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DÉPËNDANCÊ NATIONALE POUR LA LIBRE ÉVOLUTION DE LA JUSTICE

SOCIALE. Mais la démocratie a été trop longtemps comprimée et l'institution militaire a été trop tristement faussée pour que ce ressort joue spontanément dans toutes les âmes. Il est nécessaire, en attendant la transformation morale et sociale qui donnera au devoir militaire tout son sens et tout son attrait, d'agir par la force éducative de la loi; en Suisse même, si forte que soit la tradition, si puissantes que soient en ce sens les initiatives privées, la loi n'abandonne pas à ces seules initiatives l'éducation militaire préparatoire. Elle décide (depuis 1874) « que tous les jeunes gens dès l'âge de dix am fu^gu'à Vépoqu4 de la sortie de l'école primaire, qu'Us la fré'*

queutent ou non, doivent suivre, par les soins des cantons, des cours de gymnastique préparatoire au service mililaire ». Or, on sait que l'école, en Suisse, est obligatoire jusqu'à quatorze ans. Ce sont les instituteurs, préparés à cet enseignement dans les écoles normales et aussi dans les écoles de recrues (c'est-à-dire dans les semaines de caserne), qui sont les maîtres de gymnastique ; la loi suisse avait décidé en outre en principe que depuis la date de leur sortie ât l'école primaire jusqu'à celle de leur appel sous les drapeaux, les adultes continueraient à suivre des cours de gymnastique préparatoire au service militaire et prendraient part, de dix-huit à vingt ans, à des exercices de tir. Mais, comme le constate M, L,emant dans le très minutieux travail dont j'ai parlé, cette partie de l'obligation légale n'a pas été organisée. En fait, l'enseignement de la gymnastique est imposé aux enfants de dix; ,à quinze ans, mais ensuite, et jusqu'à l'appel sous les drapeaux, aucune réglementation précise n'est intervenue; la loi est donc restée à l'état de principe et seul un enseignement volontaire fonctionne, très encouragé d'ailleurs par les autorités cantonales et par des groupes de citoyens zélés. Notre projet décide que l'éducation militaire préparatoire sera fortement organisée par la loi avec des sanctions sérieuses. S'en remettre aux seules initiatives privées aurait un double inconvénient. D'abord elles sont encore très incertaines en ce sens et trop faibles pour pouvoir produire un effet utile; en second lieu elles sont souvent corrompues par des préoccupations politiques. L,es partis cherchent à amuser par la gymnastique, par les parades et mimiques militaires des groupes d'adolescents et de jeunes gens pour mieux saisir ensuite les hommes faits. Et souvent c'est un esprit d'enfantillage ou un chauvinisme réactionnaire qui leur est inoculé. Pour que l'éducation militaire puisse être appliquée sans péril à l'enfance et à la première jeunesse, pour qu'elle ne soit pas un moyen de déformation et un instrument nouveau de division, il faut qu'elle soit donnée par la nation elle-même, dans un esprit de démocratie, d'indépendance nationale et de paix. Il faut aussi que la réclame tapageuse des partis ne soit pas admise â donner un caractère théâtral et vain à des exercices qui doivent être sérieux, efficaces et sobres.

Jaurès a l'esprit philosophique, universel ou, pour employer un terme d'école, synthétique. Il aime à promener son regard pénétrant sur l'ensemble des choses naturelles et humaines. L'unité de la nature et de la vie humaine, qui est une forme de solidarité bienfaisante, l'attire et le retient, le fascine et le préoccupe. C'est non seulement une unité de surface, une unité spatiale, géométrique, unité du contenant ou de pure forme qu'il tente d'établir, mais aussi une unité de fond. Comme nous l'avons vu plus haut, Jaurès cherche non seulement une unité idéale des cimes aspirant vers l'infini,

qu'on peut appeler Vunité par en haut, mais aussi une unité fondamentale de base, une unité substantielle, qu'on peut considérer comme Vunité par en bas.

Mais cet esprit foncièrement philosophique et généralisateur n'empêche pas chez Jaurès l'étude la plus attentive, la plus consciencieuse et la plus scrupuleuse du détail II accumule des faits sans nombre pour le service de sa thèse, les examine attentivement et les utilise tous. Comme législateur, Jaurès — nous l'avons vu — était une des grandes compétences, la plus grande de la Chambre. Son plan de réorganisation de l'armée est, sous la forme d'un volimie de sept cents pages, un exposé précédant un projet de loi soumis à la Chambre et rapporté par une Commission. Il entre donc dans tous les détails de l'organisation et prouve que rien, absolument rien n'a été négligé par lui dans ce domaine qui fourmille des problèmes les plus variés. Nous ne pouvons donner à nos lecteurs que quelques passages de cette œuvre. Nous choisirons les plus intéressants.

Donc, les enfants, à partir de dix ans, seraient rattachés, comme élèves soldats, à l'unité militaire territoriale où, comme hommes, ils seraient plus tard appelés. Le recrutement devant être aussi locai que possible, et l'organisation militaire devant mettre en œuvre sur place les énergies civiques, il est aisé de remarquer d'emblée, et dès l'enfance, le lien qui doit rattacher chaque citoyen à une unité organique d'éducation militaire et de combat. Ces enfants recevront jusqu'à leur sortie de l'école, qu'elle soit privée ou publique, l'enseignement gymnastique, et tous les maîtres, ceux des écoles privées comme ceux des écoles publiques, seront tenus de se préparer à donner cet enseignement. A la sortie de l'école primaire, ces distinctions d'écoles privées ou publiques cessent, et à partir de l'âge de treize ans tous les enfants, quelle que soit leur origine, qu'ils viennent d'une école publique ou d'une école privée, ou qu'ils continuent leurs études dans des établissements d'enseignement secondaire, seront tenus de prendre part, à des dates déterminées, à des exercices communs de gymnastique, de marche et de tir, selon leur âge et leur degré de préparation. Ces convocations auront lieu obligatoirement à raison d'un dimanche par mois, et les exercices se feront sous la direction et le contrôle d'instituteurs de gymnastique, des officiers éducateurs des unités militaires auxquelles les enfants et les adolescents sont rattachés, et enfin d'un comité de perfectionnement militaire élu en chaque région par les soldatscitoyens et dont je déterminerai un peu plus tard la formation et les attributions. Ces convocations ayant 'lieu sur le territoire de la

commune même ou du moins à des points de rassemblement très voisins de l'habitation des citoyens, nul ne sera excusable de s'y dérober. Aux familles qui négligeraient d'envoyer leurs enfants, des sanctions pécuniaires seraient appliquées. Surtout les enfants qui, par des fautes graves, par des absences et négligences répétées, par un mauvais vouloir évident, se priveraient eux-mêmes et priveraient la patrie du bénéfice de cette éducation nécessaire au salut de tous et au vigoureux maintien de 'la paix seraient punis doublement. Ils seraient obligés de racheter par un plus long séjour à la caserne k temps sottement perdu par eux, et ils seraient déclarés inadmissibleâ aux emplois publics de la nation.

Que la nation sache joindre à ces fortes sanctions l'attrait d'exercices entraînants et variés, qu'elle stimule par des jeux gymnastiques, par des concours, par des prix de résistance à la marche, de vitesse à la course, d'habileté au tir, les amours-propres et les activités, qu'elle fasse comprendre aux jeunes gens tout le prix de ces habitudes vaillantes, principe de santé et de courage, qu'elle leur rappelle sans cesse que cette éducation de vigueur et d'adresse a pour but d'assurer, avec l'indépendance de la nation," la paix du monde et l'avènement d'une haute justice humaine faite de la liberté de toutes les patries, alors l'enfance et l'adolescence françaises iront à la convocation des devoirs imilitaires comme à la plus noble dtes fêtes et à la plus joyeuse des disciplines.

Cette première éducation ne sera point, il est vrai, soutenue comme en Suisse par des habitudes séculaires du peuple tout entier. En Suisse, l'organisation populaire et démocratique de l'armée se rattache à des traditions très anciennes. Desaix, dans les notes de voyage qu'a publiées récemment M. Chuquet, note que les Suisses, dans les plus petits villages, se livrent à l'exercice du tir et qu'il y a des concours et des jeux oti l'émulation est excitée à un degré extrême. C'était, bien avant la Révolution, bien avant l'avènement de la démocratie, la pratique du peuple helvétique dans tous ses cantons. ha. démocratie nouvelle n'a eu, pour ainsi dire, qu'à glisser son esprit dans ces habitudes toutes faites. Elle a pu utiliser et continuer dans la Suisse plus centralisée tout à la fois et plus libre, et pour la fière sauvegarde de l'indépendance nationale, des institutions qui avaient été développées par le souci de l'indépendance locale, par l'habitude des guerres de canton à canton, et de ville à ville, et même par le souci de maintenir la valeur marchande de cette force militaire qu'elle louait à beaux deniers à toutes les puissances guerrières de l'Europe. Depuis des générations, les enfants eux-mêmes sont sollicités par cet exiem-nle, enveloppés de cette influence. Au contraire, dans la France de l'ancien régime qui n'a été arrachée aux tyrannies dispersées de la féodalité que pour tomber sous le despotisme concentré de la monarchie absolue, les milices ont commencé comme une servitude, comme une corvée royale.

Les hommes qui manoeuvraient sur la place du village à l'ombr," des ormeaux étaient recrutés d'autorité, enlevés de force i)our des exptéditions lointaines. La levée en masse de la Réyalution ne fut

qu'un soulèvement précipité, volcanique; l'épopée impériale jeta entre le pays et l'armée des abîmes d'espace et d'aventure, et le régime de conscription et de caserne fut une mutilation tout ensemble et une séquestration de la vie militaire. Comment l'habitude de la vie militaire se serait-elle enracinée à nouveau dans la familiarité de la vie quotidienne? C'est pourquoi il importe que la force centrale de la nation, s'exprimant par la loi, crée le système d'habitudes que la tradition n'a pas formé. Mais en un sens, la France dispose pour cette grande œuvre de plus de ressources morales que la Suisse. Elle peut passionner cette éducation de soldats-citoyens d'une flamme d'idéalisme révolutionnaire dont la Suisse n'a pas connu toute l'intensité.

Même sans cette éducation préparatoire de l'enfance et de l'adolescence, il serait inutile, je l'ai démontré, de retenir deux ans à la caserne les soldats. En France comme en Suisse, la caserne ne doit être que l'école des recrues. Mais ici encore nous demanderons aux citoyens de France, quand ils parviennent à l'âge de vingt ans, im effort plus grand que celui que la Suisse leur demande. Nous leur demanderons non pas trois mois, ou deux mois, mais six mois d' « écolagc ». L'habitude spontanée de l'action militaire étant moindre en France qu'en Suisse, il convient d'y suppléer par un plus grand effort légal, au moins jusqu'à ce que l'éducation préparatoire ait créé en France des mœurs nouvelles. Cette école de recrues pourra être placée, selon les régions, selon les climats, dans la partie de l'année la plus convenable aux exercices, à l'apprentissage du métier militaire. Elle se tiendra ou dans la caserne, ou surtout dans des camps d'instruction ou dans des cantonnements mobiles. Elle aura pour objet de préparer les hommes autant que possible à la réalité de la guerre, de leur enseigner les mouvements individuels ou collectifs qui vraiment peuvent servir à la guerre. Cette école de recrues ne sera qu'une école. Elle ne fera point partie de l'organisation militaire elle-même, je veux dire que les rassemblements d'hommes ainsi formés pour une première instruction n'auront pas un caractère durable. De même que les officiers de l'Ecole de Sajnt-Cyr ou de "Ecole polytechnique ne continuent point à former un même ba- ( aillon mais sont distribués, à leur sortie, dans les régiments où ils doivent servir, de même les soldats groupés dans les écoles de recrues ne constitueront pas une unité permanente. Ils seront réintégrés dans l'unité territoriale à laquelle ils appartiennent par leur résidence et où déjà ils ont dû s'inscrire dès leur enfance comme élèves-soldats.

Tous ces soldats ainsi éduqués, ainsi constitués en unités territoriales formeront, de vingt et un à trente-quatre ans, la véritable armée active. Ce sera une masse homogène. Ces hommes, dans les treize années de service actif qu'ils ont à fournir, seront convoqués huit fois pour des exercices et manœuvres. Ces exercices seront alternativement des manœuvres de petites unités, faites sur place ou dans un rayon assez étroit, et des manœuvres de grandes unités qu: auront lieu dan> les camps d'instruction ou en terrain libre; les

manœuvres de petites unités dureront onze jours ; les grandes manœuvres dureront vingt et un jours.

Jaurès n'a pas de haine a priori contre la caserne. Il la considère seulement comme inutile. Et tout effort inutile est un gaspillage. Mais tout gaspillage dans le domaine de la défense nationale est un crime contre la nation. Car gaspiller les forces de la défense, c'est l'affaiblir. Il demande que la caserne ne soit que « l'école des recrues ». Et il réclame en même temps dés citoyens français parvenus à l'âge de vingt ans un effort plus grand que celui que donnent les Suisses. Il ne se contente pas, comme en Suisse, de deux ou trois mois, mais il propose « six mois 6! écalage ». Il tient compte de ce fait que « l'habitude spontanée de l'action militaire » est moindre en France qu'en Suisse : il convient d'y suppléer par un plus grand effort exigé par la loi militaire. Les soldats réunis dans l'école de caserne ne formeront pas, à la sortie, des groupes permanents durables. En quittant cette école, ils seront versés dans divers régiments, comme les officiers de l'Ecole de Saint-Cyr ou de l'Ecole Polytechnique. Ils formeront des unités territoriales et, de vingt et un à trente-quatre ans, la véritable armée active.

Jaurès n'admet pas la perte criminelle d'un seul atome de l'énergie nationale. Et il en fait un bloc formidable, irrésistible, invincible, une masse de fer au service de la nation immortelle, du droit imprescriptible et de la justice impérissable. Obtenir le maximum de force défensive avec le minimum de dépense, tel est l'objectif militaire de Jaurès. Car comme démocrate, comme homme de paix, comme socialiste, comme Français clairvoyant aimant passionnément son pays, il sait que la force défensive d'une nation est non seulement dans les armes, mais aussi et surtout dans la production matérielle et intellectuelle. Il est donc funeste pour la puissance militaire d'un pays de réduire inutilement, de si peu que ce soit, sa force productive. C'était également son grand argument contre la loi de trois ans, loi de gaspillage des forces nationales s'il en fut.

Mais il ne suffit pas d'avoir des soldats bien éduqués. Il faut des cadres. Jaurès voue donc toute son attention à l'étude de ce problème d'organisation militaire.

Comment ces forces immenses seront-elles encadrées? Comment toutes les unités tactiques de cette énorme « élite », de cette armée active colossale, comprenant toutes les classes de vingt à trentecinq ans, seront-elles pourvues de sous-officiers expérimentés, d'officiers cQnipétents et instruits? Il est impossible, évidemment, d'encadrer toute cette armée rien qu'avec des « professionnels ». Déjà, dans l'organisation militaire d'aujourd'hui, des sous-officiers et officiers de réserve rentrés dans la vie civile sont appelés à exercer un commandement dans les formations de première ligne. L'entretien de cadres permanents exclusivement voués à l'éducation des soldats et au commandement militaire épuiserait les ressources de la nation, ses ressources en argent et ses ressources en hommes, j'entends en hommes ayant des compétences techniques et des qualités de chef. Non seulement il n'est pas possible d'accroître le nombre des sous-officiers de métier, mais à mesure que la caserne tiendra moins de place dans la vie des soldats, les officiers de caserne et de garnison doivent tenir une moindre place dans l'organisation militaire. L'éducation des soldats-citoyens se continuera de la première adolescence à l'âge mûr dans des conditions qui ne rompent pas la vie civile, elle se fera donc, pour une large part, par des officiers-citoyens restés, eux aussi, dans la vie civile. Les officiers et sous-officiers permanents seront une élite de spécialistes fortement éduquée, chargés de l'instruction des recrues, de l'éducation des cadres, du renouvellement incessant et de l'incessante propagation de la science militaire.

Ils seront 'les entraîneurs de l'armée ; ils donneront l'exemple et vulgariseront la pratique des méthodes sans cesse perfectionnées. Il ne me paraît pas possible en France, au moins en ce moment, de ré luire les cadres permanents au chiffre relativement infime prévu par l'organisation suisse, car l'énormité même des masses françaises à mettre en mouvement, la complexité des problèmes de tout ordre, administratifs, techniques, stratégiques, que soulève la mise en oeuvre scientifique de cette masse, exigent un personnel de spécialistes plus nombreux, assidûment et exclusivement voués à l'étude et au maniement de ce mécanisme formidable; et d'ailleurs la nation franç.iise n'a pas été familiarisée par une longue tradition avec 'la question militaire. Elle a été accoutumée, en cet ordre comme en beauc(jup d'autres, à la passivité, elle a beaucoup trop abandonné aux officiers de métier la question militaire comme aux prêtres la question religieuse, comme aux gouvernants et aux législateurs l'élaboration et le contrôle des lois, comme aux bureaucrates la gestion des services publics. Et c'est par degrés seulement qu'elle peut être habituée à susciter des énergies de son propre fond.

Faisant donc ici œuvre d'évolution, je propose pour la formation des cadres une combinaison intermédiaire entre le système d'aujourd'hui qui met dans les cadres permanents d'officiers professionnels presque toute la force du commandement, et le système suisse qui, réduisant presque à l'instruction des recrues le rôle des cadres permanents, les ramène à d'es proportions très fàiWes. En Suissej les

instructeurs forment un corps spécial ayant sa hiérarchie propre. Cette hiérarchie est définie par les articles 105 et suivants de la nouvelle loi fédérale sanctionnée par le vote populaire du 3 novembre 1907 et qui, d'ailleurs, ne fait guère que maintenir en ce point les dispositions antérieures. « Un corps d'instructeurs est institué pour la direction de l'instruction des recrues et pour l'instruction des cadres dans les écoles spéciales. »

Tout problème en s'insérant tout naturellement dans la série des problèmes connexes ou voisins revêt immédiatement chez Jaurès une portée générale et systématique. Aussi le problème de l'organisation militaire se trouve-t-il intimement lié à celui de la réorganisation sociale et politique de la France. L'Armée Nouvelle n'est que le premier chapitre d'un plan de réforme sociale ou socialiste depuis longtemps promis au public et sur lequel ses adversaires l'ont tant et si étourdiment raillé ! Le crime réactionnaire a empêché ce plan* grandiose de devenir une réalité. Mais en étudiant attentivement l'œuvre de Jaurès on s'aperçoit aisément que la même idée directrice inspire son Armée Nouvelle et tout ce qu'il a dit, tout ce qu'il a écrit, tout ce qu'il a fait pendant les trente ans de sa glorieuse vie active. C'est l' organisation et l' éducation de la démocratie en vue de la réalisation de la liberté et de la justice sociale. Il veut arracher la nation française à ila « passivité ». Il ne veut pas abandonner exclusivement aux hommes de" métier l'organisation militaire. Il veut en faire l'affaire de la nation elle-même. Sur le terrain politique et législatif, il tend vers le même but : le gouvernement du peuple par le peuple. De même sur le terrain économique et social : la production doit être dirigée et contrôlée par les producteurs euxmêmes, au profit des producteurs.

Dans son projet de loi de réorganisation militaire, Jaurès a montré, ainsi que dans son œuvre législative et sociale, qu'il sait ménager les transitions. Car l'histoire, comme la nat re, ne fait pas de « sauts » sans rapport aucun avec la totLiité de ses phénomènes. Même les révolutions qui paraissent comme des éruptions volcaniques, comme des catastrophes géologiques, s'insèrent bien dans l'ensemble des conditions qui les ont nécessairement provoquées. Et on peut imaginer quelles richesses d'idées et de suggestions Jaurès, en suivant la méthode qu'il applique à la réorganisation militaire, aurait déve-

loppées sur les terrains de la réorganisation politique, sociale et morale.

Jaurès a plus que tout autre de nos contemporains travaillé à la régénération, à la véritable renaissance nationale. Il vou^ lait la France féconde, belle, grande, juste, riche, humaine et formidable : puissance morale et matérielle de premier ordre. C'était un grand Français capable de créer une nouvelle grande France.

Et s'il haïssait de toute sa force — lui qui ne savait qu'aimer — la réaction, c'est parce qu'il la voyait se ruer furieusement au travers de tout mouvement progressif, au travers de toute tentative de rénovation politique ou sociale.

Aussi, avant de terminer son Armée Nouvelle, il lui jette un nouveau défi. Et il écrit :

Et me voilà ramené, au moment où je touche à la conclusion de ce travail, à ce que je disais au début : que le grand malheur de la démocratie française, c'est qu'elle ne sache pas se décider; c'est qu'elle ne transforme pas son institution militaire avec toute la hardiesse que lui permettrait, que lui commanderait la logique de son principe. Mais déjà, dans l'esprit inquiet de l'armée, dans les recherches tâtonnantes des officiers qui sentent que le système militaire actuel porte à faux, se révèlent des tendances qui, sous l'impulsion d'une idée claire pourraient se développer et s'organiser en une doctrine. Je ne parle pas de M. le général Bonnal dont le pessimisme réactionnaire et aigri glacerait aux os l'armée si elle se laissait pénétrer à son influence, et paralyserait la défense nationale. Il condamne le service de deux ans, il ne croit pas à l'efficacité des armées nombreuses, et on dirait qu'il attend que quelque cataclysme en démontre l'inanité. Il dédaigne les réserves et il considère notre armée de première ligne comme incapable, en sa forme actuelle, de résister à l'armée de première ligne allemande. Il affirme dogmatiquement, et comme si l'immense événement des guerres futures entre nations modernes avait livré d'avance tout son secret, que la première bataille décidera de tout. Sur le peuple intrépide qui continuerait le combat, la résistance, pour la liberté et la vie, il fait peser une s^entence d'irrévocable défaite, dure et lourde comme une pierre tombale. « La grande armée qui aura arraché à sa rivale la victoire, celle-là pourra se permettre toutes les audaces, car tout lui sera facile. L'autre, au contraire, sera mise en un tel état d'infériorité morale que toute action vigoureuse lui échappera et que la grandeur même de ses effectifs deviendra pour elle un cause de faiblesse et de ruine. Que la nation vaincue dans la première grande bataille veuille continuer la guerre, ou qu'elle implore la paix, le résultat sera le même. Seulement les conditions du vainqueur seront d'autant plus onéreuses et .cruelles que

la résistance aura duré plus longtemps.. On est loin de blâmer ici

les efïoTts glorieusement dépensés par la défense nationale pendant la seconde période de la guerre de 1870-1871. Rien n'est perdu quand l'honneur subsiste, et l'énergie du vaincu combattant « quand même » inspire au vainqueur un respect qui sauvegarde la durée de la paixj future; mais, en se plaçant au point de vue des réalités, on doit bien se dire que de la première grande bataille dépendent les^ succès ou les revers de toute la campagne, et il semble impossible à notre époque de reconquérir la victoire une fois qu'elle est passée dans le camp ennemi. » De quel droit M. le général Bonnal tient-il ce langage? De quel droit dit-il à un peuple de trois millions de combattants qu'un premier et grand revers ne pourra pas être réparé par la force de vouloir? Quelle est cette stratégie de fatalisme? et comment oser dire, dans ce drame aux combinaisons infinies, que la fortune a dit du premier mot tout son secret, que la conscience a épuisé en un seul élan toutes ses résistances?

J'entendis bien que le pronostic accablant est prononcé aussi bien contre nos ennemis éventuels que contre nous. Mais on ne peut empêcher qu'il porte surtout contre notre peuple, puisque c'est lui qui n'a pas réussi à communiquer à nos chefs d'armée cette énergie vitale dont est faite l'espérance. Etrange éducation en vérité pour les jeunes officiers qui devront porter au plus haut le cœur des combattants ! Ce qui est plus grave, c'est qu'après avoir proclamé que la première bataille sera décisive, il semble incliner à croire que nous devons la perdre, et il n'a guère plus de recours qu'aux troupes noires, sans lesquelles notre armée de première ligne, c'est-à-dire toute notre armée utile, serait presque certainement défoncée. Voilà les vues d'un de nos théoriciens les plus éminents. Voilà à quoi aboutit dans certains esprits le divorce de la pensée militaire et de la pensée républicaine et sociale. C'est une réaction morose et déprimante.

L'Armée Nouvelle contient une foule d'idées philosophiques, politiques et sociales qui complètent et précisent la conception socialiste de Jaurès. Nous les écartons de ce chapitre qui a pour objet exclusif les idées militaires de Jaurès. Nous les citerons, au fur et à mesure des besoins de notre exposé, dans les chapitres auxquelles elles se rattachent.

Dans sa Conclusion de V Armée Nouvelle, Jaurès concentre, comme dans un foyer, les idées principales de son œuvre. Nous la donnons presque en entier. Nos lecteurs ne nous blâmeront pas de leur avoir procuré le plaisir intense de relire et de pouvoir méditer ces pages magnifiques, d'une éloquence et d'un enseignement supérieurs. C'est encore Jaurès qui fait le mieux connaître et aimer Jaurès !

J'espère, par la proposition que je formule ici, contribuer au nécessaire mouvement des idées. J'espère que oe plan systématique de réforme, par oîi l'institution militaire est harmonisée à l'esprit moderne et à tout le mouvement social de notre temps, aidera ceux qui pensent dans l'armée à se libérer des dernières entraves de la routine et à systématiser leurs vues incomplètes ou éparses. Et c'est pour que la réforme ainsi proposée ait toute sa vertu éducative, c'est pour qu'elle communique aux esprits un salutaire et nécessaire ébranlement, que je désire qu'elle soit réalisée en bloc. Certes, je ne fais point fi de tout ce qui peut la préparer et l'amorcer. J'aiderai, pour ma part, de mon mieux, à toutes les réformes de transition. Qu'on revienne au recrutemient régional, qu'on le précise même en recrutement S'ubdivisionnaire jusqu'à confondre le plus possible l'organisation de l'armée et l'organisation de la vie civile. Qu'on mette dans l'éducation de caserne plus de vie, plus de liberté, que l'on multiplie les exercices en terrains variés, avec liaison des armes. Qu'on double, qu'on triple le nombre des camps d'instruction, qu'on rapproche et solidarise le plus possible dans les manœuvres les quatorze classes de l'active et de la résers^e. Qu'on étudie sans routine, sans prévention, en tenant compte seulement des faits, quel doit être le volume de chacune des unités de combat, de façon qu'elles soient proportionnées à la faculté réelle de commandement des chefs. Qu'on se demande, par exemple, s'il ne conviendrait pas, maintenant que les hommes doivent s'éparpiller dans le combat et que les unités occupent une plus large quantité de terrain, de ramener à 150 hommes les compagnies, pour que chaque capitaine ait sa compagnie dans la main et dans le regard. Qu'on se préoccupe, pour ces études, non pas de traditions peut-être surannées, mais des nécessités vivantes de la guerre d'aujourd'hui, comme le demandent, à ma connaissance, beaucoup d'officiers. Qu'on rende par là même le commandement des compagnies plus accessible. Que, dans toutes les manœuvres, manœuvres d'unité ou de groupes d'unités, les chefs se proposent un but intelligible, de telle sorte que, selon la recommandation célèbre de Souvarov, tous les mouvements puissent être expliqués aux soldats et compris par eux. Que les grandes écoles militaires soient mises le plus possible en communication avec tout le mouvement intellectuel du monde moderne. Que les groupes d'officiers d'état-major, dégagés de l'immense et souvent stérile besogne administrative qui les accable, puissent se livrer vraiment à l'étude de la science militaire, de l'art militaire, et deviennent dans toute l'armée dtes forces de pensée, de travail et de progrès. Que les sinécures dorées des grands chefs soient abolies et que partout il y ait à la fois travail et responsabilité. Qu'un effort systématique soit fait pour développer la valeur des officiers de réserve, qu'un diplôme d'études militaires soit exigé à l'entrée non seulerncnt de toutes les fonctions publiques, mais de toutes les fonctions dirigeantes de la vie civile. Qu'un effort immense soit fait aussi pour développer l'éducation physique de la jeunesse, non point par l'apprentissage puéril et l'anticipation mécanique des gestes militaires, mais par une gymnastique rationnelle s'adressant à tous et se pro-

portionnant à tous, aux faibles commie aux forts, et élevantk niveau de la race. Oui, il faut travailler à tout cela, et je ne dédaigne rien, pour ma part, de ce qui peut être tenté dans ce sens. Mais la réforme sera d'autant plus efficace qu'elle s'accomplira d'ensemble et d'un seul jet. D'abord, au point de vue budgétaire et financier, il ne sera possible de développer vraiment et à fond l'éducation de la défense nationale que si l'institution militaire est désencombrée. Pour une population d'environ 3.400.000 âmes, le budget militaire suisse est de 41 millions d'e francs. Cela supposerait, pour une organisation identique de la population française, un peu moins de 500 millions. Or, le budget de la guerre français est de 872 millions. Je sais bien que dans notre plan la durée des écoles de recrues est plus grande et que nous maintenons un nombre important d'officiers professionnels. Cependant, si un chiffre complémentaire d'environ 200 millions est prévu pour tous ces objets, et si nous portons le budget militaire à environ 700 millions, il peut faire face largement à toutes les dépenses du nouveau système, €t c'est une économie appréciable d'environ 180 millions qui est réalisée. Encore une fois, ni l'éducation physique de l'enfance et de la jeunesse, ni l'éducation des hommes au sortir de l'école des recrues ne pourront être dotées comme il convient, tant que les services de caserne parasitaires seront conservés et tant que le cadre d'officiers presque tout entier sera formé de professionnels. Ceux que nous garderons comme un ferment, comme une élite, comme une force d'entraînement, nous voulons qu'ils soient bien payés. Mais on pourra relever toutes les soldes des officiers permanents, tout en reportant une part des crédits maintenant absorbés par les cadres sur l'éducation vivante et libre de la nation armée. Bien entendu, les officiers actuels seront maintenus dans leur grade et affectés aux unités nouvelles. Ce n'est que par extinction que seront réduits les cadres professionnels.

Mais ce n'est pas seulement pour des raisons budigétaires, c'est pour âes raisons morales que la réforme doit être faite d'ensemble. Tant que le régime de caserne subsistera en sa forme actuelle, avec la pesanteur d'aujourd'hui, la nation française ne prendra pas au sérieux l'effort qui doit être fait en dehors de la caserne, et les chefs de l'armée le dédaigneront. De plus, le régime de caserne faussera en tout sens l'éducation militaire. Il donnera par exemple une forme factice, une direction d^pilorabk à l'éducation de l'enfance et de la jeunesse qui ne sera conçue, qu'on le veuille ou non, que comme une sorte d'anticipation de la vie et des exercices de régiment. Je n'ai pas à prendre parti ici dans la querelle entre les diverses méthodes de gymnastique. Peut-être M. le docteur Pittié a-t-il des vues excessives. Peut-être a-t-il tort d'exclure trop dédaigneusement, sous le nom un peu prodigué d'acrobaties, tous les exercices qui tendent un moment tous les ressorts de l'être physique et qui l'habituent, pour ainsi ■^ire, à se donner tout entier, à se dépasser lui-même. Il est vrai qu'il faut songer à tous, et que l'éducation physique d*oit être graduée et assouplie à tous les tempéraments et à toutes les constitutions.

Il est très vrai aussi que le développement rationnel, scientifique, équilibré des forces de l'organisme ne doit pas procéder par coups de violence et par une sorte de surenchère physiologique. Ce sera aux maîtres, éduqués eux-mêmes, et aux médecins à déterminer quelle doit être la proportion de ce que j'appellerai les exercices de base assurant d'abord la force et la souplesse, et des exercices d'élan et de bravoure permettant à l'organisme de déployer soudain toutes ses ressources.

Mais quelle que puisse être la conclusion de toutes les controversies passionnées engagées sur les méthodes d'éducation physique, ce qui est certain, c'est qu'elles seront viciées jusque dans leur fond si elles sont comme une première épreuve de gymnastique militaire. Il s'agit avant tout de donner à tous les êtres humains un développement harmonieux et fort qui puisse servir à leur vie de citoyen comme à leur vie de soldat et qui ne soit pas d'abord étroitement et ridiculement spécialisé dans une sorte d'aflfectation militaire. Sans doute, par des exercices de tir, par des excursions de reconnaissance topographique, apprenant aux jeunes gens à marcher et à s'orienter, à juger de la disposition du terrain, ils pourront être préparés à certaines fonctions essentielles d'e la vie de soldat. Mais il convient que ce ne soit là qu'une application spéciale et un cas particulier d'une éducation physique plus générale. Sans doute, aussi, il conviendra que les offioiers qui commandent les unités territoriales dont le recrutement se fait par la jeunesse du pays même, de la commune ou du canton, s'intéress'ent de bonne heure à l'éducation de cette jeunesse, qu'ils concourent, avec les instituteurs et professeurs, avec les médecins, avec les maîtres de gymnastique soigneusement préparés, à déterminer le programme des exercices, des jeux scolaires, des sports, qu'ils en contrôlent pour leur part l'exécution. Oui, mais seulement si euxmêmes sont libérés de l'esprit de caserne, s'ils ne voient plus la vie et la défense nationale elle-même sous la forme d'un militarisme mécanique, pédantesque et exclusif.

Enfin, et c'est là, je crois, une raison décisive qui nous commande un'e action d'ensemble, une réforme rapide et systématique, le peuple ne s'intéressera au système nouveau que s'il lui apporte, avec un régime plus souple, plus libre, plus vivant, avec la garantie d'un beau développement physique et moral de tous les individus, avec une sauvegarde plus vigoureuse et plus pleine de l'indépendance nationale, une plus ferm.e certitude et un gage nouveau de la paix voulue par lui. Or, faire de la mobilisation de l'armée la mobilisation de la nation elle-même, c'est rendre plus difficile aux gouvernements les pensées d'aventure. Et quand la France aura fait cela, quand elle aura devancé ks autres nations dans une voie oti elle peut entrer la première sans risque, puisque par là elle se fortifie au lieu de s'affaiblir, il faudra bien que les autres nations, il faudra bien que notamment l'Allemagne, quelles que puissent être ses raisons politiques et sociales de mettre dans ses contingents de l'armée active l'essentiel de sa force et de son espoir, se préoccupent à leur tour d'organiser et de mouvoir des masses équivalentes à celles

dont disposera la France républicaine et démocratique. Je ne sais si elle comm'encera par railler, mais elle finira certametrïent par se troubler et elle sera obligée, selon le mot de Falkenhaus, d'appro» fondir les sources de sa force militaire, c'est-à-dire de faire appel aux couches profondes de la nation. Pour elle aussi il y aura là, avec un accroissement de sécurité nationale, une obstacle au militarisme belliqueux. Ce sera en Europe une ère nouvelle, et cette haute espérance de justice et de paixi aidera la classe ouvrière française à comprendre le sens, rintérêt, la nécessité de l'institution que nous proposons et que nous travaillerons d'un cœur passionné et d'une volonté persévérante à réaliser, comme unie partie du vaste plan de rénovation sociale qui s'impose aujourd'hui à tous les bons citoyens, à tous les bons Français.

Comme nous l'avons dit au début du chapitre, Jaurès veut réconcilier le peuple avec l'armée en faisant de la nation une nation armée, c'est-à-dire une nation armée exclusivement pour la sauvegarde de la paix et de la liberté, de la vraie indépendance, intérieure et extérieure. Et il recommande la même organisation aux autres nations. Car, avec juste raison, Jaurès voit dans l'organisation démocratique de l'armée une garantie de paix. Une armée populaire ne cherche pas d'aventures guerrières. Avec le système de Jaurès, « ce sera en Europe une ère nouvelle, et cette haute espérance de justice et de paix aidera la classe ouvrière française à comprendre le sens, l'intérêt, la nécessité de l'institution que nous proposons et que nous travaillerons d'un cœur passionné et d'une volonté persévérante à réaliser, comme une partie du vaste plan de rénovation sociale qui s'impose aujourd'hui à tous les bons citoyens, à tous les bons français ».

Les derniers mots que nous soulignons montrent clairement que V Armée Nouvelle n'était, pour Jaurès, qu'une partie d'un vaste plan de réformes et de rénovation sociales.

On connaît le sort fait par la Chambre à V Armée Nouvelle. Jaurès était au-dessus de la compréhension des classes dominantes. .Comme tous les grands précurseurs, comme tous les annonciateurs des vérités de demain, Jaurès a été considéré comme un utopiste. En effet, il l'était s'il croyait à la réalisation immédiate ou même à la prise en considération de ses idées par les classes possédantes et dirigeantes. Jaurès voulait une armée nationale. Les beati possidentes, les heu-

reux possédants, ont besoin d'une armée de classe, d'un instrument de domination. Uarmée est un des organes de la société actuelle. Et tout organe est soumis, dans son développement, à la loi de symétrie qui exige une concordance déterminée de cet organe avec la structure et la vie de tout l'organisme. Une société capitaliste ne saurait tolérer qu'une armée façonnée à son image.

Jaurès le savait. Mais, fidèle à sa méthode d'évolution révolutionnaire, il travaillait dans le sens de l'évolution en propageant ses nouvelles idées, qui ne sauraient être réalisées que lorsque les circonstances leur permettront de s'insérer dans un nouvel organisme social : Une nouvelle société aura une nouvelle armée !

Jaurès avait un écueil à éviter. En s'appliquant à réorganiser l'armée, il risquait de tomber lui-même dans une sorte d'idéalisme guerrier. C'est le cas de Proudhon écrivant la Guerre et la Paix. Proudhon finit par exalter la guerre à la manière de Joseph de Maistre, le père spirituel de la réaction militariste. Il découvre au carnage humain ou plutôt inhumain « une nature divine » .

Malgré sa nature impressionnable et enthousiaste, Jaurès a presque toujours évité cet idéalisme primitif et réactionnaire qui consiste à faire de la douloureuse nécessité de légitime défense par le fer et de la destruction une vertu, un objet de rêve et d'exaltation. Le socialisme, c'est Vhomo homini deus, l'homme sacré à l'homme. La guerre, c'est Vhomo homini lupus, l'homme transformé en bête féroce pour l'homme. La guerre et le socialisme sont donc des ennemis irréductibles. L'un tue l'autre. Lorsque la guerre sévit, atroce et tragique, le socialisme cesse de vivre. Les prolétaires, au lieu de s'unir, se détruisent plus ou moins férocement. La vie internationale et nationale est brusquement interrompue. Les fureurs de la bestialité sont déchaînées. La furie de la haine et de la sottise sévit partout. La raison, la justice se taisent.

Jaurès le sait. Et il considère comme un crime la guerre faite pour d'autres raisons que le suprême besoin de légitime défense. On a le droit et le devoir de se défendre contre toute attaque. Mais on ne cherche aucune rencontre. Le sang du

peuple est trop précieux pour le risquer à la légère. Uu socialiste imbu des sentiments de fraternité considère les nations comme un père de famille ses enfants. Il ne désire pas l'extermination de l'un par l'autre, pas même la domination de l'un sur l'autre. Le socialiste ne va pas de bon gré à la guerre. Ce sont ses ennemis qui l'y traînent.

Malheureusement, il est dans la nature humaine d'exalter les moyens nécessaires pour atteindre une fin qui lui est chère. L'armée est un moyen de défense. La guerre, dans la conception de Jaurès, n'est pas autre chose. Un gouvernement qui n'a pas toîit tenté pour obtenir la paix est « un gouvernement de crime qu'il faut abattre ». La réaction militariste a assez insulté Jaurès, le plus noble et le plus grand patriote français, à cause de ces nobles paroles, pour qu'elles trouvent leur place d'honneur dans sa vie. Mais, la guerre une fois déchaînée, l'armée devient pour la nation le moyen de salut. On ne discute pas son existence: on la défend. Seulement, les hommes risquent de confondre le but avec le moyen, de s'incliner trop facilement devant le fait accompli, d'exalter l'armée comme armée, la guerre pour la guerre et d'adopter toute l'idéologie qui en résulte.

Jaurès n'était pas homme à tomber dans ce travers. Malgré quelques expressions qui, de son vivant, ont donné matière à discussion et à critique, toute sa vie d'apôtre de la paix, ses efforts suprêmes pour épargner au monde la catastrophe et la honte suprêmes qui, en ce moment, souillent notre civilisation, ces efforts, dont il est tombé victime immortelle, tout cela nous permet de répondre : Non, Jaurès n'était pas militariste. Non, Jaurès était incapable d'aimer autre chose que la paix et l'harmonie universelle, le progrès et le bien-être humain, qu'il identifiait avec celui de sa nation.

Jaurès, qui cherchait à bien comprendre tout, à toujours être juste envers les hommes et les choses, exprimait sur l'art militaire des pensées qui se retrouvent sous la plume d'un grand démocrate, le malheureux Armand Carrel : « On persuaderait difficilement aux hommes, écrit celui-ci, et surtout aux hommes de notre temps, qui ont vu beaucoup de militaires, que l'art de la guerre est celui de tous peut-être qui donne le plus d'e^êercice a l'esprit. Cela est pourtant vrai^

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et ce qui fait cet art si grand, c'est qu'il exige le caractère autant que l'esprit, et qu'il met en action et en évidence l'homme tout entier. »

Les socialistes préfèrent les arts de la paix, dont l'exercice, tout en réclamant également « l'homme tout entier » n'a pas pour objet la destruction non moins entière de nos semblables.

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