CHAPITRE PREMIER
La Vie de Jaurès
Jean Jaurès, né à Castres le 3 septembre 1859, appartient, par ses dons aussi merveilleux que variés et solides, à cette admirable région de France qui porte le nom de Languedoc; ce pays unit à la solidité granitique du sol la régularité, la belle ordonnance des lignes et la majesté des laves écoulées. Cette vieille province méridionale présente de longues plages basses, formées d'un sable presque entièrement siliceux apporté des montagnes granitiques par le Rhône et les fleuves cévenols et s'arrondissant « en une vaste courbe rentrante » (Elisée Reclus). Le fond même de la mer est harmonieux et égal : les lignes de même profondeur déroulent concentriquement leur courbe au large entre le cap Bear et le cap Couronne. Le littoral du Languedoc présente une forme des plus gracieuses.
Cette région a fourni à la France et à l'humanité une riche moisson de grands hommes d'une nature à la fois enthousiaste et positive : Guizot, Aug. Comte, La Fayette, Lapeyrouse, Rivarol, Ingres et bien d'autres.
Des races variées, fécondes et actives, ont occupé la région et y ont laissé des traces ineffaçables : les Ibères, que beaucoup regardent comme les ancêtres des Basques ; les Ligures ou Lygues, peuple probablement d'origine indo-européenne, et enfin les Gaulois. Les Celtes sont, au moment oii l'histoire commence à parler d'eux, les maîtres du Languedoc. A ces éléments descendus du Nord se sont joints d'autres venus par mer : des Phéniciens et des Grecs. Un mélange inextricable et heureux de races a créé une population vivante, active et richement douée.
L'histoire du Languedoc est extrêmement mouvementée et remplie de luttes incessantes pour la liberté et l'indé-
pendance. N'oublions pas que le pays de Jaurès est celui des martyrs de la pensée libre et des hérésies : des Albigeois, des Vanini, des Calas.
L'homme est le produit du sol, de l'histoire et, en dernier lieu, des conditions matérielles, intellectuelles et morales de son époque. Jetons tout d'abord un coup d'œil sur le passé de la région où est né Jaurès.
Le régime féodal ne s'y est point développé comme dans le nord de la France, en Normandie, par exemple; on n'y trouve pas cette superposition savante de personnes et de terres qui fait l'originalité du régime. Beaucoup de petits propriétaires ont su faire respecter leur indépendance, et le nombre de leurs terres allodiales est relativement considérable. Dans les campagnes, et principalement dans le Toulousain et sur les terres d'Eglise, on trouve encore des serfs (hommes de Corpore, de Caseîajio), mais le nombre en diminue tous les jours, et dès lors la majeure partie des cultivateurs a obtenu la liberté personnelle. La condition des habitants des centres urbains s'est de même fort améliorée. Tout d'abord on trouve de grandes républiques municipales, aussi libres d'allure, aussi puissantes que certaines cités italiennes : Toulouse, Montpellier, Nîmes, Béziers, Narbonne s'administrent elles-mêmes; elles doivent encore à leurs anciens seigneurs aide matérielle et morale, mais elles traitent avec eux de puissance à puissance et n'hésitent pas à recourir à la guerre quand on fait mine de violer leurs privilèges. Les consuls de Narbonne concluent des alliances politiques et commerciales avec les cités italiennes ; ceux de Montpellier, allant plus loin encore, rachètent de leur suzerains, à beaux deniers comptants, des droits supérieurs; ailleurs, à Toulouse, à Nîmes, par des insurrections savamment menées, on oblige le comte à renoncer à tous droits de justice sur les membres de la communauté. Les consuls de Toulouse ont leur bannière, leur armée, et, suppléant à l'impuissance du suzerain, vont forcer les petits barons des environs à supprimer les péages qui gênent le commerce de la grande ville. Moins libres en apparence, les habitants des villes de second ordre ont obtenu l'adoucissement des taxes, la réglementation des droits seigneuriaux et des frais de jué-
tice, et presque partout en Languedoc la justice criminelle est rendue par des tribunaux consulaires qui fixent eux-mêmes l'amende à percevoir et décident de la valeur des accusations. Enfin, tous les serfs, désireux d'échapper à la tyrannie de leurs seigneurs, s'élèvent de nombreux asiles, villes neuves, sauvetés (salvitates), où tout homme, à condition d'abandonner à son maître la terre qu'il tient de lui à titre héréditaire, est siir de trouver du travail et la liberté civile.
On s'étonne — et parfois on s'indigne — du grand rôle que jouent le Midi et les méridionaux dans la politique de la France. Les hommes politiques les plus considérables et les plus influents de la troisième République sont des enfants du Midi. Cette situation n'a pas été créée artificiellement. Elle est l'effet de la situation géographique et de l'évolution historique de cette région. La politique de notre époque se caractérise par la lutte pour la démocratie — politique et sociale — et pour la laïcité. Or, les origines de cette lutte se trouvent dans la partie méridionale de la France, et dans le Languedoc, la petite patrie de Jaurès, en particulier.
Dans le Midi, l'Eglise ne joue presque jamais le rôle prédominant et ne jouit pas d'une grande influence. Jusqu'au XIII* siècle, le Midi n'a produit aucun grand théologien. La foi est plutôt tiède dans cette partie du royaume. A part quelques prélats, nul ne songe à la persécution pour une question de croyance. Les biens et les revenus ecclésiastiques sont souvent « usurpés » par les barons et par les princes. Les privilèges du clergé sont mal respectés, les dîmes et les églises saisies par les laïques, les « bénéfices » brutalement occupés, et cette situation sera plus tard une des causes laïques de la guerre des Albigeois. Au lieu d'études théologiques, le Midi produit une littérature brillante. Les poètes du Midi ont été les premiers en Europe à exprimer des sentiments délicats sous une forme élégante. Mais l'organisation sociale et militaire est moins solide que dans le Nord. Les chevaliers aguerris de Simon de Montfort triomphent sans difficulté de masses indisciplinées. Cependant la croisade contre les Albigeois au xiii* siècle développe la haine et
l'intolérance cléricales. Au cours du xiv® siècle, les capitouls de Toulouse fondent la célèbre Académie du Gai Savoir, plus intéressante par la conception que par l'exécution, qui en amène l'avortement. On sait quel succès a remporté la Réforme dans le Languedoc au xvi" siècle. En 1540 les protestants tiennent la majeure partie du Languedoc; ils sont les maîtres de Montauban, très nombreux dans le pays de Foix et dans le Vivarais, le Velay, le Gévaudan et le pays albigeois. Dans la seconde moitié du xvi*' siècle, les luttes religieuses sévissent sans interruption. Partout on se massacre et la confusion est à son comble (i).
Nous avons déjà mentionné Vanini (brûlé en 1619) et Calas (roué en 1762).
La famille de Jaurès appartient à la bourgeoisie moyenne qui, privée de fortune personnelle, n'est pas délivrée de la nécessité d'une constante lutte pour l'existence et ne perd jamais un certain lien avec la masse populaire.
Jean Jaurès est apparenté avec l'amiral Constant Jaurès, sénateur républicain, ancien ambassadeur à Madrid et à Saint-Pétersbourg et ministre de la Marine en 1889. (Il est iiiort en 1889 lorsque Jaurès, député, avait l'âge de 30 ans).
Par sa constitution robuste, par la simplicité touchante de toutes ses manières, par sa passion et sa capacité de travail, Jaurès rappelait un paysan cultivé. Il disait parfois : « Je suis entêté comme un paysan. » Communiant par tout son être avec les forces intimes de la terre et du peuple travailleur, il était, au fond, un paysan de génie.
La situation matérielle des parents de Jaurès dut être peu brillante. C'est grâce à la protection d'un bienfaiteur, M. Félix Deltour, qu'il a pu terminer avec éclat ses études. Jaurès lui dédie sa thèse philosophique française.
Grâce à M. Gustave Téry, qui l'a connu personnellement, nous avons quelques renseignements, à la fois précis et pittoresques, sur ce « bienfaiteur ».
(I) Voir les travaux remarquables de M. A. Molinier
M. Félix Deltour était inspecteur de l'Enseignement, et M. Gustave Téry décrit ainsi son rôle à l'époque où il fàt sa connaissance :
Il faut dire qu'en ce temps-là M. Félix Deltour était le plus diligent pourvoyeur du grand séminaire de l'Université. Il parcourait les provinces, recrutant des forts en thème et des « isujets d'espé^ rance », comme les émissaires de M. Dupanloup, vers 1840, amenaient à Paris de jeunes clercs pour suivre les cours de Saint-Nicolas du Chardonnet. C'est ainsi que l'inspecteur général avait distingué le jeune Jaurès, élève au collège de Castres, et., qu'il en gardait un ineffaçable remords.
Car M. Félix Deltour était un fieffé réactionnaire. Il ne lui suffisait pas d'être clérical et de communier avec une courageuse ostentation; il rêvait encore de rétablir sur le trône de France un prince de la Maison d'Orléans. Ce qui ne l'empêchait pas d'être le meilleur homme que j'aie rencontré sur ma route, avant Jaurès. Mais comment, sans se renier lui-même, aurait-il pu comprendre Jaurès? Et quelle ironie de la destinée rapprocha ces deux êtres, d'apparence si diverse?
Le bon M. Deltour avait placé le petit Jaurès au collège Sainte- Barbe ; il le faisait sortir chaque dimanche et le choyait comme un fils adoptif. Quelle ne fut pas sa joie lorsque l'élève Jaurès moissonna toutes les couronnes du Grand Concours, fut reçu le premier à l'Ecole Normale, et le premier encore à la licence, et le premier toujours à l'agrégation ! (i)
La jeunesse de Jaurès est consacrée tout entière à l'étude. Déjà à l'école il éblouit ses camarades par ses dons oratoires. Doué d'une mémoire prodigieuse, il sait habilement placer dans ses improvisations des morceaux entiers des auteurs classiques anciens et modernes.
En 1876, il entre au lycée Louis-le-Grand et en 1878, à l'âge de 19 ans, à l'Ecole Normale, d'oti il sort, en 1881, agrégé dans la même promotion que M. Bergson, le grand philosophe français.
Professeur de philosophie au lycée d'Albi (Tarn), de 1881 à 1883, il devint maître de conférences à l'Univer-
(1) Pendant le Congrès de Lyon de 1901, Jaurès, en compagnie de M. Viviani, de Ferroul et de moi, nous racontait à table, avec bonne humeur, comment son « bienfaiteur » assistant à un de ses brillants examens le caressait comme un homme heureux d'avoir mis la main sur un bon cheval de course.
site de Toulouse, où il professa de 1883 à 1885, année oh il fut nommé pour la première fois député. Il avait alors 26 ans et fut désigné, à raison de son âge, comme membre du bureau de la Chambre le jour de l'ouverture.
Avant de passer à son action parlementaire, qui remplit une moitié de sa vie et s'étend sur un quart de siècle environ, signalons ses deux thèses, l'une en latin, l'autre en français, qu'il a passées en 1891, à Paris, sous la présidence du philosophe spiritualiste Paul Janet. La thèse française porte le titre : La Réalité du Monde sensible et contient un exposé remarquable et éloquent des idées philosophiques de l'auteur (i). Nous l'étudierons dans un chapitre consacré à la Philosophie de Jaurès.
Sa thèse latine est intitulée Des Origines du socialisme allemand.
Jaurès ne rattache pas le .socialisme allemand « au matérialisme de l'extrême-gauche hégélienne », mais à ces idéalistes qui s'appellent Luther, Kant, Fichte et Hegel. Selon lui « les socialistes ont été les vrais disciples de la philosophie allemande et comme du génie allemand lui-même.
« Tout d'abord, cela indiquera plus clairement combien les événements découlent des idées, combien l'histoire dépend de la philosophie. A première vue, l'on pourrait croire que le socialisme a surtout fleuri en Angleterre, puisque c'est particulièrement en Angleterre qu'a insolemment grandi le nouvel ordre économique, qui a pour base fondamentale l'Argent. En Angleterre, de toutes façons, il était facile de saisir le procès économique. Mais qui l'a vu et décrit? Ce n'est pas un philosophe anglais, c'est un Allemand habitant l'Angleterre, Karl Marx. Si Marx n'eût pas eu gravée dans son esprit la dialectique hégélienne, il n'eiit pas rattaché tout le mouvement économique de l'Angleterre à cette dialectique socialiste. L'Angleterre a fourni les faits, mais la philoso-
(i) Je tiens de mon regretté ami Charles Longuet, gendre de Karl Marx, le propos suivant du spiritualiste Janet : « Depuis trente ans. je professe la philosophie, et c'est la première fois que je vois un homme aussi naïf que Jaurès croyant sérieusement que le monde sensible existe. »
phie allemande les a interprétés. Le socialisme était né dans l'esprit allemand bien avant l'accroissement anormal de la grande industrie et l'apparition des conditions constitutives du socialisme économique. »
Et il ajoute :
« Bref, pour comprendre le socialisme allemand de nos jours, il ne suffit pas de le surprendre dans la forme particulière et transitoire que lui donnent Bebel et autres; il faut fouiller ses origines, c'est-à-dire toute la source de l'intelligence et de la conscience. Voilà pourquoi j'ai examiné le socialisme chrétien de Luther, le socialisme moral )>.
En 1891, Jaurès n'a pas encore adhéré au mouvement socialiste. Il ne connaît le socialisme que par l'étude théorique des idées socialistes, dans les livres. Ces études furent alors loin d'être complètes. Et c'est plutôt le côté moral et philosophique qui l'attire dans le socialisme allemand ainsi que le démontre le passage de sa thèse que voici :
Nous savons à la vérité que le socialisme allemand n'est pas une philosophie pure et contemplative; il lutte et combat pour abattre les fondements de la société civile actuelle. Ce n'est pas seulement une doctrine, mais encore un parti dans l'Etat. Mais la philosophie ellemême revêt parfois des dehors belliqueux, fourbit ses armes et se mêle au combat politique ; elle ne regarde pas seulement le ciel, mais aussi la terre. Si Socrate a fait descendre la philosophie du ciel, le socialisme en a fait descendre la justice, c'est-à-dire qu'il cherche dans la région « des idées » des vues pratiques pour l'arrangement de cette vie terrestre. Fichte, Lassalle, Marx, Schaefifle furent à la fois des précurseurs et des maîtres.
En pénétrant le socialisme allemand, on y trouve incluse une philosophie. Celle-ci prétend qu'il y a dans l'histoire et l'économie politique une certaine dialectique qui change les formes des choses et les relations des hommes. Elle définit la liberté, non pas comme une abstraite faculté de choisir entre les contraires, comme une hypothétique indépendance de chaque citoyen pris individuellement, mais comme la véritable base de l'égalité des hommes et de leur communion.
...Au socialisme allemand tient donc une solide doctrine dialectique du devenir universel, de la liberté humaine, de la Nature et de Dieu.
Au Parlement, où il finit par jouer un des premiers rôles, Jaurès débute assez modestement, en 1886, par un
discours sur l'enseignement. Il est curieux de noter l'impression que le plus grand orateur de notre temps a produite par ce que les Anglais appellent maiden speech.
Le chroniqueur parlementaire du Figaro est plutôt défavorable au débutant. Il note :
Nous avons eu un début attendu et préparé depuis longtemps. M. Jaurès, député du Tarn, tout frais émoulu de l'Ecole Normale, a essayé pour la première fois sa jeune éloquence, dont hier encore on disait merveille. A droite comme à gauche, personne ne lui a refusé les encouragements usités en pareil cas, et toute la Chambre a fêté sa bienvenue. M. Jaurès demandait qu'à côté des écoles de l'Etat les communes eussent le droit de fonder des écoles municipales et d'y faire donner tel enseignement qu'il leur conviendrait.
Tout cela sent un peu le Sorbonnien redondant et sonore; mais j'ai voulu donner un échantillon de la manière d'un orateur en herbe sur qui le parti républicain fonde les plus grandes espérances. (Figaro 22 octobre 1886.)
La République Française (fondée par Gambetta) est plus juste. Elle traite le discours de Jaurès de « langage élevé et clair ». La Justice (dirigée par M. Clemenceau) le qualifie de « beau » et souhaite à la Chambre d'entendre souvent « une parole aussi éloquente, aussi substantielle que celle de M. Jaurès ».
De 1885 jusqu'à sa mort (31 juillet 1914), la vie de Jaurès se confond avec celle de la France républicaine et socialiste. Depuis 1893, où il adhère définitivement au mouvement socialiste, il ne cesse d'être aux premiers rangs des combattants pour la République laïque et sociale. Il en est le chef le plus glorieux et en même temps le plus haï de leurs adversaires. Il est impossible de raconter sa vie par le menu sans faire revivre l'histoire de toute une époque. Jaurès est un des grands fondateurs de la troisième République et le plus grand promoteur du mouvement socialiste démocratique, un des plus actifs propagandistes des idées socialistes pendant les vingt dernières années. Il passera dans l'histoire comme apôtre du socialisme idéaliste et humanitaire et, par sa glorieuse mort, comme martyr de la paix humaine et universelle.
Jaurès ne fut jamais le dictateur de la République, comme
le prétendaient à tort quelques-uns. Toute sa noble nature, faite de bonté souriante et de simplicité, répugnait à ce rôle. Mais souvent son influence bienfaisante fut décisive. « Vous êtes, à vous seul, la majorité », lui cria un jour, au Parlement, un adversaire politique, marquant ainsi le premier rôle que lui assuraient à la Chambre son talent, ses connaissances, sa grande compétence dans presque toutes les questions débattues et son grand ascendant moral.
Des adversaires politiques s'amusaient souvent à le présenter sous la figure d'un châtelain millionnaire. Nous passons la parole à M. Gustave Téry, pamphlétaire de talent, qui est privé de la « bosse du respect » et plutôt enclin à une malveillance et à un scepticisme exagérés à l'égard des hommes politiques. Voici comment il décrit l'intérieur de Jaurès :
Je lisais l'autre jour, dans une feuille cléricale, que le cabinet de Jaurès — cela fait suite au château de Bessoulet — était d'un luxe inouï, « avec ses murs tendus de soies mourantes ». En songeant au pigeonnier d'Auteuil où travaille Jaurès, ces « soies mourantes » m'ont fait mourir de rire. Une « chambre haute » de dix pieds carrés, une table, avec tout juste ce qu'il faut pour écrire et pour s'asseoir, des livres sur des rayons ou en piles, voilà tout ce que j'ai vu : rien qui rappelle ces « pensoirs » d'écrivains célèbres, tels que nous les montrent les photographies avantageuses exposées aux vitrines du boulevard ; rien qui soit là pour reposer l'œil ou distraire un moment de la besogne entreprise; pas un objet d'art, pas une fleur, pas même la pipe de Spinoza. C'est austère et négligé, comme la « turne » sous les toits, oià Jaurès préparait son agrégation à l'Ecole Normale.
M. Gustave Téry caractérise spirituellement la façon dont la grande presse capitaliste profitait des divisions des socialistes pour dénigrer systématiquement leur grand orateur. Et il écrit :
Et ne me dites pas surtout que Jaurès n'est pas socialiste. C'est bien possible, mais ça m'est égal. Ce qu'il fait présentement m'intéresse fort et me paraît très bon : si ce n'est pas du socialisme, comme l'assurent nos docteurs, j'en suis désolé pour le socialisme et pour les docteurs. Néanmoins, j'ai comme une idée que nos docteurs s'abuisent. Et ce n'est pas dans Marx, ni même dans Robertus, que j'en trouve la preuve, mais dans les gazettes bourgeoises qui se piquent d'idées générales. Je ne sais rien de pilus réjoui&satit que d'eti-
tendre les bons apôtres du Temps, des Débats ou du Figaro, donner à Jaurès des leçons de socialisme, en lui opposant l'orthodoxie guesdiste. « Ah ! s'écrient-ils avec une émotion contenue, parlez-nous de M. Guesde ! Celui-là, au moins, est fidèle à ses principes ; pour lui, la Révolution sociale est un bloc, et il le veut tout entier, tout de suite. Pas de compromis avec les bourgeois, pas de quartier aux capitalistes! A la bonne heure; voilà qui est parler! Avec un tel adversaire, vous savez immédiatement à quoi vous en tenir; tous les bourgeois, on les pendra... Quelle franchise ! Quelle droiture ! Et combien cette noble sincérité, cette pureté d'intention, cette belle intransigeance doctrinale vous font honneur, quand on les compare aux palinodies et aux pirouettes de ce baladin qu'est M. Jaurès. Ah ! parlez-nous du citoyen Guesde : quel brave homme de révolutionnaire ! Et comme les congressistes d'Amsterdam ont eu raison de lui donner raison. . . »
On pourrait former des bibliothèques des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. Le Temps, le plus grand journal bourgeois de France, fournissait à lui seul un article — et parfois deux — par jour contre Jaurès. Cependant, sa vie privée fut inattaquable. Jaurès est mort pauvre, bien que ne jouant jamais à l'ascète. Tous les partis, jusqu'aux plus hostiles, ont fini par lui rendre justice et par reconnaître, avec le Temps, son « extrême intelligence » et sa « parfaite probité ». {Temps, 2 août 1914.)
Sa vie politique, surtout depuis son adhésion au Parti socialiste, fut une véritable bataille, même au sens matériel du mot. Jaurès, qui parla très rarement de lui-même, raconta, au Congrès de Toulouse, en 1908, la façon dont il fut combattu dans sa circonscription de Carmaux.
Pour constater la différence existant entre les partis bourgeois, Jaurès dispose de son expérience personnelle. Et il fait observer :
« Il est contraire à la réalité, contraire à la sincérité de proclamer qu'en fait et habituellement, entre les autres partis, quels qu'ils soient, nous ne faisons aucune différence. Ce n'est pas vrai. Pour moi, je déclare dans mon expérience, dans mes conditions de lutte, que cela n'est pas vrai. Vous penserez de moi si vous voulez que je suis un parlementaire obsédé par des soucis de réélection. Je crois avoir donné au Parti, en restant fidèlement attaché, alors que des possibilités de lutte plus facile, je puis vous le dire, m'ont été of-
fertes maintes fois, en restant fidèlement attaché à une circonscription otj les forces sont sensiblement égales, où je ne maintiens le drapeau socialiste avec le petit bataillon de mes ouvriers mineurs de Carmaux qu'au prix d'un héroïque, incessant effort de mes camarades et de moi-même; je crois avoir donné au Parti la preuve que je n'ai pas le souci misérable des succès, immédiatement et étroitement personnels. Mais^ je tiens à vous dire que, dans la bataille électorale, lorsque je n'ai pour me soutenir qu'une minorité formée par les ouvriers mineurs, lorsque je vais dans les cantons ruraux, dans les cantons des Cévennes porter la parole socialiste — oh! clairement : je n'ai jamais été de ceux qui enroulent la moindre partie du drapeau — lorsque j'y vais et que dans cet âpre bloc de montagnes cévenoles où. le pouvoir du châtelain de la mine possède encore les forêts des campagnes, s'étend jusque là-haut, se combinant avec la puissance du curé, avec la puissance des sorciers, avec la vieille ignorance des populations montagnardes façonnées par un catholicisme intolérant; lorsque je vais sur ces chemins et que je suis assailli, matériellement assailli, non par des huées, mais par les bâtons, par les pierres, par les embuscades qui me guettent derrière les haies et derrière les buissons d'où surgissent tout-à-coup des figures sauvages, lorsque je suis guetté par les gens de la mine, par les gens du château, par les gens du presbytère, et que près de tomber dans le guetapens, je suis dégagé par les radicaux, petits médecins de village, petits propriétaires paysans, démocrates qui mènent à leur manière, en dehors de toute formule, une instinctive lutte de classe, et lorsqu'ils nous arrachent du danger et aident les ouvriers de Carmaux à affirmer contre le château, contre le capital, contre le curé, leur volonté d'émancipation... le lendemain de cette victoire, je ne dirai pas que je ne fais aucune différence entre les gens qui m'attendaient dans un guet-apens et les démocrates qui m'aidaient à y échapper. » (V* Congrès National tenu à Toulouse les 15-18 octobre 1908. Compte rendu sténographique, Paris, pp. 363-4.)
Cependant les violences locales et patronales ne suffisaient pas pour combattre l'intrépide défenseur des petits et des
misérables : les pouvoirs publics se mettaient du côté du patronat réactionnaire pour lui prêter main-forte. Les comptes rendus de mandat du député de Carmaux se transformèrent en véritables bagarres. Ainsi, en 1895, Jaurès publia l'appel suivant à ses électeurs :
Citoyens de Carmaux!
Pour la troisième fois depuis quatre mois, je suis venu vous rendre compte du mandat que vous m'avez donné; pour la troisième fois j'en suis empêché par la violence.
Hier, sachant qu'une bande organisée par nos ennemis m'attendait à l'arrivée du train et qu'une bagarre était probable, je suis venu par une autre voie et à une autre heure pour éviter tout ce qui pouvait surexciter les esprits.
C^est devant un véritable guet-apens que nous nous trouvons pour la troisième fois. Nous savons quel est le but, quelle est la tactique de nos ennemis ; ils n'espèrent plus avoir raison de notre foi socialiste par la iséduction ou l'intimidation, ils veulent nous réduire par la faim. Entre la Préfecture, la Verrerie, la Mine, il a été convenu qu'à chacune de mes tentatives pour rendre compte de mon mandat, des bagarres seraient provoquées, que nos amis seraient arrêtés, dénoncés par une police à tout faire, livrés aux juges, condamnés par fournées, et exclus de la mine. Ainsi privés de travail et de pain, on espère qu'ils finiront par se rendre à merci, et les misérables lâches qui calculent ainsi imputeront au socialisme les misères créées par eux.
Il ne nous convient pais de servir cette tactique, «t jusqu'à nouvel ordre toute manifestation, toute réunion publique sera suspendue ici. On ne fera pas de moi le pourvoyeur involontaire de la police qui nous guette, du patronat qui veut nous affamer pour nous dompter.
A l'insolence du pouvoir, il ne convient pas d'opposer de vaines tentatives. C'est le gouvernement lui-même qui vous apprend que, pour le peuple, il n'y a plus aujourd'hui qu'un recours, qu'un salut : la force.
Les violences du pouvoir préparent et justifient d'avance les violences populaires. Que les responsabilités de l'avenir retombent sur les criminels imprévoyants qui soulèvent dans toutes les consciences honnêtes la colère et le mépris !
Attendez avec calme le jour inévitable de la Révolution, et sachez bien que, si je me préoccupe d'éviter à vos militants d'inutiles souffrances et des persécutions préméditées, je serai parmi vous au premier rang pour les sérieuses et décisives batailles.
Et il suffisait souvent du déplacement de quelques centaines de voix pour fermer la bouche la plus éloquente du monde dont la parole retentissait dans tous les pays civilisés. Jaurès pouvait ainsi juger par ses propres aventures du scandale d'un scrutin d'arrondissement qui permet aux aspirations des petits groupes et des individus d'étouffer la voix nationale. De là son âpre combat pour le système électoral proportionnel dit R. P.
L'es adversaires de Jaurès ne se contentèrent pas de le combattre par tous les moyens sur le terrain politique. Ils allèrent fouiller jusqu'à sa vie de famille. En 1901, la première communion de M"" Madeleine Jaurès leur fournit l'occasion de soulever un gros incident. Et Jaurès fut de nouveau obligé, malgré sa répugnance de s'occuper de sa personne, d'exposer publiquement sa vie intime pour faire disparaître le malentendu qui était en train de se créer entre lui et Une partie de l'opinion socialiste. Il le fit d'une façon magistrale et avec fierté et dignité en publiant Ses raisons dans la Petite République, à laquelle il collaborait depuis 1893. Voici les parties essentielles de ce document d'un grand intérêt biographique :
Depuis trois mois, depuis que la presse cléricale a annoncé avec un ensemble merveilleux, et une orchestration savante, que j'avais laissé ma fille faire sa première communion, j'ai subi les outrages et les railleries triomphants des uns, l'étonnement douloureux de quelques autres. Au fait exact, nos ennemis ont donné les interprétations les plus calomnieuses; ils ont ajouté les plus jésuitiques mensonges. Ils ont dit que cet acte religieux était l'expression de ma volonté perisonnelk, de ma conviction personnelle, et que j'avais joué dans le Parti un rôle d'une incroyable duplicité.
■C'est un mensonge.
Je suis, depuis l'adolescence, affranchi de toute religion et de tout dogme. Ils ont abusé de ce que le curé de Villefranche-d' Albigeois, par une irrégularité que j'ai signalée à l'Inspection universitaire, a fait le catéchisme paroissial, destiné à tous les enfants de la paroisse, dans un local dépendant de l'école congréganiste, pour dire que j'avais confié l'éducation de ma fille aux congrégations.
Or, je répète qu'elle n'a jamais eu que des professeurs laïques, qu'elle a toujours été élevée dans des établisseinents laïques, au Collège Sévigné et au Lycée Molière. Elle est, en ce moment même, au Lycée Molière.
Pour travestir aussi odieusement les faits, il a fallu tout le je-
suitisme clérical, servi par les rancunes de l'ancien instituteur de Toulouse Lamourère, dont, comme adjoint à l'Instruction publique, j'ai refusé de subventionner, sur le budget de la ville, les mirifiques inventions !
Mais, en vérité, de quoi s'agit-il? Ce n'est pas moi seulement qui suis en cause; c'est l'immense majorité des militants. Comment donc est posé le problème?
Dans la plupart des familles de la bourgeoisie républicaine et du prolétariat socialiste, les jeunes filles ne sont ni cléricales, ni librepenseuses. Devenues femmes et mères, elles n'entendent pas que la vie soit absorbée par une dévotion fanatique et minutieuse. Elles ont le dédain de la bigoterie et l'horreur de l'intolérance. Le mari, le père, ne croient pas et ne pratiquent pas ; elles ne s'en émeuvent point. Ou elles s'intéressent peu à la politique, ou, si elles s'y intéressent, elles ne veulent point de l'invasion de l'Eglise dans l'Etat, de l'invasion du prêtre dans la famille. Elles n'accepteraient point pour leurs enfants une éducation systématique et étouffante : elles désirent qu'ils restent en contact avec toute la vie moderne. Elles ne sont donc pas cléricales.
Mais à l'exception d'un très petit nombre, toutes, ouvrières ou bourgeoises, sont restées attachées, .par une partie au moins de leur pensée et de leur cœur, à la foi chrétienne, à la tradition catholique. Elles n'ont pas dit : « Non » à la croyance religieuse. Elles ne se sont pas créé, par la science et la philosophie, une autre conception de l'univers. Elles n'ont pas, hors du christianisme, tout le point d'appui de la vie morale.
A la tradition religieuse, qu'elles ne veulent ni exclusive ni intolérante, elles rattachent encore les grands événements de la vie : le mariage, la naissance des enfants, la mort. Et elles ne se croient pas le droit d'interrompre, à l'égard des enfants, la tradition avec laquelle elles-mêmes n'ont pas rompii. Qu'ils soient élevés librement, avec d'autres enfants de toute religion ou de toute irréligion, avec des maîtres qui leur apprennent à réfléchir et à penser, qui ne leur cachent rien des œuvres de l'esprit humain, des conquêtes et des hypothèses de la science ! La vie et la liberté, ces grandes éducatrices, auront le dernier mot. L'enfant, habitué peu à peu à se gouverner lui-même dans l'ordre de la conscience, continuera ou abandonnera la tradition religieuse. Mais elles ne croient pas avoir le droit de l'intercepter.
Voilà l'état d'esprit d'un grand nombre de femmes catholiques en France. Elles ne sont pas à la merci du mot d'ordre de l'Eglise. Elles ne sont pas non plus affranchies du dogme.
Or, je suppose qu'un de nous, bourgeois ou prolétaire, eût épousé il y a dix ans, il y a quinze ans, vingt ans, une jeune fille ainsi élevée. Je suppose qu'au moment où il s'est marié il ne fût pas engagé dans la lutte politique et sociale, ou qu'il appartînt à un de ces partis modérés et moyens qui acceptent dans la vie privée, comme dans la vie politique et sociale les transactions. Quoique personnellement
libre-penseur, il n'a fait aucune difficulté pour ise marier à l'église, il a accepté, à la constitution même de ison foyer, la cérémonie religieuse. Mais si le même homme évolue personnellement vers une conception plus hardie, plus révolutionnaire de la société, du monde et de la vie, s'il est révolté par l'injustice et s'il est conduit par l'étude, par la recherche passionnée du vrai, dans le parti de la Révolution sociale; si, dès lors, en de grandes crises de la vie nationale, il est plus violemment et plus directement aux prises avec l'Eglise : a-t-il le droit d'imposer par la force à tous les siens sa propre évolution? A-t-il le droit de ne plus tenir compte, dans l'éducation commune des enfants, des scrupules qu'au moment du mariage il a ménagés? A-t-il le droit de briser, par sa seule volonté, c'est-à-dire par la violence, la transaction qui est à la base commune de son foyer?
Voilà le problème qui est posé par la vie, non seulement à moi, mais à neuf militants sur dix. Et je sais qu'en fait, à la question ainsi posée, la plupart ont répondu comme moi.
Je plains en tout cas ceux qui, dans le trouble et l'angoisse d'un tel problème, cherchent seulement une occasion d'accabler un adversaire ou de diminuer un compagnon d'armes. J'ai répondu selon ma conscience, et si les attaques prévues, annoncées, organisées, m'avaient fait reculer ou hésiter, j'aurais été un misérable et un lâche.
Mais jamais je n'ai dit (là est la ruse cléricale et l'abominable mensonge) que c'est par la violence, dans la famille ou dans l'Etat, qu'il fallait abolir les antiques croyances, jamais je n'ai dit que les individus socialistes devaient, dans la famille, user de violence contre la conscience de la femme, de la mère, et ne lui faire aucune part. Jamriis je n'ai dit que le Parti socialiste, maître de l'Etat, userait de violence dans l'Etat, poitr abolir le culte traditionnel. Je n'ai jamais fait appel qu'à l'organisation graduelle de la liberté, qu'à la force intime de la science et de la raison.
Pour moi, non seulement je n'ai jamais fait appel à la violence contre des croyances, quelles qu'elles soient, mais je me suis toujours abstenu, envers les croyances religieuses, de cette forme de violence qui s'appelle l'insulte. Je ne crois pas que ce .soit par les procédés hébertistes que nous viendrons à bout de la religion.
D'autres socialistes, d'autres militants, ont une autre méthode : je n'ai pas le droit de les blâmer. L,'Eglise a façonné si savamment le joug qui pèse sur les nations, elle a si bien multiplié les prises sur l'esprit et sur la vie, que peut-être bien des hommes ont besoin d'aller jusqu'à l'outrage pour se convaincre eux-mêmes qu'ils sont affranchis. J'aime mieux pour nous tous d'autres voies de libération. Le grossier couplet de la Carmagnole :
Le Christ a l'écurie, La Vierge à la voirie,
m'a toujours choqué, non pas seulement par (sa grossièreté même, mais parce qu'il me semble exprimer la révolte débile et convulsive plus que la liberté de la raison.
Il serait malséant d'affaiblir les raisons de Jaurès par un commentaire superflu. Notons seulement que cet incident de sa vie privée pose le grand problème de l'accord entre la vie privée d'un socialiste et ses principes socialistes. Un socialiste, c'est un homme nouveau obligé de vivre dans les cadres d'une vieille société qu'il condamne et qu'il exècre s'il est vraiment socialiste. D'où de nombreux cas de conscience, des conflits d'ordre très douloureux. Il lui faut parfois une force extraordinaire de caractère et de raison ainsi que des circonstances extérieures très favorables pour sortir plus ou moins vainqueur d'une telle lutte. Que celui qui n'y a jamais laissé une parcelle de sa conscience et de sa foi socialiste ose jeter la pierre à un camarade qui n'a pas pu mettre en complète harmonie sa vie privée dans le régime capitaliste avec sa conception de la société à venir. Mais plus nous approchons de la réalisation de notre idéal, et plus cet accord sera non seulement désirable, mais aussi possible.
Toute la vie de Jaurès est une lutte pour la réalisation de l'idéal socialiste. C'est la vie héroïque d'un travailleur du droit, de la justice et de la vérité qui ne connaît ni trêve, ni repos. A la haine, Jaurès répond par la douceur. Il cherche à désarmer son adversaire par des arguments, par l'action, avec une patience inlassable. Il se sauve le plus souvent des misères de la lutte quotidienne, des rivalités mesquines dans les hautes sphères de la pensée et surtout dans le travail. Le travail est pour Jaurès le remède universel qui guérit tous les maux, qui fait disparaître toutes les souillures de la vulgarité. En cela aussi il est profondément socialiste. Car le socialisme, c'est le travail universalisé, la création et la fécondité universelles. Et Jaurès ne cessa jamais de féconder de son ardent travail tout ce qu'il touchait.