CHAPITRE V
Jaurès apôtre de la Paix
Toute la noble nature de Jaurès, toute sa philosophie, toute sa conception sociale et politique s'opposaient pour ainsi dire organiquement à la violence brutale et à son application systématique et voulue qu'est la guerre. Toute la vie de ce grand homme d'Etat humanitaire et idéaliste fut une croisade presque ininterrompue contre la guerre. Cette lutte sans trêve fut menée par lui sur tous les terrains : au Parlement, dans la presse, dans les réunions publiques, dans les Congrès nationaux et internationaux, en France et à l'étranger.
Et si, à la fin de sa glorieuse carrière, criminellement interrompue, il étudie avec passion l'art de la guerre, c'est encore pour combattre efficacement toute velléité de guerre agressive, qu'il abhorre, qu'il maudit et qu'il cherche à rendre à jamais impossible.
C'est dans ce but qu'il devait aller, sur l'invitation de la Social-Démocratie, en juillet 1905, à Berlin, pour combattre le militarisme dans une de ses plus importantes forteresses. Le gouvernement eut peur et interdit la conférence de Jaurès, tout en faisant des platitudes devant l'illustre orateur par l'intermédiaire de son ambassadeur à Paris, M. de Radolin, qui se présenta en personne au domicile de Jaurès pour lui notifier, comme à une puissance, cette interdiction. Le but ne fut pas atteint. La conférence a été publiée par le Vorwaerts, organe central de la Social-Démocratie, et lue dans une grande réunion publique par un leader du Parti, Richard Fischer.
Nulle part Jaurès n'embrasse la question de la guerre et de la paix avec autant d'ampleur que dans cette conférence, dont nous donnons de larges extraits. Jaurès jette une lumière
éblouissante sur des problèmes de la politique internationale qui continuent à passionner le monde. Et on en peut facilement conclure quelles seraient les solutions qu'il proposerait aux heures que nous traversons, les plus tragiques de la destinée humaine.
Ivcs diplomaties cherchaient, dit-on, à se tâter, elles essayaient l'une sur l'autre la puissance magnétique de leurs attitudes et de leurs regards. Je ne sais s'il y a eu, dans Je conflit, cette part de jeu et de parade. Ce serait en tout cas un jeu plein de péril. Quand deux mécaniciens lancent leurs trains l'un contre l'autre sur la même voie et qu'on ne sait rien d'ailleurs de leurs intentions, on a beau dire qu'ils ne veulent qu'éprouver réciproquement la solidité de leurs nerfs, nul ne peut savoir comment les choses tourneront. Il se peut qu'un des mécaniciens au moins perde la tête. Il se peut qu'entraînés par la parade, ils lancent si bien leurs machines qu'ils ne puissent ks arrêter à temps, et que la collision se produise. Si c'est un jeu, les voyageurs aimeraient mieux autre chose. Cette fois, le heurt a pu être évité : les deux mécaniciens se font des politesses : on s'apprête même à orner de fleurs les locomotives et à les atteler toutes deux à l'interminable train de la conférence internationale. C'est bien : mais cette alerte redoutable, survenue subitement en pleine tranquillité, en pleine sécurité, rappelle au peuple et aux prolétaires combien la paix est fragile et précaire dans la société d'aujourd'hui. Elle rappelle à toute la classe ouvrière d'Europe, à toute la classe ouvrière du monde son devoir d'union internationale, de vigilance internationale. Il ne faut pas que le prolétariat international soit un mot magnifique et vain. Il ne faut pas qu'il soit une force intermittente et superficielle, se manifestant à intervalles par ses Congrès internationaux ou par les circulaires du Bureau socialiste international. Il faut qu'il soit une force constante, toujours avertie, toujours éveillée, toujours en état de contrôler les événements à leur naissance, de surveiller dans leur germe les premiers conflits qui, en se développant, pourraient produire la guerre.
Jaurès voit clairement le danger de catastrophe qui menace le monde. Les deux « mécaniciens qui lancent leurs trains l'un contre l'autre sur la même voie », c'est la Triple Alliance et la Triple Entente. Il ne croit qu'à un moyen d'arrêter le choc fatal : l'action internationale et simultanée du prolétariat.
La voix du prolétariat universel, qui commence à s'élever pourtant vibrante et forte au-dessus des nations agitées par une étemelle rumeur d'inquiétude et de guerre, ne peut pas répéter tout ce que dit la cloche de Schiller. Elle peut bien dire : Vivos voco, morluos
plango, j'appelle les vivatits et je pleure sur les morts. Elle ne peut pas dire encore: FulgUra frango: je brise la foudre. Il nous reste encore une œuvre immense d'éducation et d'organisation à accomplir. Mais malgré tout, dès maintenant, il est permis d'espérer, il est permis d'agir. Ni optimisme aveuglé, ni pessimisme paralysant. Il y a uit commencement d'organisation ouvrière et socialiste, il y a un commencement de conscience internationale. Dès maintenant, si nous le voulons bien, nous pouvons réagir contre les fatalités de guerre que contient le régime capitaliste.
Le monde présent est ambigu et mêlé. Il n'y a en lui aucune fatalité, aucune certitude. Ni le prolétariat n'est assez fort pour qu'il y ait certitude de paix, ni il n'est assez faible pour qu'il y ait fatalité de guerre. Dans cette indécision des choses et cet équilibre instable des forces, l'action humaine peut beaucoup. La formidable part d'inconnu n'est pas redoutable seulement pour nous, socialistes. Elle l'est aussi pour ceux qui déchaîneraient témérairement des guerres dont nul aujourd'hui ne peut prévoir les conséquences politiques et les contre-coups intérieurs.
Jaurès n'aimait pas les jugements tranchants et irrévocables des fatalistes et des faux prophètes. Il voulait la voie libre pour l'action. C'est d'elle qu'il fait dépendre le sort du monde.
Nous n'avons pas, nous, socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l'indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l'affranchissement des prolétaires. Si nous avons horreur de la guerre, ce n'est point par une sentimentalité débile et énervée. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes, quand elles sont la condition nécessaire d'un grand progrès humain, quand, par elles, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent. Mais maintenant, mais dans l'Europe d'aujourd'hui, ce n'est pas par les voies de la guerre internationale que l'œuvre de la liberté et de justice s'accomplira et que les griefs de peuple à peuple seront redressés. Certes, depuis cent cinquante ans, bien des violences internationales ont été commises en Europe, dont les meurtrissures subsistent encore en des millions de consciences, dont les conséquences pèsent lourdement sur l'Europe et sur le monde. Mais c'est par la croissance de la démocratie et du socialisme, et par là seulement, que ces souffrances seront apaisées, que ces problèmes douloureux seront résolus. La démocratie fait du consentement des personnes humaines la règle du droit international. Le socialisme veut organiser la collectivité humaine, mais ce n'est pas une organisation de contrainte; et sous la loi générale de justice et d'harmoftie qui préviendra toute tentative d'exploitation, il laissera aux nations la libre disposition d'elles-mêmes dans l'humanité, comme faux individus la libre disposition d'eux-mêmes dans la nation. Or. dans la
paix, la croissance de la démocratie et du socialisme est certaine. D'une guerre européenne peut jaillir la Révolution, et les classes dirigeantes feront bien d'y songer; mais il en peut sortir aussi, pour ime longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étoulïante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à oe jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer sur ce coup de dés sanglants la certitude d'émancipation progressive des prolétaires, la certitucv de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuples, audessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne.
Jaurès ne veut pas de guerre, même dans le cas où de la guerre sortirait la Révolution. H n'admet pas ce jeu de hasard barbare.
Et il considère comme « une grande faillite d'idéalisme » que les Français ne soient arrivés que par le chemin de la guerre à la République, et les Allemands à l'unité. Jaurès trace devant ceux qui devaient l'entendre en Allemagne un tableau remarquable du rôle historique de la France.
Je puis, sans contradiction et sans embarras, parler ici tout à la fois en socialiste international et en fils de cette France qui a, sans doute, dans sa longue histoire, commis bien des fautes ; qui, de Charles VIII à Louis XIV et de celui-ci à Napoléon, a trop souvent abusé de son unité nationale, constituée avant les autres, pour brutaliser et offenser les nations morcelées encore et inorganisées ; qui, même sous la Révolution, a mêlé trop vite une ivresse ée domination et d'orgueil ;au pur enthousiasme de la liberté universelle et de l'humanité; qui a laissé déflorer, comme dit votre poète Herwegh, par la brutalité conquérante de ses soldats, la liberté qu'elle offrait au monde comme ime fiancée ; qui s'étant portée d'abord d'un mouvement héroïque à l'extrémité de la révolution et de la démocratie, n'a pu s'y maintenir et a subi des vicissitudes de liberté et de réaction, parfois même un horrible mélange césarien de démagogie et d'esclavage ; qui a porté dans sa politique extérieure les contradictions ou les ambiguïtés de sa politique intérieure, aidant de sa sympathie ou même de son effort les nationalités à naître, et les arrêtant aussitôt à moitié développement ou les contrariant d'une jalousie secrète; qui a payé d'un morceau de son âme et de Ka chair les imprudences et les incohérences de ce despotisme napoléonien, dont elle fut tout ensemble la complice et la victime ; mais qui, à travers toutes ses étourderies, tous ses enivrements et toutes ses défaillances, a donné sans compter le meilleur
de son sang pour les plus grandes causes ; qui, la première, a ébranlé le vieux monde féodal et absolutiste, et la première a combattu le nouvel égoïsme bourgeois ; qui met au service de l'humanité des dons admirables : une fine et profonde culture, un instinct démocratique et républicain, la clarté de l'esprit et de la volonté, la rapidité de la décision, l'élan de la sympathie, et qui, aujourd'hui, ramenée par la dureté des événements et la salutaire croissance des autres peuples à une appréciation plus exacte du rôle de tous et de chacun, reste une des grandes forces de progrès humain et de libération ouvrière, une force nécessaire et inviolable, résolue, dans la îimite à 'Son droit, à ne se laisser ni violenter, ni humilier. Oui, je parle ainsi de la France, sans embarras aucun, devant vous, socialistes d'Allemagne, parce que je sais que dans votre conscience vous vous efforcez de juger impartialement votre pays, comme nous nous efforçons de juger impartialement le nôtre. Ce fut pour nos deux nations, il y a trente-cinq ans, une grande faillite d'idéalisme, que nous ne soyons arrivés que par le chemin de la guerre, nous à la République, vous à l'unité.
Les conséquences de la guerre de 1870 ont été désastreuses pour la politique française, que l'alliance franco-russe pratiquée d'une façon étroite a subordonnée à la politique tsariste, en donnant à la France un programme qui, par moments, semblait dire : « le tsar d'abord, la France ensuite ».
Ainsi ils donnèrent à la France, dans un pacte qui n'aurait pu valoir que comme une égale et mutuelle garantie de paix, une situation subalterne et humiliée. De là deux conséquences funestes, l'une intérieure, l'autre extérieure. Au dedans, le tsarisme, exploité par nos gouvernants contre la tradition révolutionnaire de la France, aggravait le poids de la réaction française d'une partie au moins du poids de la servitude russe. Au dehors, la France perdait tout contrôle de l'alliance ; c'est la Russie seule qui en fixait le sens. C'est la Russie seule qui en déterminait la direction ; elle put transformer un pacte de mutuelle garantie en un pacte d'aventure dont la France devait payer les frais et dont la Russie du tsar devait recueillir le bénéfice présumé. Ainsi, la France républicaine devint en Extrême-Orient la servante des ambitions et des imprudences de la Russie. Cette funeste application de l'alliance faussa dès lors tous les événements européens, toutes les relations européennes. L'entente de la Russie, de l'Allemagne et de la France, qui aurait été excellente et admirable si elle avait eu pour objet le maintien de la paix, devenait dangereuse et détestable lorsqu'elle se tournait contre le Japon, lorsque, par le traité de Simonosaki, elle servait en Extrême-Orient les calculs et les convoitises russes. Là encore, la France ne voulait pas la guerre, mais ayant été mise par les réacteurs sous la tutelle de la Russie, n'étant plus pour celle-ci qu'une alliée en sous-ordre, la France préparait
inconsciemment les conflits qui devaient éclater plus tard : elle fomentait à son insu des aventures oii elle risquait un jour d'être entraînée, et la même politique réactionnaire qui compromettait la liberté mettait la paix en péril. I^a politique française était attachée et suspendue à la politique russe comme une nacelle à un ballon. Et ce ballon énorme, tout gonflé d'orgueil autocratique, pouvait emporter au loin, dans les espaces et les aventures d'Extrême-Orient, la politique de la France. Que ce ballon se dégonfle, que son enveloppe fragile et gâtée se déchire : .l'est tout le destin de la France qui se précipite d'une chute formidable. Voilà le péril que les socialistes français' ont sans cesse dénoncé à la nation, trop longtemps dupée par des manœuvres de réaction. Et si la France s'est ressaisie avant les suprêmes imprudences, si elle ne s'est pas laissé entraîner dans le conflit d'Extrême-Orient, si elle ne s'est pas livrée sans réserve au dérèglement de la politique tsariste, si elle n'a pas permis que la neutralité fût violée au profit des escadres russes à ce point de scandale qui aurait rendu impossible le maintien de la paix, c'est pour une part à la prévoyance du parti socialiste qu'elle en est redevable.
Jaurès fut partisan de l'entente franco-anglaise. Il voyait dans cette entente une garantie de démocratie et de paix. Mais il protestait violemment toutes les fois qu'on semblait donner à cet accord nécessaire une pointe dirigée contre l'Allemagne. Il y voyait, avec raison, un terrible danger pour la paix.
Je ne sais pas si notre diplomatie a jamais regardé en face ce dessein et les conséquences extrêmes auxquelles il conduisait nécessairement. Mais c'est déjà trop que quelques indices, quelques attitudes, permissent de le supposer. C'était déjà trop, pour la paix de l'Europe et pour la tranquille évolution des démocraties, que l'Allemagne pût prétendre avec quelque apparence que la diplomatie française essayait de l'envelopper. Je revendique comme un titre d'honneur pour les socialistes français d'avoir pressenti ce danger, de l'avoir signalé dès la première heure, dès que la nouvelle diplomatie française commençait à dessiner sa courbe. Et nous avons voulu qu'aucune équivoque ne subsistât, qu'aucune ombre ne demeurât. Dès les premières réunions, dès les premières manifestations oij participèrent à Paris des délégués italiens et anglais, nous déclarâmes avec insistance que ces ententes n'avaient rien d'exclusif et d'agressif, qu'elles devaient peu à peu s'étendre à toute l'Europe. Quand, au mois de novembre dernier, est venu devant la Chambre l'accord francoanglais, j'ai, pour ma part, très fortement insisté en ce sens : « Prenez garde, disais-je, que l'accord anglo-français puisse être interprété par une partie de l'opinion européenne comme une coalition des jingoes anglais et des nationalistes français. Dites bien qu'il n'y a dans cet accord aucune pointe cachée contre lAllemagne », Et une fois
de plus, je démontrais la nécessité pour la France, dans l'intérêt de la France elle-même et de la civilisation, de compléter par une entente loyale et durable avec l'Allemagne tout le isystème d'alliances ou d'amitiés sur lequel elle fonde sa politique.
Des adversaires politiques reprochaient à Jaurès de « donner toujours raison à ÏAiltmagnc ». C'est une calomnie absurde. Jaurès était à la fois un grand patriote et un homme d'une rare impartialité, ayant la passion et l'instinct de la vérité. Il ne séparait jamais, d'ailleurs, l'intérêt de son pays de celui de la vérité. Et il ne manquait jamais l'occasion de critiquer avec violence la diplomatie allemande. Ainsi, dans le discours qu'il devait prononcer dans la capitale du militarisme prussien, il dit sévèrement leur fait aux diplomates allemands.
Mais si notre diplomatie a sa part, sa lourde part de responsabilité dans la crise qui a mis un moment en émoi les deux peuples, votre diplomatie aussi a ses responsabilités. Sa faute la plus grave, c'est de n'avoir pas averti à temps et assez nettement l'opinion française du prix qu'elle attachait aux intérêts de l'Allemagne au Maroc et des inquiétudes que l'accord franco-anglais lui inspirait à cet égard. Il y a bien eu des réserves faites dès le début par votre chancelier, et mon ami le citoyen Vaillant les rappelait à Ja tribune pour bien marquer les responsabilités de notre diplomatie, mais comme ces réserves étaient incertaines ! Et quel contraste avec le coup de tonnerre qui a suivi ! Si le souci de ménager les transitions caractérise l'art classique, il n'y a rien eu de moins classique que la conduite de toute la diplomatie allemande en cette affaire ; c'est un air de flûte qui a fini en ouragan. Il est vrai que votre diplomatie dispose de moyens éclatants dont la diplomatie d'une république ne peut pas fournir ré(|uiyalent. Mais si l'on veut vraiment maintenir et assurer la paix, si l'on veut permettre à un grand peuple voisin qui a été meurtri par le destin, mais qui a gardé toute sa fierté, de contracter avec l'Allemagne une entente honorable, il vaut mieux peut-être résoudre les difficultés par des procédés moins heurtés.
Mais ce qui a profondément blessé la conscience française, ce qui a révolté tous les Français, des socialistes aux conservateurs, c'est la prétention émise par quelques journaux et par quelques docteurs de faire de la France une sorte d'otage s'il survenait un conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre. Ce qui serait intolérable, c'est qu'on attendît de notre pays qu'il rompît avec l'Angleterre, qu'il dénonçât le pacte de bon accord qu'il a conclu avec elle. Pas plus que nous ne voulons d'un accord avec l'Angleterre qui serait dirigé contre l'Allemagne, nous ne voulons acheter le rapprochement ayec l'Allemagne P3r "ne rupture avec l'Angleterre,
A la politique de mutuelle provocation des chaiicellelries, génératrice des guerres, Jaurès oppose la politique de la Révolution et du socialisme, la politique de la solidarité universelle qui cherche une base concrète à la paix mondiale définitive. '^u- '^l
Aujourd'hui, au contraire, quelle que soit la violence de la concurrence économique, quel que soit le péril des compétitions coloniales, ce conflit n'est pas aggravé entre les peuples par un conflit politique et social. Toutes les grandes nationalités sont constituées : et malgré les difïérences secondaires de régime, elles participent toutes à la même évolution générale. Il n'y a pas un peuple qui représente contre un autre un système politique et social. Partout, selon un rythme différent, mais dans une direction identique, la démocratie s'organise^ le prolétariat se meut. Heurtez aujourd'hui l'une contre l'autre l'Allemagne, la France, l'Angleterre, il vous sera impossible de dire quelle est l'idée engagée dans le conflit. Or, cfe n'est pas manquer au thàtérialisme historique, c'est l'interpréter au contraire dans son vrai Sens que de dire que les conflits des intérêts économiques, pour atteindre toute leur ampleur et se déchaîner dans toute leur violence, ont besoin de se déguiser, pour eux-mêmes et pour le monde, en conflits d'idées. Maintenant ce déguisement est impossible. Ceux qui cherchefàiétlt à incttre aux prises l'Angleterre et d'Alletnagne seraient obligés de s'avouer à eux-mêmes et à l'humanité tout entière que la seule âpreté de la concurrence capitaliste suscite et légitime le conflit. Or, le capitalisme, quelles que soient son audace et son impudence, n'ainie pas à être surpris de la sorte à l'état de nudité, et il a si Souvent couvert ses méfaits de prétextes honnêtes qu'il ne reste plus de feuilles au figuier.
Le prolétariat universel sent en lui la double force révolutionnaire de la nature, la force d'étuption et la force d'érosion de la lave qui soulève et de la vague qui use! Eri Russie aujourd'hui, c'est la lave; ailleurs, c'est le flot; tantôt c'est l'ébranlement, tantôt c'est l'effritement. Et toutes ces actions partielles, toutes ces conquêtes partielles se communiquent de peuple à peuple; toutes ces commotions nationales se propagent. Qui dira le ressentiment et les contre-coups possibles de la révolution russe où la classe ouvrière aura eu une si large part? Quelle force de libération générale pourra émaner mk jour de la France républicaine affranchie des castes du passé et de la tutelle de l'Eglise, si elle parvient (comme je l'espère) à rallier au socialisme ouvrier ses millions de paysans démocrates, tous les jours plus libres d'esprit? Et quelle coriséquence aura pour l'équilibre du monde et pour l'affranchissernent du travail l'avènement politique de cette démocratie socialiste allemande qui, par sa croissance continue, à peine marquée de dépressions passagères, ressemble, en effet, à une force naturelle d'une lente et irrésistible poussée? C'est ainsi que nous mettons en commun les efforts et les espérances.
C'est ainsi que s'établit une vie internationale ouvrière et socialiste, capable de réagir sur le désordre des antagonismes nationaux : si bien qu'enfin notre volonté de justice sociale donnera un corps au rêve d'universelle paix qui a visité sans cesse, comme une ironie atroce ou un réconfort illusoire, toutes les mêlées d'égorgement, de haine et de meurtre oii l'humanité des races, des castes, des classes, depuis des milliers de siècles, a ensanglanté son âme et ses mains.
Jaurès croyait impossible que les intérêts et les ambitions des puissances se cachent sous les masques idéologiques. Son optimisme d'action, sa bonté naturelle lui ont fait voir la triste réalité sous un jour par trop favorable. Les événements lui ont malheureusement donné sur ce point un démenti sanglant.
Mais avec quelle force de conviction, avec quelle puissance d'argumentation et avec quelle clairvoyance il dénonçait les forces aveugles poussant à la guerre et les sophistes doctrinaires de la guerre éternelle ! Voici une page immortelle qu'il a écrite sur ce sujet :
Et ceux-là aussi qui ont proclamé que la guerre est la nécessaire et sévère éducation des hommes voient leur idéal se dérober. Car les générations s'écoulent dans l'attente inquiète de la guerre sans en recevoir la rude discipline. Les vastes collisions deviennent trop rares, malgré tout, et trop incertaines pour avoir une vertu. Le militarisme n'est guère plus, durant de longues périodes, qu'une bureaucratie énorme dont les facultés techniques subsistent peut-être encore, mais dont le ressort moral se dissout dans l'équivoque d'une fausse guerre et d'une fausse paix. Les hommes sont plies sous le fardeau de la paix armée et ils ne savent pas si ce qu'ils portent sur leurs épaules c'est la guerre ou le cadavre de la guerre. La haute probabilité du péril prochain, la certitude du sacrifice imminent, la fréquente familiarité de la mort joyeusement acceptée ne renouvellent plus dans le militarisme administratif les sources de la vie morale. La somnolente barbarie de la paix armée est comme un marais dormant où plonge l'illusoire reflet de nuées ardentes. Quand donc le socialisme international s'organise pour assurer la paix entre les peuples par la suppression du privilège capitaliste et par l'émancipation du travail, ce n'est pas seulement contre l'injustice et la violence qu'il s'efforce ; mais il lutte aussi contre les ambiguïtés et les contradictions qui faussent à la longue la vie morale des peuples. Pour cette grande œuvre de révolution sociale et morale, le prolétariat allemand et le prolétariat français peuvent beaucoup par leur union, par leur action commune. Notre devoir est haut et clair : toujours propager l'idée, toujours exciter et organiser les énergies, toujours
espérer, toujours lutter jusqu'à la définitive victoire de la démocratie socialiste internationale, créatrice de justice et de paix.
Mais où est donc, en fait, cette tfatalité prétendue d'une guerre entre l'Angleterre et rAllemagne? Sans doute la rivalité des intérêts économiques y est assez aiguë. Mais la guerre ne serait ni pour un peuple ni pour l'autre une solution. Il est sans doute impossible d'abolir la grande puissance d'expansion de l'Angleterre, et il est impossible d'écraser la force méthodique de production de la populeuse et savante Allemagne. En se heurtant désespérément, les deux peuples se meurtriraient, se iblesseraient, éclabousseraient de sang les vastes mers orageuses; mais aucun d'eux n'éliminerait l'autre; et après des luttes épuisantes, ils devraient compter encore l'un sur l'autre. Ou si, par un coup de fortune extraordinaire, l'un des deux peuples réduisait l'autre à une longue impuissance, le vainqueur, devenu formidable au reste du monde, verrait se former contre lui, comme l'a si bien dit le professeur Delbruck, ces coalitions universelles où se brisèrent L-ouis XIV et Napoléon.
La sagesse, le souci de leurs intérêts, conseillent donc à l'Angleterre et à l'Allemagne de négocier, de transiger, de rechercher sur tous les points du globe où leurs activités se rencontrent et où leurs ambitions se froissent, des accommodements. C'est là qu'est le devoir de leurs hommes d'Etat. C'est là que sera leur gloire. Et c'est à quoi aussi le prolétariat des deux nations doit «'occuper sans délai et sans relâche.
Le plus grand service que la France peut rendre à la civilisation, à la paix, à la liberté politique et à la justice sociale, c'est de modérer le conflit anglo-allemand. Qu'on ne dise pas qu'elle risquerait ainsi de s'aliéner les deux peuples et d'attirer sur elle-même un double orage. Oui, il y aurait péril pour elle si elle jouait un jeu ambigu et sournois. Mais si, constamment, ouvertement, sans aucune arrièrepensée agressive, sans aucune tentative secrète, elle s'efforçait dans le sens de l'équité et de la paix, si elle apaisait les malentendus au lieu de les envenimer de je ne sais quels desseins cachés, elle serait doublement protégée contre les surprises du destin; d'abord par l'autorité morale qu'une politique aussi évidemment loyale lui assurerait, et ensuite par la ferveur enthousiaste de tous les citoyens qui seraient toujours prêts à défendre en elle, jusqu'au dernier souffle, la grande patrie de l'humanité, de la justice et de la paix.
Le crime de M. Delcassé, c'est d'avoir gâché par d'outrecuidantes combinaisons ce beau rôle de la France. Il n'est pas trop tard pour le reprendre. Mais, de grâce, ayons une pensée claire et un ferme dessein.^ Je m'épouvante parfois de l'obscurité et de l'incertitude de la pensée publique. Il me semble que nous sommes revenus à ces jours troubles qui suivirent Sadowa et où les politiques les plus contradictoires se heurtaient, se mêlaient comme en des abîmes d'incohérence. La France ne veut pas la guerre ; elle a besoin de la paix pour l'œuvre immense de transformation socialiste qui va solliciter son eflfort, comme elle a eu besoin de la paix depuis trente années pour le difficile établissement républicain. Cette volonté de paix n'est pas une
volonté d'&baissement, et nul au dehors ne s'y trompera. Mais il faut qu'elle apparaisse nette, dégagée, éclatante. Le signe le plus décisif que la P'rance puisse donner au monde de ce vouloir pacifique, c'est tle ne se livrer ni à l'Allemagne contre l'Angleterre, ni à l'Angleterre contre l'Allemagne. C'est de ne pas se laisser aller un seul instant, dans le secret de sa conscience, à 1^ tentation des chances inespérées que pourrait lui apporter un conflit entre les deux peuples; c'est de cj-oire à la possibilité de la paix entre l'Allemagne et l'Angleterre, et (l'y travailler sans cesse discrètement mais sincèrement. Voilà la politique sage. Voilà la politique nécessaire. Ceux qui veulent la paix, mais qui, en annonçant des conflits inéluctables, créent le vertige de la guerre, énervent et déséquilibrent par des contradictions secrètes la raison cki pays. Et ils enlèvent à la France le bénéfice de l'absplue clarté, clarté poiir les autres et clarté pour soi, qui est pour elle et pour }e rnpn(4e une sauvegarde.
Jaurès ne renonça jamais au retour de l'AlsacG-Lorraine à la France. Mais il attendait, selon son expression, a la France intégi'de » de « l'humanité intégrale ».
E)ès l'apparition de l'hervéisme, en 1905, Jaurès ne cessa pas de le combattre tout en l'interprétant comme une réaction violente et exagérée de la nécessaire lutte contre le militarisme et le danger de guerre. Il disait qu'Her\'-é a le « génie du malentendu », Lorsqu'il voulait glorifier Iç drapeau de Valmy, il faisait semblant de le planter « dans Iç fumier ».
Pans le but de flétrir les républicains infidèles à la République, il criait : « A bas la République! » Et il était ainsi condamné à passer son temps à rattraper ses paradoxes lancés avec étourderie. Le « casseur de vitres » était obligé de se faire « raccommodeur de faïence ».
Jaurès revient souvent aux paradoxes d'Hervé. Il en profite pour exposer ses idées sur la patrie, le militarisme, la guerre et la paix.
En 1905, il écrit :
« Les instituteurs « patriotes » dont M. Bocquillon est le chef viennent de livrer leur secret. Le détestable et absurde paradoxe du citoyen Hervé n'est qu'un prétexte dont ils s'emparent grossièrement. Ils affectent de confondre l'internationalisme avec une doctrine qui, quand on la presse, en est la négation.
« Il est intéressant de noter que ceux des groupements socialistes qui votent des ordres du jour d'approbation aux formules du citoyen Hervé en transforment le sens. Ils en éliminent ce qu'ils ont de particulier et de caractéristique, et ils ne retiennent que l'affirmation générale d'action révolutionnaire qui est toute différente et même toute contraire. Oui, la guerre qui mettrait aux prises des fractions de ce prolétariat universel qui a le même idéal, le même vouloir, serait le plus grand des crimes commis par la société d'aujourd'hui contre la classe ouvrière. De ce crime, la classe ouvrière aurait le droit et le devoir de demander compte à la société. Elle aurait le droit et le devoir d'arracher la conduite des choses humaines et la direction du travail aux forces d'oppression, de convoitise et d'inconscience qui déchaînent les conflits internationaux. Elle aurait donc le droit et le devoir de faire surgir de cette commotion européenne la Révolution sociale. Cette Révolution sociale, elle peut, tant que dure la paix, s'y efforcer selon la loi par les moyens que la démocratie grandissante met à la 'disposition des travailleurs, par la conquête graduelle du pouvoir politique, par la croissante organisation économique. Mais la crise d'une grande guerre bouleverserait cette évolution. Ou elle refoulerait le socialisme et la classe ouvrière submergée dans le flot sanglant des passions chauvines, ou elle porterait révolutionnairement au pouvoir une minorité prolétarienne audacieuse qui brusquerait la marche des événements. Mais comment cette Révolution ouvrière pourrait-elle se défendre si elle ne défendait pas l'existence nationale qui lui sert de base? Ainsi, dans la thèse du citoyen Hervé,' il y a deux éléments grossièrement contradictoires : l'idée de la résignation passive à l'invasion, et l'idée d'une Révolution sociale nécessairement active et qui confondrait la patrie et le prolétariat, s'excluent et se détruisent l'une l'autre. C'est avec stupeur que l'on constate l'adhésion des uns, l'émoi des autres, quand il s'agit d'une doctrine aussi incohérente et qui ne peut vivre un jour sans se décomposer. Il n'en restera qu'une chose : c'est un nouvel avertissement, après tant d'autres, donné aux classes possédantes et privilégiées qu'il ne suffit plus de dresser la patrie comme une idole pour faire se prosterner
-Soles générations ; que la patrie ne peut exister désormais pour tous les citoyens qu'à proportion des droits qu'elle leur assure; que la patrie bourgeoise, symbole et sauvegarde de la propriété bourgeoise, s'efifrite dans la conscience ouvrière comme la propriété bourgeoise elle-même, et qu'il est temps, si l'on veut mettre à l'abri de toute surprise extérieure l'autonomie des grands groupements historiques, de fonder une patrie nouvelle sur une propriété nouvelle, l'invincible patrie socialiste appuyée à la propriété sociale.
« Et quel chauvinisme imbécile et bas ! Le patriotisme consiste à « préférer passionnément la France ». Cela n'est pas vrai. Le patriotisme consiste, pour un Français, à bien connaître la France, ses qualités et ses défauts, ses vertus et ses vices, ses lumières et ses ténèbres, afin de pouvoir corriger ses défauts, atténuer ses vices, dissiper ses ténèbres, et faire servir l'accroissement de ses qualités, de ses vertus, de ses lumières au progrès général de l'humanité. Dire au Français que son devoir est de préférer passionnément la France, à l'Allemand que son devoir est de préférer passionnément l'Allemagne, à l'Anglais l'Angleterre, à l'Italien l'Italie, au Chinois la Chine, c'est créer chez tous les peuples un parti pris d'aveuglement, d'infatuation, d'injustice et de violence. Quiconque se préfère délibérément aux autres ne reconnaît aux autres qu'un droit inférieur; et c'est le principe de tous les attentats, de toutes les iniquités. C'est la formule et la doctrine de la barbarie nationaliste; et les instituteurs qui, à la suite de M. Bocquillon, propageraient cette théorie basse commettraient un crime de lèse-humanité et de lèsepatrie. Misérables patriotes qui, pour aimer et servir la France, ont besoin de la « préférer », c'est-à-dire de ravaler les autres peuples, les autres grandes forces morales de l'humanité. La vraie formule du patriotisme, c'est le droit égal de toutes les patries à la liberté et à la justice, c'est le devoir pour tout citoyen d'accroître en sa patrie les forces de liberté et de justice. M. Bocquillon a beau parler en même temps du respect sincère pour les autres nations. S'il y a pour nous dans tous les cas un devoir de « préférence raisonnée » à l'égard de notre pays, si nous devons juger les conflits, les différends qui peuvent s'élever entre lui et les
autres, non pas selon la raison et le droit, mais selon le coefficient arbitraire de nos préférences systématiques, il n'y a plus de règle de justice internationale; et comme le respect ne peut être fondé que sur la justice, le respect affecté pour les autres pays est illusoire et mensonger, toute politique d'arbitrage, c'est-à-dire d'impartialité, devient, avec la formule de M. Bocquillon, une ignominieuse comédie. Il était bon que les « patriotes » définissent enfin leurs conceptions. On sait maintenant ce que signifie pour eux le patriotisme et la patrie : réaction sociale au dedans, violence hypocrite au dehors. Non, ce n'est pas le bout de l'oreille qui est sorti, c'est toute l'oreille, et ce n'est pas celle d'un animal noble. »
Apôtre de la paix, Jaurès ne négligea aucun effort, d'où qu'il vînt, destiné à augmenter les chances de paix. Il défendit toujours la Conférence de la Haye. Dans un discours au Congrès de Toulouse (1907), et en répondant à ses contradicteurs, il s'exprime ainsi :
Quant à la Conférence de la Haye, il est facile de dire que ce n'est qu'une fumisterie, comme le dit Rappoport. Nous, nous disons : Cela pourra être et cela restera une comédie, une hypocrisie, un simulacre ou tout au moins une tentative incomplète et inefficace, si le prolétariat ne s'en mêle pas, s'il ne s'empare pas des premières tentatives faites, sous sa pression, en faveur de la paix par les gouvernements eux-mêmes, pour les obliger à prendre au sérieux les Conférences de la Haye. Déjà, sous la pression, sous la vigilance des prolétariats français, anglais, allemand, cette procédure a abouti, dans l'incident de Hull, à régler à l'amiable un conflit qui pouvait mettre aux prises, qui allait mettre aux prises l'Angleterre et la Russie. Hier, vous citiez comme l'homme le plus consciencieux de la démocratie «ocialiste internationale, le plus soucieux de ses responsabilités, notre éminent camarade et prédécesseur dans le combat, Bebel. Avez-vous oublié, citoyen Rappoport, qui suivez de si près les choses d'Allemagne, qu'à propos de la dernière Conférence de la Haye, Bebel a interpellé le chancelier allemand, le gouvernement allemand, pour leur reprocher de n'avoir donné au délégué de l'Allemagne à la Conférence de la Haye que des instructions insuffisantes et restrictives ? Il a dit : « Nous voulons la paix, la Conférence de la Haye est un premier organisme, une première tentative de paix, nous voulons que le gouvernement la prenne au sérieux, nous voulons que ce ne soit pas une parade, et le prolétariat interviendra pour que cela devienne l'organisme d'une volonté réelle,
eurojpéenne, ouvrière, internationale de paix et d'équité. Pourquoi vous, chancelier, ne prenez-vous pas au sérieux cette œuvre? » Eh bien, citoyen Rappoport, le chancelier n'aurait eu qu'à répondre qu'il ne valait pas la peine de participer à une entreprise que le socialisme lui-même dénonçait comme une dviperie, un piège, une hypocrisie et un danger de plus.
En vérité, vous parlez comme si nous prétendions réaliser les réformes par des combinaisons dans les couloirs, par des groupements de formules et de mots qui viendraient ensuite se coucher sur le papier du Bulletin des Lois. Non, ce n'est pas ainsi que les réformes se conquièrent. Nous, nous savons mieux que vous que le Parlement n'est pas un foyer, il n'est pas une source, il n'est qu'un aboutissant; ce n'est pas là que se créent les forces, ce n'est pas là qu'elles s'engendrent, mais, lorsqu'elles ont été créées, lorsqu'elles ont été engendrées, lorsqu'un groupement de masse a été déterminé dans le prolétariat et dans la partie de la démocratie voisine que le prolétariat peut ébranler de son eiïort, alors cet ébranlement ise propage jusqu'au Parlement, il en fait vibrer les portes, il pénètre jusque dans l'enceinte, et nous, vos délégués parlementaires, nous ne sommes que les ingénieurs de la dernière heure chargés d'ajuster au mieux les derniers rouages de la machine pour que la force vive du prolétariat organisé ait le plus clair de son emploi et de son énergie. Voilà tout. Lafargue disait : « Vos lois de protection ouvrière, le repos hebdomadaire, la journée de huit heures, les assurances sociales... » Eh oui ! oui, on a obtenu que la bourgeoisie qui tient tout le prolétariat sous son fouet, le ménage un peu, qu'elle ne le fouette pas, qu'elle ne l'assomme pas jusqu'au point où, épuisé, il se couche dans la mort. Il y a des lois sociales pour les prolétaires comme il y a la loi Grammont pour les chevaux. Et je me rappelais l'admirable morceau de ce moraliste dont je parlais tout à l'heure, de Ea Rochefoucauld, l'auteur de ces jd Maximes » oti, recherchant dans le groupement humain toutes les analogies possibles avec les animaux, après avoir trouvé parmi les hommes des chiens, des loups, des tigres — beaucoup de tigres — des lièvres en assez petit nombre, un très grand nombre de renards, un nombre encore plus grand de perroquets, il conclut par cette phrase tragique : « Et combien d'animaux qui ne restent soumis que parce qu'ils n'ont pas conscience de leur force! »
Citoyen Lafargue, l'homme, si ressemblant qu'il soit aux animaux, a une particularité, c'est que même sous son joug, sous le fouet, il prend conscience de sa force, et les lois sociales ne sont pas une loi Grammont parce que le prolétariat n'est pas une animalité servile et indéfiniment résignée, mais une force consciente qui tous les jours se redresse, qui tous les jours s'organise, qui tous les jours se syndique, qui tous les jours, de la faiblesse de chacun crée la force de tous. C'est ce prolétariat organisé, vigilant, conscient, qui a été le générateur profond des réformes et qui est la puissance de contrôle et de vie qui leur donne réalité et efficacité. .
Jusqu'au dernier soupir, Jaurès lutta pour la paix. Quelques jours avant sa mort, il alla à Bruxelles, en compagnie de Jules Guesde, Longuet, Sembat et Vaillant, pour conférer, au nom du Parti socialiste français, avec les représentants de l'Internationale ouvrière sur la meilleure méthode de conjurer le danger de la guerre, qu'il croyait toujours évitable.
Et voici son dernier discours prononcé en France, le 25 juillet, six jours avant sa mort, à Vaise, près Lyon, où il est venu soutenir la candidature de Moutet :
« Citoyens,
« Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans, l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle oh nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demiheure, entre l'Autriche et la Serbie signifie nécessairement qu'une guerre entre l'Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l'Autriche que le conflit s'étendra nécessairement au reste de l'Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l'heure actuelle des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter.
« Citoyens, la note que l'Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l'Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d'Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les Slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre, et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre contre l'Autriche la Serbie, l'Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d'alliance qui l'unit à l'Allemagne et l'Allemagne fait savoir par ses ambassadeurs auprès de toutes les puissances qu'elle se
solidariserait avec l'Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l'Autriche et la Serbie, si la Russie s'en mêlait, l'Autriche verra l'Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtéss Mais alors, ce n'est plus seulement le traité d'alliance entre l'Autriche et l'Allemagne qui entre en jeu, c'est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France : « J'ai contre moi deux adversaires, l'Allemagne et l'Autriche, j'ai le droit d'invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés. » A l'heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l'Autriche va se jeter sur les Serbes et alors Autriche, Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c'est l'Europe en feu, c'est le monde en feii.
« Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m'attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l'a dit et j'atteste devant l'histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c'était ouvrir à l'Europe l'ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c'est nous qui avions le souci de la France.
« Voilà, hélas! notre part de responsabilités, et elle se précise si vous voulez bien songer que c'est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l'occasion de la lutte entre l'Autriche et la Serbie et que nous. Français, quand l'Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n'avions pas le droit, ni le moyen, de leur opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.
« Et alors notre Ministre des Affaires étrangères disait à l'Autriche :
« Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, à condition « que vous nous passiez le Maroc » et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l'Italie :
« Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, « tu peux voler à l'autre bout de la rue, puisque moi j'ai , « volé à l'extrémité ».
« Chaque peuple paraît à travers les rues de l'Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l'incendie. Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d'une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande.
« Duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l'Autriche et qui vont dire : « Mon cœur de grand peuple slave ne sup- « porte pas qu'on fasse violence au petit peuple slave de « Serbie. » Oui, mais qu'est-ce qui a frappé la Serbie au cœur? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l'Autriche : « Laisse-moi faire et je te confierai l'admi- « nistration de la Bosnie-Herzégovine. » L'administration, vous comprenez qu'entre diplomates ce que cela veut dire, et du jour oiî l'Autriche-Hongrie a reçu l'ordre d'administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n'a eu qu'une pensée, c'est de l'administrer au mieux de ses intérêts.
« Dans l'entrevue que le Ministre des Affaires étrangères russes a eu avec le Ministre des Affaires étrangères de l'Autriche, la Russie a dit à l'Autriche : « Je t'autoriserai à (( annexer la Bosnie-Herzégovine à condition que tu me « permettes d'établir un débouché sur la mer Noire, à proxi- « mité de Constantinople ». M. d'^hrenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l'Autriche à prendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l'Autriche, elle a dit à l'Autriche : « C'est mon tour pour la mer Noire ». — « Quoi? Qu'est-ce que je vous ai dit, rien du tout », et depuis c'est la brouille avec la Russie et l'Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie et M. d'^hrenthal, ministre des Affaires étrangères de l'Autriche; mais la Russie avait été la complice de l'Autriche
pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine à l'Autriche- Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie.
« C'est ce qui l'engage dans les voies oiî elle est maintenant.
« Si depuis trente ans, si depuis que l'Autriche a l'administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n'y aurait pas aujourd'hui des difficultés en Europe, mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie- Herzégovine, elle a voulu la convertir par force au catholicisme en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
« La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l'Autriche ont contribué à créer l'état de choses horrible où. nous sommes. L'Europe se débat comme dans un cauchemar.
« Eh bien! citoyens, dans l'obscurité qui nous environne, dans l'incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j'espère encore malgré tout qu'en raison même de l'énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et nous n'aurons pas à frémir d'horreur à la pensée du désastre qu'entraînerait aujourd'hui pour les hommes une guerre européenne.
« Vous avez vu la guerre des Balkans, une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d'hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d'hôpitaux infectés par typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
« Songez à ce que serait le désastre pour l'Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de 300.000 hommes, mais 4, 5 et 6 armées de deux millions d'hommes. Quel désastre, quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie! Et voilà pourquoi quand la nuée de l'orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et
en attendant, s'il nous reste quelque chose, s'il nous reste quelques heures, nous redoublerons d'efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà dans le Vorwaerts nos camarades socialistes d'Allemagne s'élèvent avec indignation contre la note de l'Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.
« Quoi qu'il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus au moment où nous sommes menacés de meurtre et de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères et que tous les prolétaires Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et nous demandons à ces milliers d'hommes de s'unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l'horrible cauchemar.
« J'aurais honte de moi-même, citoyens, s'il y avait parmi vous un seul qui pourrait croire que je cherche à tourner au profit d'une victoire électorale, si précieuse qu'elle puisse être, le drame des événements. Mais j'ai le droit de vous dire que c'est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste internatianal qui représente à cette heure, sous l'orage, la seule promesse d'une possibilité de paix ou d'un rétablissement de la paix. »
(Reproduit d'après V Avenir Socialiste, paraissant à Lyon, n° 384, du I*'' au 7 aoiit 1894.)
Ce sont les ultima verba du grand et immortel orateur en France, comme son discours du 29 juillet, au Cirque Royal de Bruxelles, furent ses dernières paroles prononcées publiquement devant un auditoire humain.