CHAPITRE V
Jaurès et Jules Guesde ou la valeur socialiste des réformes
On considère souvent Jaurès comme le fondateur ou le chef du socialisme réformiste. Cela n'est pas exact. Il est vrai que Jaurès a l'horreur de toute action qui n'aboutit pas à une œuvre positive. On a défini le diable « un être qui dit toujours non ». Jaurès a horreur du diable. Il n'aime pas la négation systématique. La haine et la négation, effet de la haine, répugnent à son esprit créateur, à sa nature aimante et féconde. S'il parle parfois, d'une manière polémique, de la « force créatrice de la haine », c'est qu'il envisc*ge une haine particulière: celle qui enlève l'obstacle opposé à une construction positive. Jaurès est un ouvrier vigoureux, plein de gaieté et d'ardeur qui ne boude jamais à l'ouvrage. C'est un rude travailleur qui met toute son âme de flamme dans son œuvre qui ne chôme jamais. Il a une véritable passion du travail, de la création. Il aime la vie et il cherche constamment à la faire surgir autour de lui. Il est comme consumé par l'immense besoin d'une action infinie, multiple et variée.
Comme républicain et comme socialiste, il ne se contente pas de critiquer les survivances de l'ancien régime et les misères de la société présente. Il veut une République agissante et un socialisme réformateur, créant tous les jours du nouveau.
Mais les réformes ne sont pour lui que des étapes sur la route de la réforme fondamentale, finale : la socialisation de la propriété. Il aime les réformes pour elles-mêmes; elles adoucissent et atténuent les maux innombrables inhérents au régime capitaliste. Mais il les préconise surtout pour les germes féconds d'avenir qu'elles contiennent. Il les considère non seulement comme des palliatifs, des calmants et des adoucissants, mais comme des préparations organiques,
comme des éléments constitutifs de la future société socialiste. Et toute son action socialiste est animée de cette conception créatrice et organique de la réforme. L'œuvre réformatrice s'accomplissant sous la direction ou sous l'inspiration du Parti socialiste, de l'idée socialiste doit aboutir inévitablement au socialisme.
Ce n'est pas en attendant, les bras croisés, l'arrivée de la Révolution sociale, ce n'est même pas en groupant et en éclairant, par le moyen d'une propagande incessante, la classe ouvrière que nous pouvons arriver à notre a but final » qui est la propriété sociale et le bien-être universel, mais en créant sans cesse des œuvres socialistes. La cité future se bâtit à chaque instant, pierre par pierre. La révolution sociale se fait tous les jours.
Jaurès est amené, en cherchant à promouvoir sa conception du socialisme se réalisant au jour le jour, à se heurter à la conception opposée de Jules Guesde, qui fait de la critique du régime capitaliste, de la propagande et de l'organisation socialistes en vue de la conquête du pouvoir politique la base de l'action socialiste.
Jaurès expose, à grands traits, en 1904, ce débat qui, depuis 1898 jusqu'à sa mort, ri'a pas cessé un instant d'agiter, plus ou moins violemment, l'opinion socialiste.
En parlant d'une nouvelle orientation des partis politiques en France vers une œuvre de réformes sociales, Jaurès marque l'attitude du Parti Ouvrier Français et de son chef, Jules Guesde, dans les termes que voici :
« Jules Guesde, avec le Parti Ouvrier Français, commençait à en avoir le pressentiment, mais il ne se l'avouait à lui-même qu'à moitié, et sa pensée restait ambiguë et contradictoire. Il comprenait bien qu'il ne suffirait pas de faire appel à la force et d'attendre la libération sociale d'un soulèvement; la démocratie, le suffrage universel étaient des faits dont il était impossible de ne pas tenir compte. Il y avait tout un mécanisme de souveraineté sur lequel il fallait bien que la classe ouvrière essayât de mettre la main. Il y avait un Parlement et des pouvoirs publics, et il fallait que le prolétariat y pénétrât, ne fût-ce que pour les mieux livrer du dedans, le jour de l'assaut, à la Révolution. Aussi, après
avoir répudié d'abord, à la manière anarchiste, toute action électorale et parlementaire, toute communication légale du prolétariat avec les pouvoirs publics, il se tournait maintenant contre l'anarchisme. Il dénonçait brutalement « comme des farceurs et des fumistes » ceux qui refusaient même de porter aux gouvernants les revendications et les sommations de la classe ouvrière, et il leur demandait avec insulte si les ouvriers exploités par le patronat refusaient de porter aux patrons leurs requêtes par peur de compromettre leur intégrité prolétarienne. L'Etat bourgeois étant la représentation politique de la bourgeoisie, il fallait investir politiquement l'Etat bourgeois, comme les ouvriers organisés investissent économiquement, par leurs syndicats, leurs grèves, leurs revendications collectives, la bourgeoisie.
« Mais à aucun moment, dans cette période, Guesde ne renonce à l'emploi prochain de la force révolutionnaire. Entré au Cri du Peuple le 17 novembre 1885, il est facile de suivre sa gensée presque jour par jour. Jamais il ne s'en remet au suffrage universel organisé et éduqué d'instituer le collectivisme. La force n'est plus pour lui, comme en sa toute première période, le moyen unique, mais elle reste le moyen décisif. Même dans les batailles électorales, il juxtapose, en d'étranges et pittoresques formules, l'action légale et l'action violente. Quand il recommande, par exemple, en vue des élections l'unité aux révolutionnaires si divisés alors, c'est pour avoir contre la classe ennemie « candidats communs et fusils communs ». L'agitation électorale, la conquête de quelques mandats ne sont qu'un moyen secondaire et provisoire pour mieux assurer la victoire de la Révolution et lui ménager dans la forteresse même du capitalisme des intelligences et des points d'appui. »
Après avoir ainsi fait ressortir, avec courtoisie mais sans faiblesse, les contradictions réelles entre les manifestations de la pensée de Jules Guesde aux différentes époques de la vie politique de ce dernier — contradictions qui ne s'expliquent que partiellement par celles du régime capitaliste luimême, — Jaurès souligne, en face de la politique radicale de M. Clemenceau, les traits dominants de la conception « guesdiste ».
« ,0ù Clemenceau avait prise encore, c'est par l'insuffisante et inconsistante notion que le socialisme révolutionnaire avait alors des réformes économiques et sociales. De même que tout en commençant à réclamer des réformes, il ne voyait en elles qu'un misérable palliatif quand il ne les dénonçait pas comme un piège. Sans doute, il y avait alors entre les diverses fractions socialistes des divergences assez marquées ; les possibilistes insistaient plus que les amis de Guesde sur la nécessité des réformes immédiates. Et Paul Brousse, en demandant la transformation des entreprises capitalistes les plus monopolisées en services publics, ouvrait les voies à une action légale progressive du prolétariat. Il reconnaissait que celui-ci peut, dès maintenant, par l'Etat et la commune, influer sur la marche de la production et -sur l'organisation du travail et de l'échange, il reconnaissait donc en même temps que l'Etat de classe et la commune de classe ne sont pas absolument impénétrables à la pensée prolétarienne. Mais, dans l'ensemble, et quelle que fût l'opposition des tendances, comment le socialisme aurait-il pu avoir une conception nette et forte de la politique de réformes à l'heure même où il attendait d'un coup de violence prochain la libération soudaine et totale du prolétariat?
« La pensée de Guesde surtout était déconcertante; il promulguait dans les Congrès du Parti Ouvrier des programmes de réformes, et il s'appliquait à discréditer presque toute réforme.
« Il écrit, en 1886 : « En régime capitaliste, c'est-à-dire « aussi longtemps que les moyens de production et d'exis- « tence seront la propriété exclusive de quelques-uns — qui « travaillent de moins en moins — tous les droits que les « constitutions ou les codes peuvent attribuer aux autres, « à ceux qui concentrent de plus en plus tout le travail mus- « culaire et tout le travail cérébral, demeureront toujours « et fatalement lettre morte. En multipliant les réformes, on « ne fera que multiplier les trompe-l'œil.
« S'agit-il de l'assistance médicale par les communes? « Allez-y gaiement, messieurs les blessés. Grâce au « pro- « gressiste » Lyonnais, ce sont les contribuables qui payeront « Ce sont eux qui fourniront gratuitement à vos victimes
« médecins et médecines... et qui sait? un cercueil au besoin. « Député ouvrier Lyonnais est un fumiste. »
« Cela paraissait dans le Cri du Peuple le 12 novembre 1885. Lorsque dix ans plus tard, Guesde, député, demandait la création de pharmacies municipales à Roubaix, se souvenait-il de ces âpres paroles? C'est bien aux frais des contribuables qu'il voulait donner aux ouvriers, et ouvrières des « médecines ». Allez-y gaiement, messieurs les patrons !
« S'agissait-il de la loi sur les accidents du travail et de l'assurance obligatoire? Guesde déclarait alors que, couverts par les polices d'assurance, les industriels n'auraient aucun souci de la sécurité. Prédiction démentie par les faits, car les polices d'assurance sont calculées d'après les chances plus ou moins grandes d'accidents qu'offre l'organisation prudente ou défectueuse de l'atelier, et le patronat a un intérêt permanent à en réduire le danger.
« Est-il question des retraites ouvrières ? Ce n'est pas seulement contre tout prélèvement sur le salaire que Guesde protestait, mais aussi contre toute contribution patronale, sous prétexte que celle-ci serait nécessairement reprise sur les ouvriers. « Qui ne comprend, écrivait-il en 1886, que ce (( concours de l'employeur sera purement nominal; que si « ce sont les fabricants qui versent, ce sont les fabriques qui « fourniront aux versements, les réductions de salaire n'ayant « pas été inventées pour les chiens? » L'objection n'a pas arrêté Vaillant, qui, dans son projet d'assurance sociale, prévoit une large contribution patronale. Mais si elle est sérieuse, elle s'applique aussi à l'impôt. Ou bien celui-ci portera sur les ouvriers, et c'est un prélèvement sur le salaire; ou il portera sur les patrons, et il sera, comme la contribution patronale directe, rejetée par eux sur les salariés. D'où l'impossibilité absolue de constituer une retraite aux travailleurs, les trois sources : versement ouvrier, versement patronal, versement de l'Etat, étant également fermées. Pour les mêmes raisons et plus fortement encore, toute organisation sociale contre le chômage est impossible; et même si elle pouvait fonctionner, elle n'aurait qu'un intérêt très secondaire. (( Il y a longtemps, en effet, que « le droit au travail », par « lequel les travailleurs parisiens se faisaient soigner en
« juin 1848, a cessé d'être l'objectif, le desideratum du pro- « létariat des deux mondes. Aujourd'hui, après la grande « école de l'Internationale, après la constitution sur la base « du collectivisme et du communisme scientifiques des divers « partis nationaux, ce que veut le peuple des salariés, ce « qu'il attend de la force demandée à une organisation polî- « tique distincte, ce n'est pas seulement que ses bras soient « occupés à son profit. Ce qu'il lui faut, c'est le fruit intégral « de son travail, c'est la totalité des valeurs qui sont son <( œuvre.
« Il n'entend plus, en d'autres termes, être l'abeille qui fait « son miel pour autrui, le bœuf ou le cheval qui tire la char- « rue pour le maître, le mouton qui porte la laine pour le « tondeur, mais jouir de sa laine, de sa moisson et de son « miel.
« Assez longtemps il a joué, dans ce qui n'était pas une « fable, hélas ! le rôle des membres en mouvement, peinant, « suant pour remplir un estomac étranger; il prétend être « enfin son propre estomac, consommer lui-même ses pro- « duits.
« Et Empire ou République, un état de choses qui se bor- « nerait à lui assurer du travail, du travail dans les condi- « tions présentes, c'est-à-dire enrichissant les non-travail- « leurs, réduits à ce qui leur est strictement indispensable « pour végéter et se reproduire, n*est et ne sera jamais le « sien.
« En fût-il autrement, d'ailleurs, et la classe productive « bornât-elle son ambition à vivre mal en « bûchant » sans « ititermittence trois cent soixante-cinq jours par année, que « ce travail qu'il s'est avisé de lui promettre, ni le bis- « marckisme, ni aucun autre gouvernement conservateur du « présent ordre économique ne saurait le lui tenir.
({ Etant donnée la loi de l'offre et de la demande fonction- « nant comme aujourd'hui entre une minorité détentrice « exclusive du capital et une majorité réduite à sa seule ac- « tivité musculaire, il n'est pas de pouvoir au monde qui « puisse empêcher l'offre des bras de dépasser la demande « et les bras qui s'offrent en trop de rester inoccupés.
« Tant que, par suite die la concentration entre les mains
« de quelques-uns de l'instrument et de la matière de la pro- « duction, la production sera régie, déterminée par l'intérêt « de quelques-uns, nul ne saurait garantir les travailleurs « contre les chômages de plus en plus fréquents et de plus « en plus étendus, résultant soit d'un excès de production, i< soit d'une « saute » de la mode, soit d'un perfectionnement « de l'outillage, soit de la migration de telle ou telle industrie.
« En dehors de la rentrée à la collectivité de tout le capi- « tal existant, instrument de travail et matière première, en « dehors de la propriété et de la production sociales substi- « tuées à la propriété et à la production privées, le problème « du chômage est aussi insoluble que le problème du pau- « périsme. »
« Je n'ouvre pas ici le débat, et tous les socialistes sont d'accord sur la nécessité d'organiser la propriété et la production collectives. Mais l'assurance sociale contre le chômage est-elle impossible ou vaine? Est-il impossible d'atténuer les effets du chômage? Est-il impossible d'appeler dès maintenant la classe ouvrière organisée à régler en quelque mesure la production, comme au point de vue patronal et capitaliste, ies cartells et les trusts cherchent à la régler ? Lorsque, l'autre jour, devant la Commission d'assurance et de prévoyance sociales. Vaillant déclarait que l'assurance sociale contre le chômage était la plus urgente et la plus importante de toutes, lorsque les socialistes allemands demandent qu'elle complète l'assurance d'accidents, de vieillesse et d'invalidité, ils ne s'inspirent pas du pessimisme absolu de Guesde. Il ne con^ damnent pas à un avortement misérable tout l'effort d'organisation, de science et de solidarité jusqu'à la chute totale du capitalisme.
« Contre les services publics, même sentence meurtrière t
« Qu'il se soit trouvé un Louis Blanc pour proposer dans « son organisation du travail un pareil pouvoir économique « pour l'Etat moderne, nous ne le contestons pas. Mais le « louisblancisme — en admettant qu'il ait vécu — n'a pas « attendu pour mourir la mort de son inventeur — bre- « veté avec garantie du gouvernement de Versailles — et « si, depuis un an, il s'est rencontré quelques farceurs {c'est « Brousse et ses amis que Guesde désigne) pour reprendre,
« sous le nom de services publics, cette théorie fatale de la « transformation des industries privées en industries d'Etat, ({ ils n'ont obtenu aucun succès, même parmi ceux qui les « suivent sans les avoir lus. Le socialisme scientifique, dans « tous les cas, qui inspire et dirige le mouvement ouvrier mo- « derne, n'a rien à faire avec tm système renouvelé de ces « excellents jésuites du Paraguay.
« Pour songer à mettre entre les mains de l'Etat mines, (' chemins de fer, hauts-fourneaux, tissages, filatures, raffi- « neries et autres moyens de production, il faudrait n'avoir « pas sous les yeux l'expérience des postes et des télégra- « phes, des tabacs et autres branches de l'activité humaine « déjà gouvernementalisées, sans autre résultat que d'élever « à la deuxième puissance l'exploitation ouvrière.
« De même que le spectacle des ilotes ivres suffisait à « détourner de l'ivresse la jeunesse lacédémonienne, le spec- « tacle de la servitude et de la misère des employés de l'Etat « aurait suffi à guérir à tout jamais les plus obtus de la « prétendue solution de la question sociale demandée au « fonctionnarisme universel.
« L'Etat producteur et employeur n'est pas la destruction « de l'ordre capitaliste, — ce qui est le but du socialisme — • « il en est, au contraire, le couronnement et l'aggravation en « même temps. Au lieu de l'exploitation capitaliste indivi- « duelle, anarchique et concurrente, se détruisant à la longue « par les désordres qu'elle entraîne, c'est l'exploitation ca- « pitaliste collective, unifiée et centralisée, d'autant plus ter- « rible par suite et plus difficile à briser. »
« Ici encore je ne discute pas : la controverse serait infinie, Guesde oublie que l'Etat producteur est soumis au contrôle de la démocratie et que, qudle que soit l'influence de la classe capitaliste sur. l'Etat, l'Etat n'est pas aussi exclusivement capitaliste que la classe capitaliste elle-même. D'autres influences pénètrent en lui. Si l'Etat était aussi capitaliste que le capitalisme même, pourquoi Guesde et le Parti Ouvrier demandent-ils à l'Etat, dans leur programme, d'intervenir pour protéger les ouvriers contre l'excès de l'exploitation patronale? Pourquoi lui demandent-ils de limiter par la loi la durée de la journée de travail et d'instituer un minimum de
salaire? Il serait plus court de demander tout cela directement à la classe capitaliste elle-même; car il est plus aisé d'obtenir une concession du capitalisme divisé que du capitalisme unifié. Mais je ne m'attarde point à ce débat; il a été clos, en fait, par la politique du Parti socialiste tout entier qui, dans tous les pays, insiste pour la transformation en services publics, nationaux ou communaux, d'un grand nombre d'industries. Je constate seulement qu'en 1885 Guesde, de même qu'il condamnait toute assurance sociale contre la maladie, l'accident, la vieillesse et le chômage, condamnait toute tentative pour nationaliser ou municipaliser les entreprises capitalistes. De même, enfin, il dénonce les coopératives, même de consommation, comme un danger pour le prolétariat :
« Il est certain que rien n'empêche les ouvriers, dans les « différentes villes, de s'associer pour devenir leurs propres « fournisseurs et pour bénéficier de l'écart entre les prix de « gros et les prix de détail qu'ils paient présentement à des « tiers, soit que les coopératives livrent à leurs membres les « denrées au prix de revient, soit qu'elles préfèrent vendre « au prix courant du marché, en portant la différence ou « l'économie ainsi obtenue à l'avoir de chaque associé ou en- « core au fonds commun.
« Mais si la chose est faisable, si même — j'accepte sans « les discuter les chiffres du Temps — elle équivaut pour « la boulangerie seulement à un bénéfice de 20 à 24 0/0, « il ne s'ensuit pas qu'elle soit d'un « intérêt évident » pour « la classe ouvrière. Loin de là, pour qui voit plus loin que la « caisse patronale, cet « instrument de bon marché » ne re- « présentant et ne pouvant représenter qu'un instrument de « surmisère.
(( De l'aveu du Temps, par exemple, les associations coo- « pératives de consommation « visent le commerce de dé- « tail » ; elles « tendent à lui enlever sa clientèle » , c'est-à- « dire à tuer, dans un temps donné, boulangers, bouchers, « épiciers, etc.
« Or, ces débitants sans débit, ces boutiquiers jetés par la « faillite hors de leurs boutiques — fermées — peuvent être « pour les bûcheurs à la Scherer des « intermédiaires su-
« perflus », des « parasites » dont la ruine ne compte pas. « Mais à moins qu'après leur avoir pris leurs moyens d'exis- (( tence, on ne leur prenne l'existence en même temps, force « leur sera, sous peine de mort, de se faire « ouvriers », (( de grossir l'armée du travail proprement dite. Et comme ils « sont plus d'un demi-milion et que déjà c'est par centaines « de mille que se comptent les bras inoccupés, à quel sur- « croît de chômage et à quel avilissement de salaire n'abou- <( tira pas cette nouvdle et fatale concurrence ?
« Ce que les travailleurs coopératisés auront pu « gagner » « comme consommateurs, ils le paieront, et au delà, comme « producteurs, soit qu'ils se voient expulsés de l'atelier par « ceux-là mêmes qu'ils auront expropriés de leur comptoir, « soit qu'ils aient à subir l'abaissement du prix de la main- « d'œuvre qu'emportera nécessairement avec elle cette sura- « bondance de la marchandise travail.
« Un danger d'un autre ordre, mais qui n'est pas moin- « dre, c'est le drainage et la confiscation des supériorités « ouvrières qui résulteraient de toutes ces sociétés à gérer, ft A-t-on réfléchi à la dépense de temps, d'activité, d'éner- « gie et de dévouement que coiîterait aux meilleurs des pro- « létaires, aux plus intelligents et aux plus capables, une pa- « reille administration commerciale? Il y aurait là, pour le « travail et sa cause, une perte blanche plus irréparable que « la perte rouge de mai 1871. Et qui rirait et se frotterait « les mains ? Ce seraient les bénéficiaires et les souteneurs de « l'ordre capitaliste débarrassés des plus militants des sa- « lariés, disparus avec leurs revendications dans la cassonade « et la moutarde coopératives.
(( Nul n'ignore enfin — ou n'a le droit de l'ignorer — que « la rémunération du travail en régime de salariat est réglée « par le prix des subsistances.A la vie chère correspondent — « et ne peuvent pas ne pas correspondre — les salaires éle- « vés, parce qu'autrement disparaîtrait, faute d'avoir pu se « conserver et se reproduire, la force-travail indispensable « à la mise en valeur des capitaux de messieurs les capita- (( listes. De même que la vie à bon marché engendre les « bas salaires. Et si elles étaient généralisées, étendues de « quelques individus à toute la classe-outil, les coopératives
« de consommation, en permettant la vie ouvrière au race bais, permettraient aux employeurs et les obligeraient, « sous l'empire de la lutte entre eux engagée pour la réduc- « tion des frais de revient, de réduire le prix du travail.
« Cela est si vrai qu'à défaut des coopératives ouvrières, « nous avons vu surgir de plus en plus partout, à Decaze» « ville, des coopératives patronales nourrissant au prix de « revient les salariés, afin de pouvoir les payer moins.
« Féconde », la coopération l'est sans doute, mais pour ces « véritables chevaliers d'industrie » que sont les patrons « individuels ou collectifs. Elle décuplerait leurs profits.
« Ce qui ne veut pas dire qu'exceptionnellement, dans cer- « taihes conditions et entre certaines mains, les coopératives « de consommation ne puissent rendre certains services aux « travailleurs. Il n'y a, pour se convaincre du contraire, « qu'à voir le parti qu'en a pu tirer le socialisme flamand.
« C'est autour, pour ne pas dire sur la boulangerie coopé- « rative de Gand, le Vooruit, que s'est formé et organisé « l'admirable mouvement communiste que l'imbécillité ou « la mauvaise foi de notre presse démocratique s'est avisée « d'opposer à notre parti ouvrier.
« Mais comment et pourquoi ce résultat? Parce que sous « l'influence de marxistes comme Anseele et Van Beveren, « les fins commerciales de l'entreprise ont fait place à des « fins de propagande. Le pain à meilleur marché n'a été qu'un « moyen de grouper les hommes et de véhiculer les idées, « tous les bénéfices réalisés servant à fonder et à soutenir « un journal de combat.
« Ainsi entendue et pratiquée, alors, oui, la coopérative « devient une véritable arme prolétarienne qui ne blesse que « l'ennemi. »
« Que d'objections vaines, ou qui n'ont qu'une vérité provisoire! Je ne parle même pas du rappel suranné de la loi d'airain. Mais si les petits commerçants ruinés par les coopératives vont grossir les rangs du prolétariat et faire concurrence à la main-d'œuvre, suit-il de là nécessairement qu'il y aura crise durable et surmisère?
« Le prolétariat, débarrassé du prélèvement mercantile, disposera de plus larges ressources ; il pourra consommer plus
de produits, et cette consommation accrue développera la production, c'est-à-dire l'emploi de la main-d'œuvre. Il n'y aura pas plus de chômage, et le niveau général de l'existence ouvrière sera haussée. Et si l'administration des coopératives retient une partie des énergies intellectuelles de la classe ouvrière, suit-il de là que le fonds prolétarien sera épuisé ou même entamé? Ce serait dire qu'il y a dans le prolétariat une somme brute d'intelligence qui ne se peut accroître par l'exercice même.
« Mais cette intelligence, la coopération ne l'absorbe pas seulement; elle l'éduque et elle la multiplie. Par l'exemple d'une gestion autonome, elle propage dans la classe ouvrière cette confiance en soi qui est la condition première de l'éveil des facultés. Dans l'ordre social et humain, bien plus encore que dans l'ordre naturel, c'est le besoin qui crée l'organe, et à mesure que se multiplieront les fonctions de pensée ouvrière, les facultés pensantes du prolétariat s'accroîtront.
« Mais je ne veux, en ce moment, retenir qu'une chose : c'est que malgré l'apparent correctif de la fin, Guesde condamne même dans l'emploi qu'en a fait Anseele et qu'en a fait après lui, dans le Nord de la France, à Lille, à Roubaix, à Armentières, à Houplines, le Parti Ouvrier.
« Car s'il est vrai, comme Guesde l'affirme, que les salaires sont régis par la loi d'airain, et que tout abaissement dans le coût de la vie entraîne nécessairement une réduction du salaire; s'il est vrai que les coopératives, par cette réduction fatale des salaires et par l'aggravation forcée des chômages, ne sont et ne peuvent être que des « instruments de surmisère », en quoi la coopération cesse-t-elle d'être funeste parce que cet instrument de surmisère est manié par le Parti socialiste? Quoi! il suffira que les bénéfices de la coopération soient employés à soutenir un journal de propagande marxiste, pour qu'une institution devienne louable qui ravale tout autour d'elle le salaire des salariés, et qui noie le travail dans un flot de main-d'œuvre inemployée? Mais ou bien les prolétaires sur lesquels sévit la coopération de propagande se rendent compte du dommage qu'ils s'infligent ainsi à euxmêmes et à leurs frères de travail dans l'intérêt de leur cause; ils savent qu'ils se condamnent eux et tout le prolétariat
qui les environne à des salaires plus bas; ils savent que le patronat profitera de l'exemple de vie à bon marché donné par eux pour réduire même le salaire de ceux qui ne participent point comme eux aux bénéfices de la coopération; ils savent que le chômage de tous va être prolongé et la misère intensifiée. Mais comme avant tout ils veulent susciter et soutenir un journal de combat prolétarien, ils consentent pour eux et pour leur classe à toute cette surmisère. Ils n'ont qu'une pensée : réunir en hâte, par n'importe quel moyen, au prix de n'importe quels sacrifices, les ressources nécessaires à la propagande, pour précipiter, après une courte épreuve, la révolution libératrice. Mais alors, à ces prolétaires si conscients et que soutient un tel héroïsme de pensée et de volonté, pourquoi ne pas demander directement la contribution nécessaire à la vie du Parti et de son journal? Pourquoi infliger cette inutile épreuve de surmisère à un prolétariat qui pourrait s'affranchir par des moyens moins onéreux ?
« Ou bien les prolétaires sont à demi inconscients encore, et pour les entraîner au sacrifice nécessaire, pour se procurer par eux les fonds qui doivent alimenter la propagande, il faut les grouper d'abord autour de la coopérative et les amorcer par la diminution immédiate du prix du pain. Oui, mais si cette amorce est trompeuse? Oui, mais si, comme le prétend Guesde, les prolétaires trouvent en effet, au bout de quelque temps, réduction de salaire et aggravation de chômage là où ils espéraient trouver allégement et réconfort, quelle abominable mystification ! Ils ont été attirés à la coopération comme à un piège, et c'est d'autorité, sans les avertir, qu'on leur inflige une période de surmisère, pour préparer sans eux leur propre libération, dont on ne leur livre même pas le secret. Etrange véhiculation des idées, qui a l'ignorance pour moteur !
« Etrange libération qui procède d'une duperie, c'est-à-dire de la pire servitude! De ce véhicule qui porte l'avenir, les prolétaires ne sont plus que la roue gémissante, aveugle et surchargée.
« Non, ce n'est pas ainsi qu'Anseele entendait la coopération. S'il a vu en elle un moyen d'alimenter la propagande
politique du socialisme libérateur, c'est parce qu'elle améliorait d'abord la condition matérielle des prolétaires, c'est parce qu'elle leur assurait de plus larges disponibilités, équivalant à une augmentation de salaire. La coopération n'était pas un appât de mensonge : elle était un bienfait immédiat, suscitant et permettant des bienfaits plus vastes.
« Lorsque Guesde, au contraire, dénonce la coopération comme un instrument de « surmisère », il a beau excepter ensuite de cet anathème la coopération aux fins socialistes, il a condamné, il a flétri toute coopération, la coopération socialiste comme les autres, plus que les autres, puisqu'elle elle est comme les autres « un instrument de surmisère », et qu'elle est en outre un instrument de tromperie ouvrière délibérément manié.
« Donc, ni assurance sociale d'aucune sorte, ni service public d'aucune sorte, ni coopération d'aucune sorte : rien qui suppose que dans la société présente le prolétariat peut commencer à hausser sa condition, à s'organiser, à conquérir des garanties, à ébaucher des formes de production qui préfigurent et préparent, dans l'ordre capitaliste même, l'ordre communiste, rien qui ressemble à cette admirable évolution et complication croissante des formes d'association et d'assurance qui allait, selon Blanqui, vers la forme suprême du communisme. C'est le pessimisme absolu, c'est le néant absolu. C'est l'attente désespérée et farouche, ou fantaisiste et paradoxale, d'une soudaine explosion révolutionnaire. Et pourtant, il y a dès lors, dans la politique du Parti Ouvrier, un programme de réformes qui suppose que quelque chose peut être dès maintenant arraché à l'Etat. Contradiction intenable, comme est intenable et contradictoire le double appel simultané à l'action légale du suffrage universel et à la violence libératrice. »
On voit l'abîme qui sépare la conception de Jaurès de celle de Jules Guesde. Le fondateur du Parti Ouvrier Français, tout entier à l'agitation fébrile du moment, méprisant les nuances et les restrictions, écrit brutalement, en 1885 : « En multipliant les réformes, on ne fera que multiplier les trompel'œil ». Et, implacable et sarcastique, il traite de « fumiste » celui qui promet une assistance médicale gratuite et « un
cercueil au besoin »... Jaurès, au contraire, reconnaît que, dès maintenant, le prolétariat peut, par l'Etat et la commune, « influer sur la marche de la production et sur l'organisation du travail et de l'échange » .
Pour Jules Guesde, l'Etat et la commune ont un caractère de classe, sont au service des ennemis du prolétariat, surtout l'Etat, la forteresse qu'il s'agit non de démanteler pierre par pierre — ou réforme par réforme — mais de prendre d'assaut : l'Etat est « impénétrable ». Jaurès ne le croit pas. Il a une autre conception de l'Etat. Il le voit « pénétrable » de toutes parts aux influences de la pensée prolétarienne. Et Jaurès note finement que le même Jules Guesde, dix ans plus tard, demandait, en sa qualité de député de Roubaix, la création de pharmacies municipales dans cette ville, devenue après la victoire du chef du Parti Ouvrier, « la Mecque du socialisme ».
Est-il question des retraites ouvrières ? Guesde est avant tout préoccupé des répercussions qui diminuent la valeur de la réforme. Avec sa méthode absolue d'agitateur qui cherche à frapper, à éblouir l'imagination de son auditoire populaire, Guesde ne s'arrête pas à mi-chemin : il ne se contente pas de diminuer la réforme, de prouver son insuffisance et ses lacunes, tant que dure le régime capitaliste. Non; il faut à Guesde qu'elle soit un rien absolu, pis encore un piège, c'est-à-dire un obstacle à l'émancipation intégrale, un mirage, contre lequel il met constamment le prolétariat « en garde » . C'est non seulement l'Etat capitaliste que Jules Guesde veut prendre d'assaut, mais, en propagandiste et organisateur de grande envergure, il prend aussi d'assaut le cerveau et le cœur de la classe ouvrière. Pas de siège en règle de la société capitaliste ! Pas d'investissement et de tentatives de pénétration partielle par la ruse ou la persuasion, mais la conquête impétueuse, brutale, décisive. Jules Guesde a devant les yeux le grand objectif : le collectivisme réalisé par le prolétariat maître absolu du Pouvoir politique. Et, devant ce grand objectif, les misérables réformes font vraiment piètre figure : il les morigène, il les nargue, il les piétine, il les excommunie ...en théorie, quitte à les faire entrer doucement par la porte basse du programme dit minimum et celui des « revendications immédiates »..;
Chez Jaurès, c'est tout le contraire. Tout en n'oubliant pas « le haut idéal socialiste », il s'attache surtout à l'œuvre réformatrice. Il reconnaît les imperfections et les lacunes des réformes bourgeoises. Mais il croit inutile, vain, même nuisible de s'attarder outre mesure à les critiquer. Comme la réforme est l'outil par excellence de la Révolution, il lui paraît contraire au but proposé de dénigrer systématiquement cet instrument indispensable de la Révolution sociale.
Jaurès, qui cherche à pénétrer le fond de la réalité, à l'épuiser, entoure sa pensée de nuances et de restrictions. Il tient à être juste et à demeurer dans le vrai. II ne le fait pas seulement parce qu'il a un autre auditoire à satisfaire et à conquérir: celui du Parlement et de la démocratie instruite-, auditoire exigeant, toujours prêt à la discussion et à la riposte. La différence entre le public de Jules Guesde (qui d'ailleurs souvent s'adressait également au Parlement et aux intellectuels) et celui de Jaurès, n'explique que très partiellement ces deux manières de procéder. En effet, Jaurès apportait dans sa propagande populaire, dans les réunions publiques et aux Congrès socialistes le même souci des nuances, la même préoccupation de vérité et de justice intégrales. Guesde a dû trouver Jaurès terriblement compliqué pour la classe ouvrière qui, selon lui, n'accepte que des vérités claires et simples, des vérités tranchantes, absolues. La tactique de Guesde est plus conforme à la tactique, consciente ou non, des grands fondateurs des religions, des Eglises, ou des sectes, qui traitent le peuple en grand enfant et le mènent à la foi à coups de miracles et de révélations.
Jaurès est, au contraire, un homme politique moderne au courant de 3a terrible complexité des choses et qui cherche à surmonter les difficultés en « sériant » les problèmes et à les abattre au fur et à mesure qu'elles se présentent.
En voici quelques exemples. Guesde rejette en 1886 la contribution patronale à la Caisse des retraites ouvrières, parce que, dit-il, « le concours de l'employeur sera purement nominal ». En 1910, il vote seul, dans le Parti socialiste unifié, contre le projet des retraites ouvrières en raison de la contribution ouvrière, qu'établira la loi de 1910. Car la contribution ouvrière représente en effet « une dimi-
nution du salaire ». La contribution de l'Etat, à plus forte raison que celle du patron, n'est qu'un « concours nominal » . En dehors de cette triple forme de contribution, on ne voit que l'impôt (sur les héritages, par exemple), comme source alimentant la Caisse des retraites. Mais, avec l'impôt aussi, observe avec raison Jaurès, la répercussion est possible, inévitable. Au fond, la pensée de Guesde était de faire accepter le collectivisme comme la seule solution décisive du problème social, de tous les problèmes sociaux. Il craignait, qu'en accordant aux réformistes l'utilité même relative, même temporaire des réformes, de produire de la confusion dans les esprits ouvriers avides de vérités simples, claires et nettes. Pour se prémunir contre ceux qui opposaient la réforme à la Révolution sociale, le « socialisme gagne-petit » ou le « socialisme au compte-goutte » à la révolution sociale intégrale, Guesde courait volontairement, dans l'intérêt de la propagande, à un autre extrême: il opposait la Révolution à la Réforme sociale, à la tâche quotidienne, au pain quotidien du socialisme agissant sa tâche « finale » , son salut définitif : la socialisation des moyens de production et d'échange.
Jaurès, comme toujours, cherchait à concilier les contraires. Il faisait procéder la révolution de la réforme, la réalisation du « but final » de la continuité indéfinie du « mouvement » réformiste.
Malgré sa profonde estime pour l'œuvre critique et V positive » de Bernstein, il n'a jamais voulu souscrire à la formule lapidaire de l'opportunisme socialiste classique: « le mouvement est tout, le but final n'est rien ». Un « mouvem.ent » sans « but » déterminé était pour Jaurès un non-sens. Il était l'adversaire le plus acharné de la « négation systématique » aussi bien pour le « mouvement » réformiste que pour le (( but final » socialiste.
De même pour les services publics. En face des tentatives utopiques des broussistes, qui réduisaient le socialisme à un système de services publics ou, nlus exactement, de réformes municipales, Jules Guesde proclamait que « de même que le spectacle des ilotes ivres suffisait à détourner de l'ivresse la jeunesse lacédémonienne, le spectacle de la servitude et de la misère des employés de l'Etat aurait suffi
à guérir à tout jamais les plus obtus de la prétendue solution de la question sociale demandée au fonctionnarisme universel ». Et il ajoutait : « L'Etat producteur et employeur n'est pas la destruction de l'ordre capitaliste — ce qui est le but du socialisme — il en est au contraire le couronnement et l'aggravation en même temps ».
Il est évident que Guesde exagère... pour les besoins de la cause socialiste. Les employés de l'Etat sont loin d'être plus misérables que les ouvriers des industries privées. L'Etat, en effet, trouve dans leur situation relativement plus favorisée et, en tout cas, plus assurée, un prétexte pour les priver du droit de coalition syndicale et de grève. Les emplois de l'Etat sont très recherchés. Ce fait à lui seul prouve l'inexactitude de il'affirmation de Jules Guesde qui oppose violemment les unes aux autres des solutions, même là où la conciliation paraît possible.
Jaurès objecte à Guesde que « l'Etat n'est pas aussi exclusivement capitaliste que la classe capitaliste elle-même ». Il pose également en fait incontestable que la question est résolue « par la politique du Parti socialiste tout entier qui, dans tous les pays, insiste pour la transformation en services publics nationaux ou communaux d'un grand nombre d'industries ». En effet, Jules Guesde n'a jamais voulu accorder que sa conception personnelle de la réforme — et toute municipalisation en est une — se trouve en contradiction flagrante non seulement avec le programme des Partis socialistes de tous les pays, mais aussi avec celui du Parti Ouvrier Français lui-même, o\x sont formulées des revenidications immédiates. Mais, pour être juste envers Jules Guesde, il faut ajouter que cette intransigeance antiréformiste — intermittente d'ailleurs — avait plutôt un caractère éducatif: elle avait pour but de combattre l'absorption opportuniste du socialisme par le réformisme. Guesde exécute le réformisme pour sauver le socialisme. Jaurès les concilie, tout en voyant le danger réel de cette absorption.
Jaurès constate la même rupture de continuité, la même explosibilité, si je puis dire ainsi, dans la politique internationale de Jules Guesde. Il en donne un tableau d'une vivacité extrême :
« Même impuissance et même confusion dans sa politique extérieure. Il va de soi qu'il est nettement internationaliste. Il combat dès lors, avec véhémence, le chauvinisme de Dérouîède et des « patriotes » qt il signale le danger que fait courir à l'esprit public cet entraînement de charlatanisme belliqueux. Mais son internationalisme n'est pas un internationalisme de paix, permettant à tout le prolétariat européen d'accroître les libertés générales, et, par elles, sa puissance propre ; lui permettant aussi de concentrer sur la transformation nécessaire de la propriété toutes les ressources de force morale et de force budgétaire qui sont dévorées aujourd'hui ou par la guerre, ou par la paix armée. Non ; comme ce n'est pas de la croissance régulière du prolétariat et du progrès des démocraties qu'il attend la délivrance des salariés, mais de commotions profondes qui feront jaillir du sol déchiré la force révolutionnaire, les cataclysmes les plus vastes seront les plus féconds. Or, il n'y a pas de plus grand cataclysme que les rencontres sanglantes des grands peuples qui portent déjà en eux le tressaillement intérieur des prochaines guerres sociales. Car dans ces guerres oii les organisations nationales du capitalisme universel se blesseront et se ruineront les unes les autres, toutes les entraves tomberont qui arrêtent l'élan du prolétariat révolutionnaire, et de l'enveloppe gouvernementale et capitaliste des nations déchirées par le choc des guerres, l'internationale du travail jaillira.
« Quel cataclysme surtout, c'est-à-dire quelle aubaine de révolution, si la Russie et l'Angleterre se heurtaient, si elles se détruisaient l'une l'autre! La Russie, métropole de l'absolutisme; l'Angleterre, métropole du capitalisme ! Toutes les deux pèsent sur le prolétariat universel et ajournent la Révolution.
« La Russie n'est pas seulement une menace cosaque pour les libertés républicaines ou constitutionnelles de l'Occident. En obligeant l'Allemagne, sa voisine immédiate de l'ouest, à se tenir sans cesse sur le qui-vive, la Russie justifie en quelque sorte l'impérialisme militaire allemand, gardien de l'indépendance germanique, et le prolétariat allemand lui-même hésite à livrer Tassant à l'empire de peur que dans les hasards de ce formidable conflit intérieur le tsarisme n'inter-
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vienne pour réduire l'Allemagne à n'être plus qu'une Pologne. L'Angleterre aussi pèse sur le prolétariat universel, parce qu'ayant associé en quelque mesure son prolétariat au bénéfice de la conquête économique du monde, elle l'immobilise dans l'esprit conservateur ou dans un réformisme timide. La chute du tsarisme libérerait la démocratie socialiste allemande, la chute du capitalisme anglais précipiterait le prolétariat anglais dans le mouvement universel de révolution. Aussi c'est avec joie que Guesde salue le conflit qui s'élève en 1885 entre la Russie et l'Angleterre à propos de l'Afghanistan ; il exalte « la guerre féconde » :
« Loin de constituer un point noir dans le ciel révolutîon- « naire, ce gigantesque duel que ne voit pas approcher sans (( terreur l'Europe gouvernementale, ne peut que faire les « affaires du socialisme occidental, quel que soit celui des « deux Etats « civilisateurs » qui en sorte désemparé. A (( plus forte raison, si tous les deux devaient être blessés à « mort.
« La Russie écrasée dans l'Asie centrale, c'est la fin du « tsarisme, qui a pu survivre à la mise en pièces d'un tsar, « mais ne saurait résister à l'effondrement de la puissance « militaire sur laquelle il s'appuie et avec laquelle il se con- « fond. Les classes aristocratique et bourgeoise, qui, trop « lâches pour opérer elles-mêmes, n'ont su jusqu'à présent (( que laisser passer les bombes nihilistes, se trouvent du u coup portées au gouvernement désormais constitutionnalisé, « parlementarisé, occidentalisé. Et le premier effet, l'effet (( inévitable de cette révolution politique à Pétersbourg est « la libération de l'Allemagne ouvrière. Débarrassée du cau- « chemar moscovite, certaine de ne plus trouver en travers « de ses efforts l'armée d'un Alexandre derrière l'armée « d'un Guillaume, voilà la démocratie socialiste allemande en (( mesure d'ouvrir sur les ruines de l'empire de fer et de « sang, le bal révolutionnaire, le Quatre-Vingt-Neuf ouvrier. « En attendant, et avant toute défaite — les journaux tsa- (( ristes sont obligés de le confesser — c'est la banqueroute « russe qui va ébranler le vieux monde.
« Vive la Guerre ! Les derniers « risques » de paix se sont « évanouis... Les destinées vont donc s'accomplir. Dans quel-
« ques jours, dans quelques semaines au plus tard, le mili- « tarisme moscovite et le commercialisme anglais seront aux « prises. Et pendant que, selon l'expression du Temps, « l'Europe capitaliste voit avec anxiété grandir le spectre « d'une pareille guerre », pendant que le monarchisme du « Soleil, l'opportunisme de la République Française et le « radicalisme de la Justice, une fois de plus d'accord, s'épou- « monnent à crier au « désastre », nous battrons, nous, des « mains à ce duel entre les deux grandes forces conserva- « triées de l'époque, et nous dirons, avec les socialistes d'ou- <( tre-Manche par leur organe officiel, le C ommonwealth : « Puisse-t-il avoir pour issue l'anéantissement définitif non ft pas de l'un, mais des deux adversaires ! »
Guesde a prononcé des paroles vraiment prophétiques en affirmant, comme dans une vision de l'avenir, que « la Russie écrasée dans l'Asie centrale, c'est la fin du tsarisme, qui a pu survivre à la mise en pièces d'un tsar, mais ne saurait résister à l'effondrement de la puissance militaire sur laquelle il s'appuie et avec laquelle il se confond ». On peut dire qu'en 1885 Guesde prédisait 1905, la Révolution russe suivant, comme une ombre, la défaite du tsarisme dans les champs de la Mandchourie. En cette occasion, Jules Guesde se trouve plus d'accord avec ce qu'on peut appeler la dialectique de l'Histoire faisant sortir le bien du mail que Jaurès, dont la nature répugnait profondément à ce machiavélisme sanglant des événements. L'idéaliste et panthéiste Jaurès voyait un double attentat à l'humanité et à la raison dans cette fatalité sanglante et implacable. Il ne reconnaissait ni la fatalité de la Révolution, ni la fatalité de la guerre. Il repoussait avec horreur cette filiation diabolique des abîmes sanglants. Il rejetait comme « un vain cauchemar » cette conception de Jules Guesde que la guerre est la « mère de la Révolution »... Jaurès croyait à la toute-puissance de la raison et de la persuasion. En un sens, il était plus révolutionnaire que Jules Guesde. Car, au lieu de faire plier la raison à la nécessité historique, au fatum de l'histoire, il exigeait de l'histoire elle-même qu'elle se soumît aux lois de la raison. Il voulait une humanité humaine et logique, noble et bonne. Et il s'est refusé de croire à l'impossibilité de diriger les événements dans ce
sens. Comme il n'admettait pas un Etat « impénétrable » aux influences prolétariennes, il ne pouvait pas également admettre l'histoire impénétrable à la raison. Il ne croyait à la nécessité historique ni de la guerre ni de la révolution. Toute son action tendait à conjurer ces sortes de catastrophes. La réforme sociale était pour lui précisément le moyen de résoudre les antinomies sociales par la méthode de l'évolution pacifique. Jaurès est un Prométhée de l'évolution qui se dresse fièrement contre le « Dieu » ou le fatum des inexorables et sanglantes lois de l'histoire. C'est un révolté humain contre la loi d'airain des cataclysmes sociaux et politiques, qui paraissent la négation de toute humanité et de tout bon sens. Jaurès déclare la guerre à la fureur indomptable des instincts aveugles et impitoyables. Il se jette, comme une Sabine, entre les combattants. Et, suprême récompense, il reçoit le coup mortel de la folie, incapable d'entendre la voix de sa claire raison et les battements de son grand cœur meurtri et déchiré par lia pitié...