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CHAPITRE II

Son Action parlementaire

Les interventions parlementaires de Jaurès pendant la période de 1885-1889 sont peu nombreuses et d'une importance secondaire. Elles marquent pourtant son orientation de plus en plus accentuée vers le socialisme. Le 21 octobre 1886 il prononce son premier discours important sur l'enseignement primaire. Il parle sur les droits des communes en matière d'enseignement primaire. Nous y trouvons déjà quelques idées qui domineront plus tard son action politique. « La société française, dit-il, repose non plus sur l'idée religieuse transmise et discutable, mais sur l'idée naturelle de justice acceptée par tous ». Il voit dans l'école un instrument d'éducation sociale supérieure. Elle est destinée à préparer et à inaugurer « la vie des sociétés ».

Le 8 mars 1887, il parle sur le protectionnisme. C'est à propos de ce discours que son grand ami, Gustave Rouanet, qui a su plus que tout autre l'apprécier, a écrit dans la Revue Socialiste (avril 1887), les lignes suivantes :

« A côté de M. Deschanel par la forme, mais bien supérieur par le fond, s'est placé M. Jaurès, dans cette discussion. Un jeune également, siégeant au centre ou aux confins de la gauche, mais dont le opinions en matière d'économie sociale dépassent certainement plus d'un extrême-gaucher qui se croit très avancé parce qu'il revendique la liberté économique.

« M. Jaurès a déposé en effet une proposition de même nature que celle de notre ami Boyer, venue après la sienne. Il a demandé au Gouvernement d'étudier les précautions à prendre pour que le bénéfice résultant des nouvelles taxes « soit assuré aux fermiers et aux ouvriers agricoles ». Le considérant unique dont cette proposition était précédée est signi-

ficatif. « Considérant, dit M. Jaurès, que sous un régime « démocratique, la protection ne peut s'exercer qu'au profit « du travail... »

« Bravo ! monsieur. Voilà de la bonne et saine politique économique. Mais savez-vous que vous frisez terriblement le socialisme, et que si vous faisiez un pas de plus dans cette voie, vous tomberiez, sautant à pieds joints par-dessus l'extrême gauche, en plein Parti socialiste, à côté de nos amis Boyer, Camélinat, Planteau, Basly, Gilly, Millerand, Michelin ? Que nos lecteurs en jugent par ce passage de votre discours : « Je déclare que je ne suis pas un ennemi du « régime protecteur; non seulement je reconnais, avec beau- « coup de mes collègues, qu'il peut être bon de déroger aux « principes du libre échange, mais j'ai la conviction absolue w que la protection, entendue d'une certaine manière, répond (.< aux exigences de l'idée démocratique. Seulement, il faut (( qu'elle soit entourée de certaines précautions, qu'elle soit « complétée par certaines mesures de justice sociale ». Au profit du travailleur dépouillé par les lois spoliatrices antérieures ? — Si oui, monsieur, si ces « mesures de justice « sociale » doivent, dans notre pensée, être des mesures réparatrices en faveur du travail jusqu'à ce jour exploité, sur quelque banc que vous siégiez, soyez le bienvenu dans Elseïieur ! Vous êtes des nôtres. »

Rien à ajouter à ces prophétiques paroles d'un ami à la fois bienveillant et clairvoyant, qui lui fut fidèle durant toute sa vie.

Dans ce discours Jaurès dénonce également la grande propriété comme ayant pour « tactique constante » de s'abriter derrière la petite propriété. Par l'exemple du Loiret, où 35 o/o du sol sont occupés par des propriétés au-dessus de loo hectares, il démontre que le protectionnisme est réclamé pour la grande proppriété foncière.

Au sujet de la classe ouvrière, l'orateur s'exprime en ces termes : « L'ouvrier, quand il a une petite épargne, quand il est assuré du lendemain et du surlendemain, discute son salaire, il se défend ; mais quand la famine est à la maison, il ne se défend plusj il se livre ».

On voit que déjà en 1887, le Jaurès du « centre gauche » tient un langage digne d'un socialiste éclairé.

Les 17 et 24 juin et le 8 juillet Jaurès traite la question des délégués mineurs. Ses paroles témoignent que Jaurès comprend à cette époque toute la portée du problème social et qu'il a des préférences socialistes. Il dit : « Je ne prétends pas, je ne peux pas prétendre que nous ayons touché au centre, au cœur même du problème social. Non; tant que les sociétés n'auront pas réglé l'avènement du prolétariat à la puissance économique, tant qu'elles le laisseront à l'état d'agent extérieur et mécanique, tant qu'il ne pourra pas intervenir, pour sa juste part, dans la répartition du travail et des produits du travail, tant que les relations économiques seront réglées par le hasard et la force, beaucoup plus que par la raison et l'équité, ayant pour organes de puissantes Fédérations de travailleurs libres et solidaires, tant que la puissance brute du capital déchaînée dans les sociétés comme une force naturelle ne sera pas disciplinée par le travail, par la science, par la justice, nous aurons beau accumuler les lois d'assistance et de prévoyance, nous n'aurons pas atteint le cœur même du problème social. »

Il est caractéristique que Jaurès parle déjà en 1887 « des puissantes Fédérations de travailleurs ». Plus tard sa pensée se précisera pour aboutir à la reconnaissance de la valeur socialiste des Syndicats.

Nous notons également dans cette première esquisse — un peu vague — de la pensée socialiste de Jaurès la claire compréhension du lien existant entre « la liberté républicaine » et « toutes les hautes formules de l'organisation sociale ». Il dit avec chaleur : « Il y aurait eu folie, il y aurait eu peut-être trahison à jeter d'emblée dans le sillon des servitudes antiques les semences de l'avenir ». Il croit que « pour préparer l'émancipation du producteur, il faut d'abord émanciper l'homme par l'éducation, le citoyen par la pratique de la liberté ». Ainsi dès l'origine de sa carrière politique Jaurès préconise, en les liant ensemble, les trois formes essentielles de l'action socialiste : action laïque, action républicaine et action sociale. Tout le programme de la vie de Jaurès est là.

Le 1 1 février 1889, Jaurès disait aux députés :

« Vous voulez revenir vous asseoir, en bons bourgeois, au foyer patriarcal de l'arrondissement ». Il frappait juste. C'était à la veille des élections. Et c'est avant tout à sa réélection que tout député pense naturellement, h' Officiel note : u Mouvements divers », tandis que le bon Camille Pelletan envoie à Jaurès un radical « Très bien I ».

Attentif à l'évolution des esprits, l'orateur prévient les arrondissementiers que le mécontentement se répand parmi les masses, que des politiciens de village aimeraient mieux voir « Vaillant que Jofïrin », c'est-à-dire que les sympathies populaires vont aux intransigeants. Il signale, entre autres, l'influence de la presse à un sou, qui a passé et repassé le pays c( comme une charrue à vapeur, coupant dans la racine les vieilles influences locales, creusant en tous sens des sillons nouveaux où des idées plus générales ont germé ».

S'élevant au-dessus des misères et des préoccupations électorales, Jaurès réclame une politique républicaine « offensive ». Il adresse au parti républicain ces paroles significatives : « Est-ce que le génie de la Révolution française est épuisé ? Est-ce que vous ne trouverez pas dans la pensée de la Révolution le moyen de faire face à toutes les questions qui se dressent, à tous les problèmes qui se posent? Est-ce que la Révolution n'a pas gardé une vertu immortelle, qui pourra faire face à toutes les changeantes difficultés au milieu desquelles nous marchons ? »

La Chambre fit la sourde oreille. En supprimant le scrutin de liste, elle préféra « l'expédient électoral » dénoncé par Jaurès. Croyant de bonne foi sauver la République, elle sauva avant tout le système arrondissementier que Jaurès combattra plus tard dans sa campagne ardente pour la Représentation Proportionnelle.

Aux élections de 1889, il se porta dans la i""* circonscription de Castres et échoua avec 8.776 voix contre 9.619 obtenues par un monarchiste.

A la suite de la grève de Carmaux, M. de Solages, député réactionnaire de la deuxième circonscription d'Albi, donne sa démission. Il est remplacé le 20 janvier 1893 par Jaurès

qui est élu, au scrutin de ballottage, par 5,317 voix contre 4,843 à M. Héral, républicain.

Le 8 février 1893, l'orateur socialiste prend la parole pour tirer du Panama quelques enseignements d'ordre social. Il fait observer que « dans l'ordre social actuel, avec le tour nouveau qu'ont pris les entreprises et les afïaires, il est impossible de discerner siîrement l'honnêteté de la malhonnêteté, l'entreprise loyale de l'escroquerie ». Plus tard il reviendra sur ce même scandale à propos du vote des lois scélérates; il prononcera le 24 juillet 1894 les célèbres paroles : « Et le jour oii le même navire emportera vers les terres fiévreuses de la relégation le politicien véreux et l'anarchiste meurtrier, ils pourront lier conversation: ils s'apparaîtront l'un à l'autre comme les deux aspects complémentaires d'un même ordre social ».

Les interventions les plus importantes de Jaurès pendant la législature 1893-1898 furent ses discours sur la question agraire, qui sont de véritables monographies. Les 17 et 20 février il parle de la crise agricole qu'il fait procéder de « l'impuissance constatée de la politique douanière et des mesures protectionnistes » ainsi que des excès de la spéculation.

Mais avant tout Jaurès tient à rendre responsable de la crise agricole le régime capitaliste lui-même, « l'appropriation . individuelle des grands moyens de production et d'échange », la « concurrence universelle de producteur à producteur, la lutte économique d'homme à homme ». (« C'est la loi du progrès », interrompt M. Delcassé.) La protection et le libre échange sont des phénomènes relatifs et provisoires, comme la société capitaliste elle-même. Jaurès propose le monopole du blé par l'Etat. Quelques journalistes spirituels l'accusent de recommencer ce que faisait, en Egypte, Joseph pour le compte des Pharaons... Jaurès raille à son tour ses contradicteurs : « Je ne savais pas que dans notre société judéo-chrétienne la Bible fût à ce point une puissance surannée ». Joseph n'est plus un humble sujet: il s'est élevé peu à peu au-dessus de l'Etat. Il |ait le commerce international des blés non au profit de son maître, mais au sien. « Il a cessé d'immobiliser ses douze frères dans une seule cour orien-

taie; il les a distribués dans tous les pays du globe; il en a fait de grands commerçants, de grands banquiers, des spéculateurs, et, quand il a pu, aussi des ministres » .

Aux moralistes bourgeois à la Jules Roche, Jaurès adresse cette apostrophe : « Non, il ne suffit pas d'apporter une sorte de prédication philanthropique ou morale à cette société; il faut encore que cette société elle-même ne soit pas en contradiction brutale avec les leçons de morale qu'elle fait répandre par ses pédagogues officiels ». Jaurès considère sa proposition (contresignée par MM. Vaillant, Sembat, Millerand, Viviani et autres) comme « une des propositions nombreuses qui se produiront successivement (à la Chambre) et par lesquelles l'oligarchie capitaliste qui s'est emparée de notre société sera battue en brèche » par les socialistes.

C'était alors le grand combat socialiste que, de Millerand à Jaurès, en passant par Jules Guesde, les députés socialistes, unis dans l'action sinon dans la doctrine, menaient à la Chambre au jour le jour. Leur phalange, relativement peu nombreuse — une quarantaine! — a grandi singulièrement dans ce combat incessant pour les principes socialistes. Elle a montré que l'action socialiste est possible au Parlement, si on le veut bien. Ces batailles parlementaires eurent un écho retentissant au dehors et firent une œuvre admirable de recrutement. Le socialisme n'avait qu'à continuer.

Le socialisme se dressait alors de toute sa noble hauteur et contre la réaction politique et contre la réaction économique. Les Méline, les Barthou et les Dupuy passèrent de mauvais quarts d'heure. Jaurès s'écrie, le 21 novembre 1893 en face du cabinet de M. Charles Dupuy: « Toutes les paroles, toutes les attitudes du Gouvernement nous signifient la guerre ». Et il déclare à la majorité bourgeoise que le socialisme n'est pas « un fantôme », mais est déterminé tout à la fois par la forme de la production dans le monde contemporain et par l'état des sociétés politiques, et tient tout ensemble au cœur même des choses et aux entrailles du prolétariat. Lorsqu'on aura dompté le prolétariat sur un point, il se relèvera sur un autre. On obtiendra peut-être un silence momentané, mais on n'obtiendra pas la résignation. Pendant la période 1893- 1898, Jaurès utilisait la tribune

parlementaire pour faire entendre au pays tout entier la parole socialiste. Parmi les discours qu'il prononce, il y en a un qui est un véritable acte historique. C'est celui du 21 décembre 1893 où se trouve la célèbre phrase si souvent citée sur l'interruption « de la vieille chanson qui berçait la misère humaine ». Il y a pourtant dans ce discours autre chose de plus important qu'une heureuse trouvaille oratoire : un exposé admirable de la conception socialiste. Jaurès, en homme politique expérimenté et habile, commence par une attaque directe contre la légende de meneurs ambitieux qui auraient provoqué artificiellement le mouvement socialiste. Tout le passage est à citer. Il est instructif au plus haut degré. Le voici :

En vérité, vous êtes dans un état d'esprit étrange. (Exclamations au centre.) Vous avez voulu faire des lois d'instruction pour le peuple; vous avez voulu, par la presse libre, par l'école, par les réunions libres, multiplier pour lui toutes les excitations et tous les éveils. Vous ne supposiez pas, probablement, que dans le prolétariat tous au même degré fussent animés par ce mouvement d'émancipation intellectuelle que vous vouliez produire. Il était inévitable que quelques individualités plus énergiques vibrassent d'une vibration plus forte. Et parce que ces individualités, au lieu de se séparer du peuple, restent avec lui et en lui pour lutter avec lui, parce qu'au lieu d'aller mendier je ne sais quelles misérables complaisances auprès du capital soupçonneux, ces hommes restent dans le peuple pour préparer l'émanci-pation générale de la classe dont ils sont, vous croyez les flétrir et vous voulez les traquer par l'artifice de vos lois !

Savez-vous oti sont les meneurs, oîi sont les excitateurs ? Ils ne sont ni parmi ces ouvriers qui organisent les Syndicats que vous voulez sournoisement dissoudre, ni parmi les théoriciens, ni parmi les propgandistes du socialisme ; non, les principaux meneurs, les principaux excitateurs, ils sont d'abord parmi les capitalistes eux-mêmes, mais ils sont dans la majorité gouvernementale elle-même. {Applaudissements à r extrême gauche. — Protestations au centre.')

Ah ! messieurs, c'est un singulier aveuglement que le vôtre, d'attribuer à quelques hommes l'évolution universelle qui se produit. N'êtesvous pas frappés par l'universalité du mouvement socialiste ? Partout, dans tous les pays du monde, il éclate à la même heure. Vous ne pouvez depuis dix ans faire l'histoire de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Autriche, sans faire l'histoire du parti socialiste. Tl en est de même des Etats-Unis, de l'Aiistralie et même de cette Angleterre qui étaft, selon vous, le refuge de l'individualisme; voilà que les trade unions entrent dans le mouvement socialiste; voilà qu'elles renoncent à faire simplement une agitation professionnelle,

voilà qu'elles entrent dans l'action politique ; elles ne s'enferment plus dans leur île, elles prennent part à tous les Congrès internationaux; elles ne veulent plus simplement constituer une aristocratie ouvrière, se créer dans l'ordre capitaliste des avantages particuliers; elles s'ouvrent à tous les métiers, aux plus misérables, à ceux qu'on appelait disqualifiés : c'est l'idée socialiste qui s'affirme dans ce pays prétendu individualiste. Ce sont les formules mêmes du socialisme qui ont été récemment promulguées par le Congrès des trade unions de Belfast, et sous la pression de l'idée socialiste en Angleterre, on voit le Gouvernement libéral obligé de proposer des lois sociales; on le voit intervenant dans les conflits entre le capital et le travail, non pas, comme les ministres de la République française, pour écraser les travailleurs... (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême gauche et à l'extrémité droite de la salle), mais pour amener une trêve honorable qui calme, au moins momentanément, la fermentation des haines.

Et c'est devant ce mouvement universel qui entraîne à la fois les peuples les plus divers, quels que soient le climat, le régime politique et la race, que vous venez parler de quelques excitations isolées ! Mais v'ous faites trop d'honneur, monsieur le président du Conseil, à ceux que vous accusez; vous donnez trop de puissance à ceux que vous appelez les meneurs. Il ne dépend pas d'eux de déchaîner un mouvement aussi vaste, et il ne suffit pas du souffle débile de quelques bouches humaines pour soulever cette houle du prolétariat universel. {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Non, messieurs, la vérité c'est que ce mouvement sort des profondeurs mêmes des choses; c'est qu'il sort d'innombrables souffrances, qui jusqu'ici ne s'étaient point concertées, mais qui ont trouvé dans une formule libératrice leur point de ralliement. La vérité, c'est qu'en France même, dans notre France républicaine, le mouvement socialiste est sorti tout à la fois de la République, que vous avez fondée, et du régime économique qui se développe dans le pays depuis un demisiècle.

Vous avez fait la République, et c'est votre honneur; vous l'avez faite inattaquable, vous l'avez faite indestructible, mais par là vous avez institué entre l'ordre politique et l'ordre économique dans notre pays une intolérable contradiction.

M. René Goblët. — Très bien !

M. Jaurès. — Dans l'ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé ; dans l'ordre économique la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies, et, entre parenthèses, monsieur le président du Conseil, il ne suffisait pas de dire à la Chambre, ce qu'elle sait amplement sans vous, que la question de la Banque de France se posera devant elle ; il fallait lui dire de quelle façon le Gouvernement entendait qu'elle ftit résolue. (Applaudissements à l'extrême gauche et à l'extrémité droite de la salle.)

Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de

rois. C'est d'eux, c'est de leur volonté souveraine qu'émanent les lois et le Gouvernement ; ils révoquent, ils changent leurs mandataires, les législateurs et les ministres ; mais au moment même où le salarié est souverain dans l'ordre politique, il est dans l'ordre économique réduit à une sorte de servage.

Oui ! au moment oii il peut chasser les ministres du Pouvoir il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l'atelier. Son travail n'est plus qu'une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré.

Il peut être chassé de l'atelier, il ne collabore pas aux règlements d'atelier qui deviennent tous des jours plus sévères et plus captieux, et qui sont faits sans lui et contre lui.

Il est la proie de tous les hasards, de toutes les servitudes, et à tout moment, le roi de l'ordre politique peut être jeté dans la rue; à tout moment, s'il veut exercer son droit légal de coalition pour défendre son salaire, il peut se voir refuser tout travail, tout salaire, toute existence, par la coalition des grandes Compagnies minières. Et tandis que les travailleurs n'ont plus à payer, dans l'ordre politique, une liste civile de quelques millions aux souverains que vous avez détrônés, ils sont obligés de prélever sur leur travail une liste civile de plusieurs milliards pour rémunérer les oligarchies oisives qui sont les souveraines du travail national. (Applaudissements répétés sur plusieurs bancs à l'extrême gauche et à l'extrême droite de la salle.)

Bt c'est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente, c'est parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale c'^est parce qu'il veut que la République soit affirmée dans l'atelier comme elle est affirmée ici; c'est parce qu'il veut que la nation soit souveraine dans l'ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme il est sou- ' verain dans l'ordre politique; c'est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. C'est la République qui est le grand excitateur, c'est la République qui est le grand meneur : traduises-la donc devant vos gendarmes! {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs ^

Et puis, vous avez fait des lois d'instruction. Dès lors, comment voulez-vous qu'à l'émancipation politique ne vienne pas s'ajouter, pour les travailleurs, l'émancipation sociale quand vous avez préparé et décrété vous-mêmes leur émancipation intellectuelle? Car vous n'avez pas voulu seulement que l'instruction fîit universelle et obligatoire : vous avez voulu aussi qu'elle fût laïque, et vous avez bien fait. {Marques d'assentiment sur divers bancs. — Bruit au centre^

M. Adolphe Turrêl. — Monsieur l'abbé Lemire ne vous applaudit pas au mot « laïque » tandis qu'il vous applaudissait tout à l'heure. {Bruit.)

M. Louis JouRDAN. — Dans tous les cas, il donne un exemple qui n'est malheureusement pas assez suivi. Il faudrait en voir beaucoup comme lui. {Bruit.)

Jaurès. — Vous n'avez pas, comme vous en accusent souvent des adversaires passionnés, ruiné les croyances chrétiennes, et ce n'était pas votre objet. Vous vous proposiez simplement d'instituer dans vos écoles tine éducation rationnelle. Ce n'est pas vous qui avez ruiné les croyances d'autrefois; elles ont été ruinées bien avant vous, par les développements de la critique, par la conception positive et naturaliste du monde, par la connaissance et la pratique d'autres civilisations, d'autres religions, dans l'horizon humain élargi. Ce n'est pas vous qui avez rompu les liens vivants du christianisme et de la conscience moderne; ils étaient rompus avant vous. Mais ce que vous avez fait, en décrétant l'instruction purement rationnelle, ce que vous avez proclamé, c'est que la seule raison suffisait à tous les hommes pour la conduite de leur vie. (Applaudissements sur plusieurs bancs à l'extrémité gauche et à l'extrémité droite de la salle.')

M. lyDMiRË. — Très bien ! très bien !

M. Ferdinand RamEL. — Vous oubliez, monsieur Jaurès, qu'en décrétant l'instruction laïque, vous avez violé la liberté dont vous parliez tout à l'heure.

Jaurès. — Par Ha même vous avez mis en harmonie l'éducation populaire avec les résultats de la pensée moderne ; vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l'Eglise et du dogme; vous avez rompu, non pas les liens vivants dont je parlais tout à l'heure, mais les liens de passivité, d'habitude, de tradition et de routine qui subsistaient encore.

Mais qu'avez-vous fait par là? Ah! je le sais bien, ce n'était qu'une habitude et non pas une croyance qui survivait encore en un grand nombre d'esprits ; mais cette habitude était, pour quelques-uns tout au moins, un calmant et un consolant. Eh bien! vous, vous aves interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine... (Applaudissements sur les mêmes bancs.) et la misère humaine s'est réveillée avec des cris, elle s'est dressée devant vous, et elle réclame aujourd'hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n'ayez point pâli.

De même que la terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y a accumulée, une part de l'énergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l'espace.

Or, vous avez arrêté ce rayonnement religieux, et vous avez ainsi concentré dans les revendications immédiates, dans les revendications sociales, tout le feu de la pensée, toute l'ardeur du désir ; c'est vous qui avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat, et si vous vous épouvantez aujourd'hui, c'est devant votre œuvre ! (Applaudissements à l'extrême gauche et à droite.)

Ici nous avons la manière parlementaire et le secret du succès de Jaurès. Il part de prémisses acceptées, pour la

plupart, par l'auditoire, et il en déduit, avec une logique impeccable et dans un langage harmonieux et passionné, bien ordonné et riche d'images, toutes les conséquences. Il s'adresse à la démocratie, aux républicains, aux libre-penseurs et leur dit : Vous avez fondé la démocratie, la République, la laïcité. Soyez logiques, allez jusqu'au bout, et vous serez forcément socialistes. L'auditeur est surpris, ébloui, convaincu pour le moment, quitte à se reprendre ensuite sous la pression de son intérêt de classe.

Jaurès est un des rares orateurs dont les discours publiés ne perdent rien de leur intérêt. Il y a trois catégories d'orateurs. Les uns s'adressent de préférence aux sentiments. Ils pratiquent l'éloquence émotive de sentiment. Les autres cherchent à nous persuader par l'éloquence de la raison, des chiffres et des faits. Enfin il y a des orateurs qui nous charment par la belle ordonnance des périodes et la magnificence d'une langue harmonieuse. Jaurès réunit en lui toutes ces qualités. C'est l'orateur parfait, intégral. Même lorsqu'il improvise, il ne parle que de choses qu'il a étudiées à fond. Il s'adresse tout ensemble à la raison, aux sentiments et à l'oreille. Il est un artiste doublé d'un savant et d'un homme d'Etat. Plein de vigueur et de passion, il se possède pleinement. Il ne dit que ce qu'il veut et doit dire. Ses pensées se suivent et forment un tout harmonieux. Il ne s'interrompt pas à chaque instant, comme Gambetta, dont les discours, selon M. Joseph Reinach, qui, dans Gambetta orateur, leur consacre une étude spéciale, présentent une série « de parenthèses » . C'est un véritable athlète de la tribune. Il crie, il tonne, il tempête, il empoigne, il emporte l'auditeur, mais il ne cesse pas en même temps de l'éclairer et de l'instruire. L'orateur ne fait pas disparaître le professeur ou le propagandiste. Malgré sa voix monotone qui n'a rien d'agréable, mais qui agit plutôt comme une force élémentaire, il ne cesse pas d'intéresser. On sent la sincérité, la solidité, la vérité de tout ce qu'il dit. Si le débit est sans variété et dépourvu d'artifice, le caractère du discours change à chaque instant. De claires et fines pensées alternent avec des images somptueuses. Des faits intéressants s'accumulent et viennent en foule au secours des idées développées par l'orateur avec une véhé-

mence et une passion qui se communiquent à l'auditoire, qui l'électrisent et l'élèvent au-dessus de toute vulgarité.

Au milieu des périodes enflammées et pourtant bien ordonnées, un trait d'ironie délicieuse et de gaîté charmante éclate et brille comme un éclair au milieu de l'orage. Une douce chaleur de bonté réelle et de bonne humeur pénètre toutes les paroles de l'orateur. Tantôt les pensées paraissent descendre d'une grande hauteur, tantôt elles jettent une masse de lumière éblouissante sur des problèmes en apparence inextricables. Toutes les cordes de l'âme de l'auditeur vibrent à l'unisson de la parole à la fois passionnée et précise, véhémente et mesurée de l'orateur : on est emporté, édifié et charmé. On éprouve un besoin physique d'applaudir et d'exalter le noble, le grand tribun. On se sent en présence d'une force extraordinaire, d'une force supérieure, d'une force de bonté et de clarté, en présence « d'un diable d'homme », comme disait Paul Laf argue. Un courant d'amitié, de cordialité, s'établit entre l'orateur et son auditoire. Et on sort meilleur de la salle où Jaurès vient de répandre les flots sonores et limpides de sa vigoureuse et saine éloquence. Après l'avoir entendu, on voudrait être l'ami, le frère de tout ce qui vit et qui souffre. On semble être revenu d'un voyage à travers un pays idéal d'éternelle beauté, d'éternelle justice. Ces mots qui ont perdu leur fraîcheur par l'usage — et l'abus — reprennent, après avoir passé par la bouche d'or du grand orateur, leur sens sublime, leur sens plein . . .

Si Jaurès savait aimer, il savait également haïr : la haine du mal est un effet fatal de la passion pour le bien.

Le procès intenté à son ami Gérault-Richard à la suite d'un article de ce dernier contre Casimir-Perier date de cette période de combat parlementaire, en est la suite logique. Ce procès nous montre Jaurès dans le rôle de justicier, flétrissant l'orgueil et la vanité des privilégiés, dénonçant leur origine ténébreuse et inique. C'est une belle page d'histoire sociale et politique, que nous tenons à donner aussi complètement que possible.

Le 5 novembre 1894, Gérault-Richard passe devant les assises de la Seine pour un article outrageant contre Casimir-

Perier, Président de la République, publié dans le Chambard. Voici quelques passages, des plus modérés, de cet article :

A bas Casimir!

Casimir-Perier a raison de haïr ile peuple. Rarement il aura fait un placement aussi avantageux, car sa haine lui est rendue au centuple.

Cela ne peut que flatter les instincts ataviques d'un petit-fils d'usurier.

Si vive lui est l'impression de son impopularité, qu'il n'ose se montrer aux foules qu'encadré d'escadrons épais, à travers les grilles d'acier des isabres, couvert à l'avant et derrière d'opaques nuées de mouchards.

Il passe en train de poste, saluant les badauds qui ne le saluent pas, souriant à des visages moroses ou dégoiités.

Depuis Guizot, nul honwne politique n'assuma pareille antipathie. Il a même sur l'outrancier de l'enrichissement, l'avantage de la rapidité.

A peine élu Président, il ressentit ce qu'un psychologue de l'amour appellerait le coup de foudre inverse. Oh ! le .vilain moineau ! s'écriaient les passants raccrochés par ses photographies outrageusement copieuses, qui battent Je quart au coin des rues.

Sale tête ! disaient entre deux coups de sifflet les gavroches, à la grande colère des policiers.

Casimir commit la première faute de vouloir se faire aimer de force. Ceux qui lui contestèrent sa beauté physique, dont il se montre si fier, se virent appréhendés, jetés au violon oîi ils passèrent quelques heures et à tabac, ce qui n'est point suggestif d'amitié.

Jaurès explique aux juges les raisons qui l'ont déterminé à prendre la défense de Gérault-Richard.

Le mandat que j'ai accepté, après quelques hésitations bien naturelles, et que vous comprenez sans peine, mais bien courtes aussi, je l'ai accepté pour revendiquer devant vous la responsabilité morale de vives, mais justes et nécessaires polémiques, que l'on essaye en vain de frapper et de flétrir; et c'est sans crainte que je suis devant vous.

Il ne s'agit point ici de difficultés juridiques ou de subtilités d'interprétation. Si je ne porte pas la robe de l'avocat, vous ne portez pas non plus la irobe du juge; mais il suffit que les uns et les autres nous soyons des citoyens libres, cherchant dans la loi républicaine non la lettre morte dont Monsieur l'avocat général veut abuser pour une œuvre de servitude, mais l'esprit vivant, qui est liberté.

Vous avez dit que le titre « A bas Casimir! » constituait un outrage. Pourquoi donc? Est-ce que par hasard on s'offenserait,

pour la majesté présidentielle, de la familiarité de cette appellation? Mais vous savez bien que ce sont les journaux officieux, les journaux amis qui, pour expliquer le silence des citoyens sur le passage du Président, ont prétendu que son nom était trop long à prononcer. Ils ont dit que le peuple ne pouvait pas se risquer dans des appellations à perdre haleine, et que de peur d'épuiser son souffle, il était obligé de réprimer son enthousiasme. Gérault- Richard a été plus hardi ; il s'est risqué sur ce nom épuisant, et si, à court de souffle, il s'est arrêté à moitié chemin, ce n'est en vérité pas un crime. D'ailleurs, vous savez bien que c'est par leur prénom qu'on appelle les rois. Je vous rappelle surtout que le prénom de Casimir a cessé d'être un prénom, et que depuis deux générations, il a été pieusement incorporé au nom de famille pour que l'orléanisme autoritaire, avide, égoïste et sanglant de l'aïeul fût désormais le patrimoine impérissable des Perier.

Est-ce parce que nous avons écrit les mots « A ibas ! » devant le prénom ou devant le nom, que le titre de l'article contient un outrage?

Mais je comprends, à la rigueur, que si ce cri avait été poussé dans la rue pour provoquer sur le passage du Président un attroupement hostile ou une manifestation tapageuse, je comprends, dis- je, qu'il soit poursuivi. Mais si l'on prend l'article dans son sens littéral et dans le senis politique que lui donne son auteur, quand il termine par ces mots : « A bas Calsimir! c'est-à-dire Vive la République des travailleurs ! » il est clair que ce cri ne signifie qu'une chose : c'est que dans notre pays, les vrais démocrates et les vrais républicains souhaitent et préparent la chute du Président Perier. Et c'est leur droit.

Nous étions à l'époque des bombes anarchistes et des lois scélérates, digne réponse de l'anarchie au pouvoir à l'anarchie d'en bas. Et Jaurès explique admirablement le secret de la fortune politique de Casimir-Perier.

« A l'heure où des républicains traîtres à leur passé veulent neutraliser l'effet des lois républicaines, votées par eux-mêmes; à l'heure oti les privilégiés s'émeuvent et s'inquiètent des progrès de la démocratie ouvrière et de la démocratie paysanne; à l'heure où le haut capital se sent menacé par les revendications sociales et par les scandales qui pullulent en lui comme dans un organisme décomposé, on cherche autour de soi des hommes de combat et de résistance. Et l'on voit que presque tous sont usés, tarés ou flétris ; mais un nom reste : le nom d'un ministre de la monarchie bourgeoise, qui a élevé sa fortune sur la misère des

salariés, qui a écrasé dans le sang les revendications ouvrières, qui a chassé de la République de 1830 l'esprit républicain. Le nom de ce ministre est en même temps le nom d'un grand banquier, qui a trafiqué, agioté et spéculé, pour les spéculations duquel on espère cette prescription suprême qu'on appelle l'oubli. En sorte que pour l'œuvre de réaction politique et sociale et pour la revanche impatiemment attendue des improbités menacées, on aura un nom significatif, mais moins discrédité que ceux sur lesquels sont passés les scandales d'hier.

« Et alors on va à l'homme qui porte ce nom et on lui dit : Soyez, comme un autre Perier, le maître des hommes de France, pour devenir à votre tour notre serviteur et notre instrument. Et il se trouve que, depuis quelques années, cet homme se préparait précisément à ce rôle et qu'il s'appliquait à se façonner sur la statue du grand aïeul. »

Après avoir expliqué ainsi la fortune politique de l'adversaire de son client, Jaurès montre l'origine des richesses de la famille Perier. Il profite d'un interruption maladroite du Président de la Cour pour faire une réponse d'une cruauté inouïe.

Casimir Perier, futur ministre de Louis-Philippe, essayera de jouer un rôle à la cour de Charles X avant de s'emparer de la Monarchie de Juillet; de même que plus tard encore le Président actuel de la République attendra entre des marquises et des duchesses i'ouv)erture de la succession présidentielle, C'^ude Perier achète la survivance d'une charge de conseiller à la cour de Grenoble, afin de s'anoblir. Puis, comme le décès tarde et comme la vacance se fait attendre et que le sol commence à trembler, Claude Perier prête une salle de son château aux Etats du Dauphiné qui préludaient à la Révolution bourgeoise. Eternelle race de traitants qui n'ont même pas la fierté des pouvoirs nouveaux, et qui ne se mêlent aux révolutions de la bourgeoisie que parce qu'ils n'ont pu réussir à faire reluire en noblesse traditionnelle leur fortune d'hier!

L'orateur emploie, pour flétrir certains procédés de la famille Perier, un terme énergique. Le Président l'interrompt en lui disant : Monsieur Jaurès, vous allez trop loin. Vous avez fait jusqu'à présent le procès de la famille Perier et vos dernières comparaisons dépassent toutes les bornes :

vous comparez la maison du Président de la République à une maison de débauche...

Jaurès. — Je ne la compare pas, je la mets au-dessous.

Il y a à Lyon des ouvriers qui gagnent dix-huit sous par jour pour dix-huit heures de travail, et il se trouve que dans une réunion de prud'hommes patrons et prud'hommes ouvriers, présidée par le général et par le préfet, un tarif de salaires a été élaboré d'un commun accord entre les ouvriers et les patrons. Mais Casimir-Perier n'admet pas que les ouvriers puissent intervenir dans la fixation des salaires et produire ainsi une diminution du dividende. Il envoie alors au préfet et au général l'ordre de briser le tarif convenu. Il déchaîne ainsi à Lyon un commencement de révolution qui est réprim.é à coups de fusil. En faisant ainsi tirer sur les ouvriers de Lyon, il savait qu'il faisait tirer sur ses propres ouvriers, sur les droits, sur les espérances du prolétariat.

Gérault-Richard fut acquitté. Quelques jours après, Casimir-Perier démissionna. C'était une victoire socialiste. La réputation de Jaurès comme grand tribun fut depuis solidement assise.

En 1898, Jaurès ne fut pas réélu. Il rentra à la Chambre en 1902, où il siégea jusqu'à la fin de sa vie.

C'est la période la plus féconde de la troisième République. La vie de Jaurès pendant cette période est un incessant combat pour la justice, pour la démocratie, pour la laïcité et pour les réformes sociales.

Nous ne pouvons, dans les cadres de notre travail, donner qu'une esquisse incomplète des moments décisifs de cette lutte féconde et glorieuse.

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