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CHAPITRE VI

La Mort de Jaurès

Jaurès était encore plein de force et de santé. Il allait à travers la vie, bon et vigoureux ouvrier de l'Idéal, confiant et ardent au travail, les yeux fixés sur l'étoile polaire de l'Idée. Et il ne voyait pas qu'autour de lui rôdaient la haine et la folie armées par la réaction. Jaurès était modeste. Aussitôt descendu de la tribune, d'oià il dominait les masses entraînées par sa parole puissante et passionnée, il se mêlait à la foule. En véritable grand esprit, il ne se considérait pas audessus du commun des hommes. Il ne prenait aucune précaution pour sa sécurité, oubliant que des milliers et des milliers d'yeux chargés de haine étaient braqués sur lui. Des propos meurtriers et stupides couraient les rues et les salons, que personne, d'ailleurs, ne prenait au sérieux.

Cependant, après le Congrès socialiste du 14-18 juillet 1914, l'animosité de la presse réactionnaire souffle en tempête. Elle dénature et falsifie une parole de Jules Guesde prétendant, contre Jaurès, que la grève générale, même internationale et simultanée, serait un crime de haute trahison contre le socialisme. Elle coupe les mots contre le socialisme pour pouvoir déclarer que Jules Guesde accusait Jaurès de trahison envers la France. Voici un spécimen de cette polémique meurtrière et criminelle. C'est M. Charles Maurras, dans V Action Française du 18 juillet 1914 (n° 199, p. i, col. 2-3), qui écrit, sous le titre « Le sérieux du régime » :

« M. Jules Guesde a accusé M. Jaurès de haute trahison. C'était bien dit. Mais qu'a-t-il fait? Va-t-il se séparer de ce traître ?

« Le Temps dénonce, blâme, censure et flétrit l'alliance des radicaux avec M. Jaurès, considéré comme ennemi public. C'est encore fort bien écrit. Mais que fera le Temps? S'abstiendra-t-il d'échanger des idées avec M. Jaurès, de confa-

buler avec lui comme avec un Français naturel et normal et de lui proposer, le cas échéant, son alliance en bonne forme, sur la Proportionnelle avec le quotient par exemple?

« Oh ! si M. Guesde et le Temps continuent à frayer comme par le passé avec l'homme qu'ils s'accordent à considérer comme un traître, nous n'en concevrons ni surprise, ni colère, ni mépris, ni même pitié. Nous nous contenterons de montrer la chose au public, de le prier de regarder, de réfléchir et de conclure : — C'est cela, le régime. Il se, définit dans ces flétrissures verbales suivies des plus intimes et des plus cordiales camaraderies dans l'action.

« L'acte de M. Jean Jaurès au « Congrès socialiste extraordinaire )) a été précédé de centaines d'actes pareils qui méritent les mêmes notations d'infamie, lesquelles ne lui ont pas été épargnées. Chacun le sait, M. Jaurès, c'est l'Allemagne. Or, quand M. Jaurès fait du patriotisme à la Chambre, il n'y a personne dans les travées, dans les tribunes, pas un collègue, pas un journaliste, pas un huissier pour lui jeter les pommes cuites auxquelles a droit ce misérable. Et quand M. Jaurès est nommé membre de la Commission de l'armée ou qu'il entre dans la Commission mixte chargée d'enquêter sur l'Etat-Major général et sur les bureaux de la Guerre, il ne se trouve même pas des hommes de sang français pour le conspuer comme il le mérite.

« De deux choses l'une. Ou bien M. Jaurès ne mérite pas les épithètes dont l'accablent de loin les libéraux et les nationalistes républicains de la Chambre. Ou, comme tout le montre, comme tout l'avoue, ces messieurs ayant parfaitement raison de traiter M. Jaurès comme ils le font dans leurs journaux, les amabilités publiques sans cesse échangées avec un individu qui trafique du pays montrent que sa conduite ne les indigne pas autant qu'ils le font croire au lecteur et à l'électeur : soit que la trahison en elle-même leur paraisse un crime assez véniel, soit que l'atmosphère, le langage et les mœurs du Palais-Bourbon leur aient appris à n'y rien prendre au sérieux et que, là plus qu'ailleurs, il y ait de la marge entre les choses et les mots.

« Quel régime! Parlementarisme nationaliste, parlementarisme socialiste, tout s'y résout en propos bruyants et volu-

mineux dont chacun se détache et se désintéresse aussitôt qu'ils sont proférés. « Mon cher Jaurès », dit Cochin; « mon vieux Jaurès » , dira Jules Guesde, et le patriote Bazire invoquera « la confiance et la sympathie » de Jaurès dans les petites feuilles qu'il répand dans la circonscription oii il est candidat.

« On peut rire de cette comédie dégradante. Mais il faut réfléchir à ce qui en sort. Si les Russes nous trouvent « plus tranquilles que l'eau, plus dociles que l'agneau » ; s'ils s'étonnent que nous ne relevions pas toutes « les honteuses violences commises en Alsace-Lorraine » ; si le monde entier se détourne avec dégoiit et pitié de notre inertie devant le massacre de religieux français au Mexique, croyez-vous que nos habitudes de gouvernement verbaliste aient été étrangères à ce sordide oubli de sanglantes réalités?

« Mœurs ignobles. Mœurs parricides. Je veux dire plus cruelles à la patrie que la trahison de Jaurès lui-même. C'est en vouant ces mœurs au mépris de la France, c'est en nous refusant à les pratiquer et même à les tolérer, c'est en accor- "*ant nos actes à nos paroles que nous nous sommes fait tant il'ennemis puissants! Mais la fidélité, la fermeté, la constances des amitiés qui nous suivent ont coulé aussi de la même source. On sait que notre politique n'est pas de mots. Au réalisme des idées correspond le sérieux des actes.»

Il est à noter que les paroles de M. Charles Maurras, chef d'un clan de zélateurs fanatiques qui ont fait leurs preuves, ont une autre portée que la polémique violente d'un simple journaliste, comme celle de M. Gohier, dont on connaît la méthode de polémique (i).

Jaurès ne répondait même pas. Le 28 juillet il alla, en compagnie de Vaillant, Sembat, Guesde et Jean Longuet, à Bruxelles, pour assister, le 29, à un effort suprême de l'Internationale pour sauver la paix. Au Cirque Royal de

(i) Lorsque j'ai signalé le même jour à Jaurès cet article de M. Maurras, i! m'a simplement répondu : « N'y attachez aucune importance : M. Charles Maurras ne peut pas me pardonner de ne le jamais citer ». J'ai pourtant cru de mon devoir de signaler de nouveau ce même article à mon ami Philippe Landrieux, administrateur de VHurnanité, qui d'ailleurs recevait souvent des lettres de menace contre Jaurès.

Bruxelles, il prononça son dernier discours, qui littéralement souleva l'auditoire, composé de milliers de personnes appartenant à toutes les classes de la société. Voici quelques passages essentiels de son chant du cygne pour la paix du monde (d'après l'Humanité, le compte rendu du Peuple de Bruxelles et d'après mes souvenirs personnels) :

« Et l'Allemagne? Si elle a connu la note austro-hongroise, elle est inexcusable d'avoir permis une pareille démarche. Et si l'Allemagne officielle n'a pas connu la note autrichienne, quelle est sa sagesse gouvernementale? Quoi? vous avez un contrat qui vous lie et qui vous entraîne à la guerre et vous ne savez pas ce qui va vous y entraîner! Je demande quel peuple a donné un exemple pareil d'anarchie! (Applaudissements.)

« Cependant, les dirigeants hésitent. Profitons-en pour nous organiser. Nous, socialistes français, notre devoir est simple. Nous n'avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi, qui n'ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, d'un rapprochement franco-allemand, j'ai le droit de dire que le gouvernement français veut la paix. » (Ovation.)

En parlant des menaces de la guerre, Jaurès dit : « Attila est au bord de l'abîme, mais son cheval trébuche et hésite encore ».

S'opposant, comme il le fit toute sa vie, à ce que la France se soumît à un rôle subalterne, il dit textuellement : « Si l'on fait appel à un traité secret avec la Russie, nous en appellerons au traité public avec l'Humanité ».

Et il termina son discours, le meilleur de sa vie (i), par des paroles prophétiques dont voici le texte quasi littéral :

(n Une preuve de sa vigueur intellectuelle. La veille, il avait fait un voyage fatigant de Paris à Bruxelle-. Toute la journéedu 2Q juil'et, il travaille à la Maison du Peuple avec les membres du Bureau Socialiste International. Après la réunion, il écrit un article pour l'Humanité. Ayant à peine avalé un morceau, il part pour je meeting en me disant : « J'ai une migraine terrible. » Malgré ces fatigues, il écoute et souligne de ses interruptions spirituelles tous les discours des orateurs internationaux. Et il prononce à la fin un formidable discours de trois quarts d'heure...

« Au début de la guerre, tout le monde sera entraîné. Mais lorsque les conséquences et les désastres se développeront, les peuples diront aux responsables : « Allez-vous en et « que Dieu vous pardonne ».

Après son retour de Bruxelles, Jaurès ne quitta pas, pour ainsi dire, la Chambre, désertée par tous les partis politiques. Il tenta des efforts suprêmes pour sauver la paix.

Voici les principaux passages de son dernier article, publié dans l'Humanité du 31 juillet, le jour de sa mort, sous le titre: Sang-froid nécessaire :

« Que l'on mette, si l'on veut, les choses au pire; qu'on prenne en vue des plus formidables hypothèses les précautions nécessaires, mais, de grâce, qu'on garde partout la lucidité de l'esprit et la fermeté de la raison.

« Et si l'on juge de ce que serait la guerre elle-même et des effets qu'elle produirait par la panique, les sinistres rumeurs, les embarras économiques, les difficultés monétaires et les désastres financiers que déchaîne la seule possibilité du conflit, si l'on songe que dès maintenant il faut ajourner le règlement d'échéances et se préparer à décréter le cours forcé de petites coupures de billets de banque, on se demande si les plus fous ou les plus scélérats des hommes sont capables d'ouvrir une pareille crise.

« Le plus grand danger à l'heure actuelle n'est pas, si je puis dire, dans les événements eux-mêmes. Il n'est même pas dans les dispositions réelles des chancelleries, si coupables qu'elles puissent être; il n'est pas dans la volonté réelle des peuples ; il est dans l'énervement qui gagne, dans l'inquiétude qui se propage, dans les impulsions subites qui naissent de la peur, de l'incertitude aiguë, de l'anxiété prolongée. A ces paniques folles les foules peuvent céder et il n'est pas sijr que les gouvernements ne cèdent pas. Ils passent leur temps (délicieux emploi) à s'effrayer les uns les autres et à se rassurer les uns les autres. Et cela, qu'on ne s'y trompe pas, peut durer des semaines. Ceux qui s'imaginent que la crise diplomatique peut être et doit être résolue en quelques jours se trompent. De même que les batailles de la guerre moderne, se développant sur un front immense, durent sept

ou huit jours, de même les batailles diplomatiques, mettant maintenant en jeu toute une Europe et un appareil formidable et multiple de nations puissantes, s'étendent nécessairement sur plusieurs semaines. Pour résister à l'épreuve, il faut aux hommes des nerfs d'acier ou plutôt il leur faut une raison ferme, claire et calme. C'est à l'intelligence du peuple, c'est à sa pensée que nous devons aujourd'hui faire appel si nous voulons qu'il puisse rester maître de soi, refouler les paniques, dominer les énervements et surveiller la marche des hommes et des choses, pour écarter de la race humaine l'horreur de la guerre.

« Le péril est grand, mais il n'est pas invincible si nous gardons la clarté de l'esprit, la fermeté du vouloir, si nous savons avoir à la fois l'héroïsme de la patience et l'héroïsme de l'action. La vue réelle du devoir nous donnera la force de le remplir.

« Tous les militants socialistes inscrits à la Fédération de la Seine sont convoqués dimanche matin, à la salle Wagram, à une réunion où sera exposée la situation internationale, oij sera définie l'action que l'Internationale attend de nous. Des réunions multipliées tiendront en action la pensée et la volonté du prolétariat et prépareront la manifestation, assurément magnifique, qui préludera aux travaux du Congrès international. Ce qui importe avant tout, c'est la continuité de l'action, c'est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrières. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l'avenir.

Après l'entrevue qu'il eut avec M. Abel Ferry, Jaurès vint pour la dernière fois à la rédaction de l'Humanité. Voici, d'après ce journal, le récit de sa mort :

{( Jaurès était venu à l'Humanité un peu avant huit heures. Il venait du Ministère des Affaires Etrangères, où, délégué par le Groupe socialiste, il avait vu M. René Viviani; Renaudel et Longuet l'accompagnaient.

« Il s'entretint un instant avec l'administrateur du journal

et quelques amis. Il n'avait pas dîné et il avait beaucoup à travailler.

« On descendit au restaurant du Croissant, à deux pas de l'Humanité, où Jaurès et ses amis prirent place à la longue table qui est à gauche de l'entrée. La gravité de l'heure mettait en tous une émotion profonde. Jaurès parlait de sa belle voix grave ... Il donnait quelques instructions à ses collaborateurs politiques. On achevait de dîner. A cet instant, le citoyen Dolié, du Bonnet Rouge, qui dînait avec sa jeune femme à une table voisine, se lève et vient avec une photographie à la main et la tend à un des voisins de table de Jaurès en disant :

— « Voyez. C'est ma petite fille.

« — Peut-on voir? dit Jaurès, avec un bon sourire.

« Il prit la photographie, l'examina un instant, demanda l'âge de l'enfant au jeune père, en le complimentant.

« Il était dix heures moins vingt.

« Tout à coup, deux coups de feu retentissent, un éclair luit, un cri de femme s'élève d'une des tables : Jaurès est tué! Jaurès est tué!

« Jaurès, comme une masse, venait de s'effondrer sur le côté gauche. Tout le monde était debout, criant, se précipitant. Ce fut une minute de confusion et de stupeur. Tandis que quelques-uns de ses amis se précipitaient dans la rue — car les deux coups de feu avaient été tirés du dehors — à bout portant, par la fenêtre ouverte contre laquelle Jaurès se trouvait adossé, on étendit l'assassiné sur la banquette. Il respirait à peine et il avait les yeux fermés. A-t-il eu conscience du crime? C'est ce que l'on ne saura jamais.

« Il ne mourut pas tout de suite. En attendant le médecin qu'on était allé chercher, un dîneur, pharmacien de son état, s'approcha, tâta le pouls du mourant, puis secoua la tête. On ouvrit la chemise, le cœur ne battait plus qu'à peine. Le corps fut placé sur une table. Compère-Morel, accouru, tenait en pleurant la main inerte. Renaudel, avec sa serviette, étanchait le sang qui sortait de la blessure, un tout petit trou rouge à l'arrière du crâne, avec, autour, un peu de matière blanchâtre.

« — Messieurs, dit le médecin, qui venait d'arriver, je crains bien qu'il n'y ait rien à faire.

« Au bout de trois minutes, où les sanglots roulaient dans les gorges serrées :

« — Messieurs, dit le médecin, M. Jaurès est mort. »

Le gouvernement fit affisher sur les murs de Paris l'appel suivant :

Un abominable attentat vient d'être commis : M. Jaurès, le grand orateur qui illustrait la tribune française, a été lâchement assassiné.

Je me découvre personnellement et au nom de mes collègues devant la tombe si tôt ouverte du républicain socialiste qui a lutté pour de si nobles causes et qui, en ces jours difficiles, a, dans l'intérêt de la paix, soutenu l'action patriotique du gouvernement.

Dans les graves circonstances que la patrie traverse, le gouvernement compte sur le patriotisme de la classe ouvrière, de toute la population, pour observer le calme et ne pas ajouter aux émotions publiques par une agiation qui jetterait la capitale dans le désordre.

L'assassin est arrêté; il sera châtié. Que tous aient confiance dans la loi, et que nous donnions en ces graves périls l'exemple du sang-froid et de l'union.

Pour le Conseil des Ministres :

Le Président du Conseil,

ViVIANI.

La presse fut unanime — y compris V Action Française — à flétrir l'assassinat. Elle rendit justice au grand disparu dans les termes les meilleurs. Il suffit de citer le principal organe de la bourgeoisie capitaliste, le Temps, et l'Humanité, organe du Parti socialiste.

Du Temps, 2 aoiit 1914 :

Au milieu des circonstances tragiques que nous traversons, alors que tous les Français éprouvent le besoin de s'unir pour défendre la patrie, un fou, ou un misérable, a assassiné, hier soir, Jean Jaurès • deux coups de feu tirés par derrière, l'un à la nuque, l'autre à la tempe, dans un restaurant voisin de son journal.

Quelque opinion qu'on puisse avoir sur le rôle politique du grand orateur socialiste, un sentiment d'indignation soulèvera les honnêtes gens à la nouvelle de cet attentat odieux. Cette réprobation sera d'autant plus véhémente que depuis huit jours Jean Jaurès s'efforçait dans .ses articles quotidiens, en dépit des théories mêmes du parti internationaliste, de faire comprendre aux siens la gravité

— gode l'heure présente et d'amener chacun à l'idée de rejoindre le poste où l'appelait le devoir national.

Il faut que, malgré leur douleur, tous les partisans, tous les amis de Jean Jaurès écoutent le conseil qui fut sa parole suprême : le conseil, — toute discussion politique ou sociale cessant, — de faire notre devoir de Français. Nous avons confiance qu'il en sera ainsi et que ce meurtre affreux, au lieu de troubler une entente si émouvante et «i belle, la scellera mieux encore.

Pour nous, nous n'avons cessé de combattre le directeur de l'Humanité, de dénoncer son rôle dangereux, de condamner, chez un homme de cette extrême intelligence et de cette parfaite probité, son attitude antimilitariste et ses erreurs en politique extérieure, nous, que son journal n'a jamais ménagé, nous avons le droit de proclamer notre indignation de cet assassinat et de saluer ce mort.

U Humanité, par la, plume de Marcel Sembat :

Ils nous le tuent à l'heure terrible ovi, plus que jamais, la France avait besoin de lui.

Ah ! fous qui l'insultiez ! maintenant qu'il est mort vous vous apercevez de ce qu'il valait, et la grandeur de votre perte vous effraie.

Vous reconnaissez en lui une source de lumière, parce que cette lumière est éteinte.

Dans la guerre de 1870, la France, au milieu de ses désastres, tenta d'assembler les débris de ses forcer, et pour l'effort suprême elle trouva Gambetta.

Qui donc, parmi nous, maintenant que Jaurès est mort, qui donc serait de taille à tenir ce rôle redoutable?

Il a disparu : et nos adversaires même, jetant les yeux autour d'eux, s'épouvantent qu'il ait disparu.

Nos adversaires! mais nous! nous! qui perdions, ce printemps, Francis de Pressensé et qui perdons aujourd'hui Jaurès !

Jaurès meurt, et la mobilisation est décrétée! Jaurès s'en va; la guerre arrive.

Ah! si on l'avait écouté, si on avait mieux suivi ses conseils, peut-être no serions-nous pas sous les griffes du monstre ! On l'approuvait, oui, je le sais! je l'ai vu! j'ai vu les ministres l'interroger, solliciter ses avis, s'inspirer de ses conseils. Mais on l'approuvait trop mollement ! et au langage net et intelligent qu'il souhaitait qu'on fît entendre, on substituait des propos mêlés, équivoques et confus qui demeuraient sans efficacité.

Aus.si le bien qu'il eiàt tant voulu faire à son pays fut empêché. Quelle douleur cruelle il evit éprouvée s'il avait ju sur les murailles le décret de mobilisation que nous y avons lu tantôt.

Mais il eiit persisté, tous ceux qui l'ont connu en jureront,^ il eût persisté à espérer contre toute espérance et son vaillant optimisme aurait lutté jusqu'au bout pour la paix. Il aurait refusé de croire que la guerre fût inévitable, même après la mobilisation décrétée, et

notre devoir est de continuer sa tâche en nous entêtant furieusement à lutter pour la paix.

L'impression dans le monde fut formidable. On oubliait presque les terribles événements qui se préparaient pour ne penser qu'à cette « catastrophe mondiale », selon l'expression d'un journal anglais. Le peuple pleurait à chaudes larmes son ami le plus noble et le plus éclairé. Des témoignages de sincère douleur venus des hommes de tous les partis affluaient à son modeste domicile, 8, passage de la Tour, où sa famille, atrocement frappée : M""' Jaurès, sa femme, M""* Madeleine Jaurès, sa fille, et M. Louis Jaurès, son jeune fils, étaient entourés de ses nombreux amis et camarades du Parti, qui ne quittèrent pas un instant la dépouille mortelle de l'immortel martyr du socialisme international et de la paix.

Ses obsèques eurent lieu le 4 août 1914, au milieu d'une immense affluence populaire. Nous donnons quelques extraits des discours prononcés sur sa tombe.

M. Viviani, Président du Conseil, dit, notamment, les larmes aux yeux :

« Je l'avais reçu jeudi soir. Sa voix, éclatante dans le discours, persuasive et douce, presque câline dans l'entretien, suppliait pour la paix, dans la justice et dans l'honneur.

« ... Son QDeur, son caractère, sa haute conscience, cette vie probe et simple, tout entière vouée au devoir, cet apostolat inlassable, ce parti pris de défendre les opprimés emportaient notre estime et notre admiration. »

Vaillant, son collaborateur des dernières années, dit :

« Il nous dirait que, devant cette catastrophe générale qui s'annonce, au moment où toutes les forces de barbarie, toutes les puissances du militarisme impérialiste se déchaînent contre nous, nous ne devons pas perdre, ni même laisser faiblir notre foi internationa^ste ni notre foi socialiste ».

Léon Jouhaux, au nom de la Confédération Générale du Travail, prononça les paroles suivantes :

« Ami Jaurès, tu pars, toi l'apôtre de la paix, de l'en-

tente internationale, à l'heure où commence, devant le monde atterré, la plus terrible des épopées guerrières qui aient jamais ensanglanté l'Europe. Victime de ton ardent amour de l'humanité, tes yeux ne verront pas la rouge lueur des incendies, le hideux amas de cadavres que les balles coucheront sur le sol.

« Et c'est pour nous, classe ouvrière, un réconfort dans notre deuil. Car si les horreurs de la guerre te sont épargnées, à toi cœur généreux et valeureux, ton souvenir, ton image seront présents à chaque instant de ces moments tragiques pour nous conduire dans la nuit sanglante qui s'ouvre pour nous. Devant ce cercueil, où gît, froid, insensible désormais, le plus grand des nôtres, nous avons le devoir de dire, de clamer avec force, qu'entre lui et nous, classe ouvrière, il n'y eut jamais de barrière. On a pu croire que nous avions été les adversaires de Jaurès. Ah ! comme on s'est trompé ! Oui, c'est vrai, entre nous et lui, il y eut quelques divergences de tactique. Mais ces divergences n'étaient, pour ainsi dire, qu'à fleur d'âme. Son action et la nôtre se complétaient. Son action intellectuelle engendrait notre action virile. Elle la traduisait lumineusement dans les grands débats oratoires que soulevaient, dans les pays, les problèmes sociaux. C'est avec lui que nous avons toujours communié.

« Jaurès était notre pensée, notre doctrine vivante; c'est dans son image, c'est dans son souvenir que nous puiserons nos forces dans l'avenir. »

Marcel Sembat :

« Ils nous l'ont tué au moment où la France avait le plus besoin de lui, et c'est maintenant que ses adversaires comprennent ce que la France et le monde ont perdu ».

M. Ferdinand Buisson :

« J'apporte, au nom de tous les hommes, le dernier salut envers celui qui fut le modèle et l'exemple de la sincérité.

« Au nom de ses anciens collègues, élèves et maîtres de l'Université, je salue le grand citoyen qui avait toujours su partout aimer la Patrie dans l'humanité et l'humanité dans la Patrie. »

Camille Huysmans prononça un discours mémorable au nom de l'Internationale Ouvrière Socialiste. En voici l'essentiel :

« Nous sommes, à travers le monde, dix millions d'ouvriers organisés pour lesquels le nom de Jaurès incarnait l'aspiration la plus noble, la plus éloquente et la plus complète du socialisme.

« Le génie de Jaurès ne s'enfermait pas dans les cadres d'un parti. Il était plus encore que le représentant d'une classe. Il symbolisait une époque.

« Jaurès n'appartenait pas seulement à la France. Il appartenait à toutes les nationalités. « Sa disparition est une « catastrophe européenne » , écrivait hier un des organes principaux de la presse anglaise. . . Je me rappelle aussi ce qu'il fut pour les ouvriers des autres pays. Je vois encore les délégués étrangers attendre qu'il erit parlé pour fixer leur opinion décisive ; et, même, quand ils n'étaient pas d'accord avec lui, ils aimaient à se rapprocher de sa conception. Il était plus qu'un artiste. Il était plus que la Parole. Il était plus que l'Orateur. Il était la Conscience. Il était une valeur morale. Il savait donner l'exemple de la discipline. Il était comme ces chênes de Finlande qui, hauts comme des mâts et puissamment attachés au sol, savent incliner leur cime sans se déraciner et dont l'élasticité redouble la force.

« Jaurès disparaît au moment oiî toute l'Europe est menacée d'être mise à feu et à sang.

(( L'assassinat du plus grand des citoyens a été l'annonciateur de la plus grande calamité, et l'on dirait que le Destin a voulu épargner cette vision barbare à l'inlassable optimisme de celui qui persistait, malgré tout, à croire au triomphe final de l'intelligence et du bon sens de l'homme. »

Nous n'avons rien à ajouter à ce portrait, fait de main de maître.

Nous connaissons l'homme.

Etudions son œuvre.

Nous y retrouverons l'homme;

DKUXIÈIME PARTIE

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