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CHAPITRE III

L'Affaire Dreyfus

L'Affaire Dreyfus fut à la fois une épopée morale, un dfame national, une tragédie politique sans cesser d'être, par certains côtés, un mélodrame populaire. Quelques comparses d'ordre secondaire (Bertillon, du Paty de Clam, dit « la Dame voilée » et Q. de Beaurepaire) menaçaient de la transformer en une farce tragi-comique. Mais les souffrances atroces d'un innocent et les passions idéologiques et politiques lui ont conservé jusqu'à la fin son caractère sérieux. Elle a mis en mouvement tout un monde d'idées, de passions et d'intérêts. Les partis, les familles, la France elle-même, se sont divisés en deux camps : révisionnistes et antirevisionnistes, dreyfusards et antidreyfusards. L'historien qui n'a pas vécu les poignantes péripéties de la lutte aura de la peine à déchiffrer le sens exact de ces dénominations.

Nous avons appelé l'Affaire Dreyfus une épopée morale. Il faut avoir vécu cette époque pour sentir la vérité de ce mot. Des hommes parmi les plus éminents, aux consciences délicates, traversaient de véritables crises morales avant de se décider à « libérer leur conscience », comme on disait alors. Un de ces hommes, M. Gabriel Séailles, a donné, dans sa déposition écrite au procès Zola une expression vivante de cet état d'âme chez une catégorie assez nombreuse d'intellectuels.

Comment j'ai été amené à signer la protestation ? Le voici : Je venais de corriger une leçon de morale. J'avais dit à ces jeunes gens ce que tous, j'en suis assuré, vous voulez qu'on leur dise : que la personne humaine est sacrée; que la justice n'est pas une servante qu'on sonne quand on a besoin de ises services... Je suis rentré dans mon cabinet. Un étudiant m'a apporté une pétition. J'ai signé. Notre enseignement serait sans autorité si nous n'étions pas prêts à le confirmer par nos actes.

(J. Reinach, Histoire, t. III p. 406.)

L'Affaire Dreyfus — ou tout simplement V Affaire — touchait directement l'armée. De grands chefs ont commis la faute de solidariser leur honneur et celui de l'armée avec une erreur judiciaire à la base de laquelle il y avait un faux matériel. Cette solidarité — six ou sept ministres de la Guerre affirmaient solennellement la culpabilité de Dreyfus — a transformé une affaire judiciaire en un drame national. Les nationalistes affectaient de croire — et cherchaient à faire croire à la nation — que l'Affaire Dreyfus allait déchaîner des complications extérieures, une catastrophe nationale.

Elle fut une tragédie politique, car elle a irrémédiablement compromis — politiquement et moralement — tous les partis de la réaction qui ont lié leur fortune à un crime judiciaire. De l'Affaire Dreyfus est sortie, comme d'une source immédiate, l'action précipitée de la laïcisation et de la démocratisation de la France pendant toute la période des ministères les plus démocrates que ce pays ait connus : ceux de Waldeck-Rousseau-Millerand et Combes.

Nous ne pouvons pas exposer ici toute l'histoire de cette Affaire extraordinaire. Mais nous donnerons quelques documents décisifs qui font ressortir le rôle de Jaurès. C'est dans cette Affaire qu'il a développé avec le plus d'éclat toutes ses merveilleuses qualités d'homme d'Etat, d'orateur, d'agitateur de l'opinion populaire et surtout d'homme de cœur et de sens droit.

C'est le 13 janvier 1898 que parut dans V Aurore — à la suite d'une campagne préalable de Bernard Lazare — la lettre de Zola, son fameux J'accuse, qui fut le point de départ d'un véritable bouleversement de la conscience universelle dans toutes les parties du monde. Voici la conclusion de cette lettre adressée au Président de la République :

J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.

J'accuse le général Billot d'atoir eti entfe les mains les preuves

certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'Etat-Major compromis.

J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la Guerre l'arche sainte, inattaquable.

J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J'accuse les trois experts en écriture, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement

J'accuse les bureaux (de la Guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans VBclair et dans l'Echo de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion publique et couvrir leur faute.

J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.

Les journaux publièrent les lettres de la victime, qui provoquèrent une émotion extraordinaire.

Les lettres de Dreyfus à sa femme étaient si troublantes dans leur extrême douleur qu'on en défendit la lecture aux gardiens (à qui le prisonnier les remettait ouvertes) « de crainte que leur surveillance ne perdît de sa rigueur ».

« Ce que j'ai souffert depuis le début de ce lugubre drame, mon cœur seul le sait... Ma misère est à nulle autre pareille; il n'est pas une minute de ma vie qui ne soit une douleur; je m'effondre et la tombe me serait un bienfait... Dès le lendemain de ma condamnation, quand le commandant du Paty de Clam est venu me trouver, au nom du ministre de la Guerre, pour me demander si j'étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j'ai sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen dont dispose le gouvernement. Il me fut répondu que des intérêts supérieurs en empêchaient l'emploi, mais que les recherches se poursuivraient. Et voilà trois ans que j'attends, que j'attends toujours, dans la situation la plus épouvantable qu'il soit possible de rêver; et les recherches n'aboutissent pas!... Chaque jour, la situation est devenue plus

atroce, chaque jour les coups ont continué à pleuvoir sur moi, sans trêve... Tout mon être est broyé par les supplices, la douleur m'étreint à la gorge et m'étoufife, mon cerveau 'S'hallucine... Je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes enfants; encore une fois, je vous supplie de mettre un terme à ce martyre de tant d'êtres humains... Mes forces diminuent chaque jour; je ne demande plus qu'une chose dans la vie : pouvoir descendre apaisé dans la tombe, sachant le nom de mes enfants lavé de cette souillure. »

Le Parti socialiste hésita longtemps avant de prendre parti dans cette affaire troublante qui paraissait, au début, n'intéresser que les classes privilégiées. Il est vrai que Jules Guesde fut parmi les premiers « dreyfusards » socialistes. Nous avons là-dessus un témoignage direct, irréfutable, celui de M. Gabriel Deville, publié dans la Petite République.

Dans ses premiers articles, ainsi que dans le premier manifeste des socialistes à la Chambre, l'Affaire Dreyfus ne joue que le rôle d'un argument de plus contre la société capitaliste et « la réaction méliniste ». (M. Méline était alors au pouvoir.) Voici ce qu'écrit Jaurès à cette époque :

A travers les incidents de l'Affaire Dreyfus-Esterhazy, à travers ses périodes successives de crise aiguë ou d'accalmie, les socialistes ont noté, attentifs chirurgiens, le jeu des forces profondes qui se livrent combat.

Ennemis de la force de la Finance cosmopolite, comme de la force militariste et cléricale, ils dénoncent les convulsions organiques dont le corps social est tout secoué. Mais nous tournons des yeux d'espérance vers l'autre force, la grande et la bonne, demain la force maîtresse et toute-puissante, qui chaque jour croit et grandit, vers la force ouvrière.

A propos d'une menace gouvernementale de restreindre la liberté de la presse :

Le gouvernement n'a pas encore mis à exécution la menace contenue dans son communiqué à l'Agence Havas. Il n'a pas déposé le projet de loi restreignant la liberté de la presse. Le fera-t-il? Il lui faudrait une singulière audace. Il dira sans doute que les polémiques suscitées par l'Affaire Dreyfus sont de nature à nuire à nos relations extérieures et que le gouvernement doit avoir un moyen légal d'y mettre un terme. Je ne discute pas à cette heure le fond même de la question. Quand elle sera posée, le Parti socialiste aura le droit de dénoncer une fois de plus les effroyables périls que le militarisme européen fait courir à la civilisation et à l'humanité. Non seulement des nations qui, officiellement, sont en paix, arment les unes contre

les autres, mais elles recourent sans cesse aux plus bas procédés d'espionnage. Elles essayent de corrompre les officiers étrangers pour les induire en trahison; elles tentent de surprendre par le vol, par la ruse, les secrets les unes des autres; et les combattants (.( héroïques » sont ravalés, des deux côtés des frontières, au rôle de policiers. Espionnages, contre-espionnages, achats de consciences, vols de documents, voilà le haut idéal moral oîi le système actuel de l'Europe élève les nations. L'autre jour, quand les officiers de l'Etat-Major perquisitionnaient, déguisés en policiers, ils n'étaient point en effet déguisés, ils portaient le véritable uniforme des armées modernes. Quand la civilisation européenne sera débarrassée de ce système, elle s'étonnera d'en avoir pu 'si longtemps supporter la honte.

C'est seulement par sa déposition au procès d'Emile Zola traduit aux assises pour son J'accuse, que Jaurès s'engage, lui et ses amis, complètement dans cette affaire. Voici le passage essentiel de cette déposition :

Et maintenant, pourquoi des citoyens comme Zola, comme beaucoup d'autres avec lui, se sont-ils jetés dans la bataille ? pourquoi sont-ils intervenus ? pourquoi ont-ils jeté ce cri de leur émotion et de leur conscience? Mais parce que les pouvoirs responsables, 'voués à l'impuissance, n'agissaient pas, ne paraissaient pas. Est-ce que ce n'était pas le premier devoir des législateurs et des gouvernants, depuis l'heure oii le bruit avait couru qu'une pièce secrète avait été communiquée aux juges d'un procès criminel sans être communiquée à l'accusé et à la défense, est-ce que ce n'était pas le premier devoir des législateurs et des gouvernants de s'assurer si, en effet, cette violation de la loi républicaine et des droits humains avait été commise?

Et pourquoi ne l'a-t-on pas fait? Nous avons essayé d'obtenir sur ce point du gouvernement responsable les déclarations qu'il devait au pays; il a été fait à cette violation de la loi et du droit une allusion à la tribune du Sénat; je me suis permis de préciser la question à la tribune de la Chambre et j'ai demandé nettement à M. le Président du Conseil : Oui ou non, une pièce pouvant intéresser un accusé, pouvant établir ou confirmer sa culpabilité, oui ou non cette pièce a-t-elle été communiquée aux juges sans être communiquée à l'accusé et à son défenseur? Et je n'ai pu obtenir aucune réponse précise. On se réfugie toujours dans l'équivoque de la vérité légale !... Eh ! oui ! c'est la vérité légale qu'un homme est coupable quand il a été légalement condamné et c'est aussi la vérité légale, paraît-il, que cet homme est coupable et qu'il a été légalement jugé lorsque son pourvoi en révision a été rejeté; mais cela ne dit pas si la communication inconnue à l'heure oiî le pourvoi en révision a été formé, si la communication d'une pièce secrète, en dehors de toutes les garanties légales, a été faite ou non.

Et à cette question posée par les représentants responsables du pays au gouvernement responsable, pourquoi s'est-on refusé toujours à faire une réponse claire?... Je me trompe, M. Méline, M. le Président du Conseil m'a répondu : « Je ne puis vous répondre sans servir vos calculs... » Il paraît que c'est un calcul, dans le pays de la Déclaration des Droits de l'Homme, d'affirmer qu'on ne peut pas être jugé sur des pièces secrètes 1

Mais il m'a dit, et ses paroles sont à l'Officiel : « On vous répondra ailleurs... » Ailleurs !... Je pensais que ce serait à la cour d'assises, et il est vrai qu'on m'avait dit qu'ici, comme par surprise, la vérité avait fini enfin par sortir de terre; mais je ne sache pas qu'aucun des représentants responsables du pouvoir soit venu ici, pas plus qu'au Parlement, répondre à la question que le pays a le droit de poser, et il est vraiment prodigieux qu'un pays qui se croit libre ne puisse sayolr si la loi a été respectée, ni dans le palais oîi l'on fait ila loi, ni dans le palais où on l'applique.

Une fois engagé dans la lutte, Jaurès ne connaissait ni trêve ni repos. Il méprisait tous les dangers, toutes les considérations d'ordre secondaire. Il aimait à répéter, ainsi que Gambetta, cette parole d'homme d'action parfait : Ago quod ago. Je fais tout ce que je fais, jusqu'au bout.

Il menait la lutte sur tous les terrains. M. Reinach, qui luttait à ses côtés, nous donne un récit exact de sa première intervention parlementaire.

Une révolte bouillonnait en lui depuis trop longtemps. Trop longtemps il avait contenu, retenu le cri de sa conscience, asservi son génie à la médiocrité des combinaisons électorales de son groupe. Précédemment, quand il répondit, pour la première fois à Cavaignac, il s'était, pour complaire à ses amis, tenu dans des généralités philosophiques. Et, tout à l'heure encore, les politiques du Parti l'avaient conjuré de prendre garde, de se ménager, de ne pas les engager. Ils voyaient, eux aussi, se dresser, non plus à l'horizon, mais tout près d'eux, un passé qu'ils avaient cru aboli, et qui ressuscitait : l'Etat militaire et clérical. Cette alliance de la Croix et de l'Epée, si elle triomphe, c'en est fait non seulement des réformes laïques de la République, jnais encore des conquêtes essentielles de la Révolution. Seulement cette alliance se réclame du patriotisme, d'un patriotisme nouveau qui consiste exclusivement à croire que les conseils de guerre sont infaillibles. Voilà le ciment, la base même de cette formidable coalition. Evidemment, pour abattre un arbre, c'est au tronc, à la base même qu'il faut le frapper. Quoi ! proclamer que Dreyfus est innocent! donner raison à Scheurer, à Zola, me donner raison I

Mais Jaurès, enfin, éclata. Il dénonça d'abord la diversion de Méline contre les écrivains socialistes. Ceux qui préparent les futures débâcles, « ce ne sont pas ceux qui signalent à temps les fautes », mais ceux qui les commettent, « hier, les généraux de cour protégés par l'Empire; aujourd'hui les généraux des jésuitières protégés par la République ! »

Puis, quand le tumulte causé par ces paroles fut apaisé, et sourd aux avertissements de Brisson, qui lui enjoignait de « surveiller son langage », il prit Méline corps à corps et l'invita à regarder autour de lui. Sont-ce des socialistes, « ceux qui ont entrepris, les premiers, la campagne contre les décisions des conseils de guerre? » Sont-ce (des socialistes encore, « ceux qui déchaînent dans les meetings et dans les rues les haines de sectes et les passions religieuses ? » Ainsi, le gouvernement se trouve dans cette situation singulière qu'il ne peut plus prononcer une seule parole sans poignarder, sans flétrir une partie de ceux dont les suffrages le font vivre. » Or, pourquoi tout cela? « Parce que la question qui est posée devant le pays ne peut pas être résolue par des incidents ou des polémiques de séance ».

Et alors, il fit hautement sa profession de foi, identique à celle de tous ceux qui, depuis des mois, criaient vers la justice : « Savezvous ce dont nous souffrons, ce dont nous mourons tous ? Je le dis sous ma responsabilité personnelle : Nous mourons tous, depuis que cette affaire est ouverte, des demi-mesures, des réticences, des équivoques, des mensonges, des lâchetés ! Oui, des équivoques, des mensonges, des lâchetés ! »

Il ne parlait plus, il tonnait, le visage empourpré, le bras tendu vers les ministres qui protestaient, vers la droite qui beuglait. Mais plus les clameurs devenaient furieuses, plus haut s'élevait sa voix, comme un grand cri d'oiseau de mer dans la tempête : « Il y a d'abord mensonge et lâcheté dans les poursuites incomplètes dirigées contre Zola. » (Brisson le rappelle â l'ordre.) « Le huis-clos tout au moins a besoin de ce correctif nécessaire de la libre critique au dehors ». (Les clameurs redoublent.) « Mais enfin, puisque vous portiez ce document au jury pour >que le jury décidât, de quel droit avez-vous fait tm choix entre les diverses parties de cet article? »

Des scènes d'une violence inouïe éclatèrent pendant cette intervention. Un droitier insulta grossièrement l'orateur socialiste. Une bagarre s'ensuivit dans l'enceinte même du Parlement.

Jaurès commença une campagne de presse dans la Petite République. Ses articles, où il accumulait les preuves lumineuses de l'innocence de Dreyfus, ont paru sous la forme d'un livre : Les 'Preuves.

11 définit ainsi l'objet de sa campagne :

De l'examen attentif des faits, des documents, des témoignages, il résulte :

1° Que Dreyfus a été condamné illégalement, en violation des garanties essentielles dues à l'accusé;

2° Que Dreyfus a été condamné par erreur. C'est un innocent qui souffre au loin pour le crime d'un autre. C'est pour prolonger le supplice d'un innocent que sont coalisées aujourd'hui toutes les puissances de réaction et de mensonge.

Comme il se dessinait, dans les rangs socialistes, une opposition assez puissante à l'intervention active et directe dans l'Affaire Dreyfus, Jaurès a intercalé dans sa campagne une admirable page qui fait ressortir comment l'intérêt socialiste exige cette intervention. Jaurès ayant eu plus tard à se défendre contre Jules Guesde, Vaillant et leurs amis, partisans de l'abstention, il est nécessaire de citer cette page en entier. Elle nous donne, en même temps, une idée de sa conception socialiste.

(( Ce jour-là, nous aurons le droit de nous dresser, nous, socialistes, contre tous les dirigeants qui, depuis des années, nous combattent au nom des principes de la Révolution française.

« Qu'avez-vous fait, leur crierons-nous, de la Déclaration des Droits de l'Homme et de la liberté individuelle? Vous en avez fait mépris; vous avez livré tout cela à l'insolence du pouvoir militaire. Vous êtes les renégats de la Révolution bourgeoise.

« Oh! je sais bien! Et j'entends le sophisme de nos ennemis : « Quoi ! nous dit doucement la Libre Parole, ce sont « des socialistes, des révolutionnaires, qui se préoccupent de « légalité! »

« Je n'ai qu'un mot à répondre : Il y a deux parts dans la légalité capitaliste et bourgeoise. Il y a tout un ensemble de lois destinées à protéger l'iniquité fonda-mentale de notre . société ; il y a des lois qui consacrent le privilège de la propriété capitaliste; l'exploitation du salarié par le possédant. Ces lois, nous voulons les rompre, et même par la Révolution s'il le faut, abolir la légalité capitaliste pour faire sur-

gir un ordre nouveau. Mais, à côté de ces lois de privilège et de rapine, faites par une classe et pour elle, il en est d'autres qui résument les pauvres progrès de l'humanité, les modestes garanties qu'elle a peu à peu conquises par le long effort des siècles et la longue suite des révolutions.

« Or, parmi ces lois, celle qui ne permet pas de condamner un homme, quel qu'il soit, sans discuter avec lui, est la plus essentielle peut-être. Au contraire des nationalistes qui veulent garder de la légalité bourgeoise tout ce qui protège le capital et livrer aux généraux tout ce qui protège l'homme, nous, socialistes révolutionnaires, nous voulons, dans la légalité d'aujourd'hui, abolir la portion capitaliste et sauver la portion humaine. Nous défendons les garanties légales contre les juges galonnés qui les brisent, comme nous défendrions au besoin la légalité républicaine contre des généraux de coup d'Etat.

« Oh! je sais bien encore, et ici ce sont des amis qui parlent : « Il ne s'agit pas, disent-ils, d'un prolétaire; laissons les bourgeois s'occuper des bourgeois ». Et l'un d'eux ajoutait cette phrase qui, je l'avoue, m'a peiné : « S'il s'a- « gissait d'un ouvrier, il y a longtemps qu'on ne s'en occu- « perait plus ! »

« Je pourrais répondre que si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n'est plus ni un officier ni un bourgeois : il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe; il n'est plus que l'humanité elle-même, au plu^ haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer.

« Si on l'a condamné contre toute loi, si on l'a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés! Non : il n'est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l'a dégradé. Il n'est plus de ces classes dirigeantes qui, par poltronnerie d'ambition, hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l'humaine souffrance en ce qu'elle a de plus poignant. // est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l'autorité.

« Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes

et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié; nous pouvons, dans le combat révolutionnaire, garder des entrailles humaines; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l'humanité.

« Et Dreyfus lui-même, condamné à faux et criminellement par la société que nous combattons, devient, quelles qu'aient été ses origines et quel que doive être son destin, une protestation aiguë contre l'ordre social. Par la faute de la société qui s'obstine contre lui à la violence, au mensonge et au crime, il devient un élément de révolution.

« Voilà ce que je pourrais répondre; mais j'ajoute que les socialistes qui veulent fouiller jusqu'au fond les secrets de honte et de crime contenus dans cette affaire, s'ils ne s'occupent pas d'un ouvrier, s'occupent de toide la classe ouvrière.

« Qui donc est le plus menacé aujourd'hui par l'arbitraire des généraux, par la violence toujours glorifiée des répressions militaires? Qui? Le prolétariat. Il a donc un intérêt de premier ordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences des conseils de guerre avant qu'elles deviennent une sorte d'habitude acceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter le discrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire qui est prête à le foudroyer demain.

« Puisque, cette fois, c'est à un fils de la bourgeoisie que la haute armée, égarée par des luttes de clan, a appliqué son système d'arbitraire et de mensonge, la société bourgeoise est plus profondément remuée et ébranlée, et nous devons profiter de cet ébranlement pour diminuer la force morale et la puissance d'agression de ces états-majors rétrogrades qui sont une menace directe pour le prolétariat.

« Ce n'est donc pas servir seulement l'humanité, c'est servir directement la classe ouvrière que de protester, comme nous le faisons, contre l'illégalité, maintenant démontrée, du procès Dreyfus et contre la monstrueuse prétention d'Alphonse Humbert de sceller à jamais ce crime militaire dans l'impénétrabilité du huis-clos. »

C'était une réponse directe aux paroles de Jules Guesde déclarant que le Droit et la Justice sont « des mots vides »

dans la société capitaliste ou à Paul Lafargue se moquant, à sa façon, des moralistes bourgeois en lançant contre eux cette phrase à effet que les idées morales sont « des grues métaphysiques ».

Jaurès traitait le problème ide plus haut. Il savait que la morale bourgeoise n'est pas la morale socialiste. Mais, fidèle à sa conception de la continuité historique et soucieux d'attacher son action socialiste à toutes les forces de démocratie et de révolution, il prenait au mot les moralistes bourgeois et réclamait l'exécution de leurs promesses tout en les élargissant. Jaurès avait l'horreur de toute exagération qui est un demi-mensonge souvent plus funeste qu'un mensonge entier. Car, sous cette forme, le mensonge s'affuble d'un masque de vérité en faisant de la vérité elle-même un complice du mensonge. Il est pourtant difficile pour un propagandiste, pour un agitateur et surtout pour un orateur s'adressant non seulement à la raison, mais aux passions de foules, de garder les justes proportions des choses. Car il lui faut être à la fois juste en entraînant, véridique et intéressant. Jaurès y réussit presque toujours grâce à sa profonde compréhension de la complexité des choses et à son talent. Tout en faisant la part belle à la thèse qu'il combat, il met à utiliser les éléments de la réalité qui servent sa thèse, à lui, un tel éclat, une telle abondance, qu'elle ne se trouve nullement diminuée par les prétendues « concessions » faites à l'adversaire. Souvent les amis de Jaurès, moins perspicaces et surtout moins généreux, lui reprochaient cette sorte de libéralités faites à ses contradicteurs et même à ses adversaires. Jaurès ne les écoutait pas. Il savait que la vérité gagne en force persuasive si on la montre toute, sans aucune restriction, en la confrontant avec toutes les demi-vérités qui se dressent contre elle et qui menacent de l'envahir et de se substituer à elle.

« Oui, disait-il à ses contradicteurs, la légalité bourgeoise est souvent dirigée contre la classe ouvrière. Mais à côté des lois iniques, il y en a dans cette légalité d'autres « qui résument les pauvres progrès de l'humanité ». Et il s'empare de cet acquis humain pour faire faire à l'humanité un

pas en avant. Jaurès rendait la vérité généreuse et nullement rébarbative et égoïste.

C'est cette générosité native unie à la connaissance pénétrante des hommes et des choses qui faisait de lui — on peut dire malgré lui et sa bonhomie — un railleur redoutable de ses adversaires — s'il le voulait bien.

Qu'on savoure les portraits qu'il esquissait de quelques rares intellectuels réactionnaires qui se sont jetés dans la mêlée comme « antirevisionnistes » et antidreyfusards :

« M. Brunetière, après avoir essayé, dans l'histoire littéraire, de vaines constructions systématiques incertaines et croulantes, s'est abrité enfin sous les voûtes pesantes de l'Eglise, et il essaye de sauver cette sorte de faillite personnelle en proclamant la faillite générale de la science et de la liberté. Après avoir vainement essayé de tirer de son fond quelque chose qui ressemblât à une pensée, il glorifie l'autorité avec une sorte d'humilité superbe; ayant perdu tout crédit auprès des générations nouvelles qu'abusa un moment sa facilité vaine de généralisation, il veut mortifier la pensée libre qui lui échappe.

« M. Barrés ne se pardonne pas d'avoir manqué, à propos de l'Affaire Dreyfus, une occasion rare d'affirmer son « moi », et le voilà maintenant avec l'Académie, c'est-àdire « avec les barbares ».

« M. Bourget sent venir sur son œuvre et sa renommée des rides précoces; il a beau accuser la maladresse des éditeurs qui ne savent plus « lancer » ses livres ; il a beau aller au-devant de la critique et railler lui-même, dans la Duchesse bleue, les analystes qui appliquent tout un appareil de philosophie aux événements d'alcôve, son miroir, le miroir du succès, lui renvoie une image fanée, inquiète et triste. La courageuse et robuste initiative de Zola ébranlant le monde de l'action a aigri les pauvres jalousies littéraires. Que lui restait-il, à lui, pour agir? Se ranger du côté d'Esterhazy. Après avoir flatté les salons dans leur manie d'adultère compliqué, il fallait bien les flatter dans leur frénésie réactionnaire et militariste. Comment s'amuserait-on, comment pourrait-on combiner les triples et quadruples rendez-

vous, ou masquer d'un délicat décor mondain la platitude du vice, si la haute armée indiscutée ne veillait pas sur la clientèle de M. Bourget ? Signez donc, écrivains, c'est sérieux, cette fois, c'est l'album de la défense nationale.

« Mais il y a autre chose dans cette mobilisation des intellectuels réactionnaires. La société d'aujourd'hui, qui, malgré ses vices et ses crimes, ne veut pas périr, entend restaurer à tout prix l'autorité. Et elle exige que des hommes dont c'est le métier de penser donnent eux-mêmes l'exemple et le signal de l'abdication de la pensée. Et elle ne sera tout à fait tranquille que quand la science aura été reniée par les savants, quand l'esprit critique aura été renié par les critiques, et quand la pensée se sera elle-même prostituée â la force. »

Et voici l'exquis portrait de Jules Lemaître, président de la Patrie Française :

Il avait du moins le don de tout comprendre. Dans l'œuvre de Renan, où tant d'étourdis affectent de ne voir que dilettantisme, il a vu les hautes cimes, les beaux élans de pensée et d'idéal. Et, après avoir écrit sur ce grand maître des pages qui resteront, il s'amusait à suivre le fil de logique et de pensée qui court à travers l'œuvre de Verlaine, bizarre en apparence et dispersée. Ou bien il traduisait pour tous, avec un sourire bienveillant, les parties difficiles de Stéphane Mallarmé.

Mais, vers la fin, le ton de gouaillerie et presque de gaminerie s'accentuait comme si M. Lemaître eiit voulu se moquer de lui-même et de sa besogne d'amateur intelligent.

En vérité, c'est une crise qui se préparait tout à coup : comme saint Augustin renonçant aux vanités du monde et aux perfides voluptés, M. Jules Lemaître a pris en défaut sa curiosité errante et voluptueuse, Il a vu avec effroi s'accumuler les chroniques, les livres, et il s'est demandé soudain : A quoi cela sert-il ? et quel service ai-je rendu? Ai-je contribué à peupler et à fertiliser les colonies? Ai-je enseigné aux jeunes Français les langues vivantes qui permettent seules de se débrouiller dans le monde de la concurrence? Ai-je formé les muscles de mes contemporains et développé en eux les études sportives? Horreur! je n'ai été qu'un lettré, un amateur, qu'un docteur !

Et soudain, foudroyé, vers les quarante-cinq ans, par la grâce chauvine et coloniale, M. Jules Lemaître est devenu éperdument positif et affirmatif. D'un bond, comme les mondains qui s'enfermaient au cloître ou s'enfuyaient au désert, il s'est jeté à l'opposé de sa propre vie et de sa propre pensée. Maintenant il n'a plus de

respect que pour ceux qui ignorent le latin et le grec, font de la gymnastique et remontent le cours du Congo.

Toute sa dévotion est pour l'armée professionnelle dont la discipline et les mouvements d'ensemble lui apparaissent comme le correctif et la rançon des fantaisies dissolvantes où trop longtemps il se complut. Pour avoir tout discuté et tout raillé, il s'interdit maintenant de critiquer la sentence monstrueuse d'un conseil de guerre. Il se militarise à outrance pour se mortifier, et il fait pénitence dans une guérite. A la bonne heure! Et nous ne pouvons qu'admirer cette fougue de repentir. Par malheur, ce n'est pas seulement pour lui, c'est pour nous tous que M. Jules Lemaître fait pénitence. Comme les coquettes repenties qui soudainement deviennent prêcheuses, il fait du zèle et veut nous convertir tous à une sorte de discipline automatique de l'esprit et à un chauvinisme épais. Pour un peu, il nous interdirait l'usage modéré et honnête des facultés dont peut-être il abusa. L'esprit comme le corps a ses viveurs sur le retour qui sont parfois d'une sévérité intransigeante.

En se jetant dans la mêlée furieuse de l'Affaire, Jaurès déchaîna contre lui toutes les haines de la réaction. Au moment du ministère Brisson, avant la mort de Félix Faure (1899), la réaction projetait un coup d'éclat : l'arrestation des chefs de la campagne révisionniste.

Cavaignac, ministre de la Guerre à cette époque, soumit officieusement aux ministres réunis, le 11 août, à un dîner donné par Brisson, Président du Conseil, à Félix Faure, Président de la République, la liste des dreyfusards à déférer à la Haute-Cour.

Voici les noms qui figuraient sur cette liste : Scheurer et Trarieux, Leblois et Picquart, Christian; et des écrivains : pour V Aurore : Vaughan, Clemenceau, Urbain Gohier; pour le Radical : Ranc, Victor Simond ; pour la Petite République: Jaurès, Gérault-Richard ; pour le Siècle : Yves Guyot et Reinach; Zola et, comme de juste, Mathieu Dreyfus et Bernard Lazare.

On sait comment Jaurès dévoila le faux Henry quelques jours avant sa découverte officielle. Tandis que tous les républicains, presque tous les socialistes de la Chambre votaient l'affichage de ce faux et que des hommes comme Millerand suppliaient Jaurès d'abandonner la partie, Jaurès résista héroïquement et recommença sa campagne passionnée contre « les faussaires ». On aurait dit un duel à mort entre

l'ange de la vérité et le diable du mensonge. Jamais Jaurès ne fut aussi beau, aussi grand, aussi courageux. Tout se concentra pour lui dans cette affaire. Elle résumait pour lui la lutte contre le mensonge clérical, contre la violence monarchiste et réactionnaire, contre la lâcheté des foules et des majorités parlementaires, contre la haine des races, contre l'aveuglement militariste, contre les jésuites et les réactionnaires dans le haut commandement de l'armée, contre la servilité des juges subalternes, contre les fantaisies des experts ridicules, contre les calomniateurs professionnels de l'antisémitisme. L'Affaire Dreyfus est devenue, par la force des choses, l'Affaire de l'Humanité et de la Vérité par excellence. Elle attira l'élite française avec Anatole France en tête. Même les réactionnaires du Figaro, les modérés du Temps avec M. Joseph Reinach, les militaristes et les chauvins, comme Clemenceau, même des catholiques sincères et probes combattirent pour la justice. Toute une phalange de journalistes brillants comme Cornély, Gohier et Téry s'y sont illustrés.

Après la condamnation de Rennes, Jaurès comprit la nécessité d'une trêve. Il accepta la grâce de Dreyfus malgré la résistance de Clemenceau. Mais il ne désarmait pas. En 1903, il provoqua, avec le concours du parti républicain^ la seconde revision du procès. Dans une réunion à Paris, sous les auspices de son ami ile plus fidèle, Gustave Rouanet, il expliqua, en profitant d'une fausse lettre attribuée à Guillaume, son attitude :

Car c'est là ce qui constitue la gravité de l'intrigue nouée autour de la lettre de Guillaume II, autour du faux bordereau annoté de •la main de Guillaume II : le faux Henry pouvait, à la rigueur, n'être qu'un crime individuel tout au moins; puisqu'il est certain qu'il avait été couvert et encouragé par les chefs, il pouvait n'être que le crime d'un petit groupe et, notez-le bien, c'était un crime qui, dan-3 la pensée de l'auteur, était destiné à rester secret; c'était surtout pour couvrir avec un document maniable, avec un faux subalterne, le ministre et les généraux; Henry faisait au public de France l'honneur de lui destiner le faux impérial; à ces chefs il ne destinait que des faux moins élevés en grade.

Donc, le .faux Henry pouvait n'être que le faux d'un petit groupe d'individus et destiné à une action secrète, à vme action occulte;

au contraire, c'est pour agir sur le pays tout entier, c'est pour frapper d'épouvante le Président de la République, c'est pour alimenter la propagande de toute la presse nationaliste et cléricale que le faux impérial, que le bordereau annoté a été créé et jeté dans la circulation, et c'est là, j'ose le dire, un fait sans précédent historique, je ne crois pas qu'il y ait dans l'histoire quelque chose de comparable à ce phénomène : l'histoire connaît les grands crimes, les assassinats, les meurtres, mais expédiés en un jour, en une nuit, l'histoire connaît l'usage du faux, mais par des particuliers et dans une isphère particulière, ou bien l'usage du faux un jour, pour surprendre le verdict d'un tribunal révolutionnaire, qui se prononce le matin et dont la sentence est exécutée l'après-midi par la guillotine... Alors, le faux a bien un caractère public, mais il dure une heure, une demi- journée.

Ce qui est prodigieux et sans exemple, ce qui montre que ce pays était tombé en la puissance du mensonge systématisé, universalisé, organisé, c'est qu'on ait pu faire du faux l'usage public, permanent, collectif pendant plusieurs années, c'est qu'on ait pu combiner cette clandestinité, qui paraît être la marque du faux, avec la publicité du forum...

Tandis que tant d'anciens « dreyfusards » ont profité de l'Affaire pour se hisser au pouvoir, Jaurès utilisa l'Affaire pour des luttes démocratiques et laïques ultérieures et pour inaugurer une série de réformes sociales. On aurait dit qu'il voulait déblayer le terrain, purifier et assainir l'air du pays pour pouvoir bâtir la nouvelle Maison du Peuple qui doit être la République intégrale dans la lumière de la Justice et de la Vérité. Pour lui, ce n'étaient pas là des « mots vides de sens ». Car il voulait les réaliser, avec le socialisme moderne, par le prolétariat, et il disait :

« Il n'y a plus qu'une classe désormais qui puisse donner à Ja pensée une force sociale : c'est le prolétariat. Lui qui ne jouit d'aucun privilège, lui qui, selon le mot de Marx, n'a à perdre que ses chaînes, il n'a peur d'aucune vérité, parce que toute vérité le sert. Toute libre critique qui désagrège les conceptions surannées et fausses prépare son avènement.

« Aussi l'idéalisme instinctif qui porte la classe ouvrière vers la vérité est d'accord avec son intérêt profond. Il y a, à coup sûr, dans le prolétariat bien des cerveaux opprimés par un travail servile et encombrés de préjugés bour-

geois. Il y a en dehors du prolétariat bien des penseurs hardis et intrépides, qui mettent au-dessus de tout la vérité; mais, dans l'ensemble, c'est le prolétariat seul qui est en harmonie complète avec la vérité. La vraie classe intellectuelle, malgré son inconscience et son ignorance, c'est la classe ouvrière, car elle n'a jamais besoin du mensonge. »

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