‹ Jean le cocher drame en 5 actes, precede d'un prologue en 2 tableauxChapitre 33 sur 65 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

JEAN. PIERRE m dormi, LA MÈRE CHAMPAGNE.

JBAST, apercevant la mère Champagne. Ah !

vous vTà, l.i mère? Altendez-moi une minute : j'vas vous donner quéqu'chose pour nol’demoiselle... (Il sort dans la cour, ourre son fiacre et revient aussitôt. Pendant ce temps, la mère Champagne, qui a continué à monter l'escalier, a disparu.) Tuez, la mère. (Il tient un petit paquet à la main.) Kilo n’est plus là? Bon... EU’ n* m’a pas entendu... J'oublie toujours qu’ello est un peu sourde. J'ai pas parlé assez haut. (Posant son petit paquet sur un meuble.) Ça s’ra pour une autr’ fois. J'pouvais pas crier; j'aurais réveillé Pierre .. cl il a besoin de Sommeil... d'puis plus d’einq jours qu’il a toujours été en route avc-c sa boutique, h cause do la fête à Saint-Cloud... mais y va s’reposer d’ici dimanche. Il ira commo à son habitude «'distraire en écoutant tes procès criminels... Puisque c’est son goût. Voyons un peu quelle heure il est. (Il regarde à sa montre.) Midi et demi... déjà I La fontaine est ouverte, { prenant deux seaux) faut qu’ j’aille puiser de Peau pour donner à boire à nies chevaux... Ça m'évitera la peine d’aller plus tard en chercher à la Seine. (11‘sort par le fond en portant ses deux seaux.)

pierre s'agite sur la paille et se lève tout à coup comme ré veillé' en sursaut, regardant autour de lui. C’est rien... c'est une mouche qui m'a piqué... J‘ai fait un bon somme, tout d’même. (// se lève, voyant la voiture de Jean.) Ah ! ah I Jean est rentré... vTà sa voiture, et j’entends d'ici Négresse et Morengo qui broient l'avoine commo dos bienheureux au 'y sont...

(Il va regarder dans Pécurie.) Eh ! Jean... Y n’est pas dans l’écurie. J'vas l'trouver dans sa chambre... (S'arrêtant près de l escalier.) Non, sa chambré est occupée par la jeune fille d' l’histoire qu’ma conléé la mèr’Champagne.

JEitr, paraissant au fond en portant ses seaux, le v’ii debout, toi, Pierrot?

pibrrr. I) bout commo un cierge, j ras. Qu'est -ce qui t’a donc éveillé?

pierre. C’P une mouche.

jean, regardant dans récurie. Tiens, v’ih c’ vieux Marongo qu’a seuti l’eau fraîche...

on y va, mon bonhomme... on y va. (Il entre dans récune.)

pi erre. Donnes-y à boire à c’ vieux Marengo, y n’ boira jamais plus jeune... çt me fait penser que j’ tnang’raisbcn uno croule. (/fourre le coffre, prend un pain et en coupe un morceau.)

jeax, rentrant en regardant dans récurie. Il n' leur manque rien... tout le monde est servi.

( A Pierre.) Ah çà , mon ami, je n’ t’ai pas encore vu d’puis ton r’tour.

pierre, mangeant. T'étais d'jb parti à six heures, c* matin, quand j’ suis r’venu.

Iran. J’étais sur la place avant cinq heures, c’ quint* permet d’ laisser r'poscr les chevaux dans I' milieu du jour... F.l dis-moi... as-tu été content d’ ta tournée? (71 ta cirer des traits pendus au mur à droite.)

pibrrb. La fin a élébonr.o. J’ai vendu tous mes portraits... vois, y n* mo reste plus que monsieur et"madaruo Denis, un Napoléon et deux rieux lapins (il prend dans le coffre plusieurs figures de plâtre qTi'il place sur ta planche pour la regarnir), et j* va r’garnir rnon établissement... mais les deux premiers jours, par la pluie continuelle ..

jean. Ohl j’ pensais ben h loi, et j' mo disais : si on avait su ça... Pierre aurait bien fait d* partir deux jours plus lard.

pierre, /raiar/hinf toujours pour garnir sa boutique, m mangeant. J' crois ben, j’aurais pas tont mouillé la marchandise, et j’aurais assisté ou jugement d’ la belle limonadière... qu’avait pris deux maris.

jr*n, ira caillant. File a etc comdamnée, la belle limonadière, à dix ans do réclusion.

pierre. Dix ans! oh! j’aurais-t’y voulu voir ça, moi qu’avais vu tous les interrogatoires. Tu y as donc été, loi?

jean. Non ; j’ai appris ça hier à la pré for tore. piKRnE. Qu'est-ce que t'allais faire à la préfecture?

jean. Y déposer un portefeuille qu’un jeune horamo avait oublié dans mon fiacre. J’ n’ai pas pu lo r’portorà domicile, j’avais'descendu 1’ monsieur à la grille du Luxembourg... j’ l’ai remis hier au bureau des réclamations d’ la préfecture... et j'ai entendu qu'on y disait qu’ la limonadière aux deux maris était condamnée à dix ans.

PiP.niïB. El qu'c’est bien fait !

jean. C'est bon fait... c’est ben fait... y en a tant qui sans so marier deux fois... enfin... c’est la loi... n'y a plus rien à dire.

pierre. Y a plus rien A dire!... (S’approchant de Jean.) Et toi, mon pauv’Jean,tu t'es donc jeté i l’eau.

ji an. Comment sais-tu ?

pierre. Ce matin cit arrivant, j'suis monté dans ta chambre... et j'ai vu c’te jeunesse... à ta place... ta mère Champagne quViait là m’a conté à peu près la chose... et la demoiselle m’a dit... quelle te d’vait la vie.

jean. A moi, et puis aussi à Marengo.

pierre A Marengo?

jean, fuihant son ouvrage. J’rev’nais jeudi soird’la place dos Vosges... en aiiittani la rue do Hivoh, j’voulais prendre les Champs Etyscei f-t rentrer par Chaillot, mais arrive plac'd'la dévolution... Marengo tourne à gauche pour prend’le bord de l’eau... c’était pas mon idée... c’était la sienne... et commo j’n’étais ni è l'heure ni à la course... j’o’ai pas voulu l'conirarier c’t animal, et nous avons pris l'bord d'ieau... j'étais arrivé à la hauteur du pont d'Icna, quand j’entendis quéqu'chos’ de lourd qui tombait dans la Seine... comme les naux sont basses, j’dcsccndisnvec mon fiacre le long d'Ia berge... et j’vis ben clairement qitVclait un’femmo qui s'débat'ait... j'eus bioiilêi fait d'traverser un train d’bois et d'Ia ralraper la pauvre fille, mats arrivé au bord... pas un passant pour m’aider.

pierre. Pas un?

jean. Pas un... faut dire qui s’en allait minuit... n’y a quec’vieux Marengo... (u sais qu'y m'suit d'ordinaire commo un chien... il avait entraîné la Négressectils avaient fait plus «{'cinquante pas pour renir au d'vant d’ntoi... J’mis la pauv’ créature dans mon fiacre, l'hôpiial était loin, j'étais tout près d’chez moi. . . j’suis vite arrivé ici, j'ai été réveiller la mère Champagne, la voisine, qui n’s’est pas fait attendre, non plus que l’médecin... si tu savais, mon ami!... qu'elle nuit nous avons passée... et l’ lendemain c'était pas un'femmo, c'était un’folle... dévorée par la fièvre,., j’ l’ai pas quittée d’une minute avec la mère Champagne; et nous craignions toujours quo chaque convulsion soit la dernière... cependant, la nuit, elle était plus calme, et hier l’médecin nous a dit qu’les crises n'reviendraieut plus, ot qu'elle était sauvéo... alors, tu n’peux pas t' peindre rnon bonheur ! avoir vu c’te belle jouno tille... si près d’périr... et la savoir hors de danger... c’est à c'moment-là surtout qu’j’ai pensé à toi; je ro’suis dit: v’ià uu’grand'joie qui m'arrive... et Pierre y n’est pas là pour la partager.

fif.krb. Oh I qu’eui, qu’jaurais ben fait d’pas aller à Saint-Cloud, ot c’te jeune.-sc, elle avait donc voulu s’neyer ?

j RAN.C’qu’y a d'certtin, c’est qu’elle s'ncyai t , mais il n’en est plus question , Dieu m-rci !

! hier au soir, elle avait encore un peu lo délire, elle m'a d'mandé de la conduire ici tout près b Chaillot, chez un nommé Ambroise. J’ai pas osé refuser et là nous avons appri» qu’Ambroisc était parti, il y a deux jours, chez sa soeur à Melun... j'eraignais que c'to petite promenade l’ail fatiguée... mais non, j'viens

d'là Toir en rentrant tout ii l'heure, elle allait bien et elle m’a conté son histoire.

ficEre. Comment doncqu’c'esl arrivé?

jeas. Nous nous étions dit, la mère Champagne et moi... Cle jeunesse a voulu s'dctruire, c'est pas la misère ben sûr puisqu’elle a un’robe de soie et des jupons brodés... ça n’ peut être quTamour.

pierre. N’y a qu’ça.

jean. Eh ben, c’était pas ça... Comme elle sc rendait l’soir sur l'tard chez lo nommé Ambroise h Chaillot... elle avait passé l'osplanade... quand tout à coup... deux brigands... deux voleurs qu'étaient masqués...

so sont précipités sur c 11c; la paurr’fillo a été si fort saisio qu’ello n'a pu crier... ils lui ont arraché sa montre, son sac, son collier, et ils l'ont jetée b l'eau.

riEunr. Bon Dieu, du bon Dieu!

jmn. Oui, Pierre, il y a des gueux comme ça.

pierre. Jel'sais ben, j’en ai vu assez erf cour d'assises... et t'as appris ça aujourd'hui?

jean. Tout h 1 heure , pendant qu’ tu dormais.

riEnat, t'échappant, J’vas vite courir chez l’cormmssaire... faire la déclaration.

jean, l'arrêtant. Non pas !... non pas...

pierre. Mais si; mais si... tu n’t'y connais pas, toi en affaire criminelle... on commence par la déclaration, la police pince les assassins... et ça finit par l’ jugement. Nom d'un eomr !... en v’ià donc une affaire !... ousque je n’seroi pas obligé d'faire queue pour avoir un’ bonn’ place... jVrai'dTautr’ côté d’Ia barre. . . comme témoin... j’verrai tout sans m'bousculer... j’vos chez l’commissaire.

jean, l'arrêtant. Attends donc.. .

pierre. Mois...

jean. Ksl-c’quo tu crois qu’j’avais pas envie d’y courir sitôt que j’ai su ça. . .

riEtuiK. Qu'est-c’qui l’on a empêche?

jean. La d’raoiselle,qui m'a prie d’attendre qu’elle «oit rentrée dans sa famille... et qu’est «ncore trop moîaéo pour qu’on Vexposo à de nouvelles émotions... Faut faire punir les brigands, oui... et y n’écbapperontpiis, mais avant tout, faut pas tuer les bons pour les r’vcoger. Attendons d'abord qu'elle soit beu rétablie... manuelle... tu n’iais pas, toi, Pierre... comment qu'elle s’appelle?

pierre. Comment donc ?

jean. Jeanne.

pierre. Jeanne ?

■ jean. Comme la flotte... d’ la cabano aux genêts.

pierre. Comme la flotte...

jran, pensif. Qu’e&l-el'.o devenue... ma fille? et Geneviève! le bon Dieu a dû les accompagner dans l'opulence.

riERRR, à part. Pauvr* Jean-Claude... il so souvient.

jean, toujours pensif. Dix-huit ans bientôt.

pierri, s'approchant. Jean!... dis donc, Jean, si nous allions la voiç, la demoiscllo?

jean. Oui, la distraction lui fera du bien... tu vas y aller le premier... et j' le chargerai d’un' petite commission.

pif.rrr. Qu’est-coquo c’est?

jean. Hier, quand j’ l’aimonco h Chaillot, •il a fallu qu'ait’ s’habille... sa robe de soie, ses jupons... on avait bien fait sécher tout ça... mais au moment d’ partir, j'ai vu qu’cll’ cherchait que-qu' chose... et qu’elle mettait sa main sur sa tête... c'est une fille de bourgeois, vois-tu, c’est pas habituée h sortir nu-tête... j'a« rien dit, car en conscience... c’est jeune, c’est jolie... ou n' pouvait pas y offrir uu bonnet d’ la mèr’ Champagne.

pierre. Ça s' pouvait pas.

jean. Kt c’ matin en passant d'vant I* marche Saint-Jacques... j’ai vu un p'tit bonnet qu’avait des rubans roses... j’ l’ai achcié. (U prend son poçuel.) F.t comme jo n’ sais pas comment m’y prendra pour le lui offrir... tu vas lui donner d' ma part.

pierre, prenant h paquet. C’est convenu.

jran. L‘ temps seulement d’ cirer 1’ collier d’ Marengo et j’ vas le r’joindre.

pierre. Et plus lard, moi aussi, j’ l’y frai un p’iit radeau... j’ai acheté h Saint-Cloud un p'tit cliûle à fleurs que j’ voûtais donner à la bouquetière qui m' garde ma boutique quand j'entre au palais de Justice... j’en rachèterai un autre... il m’a ben coûté trois livres quinze ious... mois j' vas d’abord y donner ton bonnet. (Il monte r escalier.)

jean. Kisurloui n’ lui parlopas du commissaire.

pierre. Non. ( Redescendant trois marches.) Mais si lu voulais qu' nous allions faire la déclaration.

jean. Mais je n* le veux pas 1 • pierre, remontant ses trois marches , Ni moi non plus!... j' vas fuira ta commission. [Il sort.)

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