‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 14 sur 41 · CIE S DATE · texte numérisé non relu

CIE S DATE

(4) Id., p. 84.

(5) Id., p. 128.

CON MIERE

(Mid ep 134

(8) La Femme à Wilhem figure au Crime des riches, p. 192. (9) Crime des riches, p. 184.

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dont il fit plus tard deux pièces, Técla (1) et Les Goules (2).

Du Respect des morts (3) avait paru dans L’Evénement du 12 mai 1887, à l’occasion de la publication du premier volume de la Correspondance de Flaubert (4). Jean Lorrain s’y indigne de cette indiscrétion et reprend contre Louise Collet les invectives de Barbey d’Aurévilly dans Les Bas-Bleus. 11 lui reproche d’avoir fait « une terrible consommalion de jeunes et vieilles gloires littéraires, à commencer par M. Villemain, celle colonne vertébrale infortunée, d'Aurévilly dixit (5), pour finir par le marquis de Mirabeau, le Mirabeau de la Révolution qu’elle compromit au delà de la tombe par une admiralion passionnée de femme à tempérament attirée vers un autre tempérament... (6) ». Dans le même livre, Barbey d’'Aurévilly, parlant de la poétesse de Marseille, avait écrit : « Cetle Phocéenne, plus de Marseille que de Phocée (7). » Faisant allusion à la violence de son tempérament et à ses prétentions littéraires, il l'avait baptisée : Théroigne-de-Méricourt- Philaminte (8). Lorrain reprend, en la synthétisant, la double comparaison el écril : « La virago, la Marseillaise, le bas-bleu rouge, mi-Théroigne el mi-Philaminte, qu'était alors Mme Louise Collet (9) ».

On le voit, empruntant aux plus riches, le chroniqueur de L'Evénement savait encore faire fructifier ses emprunts dont il ne dissimulait nullement l’origine : « Mme Louise Collet, traitée d'enfant et de pauvre ange : celle plébéienne du port de Marseille que d’Aurévilly nous a présentée dans un portrait immortel, les poings aux hanches, l’œil allumé, la bouche ouverte à l’invective, dans une attitude d’écaillère de l’ Académie, putipharéenne aux Joseph récalcitrants (10) ! »

Tel est le recueil fameux où Jean Lorrain rassembla ses chroniques de début. Malheureusement, tous les articles du chroniqueur débutant par tant de coups de maître ne sont point là. D’autres parurent après Dans l’Oratoire, dignes aussi d’être conservés. Lorrain comptait

(1) Fut jouée sur la scène d’un théâtre forain à Neuilly. (Cf. P.-L. Gauthier, Jean Lorrain, p. 245.)

(2) Cf. P.-L. Gauthier, Jean Lorrain, p. 237.

(3) Dans l’Oraloire, p. 71.

(4) Charpentier, 1887.

(5) Les Bas-Bleus, p. 239.

(6) Louise Collet avait débuté dans les lettres par une Etude de la jeunesse de Mirabeau. Barbey d’Aurévilly écrit à ce sujet : « Le tempérament de Mirabeau devait faire rêver cet autre tempérament » (Bas-Bleus, p. 238).

(7) Bas-Bleus, p. 240.

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(9) Dans l’Oraloire, p. 80.

(10) Barbey d’Aurévilly avait écrit : « Pour tout le monde, elle resta toujours une plébéienne de son port, une espèce de poissonnière ou d’écaillère superbe qu'on se représente les poings aux hanches, l'œil allumé, la bouche ouverte

à l’invective. » P. 241. I] avait déjà écrit : « Mme Louise Collet, ce bas-bleu pütipharéen aux Joseph récalcitrants » (p. 240). |

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d’ailleurs composer de nouveaux recueils. Même il avait choisi et préparé quelques chroniques pour un Second Oratoire, les découpant et les collant sur de grands registres de comptabilité de format et de modèle courant. Dans la seconde partie de ce travail, nous allons donner avec tous commentaires utiles celles que leur auteur destinait plus précisément à la publication, ainsi qu'il résulle de cette lettre de Georges Normandy :

«Il est bien exact que Jean Lorrain avail rassemblé, en vue d’une publication future, ses articles de L’'Evénement, dans les grands registres dont je vous ai donné communication (1). Il comptait en faire une suite à Dans l’Oratoire que vous connaissez bien. D'après ses propres déclarations, il destinait au recueil projeté, plus particulièrement :

» 19 Les articles sur la Renaissance shakespearienne qui eut lieu à la fin du siècle dernier.

» 20 Les articles concernant la succession d'Emile Augier à l'Académie française.

» 30 Les articles ayant trait aux Goncourt. Inutile de vous rappeler qu'il eut pour Edmond de Goncourt el pour l'œuvre des deux frères une affection profonde. Je publierai un de ces jours en librairie l’imporlante correspondance qu’il entretint avec l’auteur d'Hokousaï.

» 40 Quelques articles isolés auxquels il attachait une importance particuiière et que je compte parmi les plus significatifs de tous ceux qu'il signa, savoir : Monsieur Alphonse Lemerre, Les Calomniés, Vieilles Comédiennes ef divers autres que vous pourriez trouver en cherchant dans les registres noirs les articles annotés par lui-même.

» La publication de ces articles serait une contribulion intéressante et pour une connaissance plus approfondie de Jean Lorrain et pour l'histoire de la littérature française à la fin du siècle dernier. »

(1) 15 décembre 1934. Pour les registres, voir Bibliographie, p. 146.

La Comédie à l’Académie.

Il s’agit ici du compte rendu de la réception de Jules Claretie à l’Académie française, par Ernest Renan. Les deux écrivains s'élaient rencontrés pour la première fois chez Michelet et, dans leurs premiers entretiens, ils n'avaient pas toujours dit du bien de l’Académie. Jules Clarelie, en même temps que directeur de la Comédie française, était aussi journaliste. D'où ce portrait du parfait journaliste dont parle Lorrain el que nous citons ci-dessous en entier, parce qu'il inspira la chronique Les Calomniés :

« Je ne sais rien de plus beau, en effel, que ce métier de journaliste, quand il est praliqué honnêtement. Dans cette grande bataille de la vie quotidienne, où se heurtent les peuples entre eux el les peuples chez eux, si le pole est le clairon de l'armée, si le savant en est le quide, le journaliste en est le soidat. IT est le porte-voix de l'opinion. Il résume parfois en quelques lignes improvisées el rapides, l'arrêt de la conscience publique. Quelle puissance ont les journalistes dans un temps où tous les pouvoirs sont contestés, excepté le pouvoir d'un feuillet de papier ; et, avant toute autre puissance, n'ont-ils pas celle de faire un peu de bien ? Je ne parle pas de ceux qui font œuvre de haine ou de calomnie. Ceux-là, d'ailleurs, sont les dupes de leur métier. La haine n'a jamais rien prouvé, l'injure n'a jamais rien prouvé el la calomnie n’a jamais rien détruit. Et pour se convaindre de ce qu’il y a de passager et de caduc dans la calomnie et dans l'insulle qu’on nous présente comme si redoutables, il suffit de regarder autour de soi. »

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« Les équipages se succédaient devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille, couraient, s’envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas luxueux des portières et des marchepieds ; les groupes de journalistes s’écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et fière démarche ; Mme Ancelin, fleurie dans ses crêpes de deuil ; Mme Eviza, dont les yeux longs flambaient sous le voile à faire retourner un agent des mœurs, toute la congrégation des dames de l’Académie, ses ferventes, ses dévotes venues là, moins pour honorer la mémoire de feu Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués, pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d’ambition, de ruse, de volonté. Des actrices s’y joignaient sous prétexte de je ne sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en réalité ce prodigieux besoin d’en être qui les hante (1) toutes. »

(Tiré de L'Immortel, d’ Alphonse Daudet) (2).

Et elles en étaient effectivement avant-hier de l’Académie française, les fringantes et jolies pensionnaires de feu M. Perrin (3), et la svelte Bartet (4) et la mûre Pierson (5); la toujours jeune Reïchenberg (6) et la belle Brandès (7) et la blonde

(1) Le texte porte : « qui les brûle toutes ».

(2) L'Enterrement de Loisillon, p. 88.

(3) Perrin était mort le 5 octobre 1885.

(4) Julia Bartet, née le 28 octobre 1854, avait conquis la notoriété en 1876 avec Fromont Jeune et Risler Aïîné, au Vaudeville. À la Comédie française, en 1880, elle s’était fait remarquer dans Le Gendre de Monsieur Poirier. Lorrain l’'aimait, précisément pour sa grâce que l’âge épargna, puisque, le 9 février 1895, Lorrain parle encore de « l’exquise et fine Bartet » (Poussières de Paris, t. 1, p-125).

(5) Née à l’Ile Bourbon, en 1842, Mme Pierson avait quarante ans. Elle était entrée à la Comédie dans le rôle de l Etrangère le 17 mai 1864.

(6) Reichenberg, baronne de Bourgoing (1853-1924), jouait les ingénues. Lorrain raille souvent Reiïichenberg sur son éternelle jeunesse. Dans Madame Baringhel (p. 37), il écrit à son sujet ce triolet :

Quand sa mère l’allailait,

Elle jaisait ses dents de lait.

Quand au Conservatoire elle entrail Continuail ses dents de lait,

Puis débulait dans le Musset

En cullivant ses dents de lait.

(7) Née le 31 janvier 1862, elle n'était que depuis deux ans à la Comédie

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Baretta (1) ; ils en étaient aussi, MM. les sociétaires, à commencer par le farouche de Saint-Mégrin-Mounet-Sully, assis parmi les immortels à côté du poète Sully Prudhomme, jusqu'au fluet et si distingué Le Bargy et jusqu'à l’imposant M. Febvre (2), condamné pour ses péchés à entendre, bon gré mal gré, l'éloge du journalisme par un frac vert, journaliste endurci ; tous y étaient et toutes aussi, émigrés là de la rue Richelieu, moins peut-être pour s'offrir la tête de leur cher directeur en mal de première que pour applaudir la délicieuse comédie qu'a bien voulu jouer en leur honneur le spirituel auteur de la Vie de Jésus.

C'est, en effet, bien plus une scène qu'un discours que nous a mimé et détaillé là, avec une exquise fausse bonhommie, l’éminent titulaire de la chaire d’hébreu.

Parole d'honneur, M. Renan s'était piqué au jeu et, mis en belle humeur par un public de comédiennes, il a voulu s’en tirer de manière à faire rêver et le directeur et les coulisses et jusqu’à leurs portants |

Voyons, Monsieur Claretie, à quand l'engagement de votre illustre collègue dans la troupe ? Quelle onction, que de grâce et de séduction, quelle gaieté bon enfant et dans le conjectural et le dubitatif ; que de nuances et des plus délicates dans l’art de ne nier rien et de n'affirmer rien non plus ! EC puis, quel physique ! Une fortune !

L'assistance était sous le charme : cela tenait à la fois et du jeu de Barré (3), de la Comédie française, et de celui du regretté Geoffroy, du théâtre du Palais Royal (4); aussi êtes-vous arrivé mauvais premier, cher et sympathique Monsieur Claretie, et lui, excellent

française et n’y resta que jusqu’en 1890. Entrée au Vaudeville en 1884, elle y revint à cette date pour rentrer à la Comédie française en 1895. Elle y resta cette fois dix ans et entra à la Renaissance, en 1903. Brandès était un pseudonyme : elle s’appelait officiellement Marthe-Joséphine Brunschwig.

(1) Me Baretta jouait les Agnès, concurremment avec Reichenberg et Legault. Etait entrée au Conservatoire encore enfant. Epousa son maître Worms et, depuis lors, joua sous le nom de Baretta-Worms, née le 22 avril 1865, elle vit toujours.

(2) 1855-1916. Sociétaire de la Comédie française. Auteur du Journal d'un Comédien.

(3) 1819-1899. Entré à la Comédie française en 1868, était sociétaire depuis (4) 1813-1883. Entra en 1863 au Palais Royal et ne le quitta pas.

dernier ; mais franchement on n’a pas plus d’aimable indifférence ni d’impertinence plus ecclésiastiquement agréable !

« Vous l’avouerai-je ? était-il dit au récipiendaire, dès le début de ce paterne et dangereux discours, je crois bien qu’en nos premiers entretiens (1), nous dîmes quelque mal de l’Académie, monsieur (et M. Renan caresse et repasse l’une sur l’autre ses petites mains grasses et replètes). Oh ! l'Académie, monsieur, a des indulgences infinies pour le mal que l’on dit d’elle. Les grosses injures ne l’atteignent pas ; les doux reproches des hommes de talent, elle les prend pour des marques d'amour et elle en tient bonne note pour ses faveurs futures. »

Et tous les yeux dans l’assistance de chercher des yeux le ménage Daudet — absent (2); — je crois même que les lourdes paupières de M. Renan cillent involontairement vers la place ordinairement réservée à Mme Robert de Bonnières (3) : c’est Mme Aubernon qui l'occupe. M. Renan continue : \

« Certes il est un point sur lequel nous avions parfaitement raison, c’est quand nous regrettions que la Compagnie ne comptät pas dans son sein le maître exquis, l'historien charmant qui nous consolait dans nos tristesses d'alors (4). Mais que voulez-vous ? (Ici un geste à la Barré).

» Une compagnie littéraire infaillible. Nous en aurions presque peur. Les académies n’ont pas la prétention de posséder la règle d'une justice absolue. » (Ici un silence pour donner à penser aux lettrés de la séance). « Nous laissons celle justice à l'Académie de M. de Goncourt » ; puis ii reprend :

€ I suffit qu’elles aient raison quelquefois. Il faut laisser à ces académies une place aux rapprochements imprévus, aux spirituels

(1) Cf. plus haut, p. 34.

(2) À cause de L’Immortel, évidemment, que Daudet avait publié en 1888, le faisant précéder de cet avant-propos : « Les insinuations de quelques journaux, voulant faire de L’Immorlel l'expression d’une vulgaire rancune de candidat évincé, m'obligent de mettre en tête de cette nouvelle édition la lettre que j'écrivais au Figaro, il y a cinq ans : « Je ne me présente pas, je ne me suis » jamais présenté, je ne me présenterai jamais à l’Académie ! »

(3) M. Robert de Bonnières, auteur des Mémoires d'aujourd'hui et de Les Monach, roman parisien, avait publié, en les faisant précéder d’une étude, une comédie de Saint-Evremond : Les Académiciens.

(4) Michelet.

jeux du hasard (et M. Renan baisse en souriant ses longues paupières hypocrites), aux aimables rencontres enfin, comme celle qui vous amène aujourd’hui en cette enceinte, vous (1), etc. (traduisez : qui le mérilez si peu), et moi, disciple, égaré, mais obstiné de saint Tudual (2) » (traduisez : qui le mérite encore moins).

Si tout cela n'est point de la plus fine ironie et de la plus délicate insolence, et pour l'Académie, et pour le récipiendaire, et pour l'assistance qu'on raille et qui bat des mains, j'avoue alors ne pas discerner un drame d'une comédie, et d'une comédie de mœurs marquée au meilleur coin.

Oui, il y avait bel et bien séance de comédie hier au Palais Mazarin et comédie de mœurs, je le maintiens ; il y a eu même des scènes de compère dans la salle... de compère, non, de commère pour rester dans la vérité des mots et des faits.

Une des dames de la congrégation (3) a bien voulu donner la réplique ou plutôt préparer le succès de M. E. Renan; et, cette comparse, vous l'avez déjà tous nommée, c'est Mme Ancelin, l'inévitable Mme Ancelin.

Cette grosse enjouée et non moins engouée ne pouvait faire moins pour son cher Renan et pour la compagnie ; on n’a pas impunément le physique de Mme Mathilde (4) du Palais-Royal, sa physionomie épouffée, ses petits gestes courts, tout le grotesque épanoui dans sa personne, l'indiquaient pour un rôle épisodique dans la petite comédie du Palais Mazarin (5).

(4) Le texte dit ici : « Vous ; engagé volontaire des corps francs de la littérature d'il y a trente ans ».

(2) Le texte porte : « Ou de saint Corentin, pour vous y souhaiter la bienvenue ct vous serrer la main au nom d’une vieille amitié. »

(3) On retrouve souvent dans Jean Lorrain cette tendance à considérer les femmes beaux-esprits comme les membres d’une congrégation et leurs salons comme des oratoires.

(4) 1836-1907. Actrice du Palais-Royal, tenant les rôles de femme vulgaire. Elle a joué Mme Dupotard dans les Petites Voisines, de H. Raymond et de J. de Gastyne ; Mme Eugène, dans Ma Camarade, de Henri Meilhac et Philippe Gille, où elle joûe avec une exactitude merveilleuse le rôle de tireuse de cartes : Mne Pinchard, portière, qui parle un français désopilant dans Trains de plaisir, d’Alfred Hennequin, Arnold Nortier et Albert de Saint-Albin.

(5) Nous trouvons dans L’Immortel ce portrait de Me Ancelin : « Avec Mme Ancelin, un nom que citent souvent les feuilles mondaines, rien de pareil à craindre. Cette bonne grosse dame toute ronde, la figure rouge et poupine, qui flûte ses mots ou plutôt ceux qu’elle recueille et colporte, est bien la plus

Premier acte.

Tout le monde déjà casé, les tribunes du nord et de l’est bondées, et les places du centre archi-pleines ; ç'a été d’abord l'entrée à sensation de la dame, son apparition de phénomène de grosseur, paré et chamarré comme une châsse, caparaçonné de velours violet et flanqué de panaches comme un cheval de corbillard.

La grosse silhouette se dresse dans Ja travée gauche des places du

centre ; des chaises tombent avec fracas, des rires d’abord contenus gagnent du haut en bas la sévère coupole, pouffent dans tous les coins, font fusée et éclatent ; c’est un succès d’hilarité ; maintenant on rit à gorge déployée, on ne se gêne point.

La grosse dame, épanouie et terrible sous une voilette de point d'Angleterre, s'engage péniblement dans l’étroitesse des bancs de l'amphithéâtre ; sa volumineuse personne y demeure en panne et n'y avance point; M. Pingard, le plus aimable des secrétaires, accourt à son aide, il la prend par la main et la tire par devant ; M. Beulé la suit et la pousse par derrière ; c'est un sauvetage des plus émouvants, opéré sous les veux de Tout-Paris, ravi, secoué de fou-rire, aux anges !

Arrivée à l'extrémité de l’amphithéâtre, autre péril. Le banc s'arrête brusquement dans le vide et la grosse dame demeure en suspens : le courageux M. Pingard se dévoue, assisté de quelques jeunes gens ; la dame, tournée préalablement de dos, est saisie sous les bras, soulevée et déposée à terre par trois paires de bras vigilants.

Enfin sauvée, la dame sourit, toute heureuse, épanouie, contente : culbute encore quelques chaises, dérange bon nombre de personnes, oh! cela très imperturbablement, et va s'asseoir, face au publie, le dos à l'Académie, au beau milieu de la Coupole, sur l’estrade même réservée au bureau, les épaules accotées à la chaire de MM. Doucet, E. Renan et Mazade, dans la prolongation même de M. Renan.

Par un singulier hasard, Mie Reichenberg se trouve être à ses pieds, tout comme dans le Monde où l'on s'ennuie (1), Mes Brandès

aimable personne... Picheral disait que Mme Ancelin, affolée de théâtre, recevait plus volontiers les cabotins. » (L'Immortel, p. 32). L’original est sans doute Mme Aubernon dont le salon avait servi de modèle à Pailleron (cf. note 2, p. 27).

(1) Le Monde où l’on s'ennuie était une caricature du salon de Mme Aubernon : Bellac y représentait Caro. Cette comédie avait été donnée à la Comédie française le 24 avril 1881. ‘ bi

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et Baretta, placées à deux pas de moi, pouffent sous leurs éventails et lui font force signes ; Mile Reichenberg se mord les lèvres et n'ose lever les yeux ; Mme Ancelin, elle, s'évente et sourit, toute heureuse : plus on éclate autour d'elle, plus elle est enchantée des autres et d'elle-même ; on s'occupe d'elle, elle n’en veut pas davantage et voilà.

Mme Beulé, elle, s'est prudemment éclipsée. Silence, silence ! C'est la Compagnie qui fait son entrée et s'installe un peu au hasard, dans un vague et confus brouhaha ; voici MM. de Lesseps, Pasteur avec son grand cordon de la Légion en sautoir, de Broglie, Ludovic Halévy, Victor Duruy, Taine, John Lemoine, de Vogüé, Pailleron, Léon Say, François Coppée, Gréard, Gaston Boissier, Victor Cherbuliez, d’Audiffret-Pasquier, Leconte de Lisle.

Peu ou pas de fracs verts : le bureau seul est en tenue ; des deux parrains du récipiendaire, M. Alexandre Dumas, seul, a revêtu l'habit brodé de palmes ; MM. de Lesseps et Pasteur ont, eux aussi, arboré le frac palmé.

« La politique est la passion de la jeunesse dans le temps où la politique est le fruit défendu. Elle est la déception et le dégoût des générations nouvelles dans les temps où elle ressemble à un fruit gâté. »

On applaudit, serait-ce le doux M. Claretie qui parle ? Oui, c'est encore lui, qui traçant le portrait du parfait journaliste (1), nous lance cette péroraison : « Que de calomniés parmi ceux qu'on honore sur nos places publiques. Car tout ne finit pas nécessairement par des chansons, quoi qu’en dise Figaro... la plupart du temps, tout commence par des chansons et tout finit par des statues. »

Délicates allusions, applaudissements, sourires et petits cris de pintade qui pond. On s’effare, quelqu'un se trouverait-il mal! Non, c’est Mme Ancelin qui se pâme, humide d’admiration, moite d'attendrissement.

Voyvez, sire, elle pâme et d’un. discours parfait Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.

Mais la palme demeure à l'aimable M. Renan dont le discours prend décidément la Révolution et le siècle à partie, innocente malice de vieux professeur que lui pardonnent d'avance nos gouvernants !

(1) Cf. suprà, p. 33,

« Les centenaires, nous dit-il, ne sont la faute de personne ; on ne peut empêcher les siècles d’avoir cent ans. C’est bien fâcheux cependant. Rien de plus malsain que de rythmer la vie du présent sur le passé, quand le passé est exceptionnel. Les centenaires appellent les apothéoses : c’est trop. Une absoute solennelle avec panéeyrique, rien de mieux; un embaumement où le mort est enveloppé de bandelettes, pour qu'il ne ressuscite plus, nous plaisent aussi infiniment. »

Mais cet embaumement-là, n'est-ce pas l'essence même du discours académique, n'est-ce pas l'éloge que M. Claretie vient de nous faire de son illustre prédécesseur, M. Cuvillier-Fleury ?

Quand je vous disais que la comédie était jeudi à l'Académie, je ne me trompais donc pas de beaucoup : toute l'œuvre de M. Renan est d’ailleurs à l'avenant ; sa parole, son style, tout en lui séduit, caresse, ensorcelle, égaie, chatouille et vous remue les moelles ; cela en devient presque une sensation physique, une volupté et si prenante qu'elle en paraît coupable, en un mot, c’est du Renanisme sans allusion biblique aux plaisirs d'Onan.

24 février 1889.

Fleurs de cimetière.

Lorrain a écrit plusieurs chroniques sur la succession d'Emile Augier à l'Académie française. Ici, ü présente les candidats sous la figure de hiboux, ce qui ne manque point d'étonner quelque peu, vu le litre : Fleurs de cimetière. Les sepl aspirants qu'il dépeint en celle manière : Zola, Paul Bourget, Francisque Sarcey, Emile Bergerat, Anatole France, André Theuriet, Henry Becque, ne furent point les seuls. Dans un article suivant, il y ajoute Thureau-Dangin. D'ailleurs, on parlait de Pierre Loti et d'Eugène Manuel et Henri Fouquier écrivail au Figaro, sous le titre « Esprit académique » : « On a vu M. Henry Houssaye, élégant et mince, et M. de Bornier qui, si le Grand Turc n'empêche pas de jouer son Mahomet, tächera d'entrer à l'Institut par l'Académie française (le chemin est ouvert), et M. Theuriel, qui a fui, mais qui se laisse voir comme la Galathée et M. Fabre, simple, plein de talent, et M. Lavisse, connu de l’Université. L’ Académie les regarde, les pèse, mécontente de ne rien trouver à la taille d'Augier. Imaginez un recruteur qui, la loise à la main, ne trouve que des hommes trop petits el ne sait que faire ni qui choisir » (1). En définitive, aucun de ces candidats ne fut élu et c'est un outsider, M. de Freycinet, qui l'emporta après deux élections blanches au début de 1890.

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs. Et quand octobre souflle, émondeur des vieux arbres, Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres, Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats (2)!

Emile Augier (3), ticord (4), Olivier Métra (5), le comte

(4) 4 décembre 1889.

(2) Les fleurs du mal : La servante au grand cœur...

(3) Le célèbre auteur dramatique du milieu du siècle était né en 1820. Il était de l’Académie française depuis trente et un ans lorsqu'il mourut en 1889.

(4) 1800-1889. Grand médecin siphiligraphe, fut toujours un peu bohème. Avait d’abord commencé les études de droit. Puis, il se mit à la médecine avec Dupuytren, se fit chasser du cours, devint médecin de campagne. En 1828, réussit au concours des hôpitaux de Paris. Très lié avec Augier dont il était le médecin.

(5) Auteur de la Valse des Roses.

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