une existence permanente, mais elles ne fonctionneront qu'à des intervalles assez éloignés, et des officiers dont un emploi exclusif dans la vie serait de les diriger auraient sans aucun doute une existence de désœuvrement et de semi-

parasitisme funeste à l'institution militaire. Enfin, pour que le caractère civique de l'armée nouvelle apparaisse nettement, pour que cette armée ait confiance en son principe, il ne suffit pas que les soldats ne soient retenus à la caserne que le temps strictement nécessaire à l'école des recrues, il ne suffit pas qu'ils soient formés en unités territoriales et que le recrutement soit aussi immédiatement local que possible, il ne suffit pas que la démocratie armée puisse exercer une certaine influence et un certain contrôle sur le choix et la promotion de ses chefs, de tous ses chefs. Il faut encore que la plus large part des officiers vive comme les soldats, de la vie civile, de 'la vie commune. Il faut que la nation ait le sentiment très net et continu qu'elle porte en elle, dans l'habitude de sa vie quotidienne et de son travail, toutes les ressources de défense et de combat, les ressources de commandement comme les autres. D'autre part, il importe au plus haut degré, pour corriger le défaut de tradition militaire spontanée et vivante qui caractérise l'histoire du pays de France, qu'une forte impulsion soit donnée à l'armée citoyenne par une puissante élite de spécialistes, sans cesse en communication avec la démocratie militaire organisée et avec toute la vie du monde moderne, sans cesse obligés de compter avec la démocratie et de s'inspirer d'elle, mais pouvant donner tout leur temps à l'étude des problèmes militaires toujours plus complexes, à l'étude et à la propagation des méthodes les plus efficaces de commandement et de combat, à l'éducation vigoureuse de la nation. Et de même que la Révolution française, dans ramalgame, avait formé les brigades d'un bataillon de l'ancienne armée des troupes de ligne et de deux bataillons de volontaires, de même il me semble que les cadres d'officiers dans l'armée citoyenne devraient être formés pour un tiers ou un quart de spécialistes, d'officiers professionnels, dont la France exigera le plus haut degré possible de culture générale et technique et qui représenteront dans la démocratie l'enseignement supérieur de la science militaire, et pour deux tiers au moins d'officiers civils, dont l'éducation militaire sera fortifiée par les leçons, par les exemples, par la collaboration des officiers qui donneront toute leur vie à l'organisation scientifique et populaire de la nation armée. J'ajoute que ces officiers civils doivent provenir d'une double formation. Une moitié d'entre eux, qui aura fourni la preuve d'une culture générale très sérieuse et qui aura suivi des cours élevés et complets, sera appelée, après un séjour assez court dans le grade de sous-officier, au grade d'officier. Une autre moitié sera formée par l'avancement des sous-officiers de l'armée citoyenne qui auront révélé dans l'exercice même de leur modeste mais si importante fonction, de solides qualités de commandement, qui auront suivi, dans des conditions déterminées, des cours de préparation au grade d'officier. Ainsi, le recrutement des cadres d'officiers se fera par trois sources fournissant chacune à peu près un tiers de l'effectif : des officiers de profession; des officiers civils ayant pu dès leur jeunesse par l'effet d'une haute culture générale atteindre à un niveau élevé d'éducation militaire; et d'anciens sousofficiers élevés par leur mérite au rang d'officiers, j'entends d'offi-

ciers civils. Par là seront utilisées au maximum, pour la plus forte organisation possible du commandement, toutes les ressources d'intelligence, de science et d'énergie dont dispose la France en l'état présent de son développement intellectuel et social.

Je n'ai, comme on voit, aucun souci de ce qu'on appelle l'unité d'origine des officiers, car cette prétendue unité d'origine n'est qu'une fiction : ou plutôt elle est à la fois un leurre et un péril. Tant que la société d'aujourd'hui subsistera en son principe, tant qu'elle n'aura pas subi jusque dans son fond et par l'institution de la propriété commune une transformation vraiment révolutionnaire, tant que la multitude des prolétaires sera privée des moyens de culture que la possession exclusive du capital grand ou moyen réserve à la bourgeoisie, la prétendue unité d'origine ne sera qu'une comédie : ce sera un cadre factice bientôt rompu par la force des choses, une duperie consciente ou inconsciente bientôt démentie par la réalité sociale. A vrai dire il n'est pas démontré du tout que, même dans une nation communiste mais qui aurait à se défendre contre l'agression possible du reste du monde réactionnaire encore et capitaliste, l'unité d'origine des officiers s'imposât. Cette société-là, où le peuple tout entier aurait en main la force souveraine de la propriété, n'aurait rien à redouter de l'esprit de caste; et il se peut très bien qu'elle jugeât expédient, par une application scientifique de la division du travail et de la loi de spécialisation, de confier une partie des fonctions directrices de son armée à des hommes qui y donneraient tout leur temps et toute leur intelligence. Mais aujourd'hui, mais dans ce monde divisé en prolétaires et bourgeois, que peut bien signifier l'unité d'origine? Pour qu'elle fût réelle, il faudrait en elïet qu'à l'origine, au point de départ, tous ceux dont la nation disposera pour les grades d'officiers aient reçu la même culture, la même provision de science, la même impulsion d'esprit. Sinon, la prétendue égalité ne sera qu'un trompe-l'œil. A quoi sert-il de faire passer tous ces hommes dans le même couloir si les uns sont condamnés, par l'insuffisance même de leur source originelle, à s'arrêter au bout de quelques pas, si les autres ont d'emblée une vigueur et un élan qui leur donne la certitude de dépasser les premiers? Que des ballons d'une force ascensionnelle égale tentent à la fois l'aventure de l'espace, c'est bien; la chance est la même pour tous : et la victoire sera décidée par la faveur des courants, que la fortune met en commiun, par l'habileté et l'audace des hommes. Mais abriter un moment sous un même hangar des ballons d'une force ascensionnelle inégale et prétendre que par là on leur a donné les mêmes chances, c'est se moquer du monde.

Pratiquement, en ce qui concerne le recrutement des officiers, la prétendue unité d'origine se préciserait de la façon suivante : tous les futurs officiers, après avoir servi le même temps sous les drapeaux, après avoir passé également par les grades de sous-officiers, suivraient les cours des mêmes écoles et seraient promus en vertu des notes données par ces écoles identiques, comme en vertu des notes obtenues par eux dans l'exercice du commandement. C'est

îa formule îa plus complète, c'est la formule suisse. Il ne paraît pas qu'en France les « démocrates » qui tendent vers l'unité d'origine l'entendent avec cette rigueur. D'abord pour le service militaire proprement dit, pour le service de caserne en qualit^é de simple soldat, ils n'y astreignent que partiellement les futurs officiers ; et pour les futurs officiers eux-mêmes ces dispenses partielles sont très inégales. La loi organique de 1905 décide que les futurs officiers, même les élèves de Saint-Cyr et de l'Ecole polytechnique, passeront par le régiment com^me soldats. On ne pourra plus dire qu'en France tout le monde est soldat excepté les officiers, et je suis loin de critiquer cette disposition excellente à bien des égards; j'observe seulement que tandis que la loi impose deux années de service militaire à tous les citoyens, les élèves des grandes écoles sont placés, dès la fin de leur première année, dans des conditions exceptionnelles.

Jaurès veut entourer son armée démocratique de toutes les garanties possibles. Voilà pourquoi il demande que « la plus large part des officiers vive comme les soldats, de la vie civile, de la vie commune ». Et il veut en même temps que le peuple lui-même se sente soldat et que « la nation ait le sentiment très net et continu qu'elle porte en elle, dans l'habitude de sa vie quotidienne et de son travail, toutes les ressources de défense et de combat, les ressources de commandement comme les autres ». Il ne se soucie guère de l'unité d'origine des officiers. Leur point de départ peut être différent. Leur recrutement peut se faire par trois sources : des officiers de profession, des officiers civils et des sous-officiers élevés, par leur mérite, au rang d'officiers.

Si Jaurès n'entend pas sacrifier la démocratie à l'armée, il ne demande pas non plus que l'on sacrifie aux exigences d'une égalité mécanique, d'une prétendue démocratie élémentaire les besoins techniques de l'armée. Il n'y a pas d'égalité absolue entre les capacités. Il ne peut y en avoir, non plus, dans les éléments commandant l'armée. D'ailleurs cette égalité du point de départ est toute fictive. Et Jaurès, qui a le génie de l'expression, trouve une jolie image pour illustrer son idée : « Abriter, dit-il, un moment sous un même hangar des ballons d'une force ascensionnelle inégale et prétendre que par là on leur a donné les mêmes chances, c'est se moquer du monde ».

Le véhément polémiste des premiers siècles de l'Eglise criait aux païens : « Nous sommes partout, dans vos tribunaux^, dans vos <tr-

mées, dans vos palais. Nous ne vous laissons que vos temples ». Il faut que la bourgeoisie ne puisse plus faire un mouvement sans rencontrer sur son chemin un témoignage de la force et de la grande ambition prolétarienne. Quel est l'officier ainsi élevé qui pourr^ it renier le prolétariat ou cesser de le comprendre?

En second Ueu, pour que les officiers soient en communication aisée avec la démocratie, il conv'ent d'en finir avec le régime à la fois aristocratique et claustral des écoles spéciales militaires. C'est dans les universités que le haut enseignement militaire sera donné désormais. Aux mêmes centres d'études que les juristes, les chimistes, les ingénieurs, les médecins ou les professeurs, les officiers seront éduqués. A cette conclusion tout nous conduit. D'une part, l'idée même d'université s'est élargie et organisée. Le haut enseignement ne se distribue plus par compartiments fermés, par spécialités impénétrables. Entre les anciennes Facultés closes, des passages ont été pratiqués. Partout où il a été possible, des cours communs aux spécialités diverses, en tout cas aux spécialités les plus voisines, ont été établis. Surtout les étudiants sont incités de plus en plus, en approfondissant, en creusant le champ propre de leurs études, à suivre les rapports de leur science particulière à l'ensemble des sciences et à toute l'activité humaine. Une grande école, l'Ecole normale supérieure, s'est fondue dans l'université de Paris, ou du moins elle s'y est rattachée. Elle reste comme un institut supérieur de pédagogie, mais qui ne prend pas toute la vie de ses étudiants et qui ne les dispense pas de la vie commune avec les autres.

La science militaire est une partie essentielle du système du savoir humain. Sa place est marquée dès maintenant dans les grandes universités qui combinent l'esprit d'analyse et l'esprit de synthèse, les cultures spéciales et la culture générale. D'autre part, des brèchessont pratiquées au mur d'enceinte des écoles militaires spéciales. Prendre dès le lendemain du concours l'élève reçu à Saint-Cyr ou à l'Ecole polytechnique et l'envoyier au régiment, c'est proclamer que les futurs officiers doivent être en communication avec l'ensemble des citoyens soldats, avec la démocratie représentée par l'armée nationale où se confondent toutes les conditions et toutes les classes. Les tentatives mêmes qui ont été faites pour diminuer la durée des études dans les écoles militaires, si malencontreuses qu'elles soient, auraient du moins pour effet de diminuer le temps de la claustration. Ainsi le vieux système de spécialisation orgueilleuse et de clôture appliquée aux futurs officiers est entamé sur plusieurs points, menacé sur beaucoup d'autres. Pourquoi ne pas ouvrir toute grande, si je puis dire, la fenêtre de l'enseignement militaire à la lumière du dehors? Pourquoi maintenir entre la nation vivante et l'armée un reste de séparation, un vestige d'esprit de caste? Pourquoi priver les futurs chefs de l'armée du surcroît de vie qu'ils trouveraient à l'université, dans le libre échange des idées, dans la mise en commun au moins partielle des études et des recherches, dans une camaraderie plus vaste et plus variée? Et pourquoi priver l'université du nouvel affluent de vie intellectuelle et morale que lui apporte-

raient les jeunes gens qui se préparent à organiser la défense nationale? Dans les écoles militaires, comme Ta marqué fortement la Commission des écoles, il y a une discipline étouffante, une discipline de hiérarchie, qui ne convient pas à former des esprits libres pour l'armée vraiment populaire d'une démocratie en mouvement. Dans ces écoles, le professeur est avant tout un chef, un supérieur. Il n'enseigne pas, il commande, ou plutôt son enseignement même est un commandement. Entre ses subordonnés et lui il n'y a pas cette familiarité, cette liberté de causerie qui seules permettent l'éveil des idées. Jusque dans le travail de l'intelligence intervient une discipline mécanique, automatique, qui pèse toute la vie sur les habitudes de pensée.

Même les professeurs civils, même les « laïques » qui sont appelés du dehors pour donner quelques cours sur des objets définis, sont gagnés par cette solennité rigide. Ils étonneraient, ils détonneraient s'ils provoquaient des controverses, les affirmations hardies, les doutes, les combats.

C^est pourquoi l'impulsion donnée à l'esprit des officiers dans les écoles militaires ne se survit qu'en un petit nombre ; étant mécanisme, elle s'arrête. Ce n'est pas l'horloge solaire, infatigable comme le mouvement de la lumière et de l'ombre; c'est l'horloge de caserne ou de clocher qui ne va que si on la remonte; et on ne la remonte plus.

Dans l'université, les professeurs de sciences militaires, même si ce sont des officiers, des chefs, seront gagnés par l'influence générale de liberté, de controverse, d'examen familier et hardi, et les étudiants de l'art de la guerre auront le même esprit critique, les mêmes curiosités indépendantes que les étudiants de hautes mathématiques, d'histoire et de philosophie. Qu'on ne dise pas qu'ils doivent être soumis à certains exercices. En vérité, rien n'empêche de répartir leur temps de telle sorte qu'ils puissent manœuvrer à la caserne ou au champ de tir, suivre à l'université les cours particuliers de leur section et participer à certains cours communs à diverses catégories d'étudiants. De même que les normaliens suivent à l'université de Paris des cours communs à tous les étudiants en lettres ou en sciences, puis vont à l'école et au musée pédagogique recevoir les leçons techniques nécessaires au futur professeur, de même les futurs officiers seront formés à la fois par la spécialité de l'enseignement militaire et par l'universalité de l'enseignement militaire et scientifique. Je n'imagine pas pour eux un système d'éducation précipité et fébrile, qui les surmène et leur ôte le libre jeu de la pensée. Il n'est pas bon que les futurs officiers disposent pour le haut apprentissage des premières années, si décisives, de moins de temps que les futurs médecins ou les futurs avocats. Nous leur demanderons, en comptant les six mois passés à l'école des recrues, quatre années de préparation. Elles^ peuvent être ménagées de façon qu'ils portent dans les compagnies, dans les unités formant la vivante cellule de l'armée nationale, des connaissances techniques très précises, très minutieuses, et une éducation générale très étendue et très forte, capable de développements nouveaux et spontanés. M. Messimy constate que tout

l'efiFort d'enseignement des officiers se porte sur les premières années et qu'on les néglige ensuite, et il rappelle ce mot d'un général : Nous donnons toute notre avoine à nos poulains, nous ne donnons rien à nos chevaux faits. Nous, nous ne voulons pas limiter à ces années d'université toute l'éducation, tout le travail d'esprit dles officiers. Nous voulons que leur éducation soit personnelle, que leur apprentissage dure autant que leur vie active, que des cours échelonnés et une virile habitude du travail personnel tienne les intelligences en haleine. Mais précisément pour que ces hommes puissent dominer la routine de leur métier qui les abaisserait comme tout métier abandonné à son propre poids, pour qu'ils puissent plus tard porter dans les écoles successives qui s'ouvriront à eux une curiosité toujours en éveil, il faut qu'ils aient reçu de leur haute édtucation première, spacieuse et forte, une magnifique impulsion de science et de liberté, l'habitude du mouvement dans les grands horizons.

'Des avantages suffisants seront faits aux étudiants militaires dans les années d'imiversité, leur entretien sera assuré de telle sorte par la nation et les groupements de tout ordre dont j'ai parlé, et une prime d'avancement récompensera ce premier et grand efifort d'une façon assez marquée pour qu'une abond'ante élite se présente aux concours variés qui donneront accès à la section d'enseignement militaire. Le giroupe d'étudiants affectés chaque année à une université sera environ de vingt, comme sont aujourd'hui les groupes de jeunes gens qui sont préparés au chef-lieu du corps d'armée au grade de souslieutenant de réserve. Ainsi, chacune des principales universités de France, Paris, Lyon, Lille, Toulouse, Bordeaux, recevrait à peu près soixante-diix ou quatre-vingts étudiants militaires ; et quelle flamme de vie où se condenseraient toutes les forces de la pensée et de l'action !

Dans sa politique militaire, comme dans sa politique générale, Jaurès appliquait méthodiquement son principe panthéiste de pénétration universelle : Il n'y a pas de vide absolu entre les choses et les hommes. Tout est lié par une substance commune .Tout s'entremêle, s'enchevêtre, s'entrepénètre. Tout est dans tout. Ni l'univers, ni l'humanité ne se composent de parties séparées les unes des autres par des cloisons étanches ou par des abîmes infranchissables. La continuité est absolue. Le vide n'est nulle part. L'univers est un organisme. Nous l'avons déjà constaté en étudiant la philosophie de Jaurès. Ici on peut ajouter que sa conception démocratique pénètre jusqu'à sa conception cosmique. On rendra exactement la pensée intime de Jaurès en disant que pour lui l'univers même est une .sorte de démocratie cosmique

où tout est organiquement lié, où tout se tient et où tout soutient et fait vivre tout.

De même dans les choses de l'armée. Jaurès combat énergiquement le régime claustral des écoles militaires spéciales, où ne pénètre nul esprit, nul souffle du dehors. Comme l'officier ne doit faire qn'un avec le peuple, il doit aussi vivre la vie commune de l'élite intellectuelle de la nation. « La science militaire est une partie essentielle du système du savoir humain ». Il faut lui donner une place dans l'Université. Le futur officier doit débuter comme simple étudiant se préparant, par des études spéciales, à l'art de la défense nationale. On supprimera ainsi tout vestige d'esprit de caste. Et on ouvrira toute grande « la fenêtre de l'enseignement militaire à la lumière du dehors ». Dans les écoles militaires, on n'enseigne pas : on commande. La pensée est mécanisée. Elle manque de mouvement, de souplesse, de vie. Pour caractériser ce régime figé, Jaurès dit spirituellement : « Ce n'est pas l'horloge solaire, infatigable, comme le mouvement de la lumière et de l'ombre : c'est l'horloge de caserne ou de clocher qui ne va que si on la remonte; et on ne la remonte plus ».

« Mais à mesure que nous recherchons de façon plus précise les conditions d'organisation d'une armée vraiment populaire, une question vitale se dresse plus pressante devant nous. Est-ce que le peuple ouvrier et paysan est disposé à assurer le fonctionnement de l'armée? Tous les mécanismes ne seront rien s'ils ne sont pas animés par l'énergie, par la passion du prolétariat lui-même. Tous les systèmes de recrutement des cadres, si démocratiques ou populaires qu'on les suppose, seront inefficaces si le peuple ouvrier et paysan se désintéresse de cette grande œuvre, s'il ne se préoccupe pas de soumettre le commandement à son influence et de le pénétrer de son esprit, et il ne le pourra que s'il intervient luimême passionnément dans le fonctionnement de l'organisation militaire. S'il a une attitude hostile, ou même s'il boude et s'abstient, tout changement de forme dans l'institution militaire aboutira ou à dissoudre la défense nationale et à livrer la France à toutes les surprises du dehors, ou à re-

constituer une oligarchie armée d'autant plus dangereuse qu'une apparence d'organisation démocratique couvrira la puissance persistante et le privilège de fait des classes possédantes, seules maîtresses, par l'inepte indifférence du peuple, de l'appareil de combat et de répression. Mais pourquoi le prolétariat n'assumerait-il pas, de son point de vue ^ lui, dans son esprit à lui, et selon la mesure de sa force grandissante, la grande tâche de l'organisation militaire et de la défense nationale ? J'entends bien qu'une prédication souvent confuse d'antimilitarisme ou même d'antipatriotisme a accumulé sur ce problème des obscurités et des malentendus, mais cela même est une raison de plus de poser la question, et je suis convaincu qu'une analyse exacte du problème fera apparaître aux travailleurs la nécessité sociale et prolétarienne aussi bien que nationale, la nécessité révolutionnaire aussi bien que française, de constituer une armée nouvelle par l'intervention du prolétariat. Les journaux de la bourgeoisie essaient sans cesse d'exploiter et d'aggraver l'équivoque d'une propagande où des paradoxes frivoles et malsains sont mêlés à des vérités nécessaires et à des hardiesses fécondes. Ils interprètent de façon contradictoire, selon les besoins changeants de leur polémique et de leurs combinaisons, les effets de cette propagande sur l'esprit des masses. Tantôt, quand ils redoutent un rapprochement du parti socialiste et du parti radical, et la coopération de toutes les forces démocratiques à une oeuvre hardie de progrès social, ils grossissent le péril. Ils montrent l'antipatriotisme installé en maître dans le syndicalisme et décomposant de proche en proche toutes les énergies nationales, ils concluent en disant aux radicaux : Allez-vous tendre la main au parti qui désorganise la France? Tantôt, quand ils veulent décider des gouvernements incertains à frapper d'un coup accablant le syndicalisme et le socialisme, ils disent : Ne craignez rien. Ces hommes sont impuissants : ces groupes sont sans forces, ils n'ont pas réussi à glisser dans le peuple ouvrier et paysan une seule de leurs idées funestes. Ils n'ont même pas entamé, — loin qu'ils l'aient ébranlée, — la conscience populaire ; et la preuve c'est que jamais dans les manœuvres les soldats ne furent plus résistants à la fatigue, plus alertes, plus joyeusement déférents à leurs chefs.

« Nous laisserons la bourgeoisie conservatrice et réactionnaire à ses contradictions et à ses misérables intrigues. Ce n'est pas là qu'est le problème. Il ne s'agit pas de savoir jusqu'où va aujourd'hui la révolte des prolétaires contre les formes présentes de l'armée et contre l'usage qui en est fait, ou même contre les formes données à l'idée de patrie par la réaction sociale; il ne s'agit pas de savoir si, chez quelquesuns d'entre eux, emportés par la colère ou égarés par l'abus des formules simples, la révolte est allée jusqu'à nier toute armée, même défensive et populaire, et toute patrie, même pacifique et juste. Ce qu'il faut savoir dans l'état présent du monde et au degré politique et social où est parvenue la nation française, c'est si le prolétariat juge qu'il est de son devoir et de son intérêt de prendre en main la réorganisation nécessaire de l'armée, dans un sens démocratique et populaire, et de devenir, sous des règles générales et hautement affirmées de justice et de paix, le gardien vigilant de la patrie graduellement transformée. Il faut qu'il intervienne, et au plus tôt, pour la sécurité de la France, condition de sa libre évolution intérieure, car j'ai démontré que l'organisme militaire présent est à bout de souffle, que l'organisation présente de la défense nationale est inconsistante et débile. Ainsi la classe ouvrière française est placée dès maintenant dans ce dilemme : ou de laisser la France sans protection suffisante tout en gaspillant son temps et sa force au service d'une institution contradictoire et vieillie ; ou bien de procéder elle-même à l'organisation d'un système de défense nouveau qu'elle a seule la force de promouvoir et de faire vivre. Et il ne suffira pas qu'elle adopte des formules, même positives et précises, de réorganisation, il faudra que par une application sérieuse et constante elle donne à ses formules vie et réalité. A quoi servira par exemple de proclamer la supériorité du régime des milices sur le régime de caserne, si le peuple ouvrier ne se prête pas à toute la libre éducation militaire, aux exercices de gymnastique et de tir, aux manœuvres de plein air, qui remplaceront le stérile, onéreux et funeste dressage d'aujourd'hui? Les obligations légales qui mettent en branle tout l'appareil nouveau seront presque sans effet si elles ne sont pas soutenues par l'assentiment moral, par

la sympathie active du peuple lui-même. Et à quoi servira que le prolétariat puisse intervenir par ses groupements, par la force du principe électif, dans le recrutement et l'avancement des officiers, s'il se désintéresse de la valeur technique, morale et sociale des cadres? Que sera une milice de trois millions d'hommes, même avec la forte charpente légale que notre loi lui donne, si les cent mille sous-officiers recrutés pour une large part dans les prolétaires ne voient dans la défense du pays qu'une corvée rebutante? Encore une fois, c'est un problème vital qui est posé à la France et au prolétariat. Ou la France s'attardera dans une forme militaire surannée, inconsistante et insuffisante, et elle sera à la merci de tous les hasards; ou la classe ouvrière interviendra délibérément pour créer un système nouveau plus vivant et plus vaste et pour en assurer de plein cœur le fonctionnement. Mais pourquoi ne le ferait-elle point?

« Ce que les ouvriers, les socialistes reprochent à l'armée, c'est d'être aux mains de la bourgeoisie l'instrument des répressions intérieures et des aventures extérieures. A vrai dire, elle n'est, en efifet, qu'un instrument. Elle n'a pas une force propre, une volonté autonome, une politique à elle. Elle est, au moins en France, la servante du pouvoir civil. Même quand elle commet des excès odieux, quand elle viole la Constitution, menace ou écrase la liberté, fusille le peuple, ce n'est point par l'initiative de ses chefs qu'elle agit, ce n'est point pour son intérêt propre et direct.

« En Espagne, en Turquie, en Grèce, l'armée fait, de son propre mouvement, des révolutions, bienfaisantes ou malfaisantes. En France, elle n'est qu'un outil dans le conflit des forces sociales. La grande Révolution française a été une révolution civile et elle a marqué de son empreinte toute l'histoire qui a suivi. Les grenadiers de Brumaire n'opéraient pas au profit d'une caste. L'élévation du général Bonaparte avait été rendue possible par le long déchirement où les partis s'étaient épuisés et auquel l'armée avait été étrangère. Bonaparte lui-même affectait d'être au dehors et au-dessus de l'armée, et sa fortune a inquiété au moins autant ses compagnons d'armes que les révolutionnaires restés fidèles à la République. Quoique présidée par un général, le général Ca-

vaignac, la formidable répression de juin n'a pas été machinée par des soldats et pour l'intérêt des soldats. Elle n'avait pas pour but d'accroitre la puissance de la caste militaire dans la République. Elle fut l'œuvre d'une bourgeoisie égoïste et apeurée, à la fois violente et sournoise, qui guettait depuis des mois l'occasion d'écraser d'un coup le socialisme. L'Eglise, qui savait très bien qu'elle ne pouvait avoir raison de la République démocratique que si la classe ouvrière meurtrie et violentée se détournait avec dégoût de la bourgeoisie républicaine, a poussé furieusement au conflit et elle s'est servie du glaive. Mais en s'en servant elle le redoutait. Montalembert craignait que la force matérielle n'assumât seule le maintien de l'ordre bourgeois et que la société trop aisément sauvée par le sabre ne se criît dispensée de recourir à la force morale, c'est-à-dire à la puissance catholique et à l'éducation cléricale.

« Dans l'abominable coup d'Etat de Décembre, préparé par l'aveugle enthousiasme napoléonien d'une trop grande partie des masses paysannes et par l'égoïsme de la bourgeoisie qui avait brisé la force populaire et étouffé la flamme républicaine, les généraux ambitieux et jouisseurs, groupés autour du prétendant, n'ont qu'une responsabilité de second ordre. Ce fut un coup d'Etat social, conservateur et bourgeois, beaucoup plus qu'un coup d'Etat militaire. A coup sîir, le sinistre aventurier fut servi dans ses desseins par l'esprit d'obéissance passive de l'armée, par le mécanisme brutal d'autorité qui met les soldats et les officiers même à la merci de quelques chefs audacieux, par l'instinct de violence et de domination qui se développe dans les armées de métier séparées de la nation. Mais ce n'est pas dans une prétention ou une revendication militaire que fut l'origine profonde du mouvement. De même, dans le drame de la Commune, ce n'est certainement pas l'influence de l'armée qui a jeté M. Thiers et l'Assemblée de Versailles à la lutte contre Paris républicain et ouvrier : l'armée n'était plus qu'une épave. Le commandement, discrédité par la défaite, l'incapacité, la trahison, n'avait pas assez de prestige et d'autorité pour diriger les événements et pour formuler une volonté. L'entreprise ou plutôt la velléité politicomilitaire de Bazaine avait sombré dans le déshonneur et

dans le désastre. Le vieux parlementaire entêté et étroit qu'était M. Thiers, mais préservé par sa vanité même de toute abdication, entendait rester le maître des généraux, et l'Assemblée de Versailles elle-même n'était pas militariste. Républicains et monarchistes étaient unis dans la haine et la peur du césarisme, et le pouvoir militaire était pour tous, pour les fervents de démocratie et pour les illuminés de droit divin, nettement subordonné au pouvoir civil venu du peuple ou venu de Dieu. Entre ces groupements contraires d'idéalistes, les habiles du parlementarisme orléaniste manœuvraient, et ils comptaient moins, pour arrêter et refouler la démocratie, sur la force immédiate du glaive, que sur les combinaisons constitutionnelles et sur un ingénieux système de freins et de contrepoids. Le prolétariat socialiste et républicain de Paris a eu devant lui aux derniers jours du combat des soldats enivrés et furieux, des généraux fanfarons et implacables. Il a vu tout ce qui bouillonnait de haine contre lui dans l'âme vaniteuse et atroce de Ducrot cherchant à rejeter sur « la populace parisienne », qu'il n'avait su, au temps du siège, ni organiser ni conduire, la responsabilité de ses maladresses brouillonnes et de ses vantardises impuissantes. Il a subi ou les cruautés ou les attitudes et les parades d'un général de Gailliffet, et c'est sous l'uniforme du soldat, c'est sous la livrée sanglante du général bourreau que la réaction victorieuse est restée dans son esprit et dans ses yeux. Mais ce n'est pas à l'instigation de l'armée, ce n'est pas pour elle que l'Assemblée nationale a combattu. Elle voylait, en écrasant la démocratie républicaine et ouvrière de la grande ville qui si souvent avait donné le branle à la France, assurer pour plusieurs générations contre toute offensive même légale de la volonté populaire la monarchie traditionnelle ou parlementaire que préparaient les uns, la République bourgeoise et conservatrice que prévoyaient les autres. Ce ne fut pas une entreprise de caste militaire : ce fut une grande précaution sanglante des classes privilégiées. Et quand, après cette tourmente de réaction, le suffrage universel affirma sa volonté républicaine, quand les partis conservateurs, malgré leurs efforts pour semer la panique dans les masses en criant au péril social, furent débordés par la démocratie, ils n'osèrent pas faire

appel contre la force légale de la nation à la force brutale de l'armée. Le chef du Gouvernement était un soldat, le maréchal de Mac-Mahon. Il fut certainement sollicité à un coup d'Etat militaire par les plus furieux, par les plus césariens des hommes qui venaient d'être vaincus, sans doute aussi par quelques généraux et par quelques évêques. S'il y songea un instant, il n'osa pas le risquer. Pourquoi? Parce que la volonté légale de la nation s'était manifestée avec trop d'éclat et de force ; parce que tous les républicains, des plus modérés aux plus hardis, étaient unis contre la détestable entreprise; parce que plusieurs des chefs politiques de la réaction, gênés par leur tradition parlementaire, répugnaient à l'emploi du sabre; mais aussi parce que l'armée n'était pas sans réserve à la disposition d'un pouvoir de contre-révolution et de coup d'Etat. »

Jaurès organise l'armée pour et par le peuple. Et il se pose naturellement la question : « Que pense le peuple lui-même de l'armée ? » Toute organisation militaire serait inefficace si le peuple n'intervenait pas lui-même passionnément dans son fonctionnement, si la nation s'en désintéressait. Et il en serait ainsi, si le peuple la considérait comme un appareil de combat et de répression au service des classes possédantes.

Jaurès entreprend la réfutation de cette conception. Comme pour l'Etat, ,il se place au point de vue de l'idéal. « Il ne s'agit pas, dit-il, de savoir jusqu'oti va aujourd'hui la révolte des prolétaires contre les formes présentes de l'armée et contre Vusage qui en est fait, ou même contre les formes données à l'idée de patrie par la réaction sociale ». Il s'agit de savoir si le peuple veut réorganiser l'armée « dans un sens démocratique et populaire ». Il doit choisir entre une France sans défense et une France défendue sérieusement par un système populaire. Il ne faut pas qu'il voie dans le devoir militaire « une corvée rebutante ». Car dans le système de milices il aura à fournir cent mille sous-officiers pour une armée de trois millions d'hommes.

Jaurès reconnaît une part de vérité dans les reproches faits à l'armée d'« être aux mains de la bourgeoisie l'instrument

des répressions intérieures et des aventures extérieures ». C'est un instrument. « Elle n'a pas une force propre, une volonté autonome, une politique à elle ». Mais li y a tout de même une différence entre l'armée en France et l'armée en Espagne, en Turquie, en Grèce. Là, elle agit de son propre mouvement. A elle seule, elle fait des révolutions. « En France, elle n'est qu'un outil dans le conflit des forces sociales ». Même les grenadiers de Bonaparte n'opéraient pas au profit d'une caste. Les journées de Juin n'ont pas été faites par les soldats pour les soldats. Elles furent « l'œuvre d'une bourgeoisie égoïste ». L'Eglise se méfiait d'un trop grand ascendant de l'armée rendant superflu tout recours « à la force morale » du clergé. Le coup d'Etat de décembre fut « un coup d'Etat social, conservateur et bourgeois ». Le sinistre aventurier n'a fait que se servir du « mécanisme brutal qui met les soldats et les officiers même à la merci de quelques chefs audacieux ». De même dans le drame sanglant de la Commune. L'armée d'alors « n'était plus qu'une épave ». Le commandement était discrédité. Thiers était le maître. M. Ducrot n'a fait que subir ou les cruautés ou les attitudes et les parades d'un général de Galliffet, et c'est sous l'uniforme du soldat, c'est sous la livrée sanglante du général bourreau que la réaction victorieuse est restée dans l'esprit du prolétariat républicain. Mac-Mahon, sollicité à un coup d'Etat, n'osa pas aî^ir contre la volonté légale de la nation, qui s'était manifestée avec éclat.

Tous ces exemples bien choisis ne prouvent, au fond, qu'une chose : dans les grands pays capitalistes l'armée agit en fonction de la structure sociale de la nation, Jaurès l'admet lui-même. Elle n'a pas le caractère prétorien du Bas-Empire. Mais elle est, avant tout, comme l'Etat, à la disposition du régime, de l'ordre établi. Elle est le gardien vigilant, dans la société capitaliste, de la propriété capitaliste. Elle se prête à toutes les aventures coloniales. Et la pensée intime de Jaurès est de la réorganiser de telle façon qu'elle soit obligée de changer de nature et de fonction. L'Etat pour le peuple s'appuiera sur une armée formée par et pour le peuple. Sa fonction de classe cédera la place à sa fonction nationale. Jaurès arrache l'armée à la réaction, la cause sacrée de la

défense nationale au sordide égoïsme de classe. Une armée s'identifiant avec la nation est toute-puissante pour le bien, pour la défense de la liberté et de l'indépendance et impuissante pour le mal. Car comment imaginer que la nation armée se soulèverait contre elle-même pour supprimer son indépendance intérieure ? En rendant l'armée à sa véritable fonction de gardienne de la liberté, Jaurès la rend en même temps inviolable aux yeux de la nation, qui se retrouve, se reconnaît et s'aime dans son armée, devenue l'expression de sa puissance, de son indépendance, de sa liberté.

Jaurès réhabilite l'Etat et l'armée en les transformant.

Mais ici une confusion est possible. La foule des ambitieux et des ignorants sont, dans leur hâte d'arriver, enclins à confondre l'idée, la notion idéale de l'Etat et de l'armée avec la réalité de l'Etat actuel, de l'armée non transformée. Et, profitant de l'auréole qui s'attache à l'idéal, ils se constituent les serviteurs de l'ordre établi, du statu quo. La politique idéaliste et, au fond, révolutionnaire de Jaurès peut dégénérer ainsi en un plat opportunisme au service de bas appétits. Jaurès n'est pas responsable du mauvais usage de sa méthode qui consiste non à abaisser l'homme au niveau de la petite réalité du moment, mais à l'élever jusqu'aux cimes immaculées de l'Idéal. Pour réaliser le programme de Jaurès, il faut des hommes comme Jaurès.

Jaurès veut asseoir son idée sur une base solide. Il se met à la recherche d'une force sociale capable de prendre dans ses mains la réforme de l'armée. Et il la trouve dans la démocratie et dans le prolétariat socialiste. Il invite alors la classe ouvrière à entrer dans son armée à elle.

« L'armée est, en France, une force subordonnée; elle ne constitue, à aucun moment, une force dirigeante, mais, par son mécanisme actuel dont le fonctionnement échappe beaucoup trop à l'action de la volonté populaire, elle est un instrument trop facile aux mains du pouvoir de répression et elle constitue à la longue une sorte d'administration fermée, dont l'esprit corporatif se développe en militarisme.

« L'institution militaire est donc maniable à la démocratie. Et si le prolétariat, développant son action sur la démocra-

tie, intervient pour transformer l'institution militaire, s'il assume dans l'institution militaire transformée un rôle actif, il ne risque pas d'être pris dans un mécanisme supérieur à sa force et qui déforme sa volonté. Qu'il ne craigne donc pas de lutter pour substituer à l'armée demi-nationale, demiprofessionnelle, à moitié démocratique, à moitié oligarchique d'aujourd'hui, une armée vraiment nationale et populaire qui ne pourra être tournée contre le droit de la classe ouvrière et contre sa volonté de paix. Qu'il ne craigne pas de rechercher et d'exercer dans l'institution militaire la plus grande part possible de commandement, afin d'assurer le fonctionnement de l'armée populaire selon l'esprit qui l'aura créée. Et qu'il n'allègue point que, par là, il assumera la responsabilité des répressions sanglantes qui, dans les conflits sociaux, meurtrissent la classe ouvrière, car d'abord si cette objection valait, ce n'est pas seulement comme officiers ou comme sous-officiers que les prolétaires, les socialistes, les démocrates, devraient refuser de servir : c'est comme soldats, car les soldats aussi sont exposés à être contre les prolétaires en grève ou en révolution les instruments de la répression bourgeoise, ou plutôt c'est comme soldats que les prolétaires sont le plus passifs. Dans un commandement même modeste, comme lieutenants ou sous-officiers, ils peuvent atténuer la. rigueur des ordres reçus, adoucir la brutalité des consignes, substituer dans le maintien même de l'ordre des procédés prudents de conciliation aux initiatives provocantes. Les soldats, au contraire, quand ils sont jetés par un ordre précis dans un conflit brutal, sont obligés souvent ou de se risquer à la désobéissance formelle, ou d'exécuter passivement la consigne de violence et de meurtre. Si donc, par peur d'être employés à la politique bourgeoise, le prolétariat et la démocratie socialiste refusaient de fournir des cadres à l'armée nouvelle, la logique voudrait qu'ils combattent toute institution de service militaire universel et qu'ils laissent ou à des troupes soldées, ou à des contingents africains, ou à une garde civile bourgeoise, avec toute la responsabilité des interventions répressives dans les conflits sociaux, le monopole formidable de la force armée. Mais tout l'instinct, toute la pensée de la classe ouvrière, dans tous les pays, vont au sens contraire.

Partout, les ouvriers, les socialistes, demandent le service militaire pour tous. Pas plus qu'ils ne peuvent admettre que la bourgeoisie soit dispensée par le privilège de l'argent de sa part du fardeau, ils n'admettraient que la classe ouvrière fût rejetée de l'armée, comme les ilotes de Sparte ou les esclaves à Rome, et que la classe bourgeoise dominât, comme une forteresse hérissée de fusils et de canons, un vaste prolétariat dispensé et servile.

« Ils veulent être dans l'armée, même dans l'armée d'aujourd'hui, au risque d'y subir de redoutables consignes. Ils savent bien que ce n'est pas comme classe qu'ils entrent dans l'armée; ils savent bien qu'ils ne sont pas encore assez forts, politiquement et socialement, pour saisir l'énorme appareil militaire, et qu'ils sont exposés sous l'uniforme à faire les besognes d'un Etat de privilège, trop asservi encore à la propriété bourgeoise. Mais ils savent aussi qu'ils ne peuvent agir sur l'institution militaire que du dedans. Ils savent que c'est une force pour le peuple ouvrier de porter les armes, même sous le commandement de l'Etat bourgeois. Ils savent que l'esprit prolétarien et socialiste insinué dans l'armée par la masse des travailleurs ouvriers et paysans agit malgré tout à certaines heures, qu'il faut que le pouvoir lui-même, malgré ses contraintes et ses Codes, compte avec cette masse de travailleurs armés, et que celle-ci ne serait pas maniable à tous les desseins. Même si elle ne pouvait, de longtemps encore, recourir qu'à la force d'inertie, cette résistance sourde est parfois presque invincible. Et comment, dans les grandes commotions tragiques, le prolétariat ne serait-il pas mieux préparé à utiliser toutes les chances, étant déjà logé en masse au cœur de la forteresse bourgeoise? Mais, dès lors, il y aurait folie pour lui à ne pas assumer, à ne pas rechercher dans l'armée transformée selon le plan populaire que j'expose toutes les fonctions de commandement qui lui seront ouvertes. Même au prix de difficultés tragiques et de responsabilités redoutables, il faut que le prolétariat organisé fournisse le plus possible de cadres nouveaux à l'armée nouvelle. »

L'esprit toujours en éveil, ne négligeant aucune objection d'oiî qu'elle vienne, Jaurès est évidemment préoccupé des opinions qui circulent dans certains milieux ouvriers, dans

les Cercles syndicalistes, libertaires et antimilitaristes, où, ne voulant voir que la fonction coërcitive et répressive de l'armée, on l'attaque et on la rejette en bloc, et l'on refuse d'avoir rien de commun avec ellle. Jaurès s'empresse de répondre à ces objections. Non seulement il ne les méconnaît pas, mais, au contraire, il les amplifie et leur donne la forme la plus rationnelle, la figure d'arguments sérieux pour faire disparaître, par une réfutation solide, en règle, toute hésitation, le moindre doute chez les esprits sincères. Il dit aux démocrates, aux socialistes, aux prolétaires : « Vous ne voulez pas servir dans l'armée comme officiers ou sous-officiers pour ne pas prendre la responsabilité des répressions sanglantes et tragiques. Dans ce cas, vous devez refuser de servir également comme soldats. Car si les supérieurs peuvent encore atténuer, adoucir la brutalité des consignes, le soldat est obligé de l'exécuter passivement, aveuglément ». Et il rassure la conscience délicate des socialistes en leur disant que s'ils n'entrent pas dans les cadres de l'armée, « comme classe », ils doivent pourtant savoir « qu'ils ne peuvent agir sur l'institution militaire que du dedans ». C'est une force pour le peuple de porter les armes. Car être exclu du service militaire, cela signifie être réduit à l'état d'ilote, d'esclave, auquel le maître n'ose pas confier des moyens de défense. Le peuple, une fois armé, peut, « dans les grandes commotions tragiques, utiliser toutes les chances de lutte et de succès au service d'une cause à lui ».

De même qu'en prenant part à la direction de l'Etat, la classe ouvrière, en participant à la direction de l'armée, se loge (( en masse au cœur de la forteresse bourgeoise ». Et ce serait folie de ne pas saisir l'occasion d'y entrer de plein droit.

Ici pas plus qu'ailleurs, Jaurès n'admet le point de vue exclusif de la critique négative. Il faut se mêler à la vie. li faut agir. Il faut, comme dit le peuple, « mettre la main a la pâte », au risque même de subir des promiscuités, de se compromettre avec des forces ennemies. Car les germes féconds de l'avenir abondent dans les choses. Et toute bonne volonté n'a qu'à suivre la voie lumineuse qu'ils tracent pour accomplir simplement et infaticrablement sa tâche utHe en dépit des obstacles et des éléments hostiles. Ces éléments,

grâce au principe optimiste inhérent à la philosophie jauressiste, se trouvent toujours, en fin de compte, en minorité. Le bien finira donc, en s'installant au cœur de la vie, par l'emporter. Il faut y mettre seulement du temps et du travail.

Le succès final est assuré à l'idéal, bien que le chemin qui y mène soit escarpé et accidenté.

En démocratisant l'armée et en armant la démocratie, Jaurès, tout en ayant les yeux toujours fixés sur l'idéal à atteindre, n'oublie jamais le but immédiat, l'action quotidienne. Il prévoit la possibilité d'un conflit armé. Et il veut la France prête à toute éventualité. Ce pays a une population stationnaire. Pour ne pas être écrasé par un pays plus peuplé, il ne voit qu'un moyen décisif : l'utilisation complète et efficace des réserves.

Dans cette 'Sorte de lutte, la France est vaincue d'avance. Elle ne peut vivre, elle ne peut vaincre que par la puissance et l'élan de ses réserves, portées d'un bond au premier plan du combat. Elle ne peut se sauver, elle ne peut vaincre qu'en faisant, de la nation armée et pacifique, une vérité vivante. Aussi bien si elle prétendait copier, dans ses institutions et dans son esprit, l'Allemagne impérialiste et militaire, si elle mettait tout son espoir et toute sa force dans l'armée active, si elle ne voyait dans les réserves qu'un complément presque négligeable et un accessoire, et si, grisée par des alliances et l'apparente faveur des événements, elle se détournait de la politique de paix, si elle devenait offensive et agressive et jetait sur l'Allemagne son armée active devenue à peu près la seule armée, il se pourrait, par un redoutable renversement des rôles, que l'Allemagne menacée retrouvât en cette commotion les forces nationales de 1813 et que ce fût elle qui nous apprît à nouveau la puissance défensive d'abord, offensive ensuite des réserves. Après tout, il se peut que pour l'Allemagne même, cette primauté aggravée de l'active, cette rupture décidée avec la grande tradition nationale de 1813 soit un signe d'affaiblissement militaire. Il se peut qu'elle marque le besoin de repliement d'un régime qui n'a plus en la nation, en toute la nation, docile à coup siir et disciplinée, travaillée cependant de ferments nouveaux, la pleine confiance qui convient aux jours de crise. Tenir la force armée de l'Empire en vase clos, pour la préserver d'innombrables germes socialistes qui flottent dans l'air, ce n'est peut-être pas la meilleure préparation à la guerre, ou, tout au moins, à la victoire.

Procéder au moyen d'une armée de première ligne restreinte à la brusque action de l'offensive contre une nation qui mettrait d'abord en jeu toutes ses réserves, c'est s'exposer sans doute à de cruels mécomptes si cette nation sait adopter la stratégie qui s'accorde avec

son organisation militaire (je veux, dire avec le fonctionnement effectif de la nation armée). Bien loin que la France doive se laisser entrainer par l'exemple de l'Allemagne à concentrer sa force militaire dans son armée de caserne et à dédaigner ses réserves ou à ne les utiliser qu'imparfaitement, elle doit au contraire développer sa constitution militaire selon ses tendances, son génie propres, c'est-à-dire selon la loi idéale d'une pleine démocratie pleinement pacifique : elle doit élever toutes ses réserves à être la grande et véritable armée active. L'irréparable désastre de son esprit comme de son indépendance nationale ce serait d'être une impuissante contrefaçon de l'Allemagne militaire; la première et essentielle revanche, prélude de toutes celles qui suivront sans Violence et par la seule force du droit, c'est de libérer des prises du militarisme allemand la pensée française. De fortes milices démocratiques réduisant la

CASERNE A n'être qu'une ÉCOLE ET FAISANT DE TOUTE LA NATION UNE IMMENSE ET VIGOUREUSE ARMÉE AU SERVICE DE l'aUTONOMIE NATIO- NALE ET DE LA PAIX, VOILA, DANS l'orDRE MILITAIRE, LA VRAIE LIBÉRA- TION DE LA France. Elle n'est que la.

Jaurès est, parmi nos contemporains, le représentant le plus brillant du génie français. Mais c'est un génie averti. Il connaît à fond la culture allemande, la culture anglaise, la culture européenne. Et ces éléments je ne dis pas étrangers, mais venus du dehors, se fondent en lui dans un tout harmonieux, avec la prédominance de l'originalité française. Sa politique générale, sa conception socialiste, sa tactique, son éloquence, tout son être sont d'un grand Français et portent l'empreinte de cette noble et généreuse race. Ainsi dans son plan de réorganisation militaire il rejette toute imitation aveugle de la manière, de la tactique allemande. A chaque peuple son génie ! Un socialiste ne nie pas les génies nationaux. Il les respecte, il les aime tous. Il les veut tous au service du génie humain, racine et synthèse profonde et éternelle des génies particuliers. Mais il est absurde et criminel de forcer la nature. Que chaque nation, chaque race, chaque peuple agisse librement selon sa nature propre, son génie propre en laissant la même liberté complète à tous les autres.

Voilà pourquoi Jaurès invite les organisateurs de l'armée française à ne pas se laisser hypnotiser par l'ascendant militaire d'un vainqueur momentané. Il veut libérer l'esprit français d'une sorte d'asservissement intellectuel vis-à-vis de l'état-major allemand. Et il emploie tous les trésors infinis de son éloquence, de sa subtile dialectique et de sa riche érudition

à faire accepter cette ïdée, que « de fortes milices démocratiques, réduisant la caserne à n'être qu'une école et faisant de toute la nation une immense et "vigoureuse armée au service de l'autonomie nationale et de la paix: voilà, dans l'ordre militaire, la vraie libération de la France. »

La méthode de réorganisation militaire recommandée par Jaurès n'est pas nouvelle quant à son principe. Elle a été appliquée victorieusement et triomphalement pendant la période révolutionnaire. Jaurès, qui connaît à fond cette époque, possède une vaste documentation sur son histoire militaire En voici un exemple:

Le châtiment des peuples qui se laissent arracher ou dérober la liberté un momient conquise, c'est que 'la tradition même en est faussée dans les esprits. Ceux mêmes qui croient s'y rattacher la défigurent. L'âpre et rude vérité s'atténue et s'affadit pour eux en je ne sais quel idéalisme niais de romance. Ces hommes se représentaient les volontaires de 92 avec un nimbe d'héroïsme immaculé ; ils ne pouvaient supposer un instant que des soldats dont l'ange classique de la liberté avait de son aile touché le front, aient été capables d'une défaillance, d'un soupçon injuste, d'une exigence mauvaise, d'une panique. Ils s'imaginaient glorifier l'idée en lui attribuant une vertu magique qui faisait tomber du premier coup tous les obstacles et abolissait les misères de l'humaine nature. Ils ont fait ainsi la partie belle à la pitoyable érudition de la contre-révolution, qui découvre sans peine et étale en effet comme une découverte les tares, les faiblesses, les vices d'une organisation encore incertaine et d'une humanité toujours imparfaite. Pauvres songe-creux qui, s'imaginant exalter le génie de la Révolution, lui retiraient sa virile grandeur ! Ce qui est, en effet, la force et l'honneur de ces hommes, c'est qu'ils ont vu avec une lucidité admirable, proclamé avec une admirable franchise les désordres et les fautes qui viciaient le régime nouveau, mais que jamais ils ne se rebutèrent. Ce n'est pas en atténuant et en affaiblissant l'idée par de lâches compromis, c'est en la fortifiant, au contraire, c'est en pénétrant de son action tous les éléments désordonnés qu'ils créèrent vraiment de l'ordre et sauvèrent la patrie. Avec la correspondance de Carnot, en avril 1793, il serait facile de dresser contre les soldats de l'armée du Nord le plus formidable réquisitoire. Taine y pourrait surprendre tout à son aise les pires effets de l'anarchie révolutionnaire et de la monstrueuse aberration jacobine : immoralité, insolence, crapuleuse débauche des soldats que la Convention a autorisés à se marier malgré leurs chefs et qui, sous ce prétexte, ont empli les casernes de filles de joie, qu'ils installaient même aux cantonnements chez les « pures villageoises », et qui, de leur longue traînée de chariots scandaleux, surchargent et mlentissent toutes les marches; querelles dans les auberges avec

i«s hôteliers pour le change des assignats; prétentions puériles et vanité des volontaires qui voudraient tous, au lieu de s'encadrer dans les compagnies déjà formées, constituer des compagnies nouvelles, des « corps francs » où il leur serait loisible d'avoir « trois fois plus d'officiers que de soldats », trafic des recrues vendant leurs vêtements, leur fusil, leur poudre, lâcheté même, oui, dénoncée par Carnot ; lâcheté des hommes « énervés par les catins » : quelle misère ! Quelle apparente faillite de l'idée et quelle déroute de l'espérance ! Comme nos philosophes « réalistes » en auraient triomphé! Et que'Ue tentation pour des esprits débiles de se jeter vers le passé ou d'abdiquer dans un pessimisme amer! La Révolution était perdue si un moment elle avait douté d'elle-même. Tous les esprits qui doutaient vraiment se détachaient de l'arbre de vie et tombaient comme des feuilles mortes; mais sur cette jonchée des âmes lasses, la Révolution héroïque continuait son chemin. Pas une minute, au navrant spectacle du mal qu'il dénonçait, la foi profonde de Carnot n'a hésité. Il a eu un accès de colère plus que de découragement quand les soldats, après s'être emparés vaillamment de la ville de Fumes, s'enivrèrent de bière en fêtant leur victoire et se livrèrent à un pillage ignominieux. Il demanda son rappel à la Convention. Mais il domina aussitôt cette défaillance, et tout en exigeant la répression implacable des actes de pillage, de violence et d'indiscipline, c'est sur le retour de l'honneur révolutionnaire qu'il compte surtout. Et sa certitude vaillante ne fut pas ébranlée. C'est qu'il savait que dans ces âmes livrées à toutes les médiocrités et à tous les désordres, il y avait un ressort sublime qu'on saurait bien mettre en jeu. Et c'est lui qui avait raison d'espérer quand même ; c'est lui qui avait raison de croire, car ce sont ces mêmes soldats de l'armée du Nord, corrompus, semblait-il, et décomposés au point d'avoir perdu même le courage ; ce sont ces mêmes soldats qui, cinq mois après, dans un élan discipliné de courage héroïque, emportaient le camp de Maubeuge, et plus de la moitié d'entre eux n'avaient pas de souliers ! Et il manquai à l'armée des milliers de baïonnettes pour qu'elle pût tout entière « attaquer à la française ».

Jaurès ne s'abaisse jamais au rôle subalterne d'apologète à tout prix de la Révolution. Il en connaît les faiblesses, les tares même. Il les voit. Il les touche du doigt. Il en soufifre. Mais, dans ce brasier où les scories se mêlent au métal pur, il voit avant tout la flamme qui monte au ciel de l'idéal. Et il ne retient que le ressort sublime de l'action révolutionnaire vivifiante et purifiante. On peut dire que Jaurès porte la Révolution française dans son âme de feu. Son génie est celui de la Révolution. Son besoin ardent d'action, sa passion dévorante de justice et de vérité, son culte du progrès €t de la démocratie) le bouillonnement de ses pas-*

sions généreuses, la pureté cristalline de sa vie privée, sa force quasi-illimitée de travail, de création, d'activité, tout cela, c'est du pur esprit révolutionnaire, tout cela fait l'âme même de la Révolution française. Jaurès et la Révolution française sont deux êtres de même nature, deux âmes sœurs, ou, pour employer les termes de la philosophie panthéiste chère à Jaurès, deux attributs de la même substance : r action, ou la vie.

Jaurès recommande à la France de la Révolution le système militaire qui a fait ses preuves en Suisse, démocratie et République comme la France. Mais il est loin de demander « que l'on transporte purement et simplement en France le système suisse ». Il cherche à adapter « aux conditions de la vie française » ce système qui seul convient à une grande démocratie libre.

De tous les systèmes militaires pratiqués dans le monde, c'est à coup sûr le système suisse qui se rapproche le plus de l'idéal d'une armée démocratique et populaire : c'est celui qui, par la réduction au minimum du séjour à la caserne, par le recrutement non seulement régional mais local, par l'organisation de toute la masse des citoyens valides en unités territoriales, confond le plus essentiellement la vie militaire et la vie civile. Je me garde bien pourtant de demander que l'on transporte purement et simplement en France le système suisse. Plusieurs modifications très importantes y doivent être faites pour l'adapter aux conditions de la vie française.

D'abord en ce qui touche l'éducation militaire permanente, surtout l'éducation militaire préparatoire de l'enfance et de l'adolescence, il faut suppléer ,en France par la vigueur de la loi ati défaut des mœurs. Ces mœurs se créeront sans doute en France quand tous les citoyens auront compris dans leur conscience renouvelée la nécessité, la beauté du devoir militaire débarrassé de toutes les souillures de l'esprit de caste et de classe et de toutes les violences de l'esprit de conquête, et ramené à ce sublime objet : la protection de l'in-

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