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CHAPITRE IV

Jaurès et la Classe ouvrière

Jaurès arriva au socialisme par la République et la démocratie. Il considérait l'idéal socialiste comme le dernier terme de l'évolution démocratique et républicaine. La meilleure définition du socialisme, selon Jaurès, serait la réalisation du droit intégral, de la justice intégrale, ou, pour employer une expression de Jaurès lui-même, l'humanité intégrale. Jaurès était avant et par-dessus tout un idéaliste. Mais son esprit réaliste, ses études approfondies du socialisme moderne, son contact permanent avec le peuple paysan d'abord et le prolétariat des villes ensuite, toute son action vivante dans et à côté des organisations socialistes à base prolétarienne, donnèrent à son idéalisme une forme concrète, le placèrent à la tête même de la classe ouvrière organisée et consciente. Sa propre organisation des Socialistes Indépendants, où entrèrent Rouanet, Viviani et Millerand, n'eut qu'une existence éphémère.

Son action socialiste peut être divisée en deux grandes périodes. Pendant la première, il lutte pour l'Unité socialiste. Pendant la seconde, il utilise les cadres de l'Unité pour faire valoir sa conception propre : le socialisme démocratique, républicain et laïque se réalisant par l'action réformatrice organique sous la haute inspiration de l'idéal socialiste intégral.

Jaurès a compris la nécessité et la possibilité de faire du socialisme une grande force politique nationale et internationale. L'éparpillement infini des groupements et des sectes socialistes était une grande cause de faiblesse politique. Le peuple disait aux socialistes : Avant de tenter de réorganiser le monde, essayez de vous organiser vous-mêmes.

Et Jaurès commence une campagne active pour l'Unité

socialiste qui était pour lui tout ensemble une nécessité politique, une nécessité morale et un besoin de cœur. Déjà en 1897, il publie un appel à l'Unité fortement motivé.

. . .Voici l'œuvre immédiate qui s'impose à nous. Il faut d'abord préparer l'unité du Parti socialiste français. Il ne s'agit point d'une unité despotique et morte : les diverses organisations socialistes peuvent et doivent subsister, mais il faut qu'elles puissent toujours se concerter et délibérer cordialement pour l'action commune. En fait, ce résultat est beaucoup plus près d'être atteint que ne l'imaginent nos ennemis. Tous, collectivistes ou communistes, ont le même idéal social. Il est vrai qu'il se produit des divergences sur la tactique, sur la méthode de cornbat. Mais elles ne sont pas irréductibles, et d'ailleurs est-ce que tout récemment encore, le Parti socialiste belge, malgré les tendances contraires de ceux qui acceptaient les alliances électorales avec les radicaux démocrates et de ceux qui les repoussaient, ne nous a pas donné l'admirable et encourageant exemple de sa concorde, de son esprit vraiment fraternel? De même, il n'importe que parmi nous les uns croient davantage à l'efficacité du suffrage universel, les autres à la nécessité de l'action révolutionnaire ! Il n'est personne parmi nous qui se refuse à la bataille électorale, et il n'est personne aussi qui entende barrer la route aux poussées imprévues de l'histoire et enfermer le socialisme dans l'urne du scrutin. La substitution de la propriété sociale à la propriété capitaliste est une révolution économique trop profonde, elle met en jeu trop de passions contraires, trop d'espérances et trop de craintes pour qu'il soit permis à personne de tracer d'avance avec certitude la route par où passera le prolétariat. L'essentiel, c'est que chacun soit résolu à tirer parti de toutes les forces, politiques et économiques, qui peuvent préparer l'ordre nouveau. L'essentiel est que nul ne se grise de sa propre action ; tous ceux qui travaillent à l'organisation économique, tous ceux qui fondent, gèrent, développent des syndicats ou des coopératives, tous ceux qui répondent à l'appel des travailleurs en lutte, tous ceux qui arrachent au capital un lambeau du pouvoir municipal et du pouvoir législatif, tous ceux qui dans la bataille parlementaire portent des coups et déploient le drapeau dans l'enceinte même où l'ennemi forge ses armes, tous ceux-là sont les soldats de la même armée, les combattants du même combat, les frères de la même espérance. Et la force des choses, le groupement même de nos adversaires, la persécution capitaliste également acharnée contre les partis politiques et les groupes économiques, contre la Verrerie Ouvrière au Midi, contre le prolétariat roubaisien au Nord, tout nous amènera peu à peu à cette unité socialiste qui décuplera l'action de notre parti.

Jaurès ne prêchait jamais une unité mécanique, aveugle. Il protestait contre toute « Unité despotique et morte ». Il

désirait une unité vivante, où les vieilles organisations de la veille apporteraient chacune leur contribution matérielle, intellectuelle et morale. Jaurès n'était jamais « chef de parti )> dans le sens étroit du mot, ou ce qu'on appelle « un pontife ». C'était tout simplement un camarade dont on reconnaissait l'autorité morale et l'ascendant intellectuel. Son abord était facile, cordial même. Jamais on ne se sentait devant lui subjugué ou hypnotisé. Il avait l'air plutôt d'apprendre chez ceux qui l'approchaient que de leur dicter ses idées et encore moins ses volontés. Toute sa figure rayonnait de bonté et de bonhomie, et il ne faisait peur à personne. Et rien n'était plus contraire à la réalité que de le traiter de dictateur ainsi que l'a fait souvent la presse modérée, le Temps en tête, dans un ibut de polémique. Jaurès ne pouvait exercer qu'une seule forme de dictature : celle de l'intelligense, du bon sens et du cœur. Car, malgré son idéalisme, sa candeur même, qui découlaient d'une conception supérieure et de son grand cœur, Jaurès avait infiniment de bon sens : il a pu même paraître à quelque observateur méfiant « un paysan madré ».

La générosité de son caractère et la largeur de ses conceptions faisaient de lui, dans les Congrès du Parti, un conciliateur idéal. On le chargeait ordinairement de rédiger les résolutions. Et il réussissait presque toujours à trouver une formule obligeant tout le monde à se mettre d'accord, qu'ils le voulussent ou non. C'était de la diplomatie, si vous voulez, mais de la diplomatie naturelle, spontanée, résultant de la nature même des circonstances et de l'intérêt général à sauvegarder.

Au milieu des discussions les plus passionnées, il se gardait bien de créer de 1' « irréparable ». Il sacrifiait tout à l'unité.

Les moments les plus douloureux de sa vie politique furent pour lui ceux qui ont suivi la scission socialiste en 1899, à la suite de l'entrée de M. Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau-Galliffet.

Les vieilles organisations publièrent un manifeste où elles désavouaient les partisans de la participation au pouvoir

en les accusant de « déviation ». Ce manifeste disait entre autres choses :

Le Parti isocialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n'a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l'Etat ne peut être qu'un instrument de conservation et d'oppression sociales. Sa misision est de le lui arracher pour en faire l'instrument de la libération et de la Révolution sociales.

Parti d'opposition nous sommes, et parti d'opposition nous devons rester, n'envoyant des nôtres dans lesi Parlements et autres assemblées électives qu'à l'état d'ennemis, pour combattre la classe ennemie et ses diverses représentations politiques.

Jaurès mena toute une campagne dans la Petite République qui, depuis 1893, prêchait l'Unité. Cette campagne avait un double but : elle combattait la conception « guesdiste » et « blanquiste » du socialisme et, en outre, elle devait établir la nécessité absolue de l'Unité.

Jaurès écrit :

« La lutte de classe est le principe, ila base, la loi même de notre parti. Ceux qui n'admettent pas la lutte de classe peuvent être républicains, démocrates, radicaux ou mieux radicaux socialistes; ils ne sont pas socialistes. Reconnaître la lutte de classe, c'est dire que dans la société d'aujourd'hui il y a deux classes : la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat, qui sont dans de tels rapports que l'entier développement de l'un suppose la disparition de l'autre. »

Jaurès combattait l'idée de la neutralité du Parti socialiste dans l'Affaire Dreyfus. Et il motivait son attitude entre autres par les raisons suivantes :

« Guesde nous dit souvent : « Regardons-les se battre, « marquons les coups et tirons parti contre tous des vérités « révélées par eux ». Mais le but de la révolution prolétarienne, c'est de créer enfin l'humanité, et quand autour d'un homme accablé par la puissance des bourreaux conjurés, une bataille s'engage, le prolétariat ne regarde pas les autres se battre : il se bat lui-même.

« Nous qui voulons détruire tous les parasitismes, nous

ne voulons pas être les parasites des vérités trouvées par d'autres. Il nous plaît, pour l'honneur du prolétariat, et pour sa force de révolution, qu'il ait, par ses militants, découvert et dénoncé, lui-même, les faux de l'état-major, les crimes de la haute armée; il nous plaît qu'il ait mis sur ce drame impérissable la marque de sa pensée et de sa générosité. Il nous plaît que la bourgeoisie elle-même soit obligée de dire que sans le prolétariat révolutionnaire elle n'aurait pu faire justice à un des siens. |Car le moyen le plus décisif d'annuler une classe, c'est d'exercer à sa place et pour elle, les hautes fonctions qu'elle ne sait plus, qu'elle ne peut plus remplir. »

Guesde et Vaillant le savent : et voilà pourquoi, n'osant nous attaquer sur ce point, ils affirment seulement en paroles flétrissantes et vagues que nous avons déserté « depuis longtemps la lutte de classe ». Ils ajoutent, et c'est l'outrage le plus sanglant qui puisse être adressé à un militant, à un homme, que nous avons essayé de duper le prolétariat et le Parti socialiste, « Le temps des dupes est passé », disent-ils. Mais ils ont beau envelopper de formules vagues leurs accusations, peut-être pour inscrire plus aisément au bas de leur manifeste telles ou telles signatures, les signataires du manifeste ne peuvent pas s'y tromper plus que nous-mêmes. Ils ne peuvent prétendre qu'il s'agit de la combinaison ministérielle, sur laquelle d'ailleurs nous nous expliquerons. Il s'agit d'une politique « de déviations, de compromissions, de duperie » pratiquée « depuis longtemps ». Ou ces paroles n'ont pas de sens ou Guesde et Vaillant signifient qu'en luttant depuis quinze mois contre l'Etat-Major et les prêtres dans l'Affaire Dreyfus, nous avons fait dévier le Parti socialiste et nous l'avons dupé. Puisque c'est leur pensée, ils auraient dû la formuler explicitement. Mais, je le répète, ceux qui ont signé après eux ne peuvent pas s'y tromper : comme Guesde et Vaillant, ils condamnent notre attitude dans l'Afifaire Dreyfus.

Mais j'ai le droit de demander alors : Qui trompe-t-on? Nous touchons ici à une vraie crise de conscience, où la discipline étroite et mécanique des groupes, substituée à la vivante et libre unité que nous voulons fonder, a faussé, non seulement tous les sentiments de camaraderie et d'amitié, mais toutes les notions morales.

Dans quelles étranges impasses sont acculés ces meilleurs?

Notre vaillant ami Maxence Roldes a été, dans l'Affaire Dreyfus, un des militants de la première heure. Candidat socialiste aux élections législatives contre M. Brisson, il a affirmé nettement la nécessité de la revision. Il a reproché à M. Brisson ses timidités, ses faux-fuyants ; et sa parole généreuse et forte, toute nourrie des doctrines socialistes et animée des passions révolutionnaires a

un moment ébranlé la circonscription. C'est avec Ja même puissance de pensée et de combat qu'au Creusot, à Montceau-les-Mines, il a aidé à la résurrection de la classe ouvrière couchée depuis vingt ans dans isa servitude comme en un tombeau. Nous vivions, nous vivons encore en communauté absolue de conscience et de pensée — et nous publions sa signature au bas du manifeste qui ne nous désavoue pas seulement, qui nous flétrit.

Il y a quatre jours, à la demande des militants de Gentilly, nous avons été, Gérault-Richard et moi,' y donner une réunion, et je demande aux camarades si nous avons essayé de frelater la pensée socialiste, si nous n'avons pas traduit devant eux toute la grande espérance communiste avec toute la passion de notre cœur. Je leur demande si, quand ils nous reconduisaient à travers la nuit en chantant le chant des révolutionnaires, ils croyaient marcher derrière des hommes qui depuis deux ans « dupent » le Parti.

Le citoyen Thomas, conseiller général, a pris la parole : il a constaté la force croissante du socialisme qui obligeait la République bourgeoise elle-même, aux heures de péril, à faire appel à l'énergie socialiste. Il m'a dit, avec une haute sagesse, qu'au lendemain de la constitution du ministère, il avait convoqué les militants pour qu'en se gardât de céder à des idées irréfléchies, et il était troublé par la complexité du problème.

Coûtant, qui présidait, s'est écrié en terminant : « Maintenant, j'ai une déclaration à faire. Je tiens à rappeler à Jaurès un souvenir. Il y a un an, je J'ai rencontré sur le boulevard Saint-Germain. Il m'a parlé de l'Affaire Dreyfus. Il m'a dit que Dreyfus était innocent, et que les crimes de l'Etat-Major, quand on les aurait expliqués à la France, hâteraient le discrédit du militarisme. Je ne le croyais pas alors. Aujourd'hui, je le crois : Oui, Dreyfus est innocent et les crimes de l'Etat-Major retomberont sur le militarisme tout entier ». Coûtant fut acclamé par toute la salle. Maintenant nous publions le nom de Thomas et le nom de Coûtant au bas du manifeste qui condamne toute notre attitude dans l'Affaire Dreyfus et qui ne nous désavoue pas seulement, qui essaie de nous déshonorer.

Que se passe-t-il donc, dans le mystère des groupes, pour que notre parti, tout de franchise, d'élan et de loyale violence, puisse se donner des apparences de traîtrise ? Nous accusons le détestable système du morcellement socialiste qui empêche les explications de se produire, les consciences de s'affirmer.

Quels que soient leurs immenses services, quelle que soit leur autorité, Guesde et Vaillant ne peuvent plus à eux seuls chasser du socialisme et de l'action qui leur plaît. Eux-mêmes, par leurs longs efforts, ont fait du socialisme un domaine trop vaste pour qu'ils puissent l'occuper souverainement et le gouverner en maîtres. De même que la propriété individuelle et la propriété corporative doivent se transformer en propriété sociale, le socialisme va cesser d'être la propriété individuelle des chefs de groupe ou même la

propriété corporative des groupes eux-mêmes. Il va devenir la propriété commune de tout le Parti, de tout le prolétariat ^militant. Avant de socialiser tout le reste, le socialisme doit lui-même être socialisé.

Jaurès réussit à faire proclamer l'Unité, en 1899, au Congrès de la salle Japy. Mais cette première unité n'était pas viable. La présence de M. Millerand au pouvoir nourrissait abondamment la polémique entre les organisations. Jaurès était préoccupé de résoudre avant tout la crise républicaine, de porter des coups à la réaction cléricale, les vieilles organisations, soit par des considérations électorales, soit pour des raisons de principe et de doctrine, mettaient au-dessus de tout la propagande et l'organisation socialistes. Une scission s'ensuivit en 1900 avec le Parti Ouvrier Français (« les Guesdistes ») et en 1901, au Congrès de Lyon, avec leurs alliés, les Socialistes Révolutionnaires (les « Blanquistes»).

Deux partis se formèrent : Le Parti Socialiste de France (Unité Révolutionnaire) formé principalement du P. O. F. et des Socialistes Révolutionnaires, amis d'Ed. Vaillant, et le Parti Socialiste Français, sous la direction de Jaurès, Rouanet, Briand, Viviani, Renaudel, Révelin et d'autres.

Pendant la période 1901-1904, les luttes entre les organisations ne cessèrent pas. Jaurès et ses amis jouèrent alors un rôle décisif en combattant contre la réaction, pour la République démocratique et laïque. Son parti était régulièrement représenté dans la « Délégation des Gauches » ou le « bloc » républicain. Et Jaurès était le véritable chef intellectuel de la coalition républicaine qui, avec le ministère Combes, porta un coup décisif, sinon mortel, à la coalition réactionnaire, composée des monarchistes, des cléricaux et des nationalistes.

C'est sur la décision du Parti Socialiste de France, réuni au Congrès de Reims, en 1904, que le conflit français fut porté devant l'Internationale, au Congrès d'Amsterdam, en août 1904.

Les amis de Jaurès lui ont souvent reproché sa « faiblesse )) en se fondant sur deux raisons : i" Jaurès aurait trop facilement cédé à ses anciens adversaires dans le Parti socialiste, aux amis de Jules Guesde et de Vaillant; 2° Jau-

rès aurait capitulé devant les syndicalistes révolutionnaires de la C. G. T.

Les critiques de Jaurès ont absolument tort sur ces deux points. Leurs griefs contre le grand socialiste méconnaissent sa véritable nature. Jaurès, malgré son grand idéalisme, était profondément réaliste. Il connaissait à fond le socialisme moderne, qui a le prolétariat industriel pour base de son action. Et il était décidé à tout plutôt que de rompre avec le Parti socialiste et le prolétariat organisés. Toute action détachée de cette base lui paraissaijt, avec raison, stérile et éphémère. Même pour son œuvre démocratique et réformatrice, qu'il ne désavouait jamais, il considérait le concours de la classe ouvrière organisée comme indispensable. Il ne sacrifiait jamais dans sa pensée ni la démocratie au socialisme ni le socialisme à la démocratie : il cherchait à les concilier.

Jaurès était la personnification du courage moral, dont le courage physique n'est que l'effet inévitable. Il le démontra pendant l'Affaire Dreyfus et pendant la période « ministérialiste » en critiquant avec violence, contre ses propres amis, la tactique intransigeante du Parti Ouvrier Français et des Socialistes Révolutionnaires et la grève générale contre Briand. Malgré les réels dangers, les menaces, les calomnies et les outrages, il ne cessa pas de résister, avec la dernière énergie, à la barbarie nationaliste et chauvine, qui a fini par l'assassiner lâchement.

Tout en faisant des concessions au Parti socialiste et à la Confédération Générale du Travail (C. G. T.), Jaurès ne dissimula jamais ses réserves. Après le Congrès d'Amsterdam, comme avant, il combattait dans le Parti socialiste unifié pour sa conception organiquement réformiste. Tout en tenant compte de cette situation de fait que la C. G. T. représentait seule l'organisation économique corporative de la classe ouvrière, il marqua toujours ce qui le distinguait des partisans des méthodes de la C. G. T.

Il est vrai que sa situation particulière dans le Parti : celle d'un chef venu à l'organisation à l'âge mûr, d'un « réformiste )) et d'un « idéaliste » dans le sein des vieilles organisations révolutionnaires, demandait souvent des ménage-

ments infinis, des précautions, et même des « compromissions ». Selon les circonstances politiques, il était obligé de baisser le ton de sa critique, de souligner plus ou moins fortement certaines divergences. Mais dans aucun cas il ne laissa de doute sur ses préférences, sur sa propre conception. S'il cédait à la majorité, dans l'intérêt du mouvement général, il le faisait après avoir vaillamment soutenu ses idées à lui. Un chef de parti n'est jamais complètement libre : il doit souvent suivre ses troupes s'il ne veut pas les voir se disloquer.

Il manqua cependant à Jaurès une forme de courage : Homme de réflexion et de raison, il n'avait pas de courage contre la vérité et contre la réalité. // avait la peur de ne pas être dans le vrai. Souvent la belle assurance des hommes inférieurs lui imposait. Il hésitait longuement avant de prendre parti. Et c'est à ces moments-là qu'il était faible. Voyant et sachant la complexité infinie des choses et des hommes, il avait une certaine infériorité — infériorité bienfaisante et humaine — sur des hommes faits d'une pièce et partant comme un boulet dans la direction où les appelle leur égoïsme ou leur idée fixe. Jaurès hésitait parce qu'il savait. Jaurès hésitait parce qu'il comprenait . . .

Une autre source de faiblesse, c'était sa bonté et son idéalisme, qui l'empêchaient de voir les hommes et les choses dans leur misère et dans leur mesquinerie. Il attribuait à la réalité sa lumière et sa flamme intérieures. // idéalisait la réalité. Aussi la vie ne lui ménagea-t-elle pas les surprises. Il subit parfois le contact de gens inférieurs, vulgaires même.

Au Congrès d'Amsterdam, en 1904, il lutta seul contre toute l'Internationale pour la participation au pouvoir et le « bloc » démocrate et socialiste.

Avec quelle virulence il attaqua de front la socialdemocratie allemande, qui, soutenue par les vieilles organisations socialistes de France, dominait le Congrès! Il l'accusa d'impuissance. Et il l'apostropha dans les termes que voici :

Je disais que le vice essentiel de la motion de Dresde et qui avait échappé à nos camarades socialistes allemands, c'est qu'elle tendait

à appliquer les règles d'action, ou plutôt d'inaction qui s'imposent à l'heure actuelle à la démocratie socialiste allemande. Et je disais que les deux prises par lesquelles le prolétariat peut agir sur le milieu politique et social lui font défaut à l'heure présente. D'abord la tradition révolutionnaire du prolétariat. Il y a eu des dévouements admirables dans le prolétariat allemand. Il n'a pas, historiquement, une tradition révolutionnaire Ce n'est pas lui qui a conquis sur les barricades le suffrage universel. Il l'a reçu d'en haut, et si on ne peut pas penser à l'arracher à ceux qui l'ont conquis eux-mêmes, puisqu'il leur serait aisé de le reconquérir, on peut, au contraire, penser à retirer d'en haut ce qu'on avait donné d'en haut. Et vous ne pouvez pas assurer, vous qui avez vu votre royaume rouge, votre « royaume socialiste » de Saxe subir sans résistance la suppression du suffrage universel ^

Quand, au Reichstag, Bebel a prononcé contre l'empereur allemand au sujet de l'incident Krupp, des paroles admirables d'éloquence et de courage, que nous avons traduites et répandues, vous avez été contraints, dans l'organe officiel de votre parti, dans les revues qui me dénoncent quotidiennement comme le grand corrupteur du prolétariat, den grosscn Verderber, vous avez été contraints, lorsque les patrons allemands, dans leurs usines, ont obligé les ouvriers allemands socialistes à signer de plates adresses de félicitations à votre empereur, c'est-à-dire à vous souffleter vous-mêmes, vous avez été contraints de leur conseiller de ne pas refuser leur signature ! Et vous continuez ainsi à émousser, à obscurcir, à affaiblir dans le prolétariat allemand cette force historiquement trop débile d'une tradition révolutionnaire insuffiisante.

Eh bien, parce que vous, vous n'avez pas cette tradition révolutionnaire, vous la regardez avec une sorte de déplaisir chez les peuples qui y recourent, et vous n'avez qu'outrages, vos théoriciens n'ont que dédain pour nos camarades belges qui étaient, au péril de leur vie, descendus dans la rue pour conquérir le suffrage universel. {Vifs applaudissements^

Et pas plus que vous n'avez de moyens d'action révolutionnaires, pas plus que vous n'avez la force que vous donnerait la tradition révolutionnaire du prolétariat, vous le savez bien, vous n'avez pas non plus de force parlementaire. Et quand bien même vous seriez la majorité au Reichstag, vous êtes le seul pays où vous ne seriez pas, le socialisme ne serait paiS le maître, s'il avait la majorité. Car votre Parlement n'est qu'un demi-Parlement, un Parlement qui n'est pas un Parlement lorsqu'il n'a pas en mains la force executive, la force gouvernementale, quand ses décisions ne sont que des vœux, arbitrairement cassés par les autorités de l'empire. Et alors vous savez, vous sentez bien qu'il y a pour vous une situation difficile. Et vous cherchez une issue. Et je sais bien que vous la trouverez. On ne barre pas la route au destin. Vous, prolétariat de l'Allemagne, vous êtes le destin, le salut de l'Allemagne ! On ne vous barrera pas la route; Mais vous ne savez pa? encore, dans là pratiqué, quelle

route vous prendrez, si vous serez révolutionnaires ou parlementaires, comment vous instituerez la démocratie dans votre pays.

On attendait de vous, l'humanité attendait de vous, à ce Congrès de Dresde, qui a suivi la victoire de trois millions de suffrages, la définition d'une politique. Vous aviez crié dans vos journaux : « L'empire est à nous ! Le monde est à nous ! Unser das Rcich ! Unser die Welt! » Non ! l'Bmpire n'est pas encore à vous puisque vous n'êtes même pas assurés de donner, dans votre capitale, l'hospitalité au socialisme international. {Applaudissements.)

Donc vous ne savez pas quelle route vous choisirez. On attendait de vous, au lendemain de cette grande victoire, un mot d'ordre, un programme d'action, une tactique. Vous avez exploré, vous avez tâté, guetté les événements; les esprits n'étaient pas mûr,s. Et alors, vous avez, devant votre propre prolétariat, vous avez devant le prolétariat international, masqué votre impuissance d'action en vous réfugiant dans l'intransigeance des formules théoriques, que votre éininent camarade Kautsky vous fournira jusqu'à épuisement vital. (Applaudissements et rires.)

Et alors, l'adoption dans ce Congrès international de la résolution de Dresde signifie que le socialisme international, dans tous les pays, dans tous ses éléments, dans toutes ses forces, s'associe à l'impuissance momentanée, mais formidable, à l'inaction provisoire, mais forcée de la démocratie allemande.

Et il répondit énergiquement à la critique faite par Bebel de la République bourgeoise :

« Ah! je sais bien que la (République ne contient pas, en substance, la justice sociale. Je voudrais que, sur ce point, entre Bebel et moi, il n'y ait pas de malentendu. Je ne pousse pas jusqu'à la superstition le formalisme politique. Je ne prétends pas que la République, par cela seul qu'elle est la République, est un principe de progrès, et si la démocratie, même républicaine, n'était pas sans cesse avertie, contrainte par l'action de classe du prolétariat, elle resterait stagnante. Donc elle ne suffit pas à assurer le progrès, et il peut y avoir des progrès économiques et sociaux en dehors de la République. J'entends dire qu'aujourd'hui, dans beaucoup de pays d'Europe, le prolétariat socialiste, en Allemagne, en Belgique, en Italie, ne se propose pas comme objet essentiel et immédiat le remplacement de la forme monarchique par l'institution républicaine, et qu'il croit plus utile de se servir des moyens d'action que lui donne déjà, même sous la forme

monarchique, un commencement de régime constitutionnel et de démocratie s'appuyant sur son action de classe. J'entends dire cela. Mais prenez garde! Si la République n'est pas en ce moment dans tous les pays la condition nécessaire du progrès économique et social, elle est en France, par ses origines, par la série d'événements révolutionnaires : en 1791, par la pétition du Champ de Mars, en 1792 par l'entrée du peuple au château des Tuileries, en janvier 1793 sur la place de la Concorde, où tombait la tête de Louis XVI, en 1830, en 1848, en 1871, elle est le résultat d'un mouvement révolutionnaire qui a créé la France moderne. Toujours c'est le prolétariat qui a voulu donner au mouvement révolutionnaire inconscient de la démocratie la forme suprême, la forme logique de la République, à laquelle, comme à un symbole, il a attaché ses espérances. Et voilà pourquoi la République, en France, a historiquement une signification de progrès et de liberté qu'elle n'a pas nécessairement, au même degré, dans les autres pays; voilà pourquoi le prolétariat socialiste est fidèle à lui-même, à sa tradition profonde, à Babeuf, à Buonarotti, à Blanqui, lorsqu'il défend, au nom de ses intérêts de classe, le régime républicain et la liberté républicaine.

« Et un second point, Bebel, toujours là-dessus. Vous dites que la République n'est pas, au même degré, immédiatement nécessaire dans les autres pays ! Mais prenez garde ! La République est la forme logique et suprême de la démocratie. Et si la démocratie est déprimée en France sous sa forme logique qui est la République, elle subit, par contre-coup, un dommage dans les autres pays d'Europe. Voilà pourquoi il est imprudent d'établir, comme vous l'avez fait hier, la balance des avantages et des inconvénients de la République, même bourgeoise. Et cette monarchie sociale qui, non pas par amour pour le peuple, mais par égoïsme, est, en effet, en quelque façon, supérieure aux classes et peut, pour se défendre contre la surprise possible de la bourgeoisie, donner au prolétariat quelques réformes, prenez garde, ce jeu qui peut donner pratiquement quelques résultats, il ne vaut pas pourtant les viriles et directes conquêtes par la volonté du prolétariat libre. Nous sommes en Europe à un moment où il n'y a pas seulement une poussée prolétarienne vers le socia-

lisme, mais chez presque tous les peuples un travail, une aspiration vers la démocratie, et même dans tous vos Etats particuliers d'Allemagne, où on commence à obtenir le suffrage universel, en Italie, en Autriche-Hongrie. Prenez garde qu'il ne soit imprudent de faire croire à tous ces hommes qui vont vers la liberté politique, à ces révolutionnaires russes comme notre éminent ami Plekhanoff, et qui ne peuvent pas répondre qu'au «mouvement ouvrier ne se mêleront pas des éléments républicains, libéraux, de la part d'une bourgeoisie exaspérée par le despotisme, prenez garde qu'il ne soit imprudent de leur faire croire que la République n'a pas les avantages complets que le prolétariat en pourrait espérer, puisque, à vous entendre, ce triomphe de la démocratie remplacerait l'égoïsme intelligent d'un monarque par le libre égoïsme de classe de la bourgeoisie s'emparant du mouvement d'émancipation. Et ainsi nous avons cru servir non seulement la démocratie française, mais la démocratie européenne universelle en empêchant le cléricalisme et le militarisme de détruire en France cette République qui est l'aspiration logique de la démocratie. »

Comme dans une vision prophétique, il répudia d'avance ce qu'il appela au Congrès de Saint-Etienne (1909) « le confusionisme des confusionismes », le bloc nationaliste.

Et il dit, en s'adressant à Kautsky, son plus grand adversaire théorique d'alors :

« Je ne veux pas poser, en ce moment, des problèmes que les événements ne posent plus devant nous. Mais lorsque j'ai entendu le citoyen Kautsky répéter qu'il acceptait la possibilité de la participation des socialistes au gouvernement central en cas de péril national, qu'il accepterait que le communiste Blanqui fît partie du gouvernement dans une République bourgeoise chargée de refouler l'invasion, je me demandais si le ministérialisme devenait orthodoxe à condition d'être compliqué de nationalisme, s'il était plus excusable à un prolétaire de sacrifier la lutte de classes pour collaborer à la défense de cette même patrie qui était administrée et surtout exploitée par la classe bourgeoise. Je me demandais si la liberté politique, la liberté intellectuelle, la possibilité

d'organiser le prolétariat n'étaient pas pour le prolétaire d'un intérêt aussi essentiel que la patrie d'aujourd'hui. Et je sens que, dans certaines circonstances, je ne pourrais suivre jusqu'au bout le ministérialisme nationaliste de notre camarade )).

Jaurès fut vaincu à Amsterdam. Au lieu de déserter la lutte, de bouder le Parti socialiste et la classe ouvrière ou d'aller tout seul au pouvoir, il adhéra bientôt, en 1905, à l'Unité socialiste définitive. Il resta sa vie durant homme du Parti, du Parti socialiste et révolutionnaire.

Jaurès souscrivit loyalement, sincèrement, au pacte de l'Unité. Mais il exprima en termes clairs et décisifs sa propre pensée. Il ne veut rien entendre ni d'une « coterie d'opportunisme » ni d'une « coterie d'intransigeance ». Il voit dans l'Unité une garantie solide contre « toute politique de secte ». Il demande « une politique de classe », une politique révolutionnaire, mais qui n'exclut pas l'évolution « vers une démocratie ». (Jaurès a évidemment en vue une démocratie socialiste.) Et il s'explique de façon à ne laisser aucun doute sur sa pensée intime :

Je sais bien que le document qui a été signé ne donne pas satisfaction entière à toutes nos habitudes de pensée, et que certaines formules en sont ou un peu étroites ou un peu surannées. Je conviens que, s'il était appliqué d'une façon partiale, violente et sectaire, et par là même inexacte, il pourrait contrarier parfois le nécessaire développement et la vitalité du socialisme dans une démocratie. Mais comment stipuler entre des tendances diverses un contrat d'upité qui réponde exclusivement aux préoccupations des uns ou des autres? L'essentiel, c'est que l'unité soit conclue et pratiquée de bonne foi, entre hommes également dévoués au socialisme, et qui ne veulent laisser dégénérer la vivante pensée communiste ni en une intransigeance toute verbale, doctrinaire et stérile, ni en une simple variété du radicalisme démocratique. Or, c'est là, quelles que puissent être les reserves de détail des uns ou des autres sur telle ou telle formule, le service décisif que l'unité socialiste, largement instituée et pratiquée, rendra aux tins et aux autres. Tous, « révolutonnaires » ou « parlementaires », elle nous arrachera aux tentations et aux périls de l'esprit de coterie, coterie d'opportunisme ou coterie d'intransigeance. Elle nous affranchira de toute politique de secte pour fonder une politique de classe, et d'une classe révolutionnaire, mais qui évolue vers une démocratie. Elle conformera notre action à la

pensée entière du prolétariat qui ne se désintéresse pas des luttes immédiates et des réformes prochaines, qui est passionné pour la liberté politique et intellectuelle, pour les lois de protection ouvrière et d'assurance sociale, mais qui sait aussi qu'il ne sera pleinement affranchi, dans sa pensée comme dans son travail, que par une révolution profonde de propriété et par l'institution complète du régime communiste.

Revenu d'Amsterdam, Jaurès quitta le Bloc, déjà effrité depuis longtemps. Le parti radical, après avoir soutenu Jaurès dans sa lutte pour la République, la démocratie et la laïcité, après l'avoir même désigné pour la vice-présidence de la Chambre, n'eut pas le courage d'aller jusqu'au bout. Certains radicaux se plaignaient de la « dictature » de Jaurès, d'un excès de faveurs accordé aux protégés socialistes. D'autres, par intérêt de classe, craignaient d'aller trop loin dans la voie des concessions au Parti socialiste. Il y avait aussi des ambitieux qui ne pardonnaient pas au « petit père » Combes de tenir trop longtemps la place qu'ils croyaient mieux mériter...

M. Combes, le démocrate intègre et ferme, d'un courage tranquille et méthodique, avait prévenu Jaurès qu'il quitterait le pouvoir si le leader socialiste abandonnait « le Bloc ». Jaurès quitta « le Bloc » en suivant son Parti : M. Combes quitta le pouvoir, mais non sans forcer ses successeurs à suivre sa politique, qui aboutissait à son terme logique : la séparation des BgUses et de l'Btat.

Le 17 mai 1904, Jaurès publia une lettre du pape protestant, dans des termes peu mesurés, contre le voyage du Président de la République à Rome. Cette lettre, parue dans le journal l'Humanité, que Jaurès fonda avec Briand et leurs amis, le 17 avril 1904, eut un grand retentissement et amena la rupture de la République avec le Vatican.

Depuis l'unité, en 1905, l'action de Jaurès se confond avec celle du Parti socialiste. Il est le véritable chef intellectuel et moral du Parti. Il développe une activité extraordinaire. Il prodigue son immense talent à la Chambre, dans le pays, comme propagandiste socialiste et démocrate, aux Congrès du Parti. Presque toutes les résolutions des Congrès socialistes de 1905 à 1914 sont de sa main et portent l'empreinte de

son esprit généreusement et vigoureusement conciliateur. Et il rend souvent justice à la critique des amis de Jules Guesde, contre-poids nécessaire à toute exagération réformiste.

Avec ses amis et collaborateurs intimes, Vaillant et Renaudel, il empêche la rupture du Parti avec la Confédération Générale du Travail et l'affaiblissement de l'Unité par l'exclusion de deux « enfants terribles » du Parti : Hervé et Breton. (Ce dernier a tout de même trouvé moyen de quitter le Parti.)

Il dirige, avec une compétence sans égale, l'action parlementaire du Parti socialiste et s'impose au respect de l'opinion mondiale.

Comme tous les grands esprits, tels Tolstoï et Ruskin, il devient un des directeurs de la conscience humaine. Et c'est au moment où un grand et terrible crime — le crime de la guerre — va se commettre que la main armée de la réaction éteint lâchement cette lumière dans la maison européenne : le crime a besoin des ténèbres.

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