‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 15 sur 41 · AN · texte numérisé non relu

AN

Lepic (1) hier : les morts vont vite en ce mois d'octobre du centenaire de 89 et, du Père-Lachaise où la Faculté accompagnait cette semaine son doyen d'âge et de science Ricord, au petit cimetière de Bois-le-Roi, où sur la terre encore fraîche remuée la bise autommale joue maintenant la Valse des feuilles mortes à l’auteur de la Valse des Roses, ils se succèdent et sans interruption, à la file, et les corbillards avec ou sans panaches ct les discours attendris des amis du défunt, fleurs sur fleurs, et les cortèges indifférents des beaux messieurs corrects, en habit queue de pie, une couronne d'immortelles passée sur le plastron empesé en sautoir, tous attirés là surtout par le désir d'en être ; en effet, leurs noms figureront dans les journaux du soir.

Car le cimetière a ses premières, tout comme le Gymnase et le théâtre de M. Claretie ; il a même ses intrigues et ses ambitions, le cimetière. S'il est une lutte pour la vie, il est aussi une lutte pour la mort; et, depuis la disparition de M. Emile Augier, cet oncle de M. Déroulède dont tout homme de lettres se croit aujourd’hui plus ou moins le neveu (2),

L'Académie où des colombes Volaient autrefois dans l'azur, Est un jardin rempli de tombes Avec des hihoux sur son mur !

Tous aspirent à se percher sur l’urne funéraire de feu l’auteur de La Ciguë (3), mais, devant le cadavre encore tiède, chacun, s’observant d’un œilrond et méfiant, clôt son bec d'oiseau de proie et médite. Premier hibou : M. Emile Zola (4). Le hibou naturaliste, tour à

(1) Le Charivari du 1er novembre 1889 annonce sa mort en ces termes : « On vient d’enterrer aussi le comte Lepic, qui faisait de l’art en amateur et non sans succès. C’était un Parisien parisiennant. Quelques-uns de ses tableaux ont fait parler d’eux. »

(2) Déroulède était, en effet, le neveu d'Emile Augier. Parlant du poète des soldats, Léon Daudet déclare : « C’était un héros de Corneille égaré dans une pièce de son oncle Emile Augier ».(L. Daudet, Souvenir des milieux politiques, littéraires, artistiques et médicaux, t. II, p. 103).

(3) Première pièce d’Augier, refusée à l'unanimité par le Théâtre français et recueillie par l’'Odéon, le 13 mai 1844.

(4) Cette candidature de Zola fit beaucoup de bruit dans le monde, tant à cause des raisons qu’en donnait le candidat que de l’évolution qu’elle marquait chez lui. |

À un journaliste l’interviewant à ce sujet, Zola répondit : « Pourquoi, me

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tour de banlieue et de pleine campagne, eut des fréquentations déplorables avec les cuisinières et les souteneurs, affectionnait pour se nicher les private closel et les chambres de bonnes, a, depuis, abjuré ses erreurs d'oiseau noctambule et jouisseur et s'est, en dernier lieu, fait hibou de cathédrale. Retiré dans le portail gothique de Notre-Dame de Paris, il a fait ce rêve d'entrer à l'Académie, ce paradis des hiboux, sous l'aile un peu rognée du hibou Halévy (1).

demanderez-vous, étant à peu près certain d’échouer, en ce moment, posé-je ma candidature ? Je vais vous le dire. Il y a en moi comme un démon intérieur auquel j’obéis toujours quand il me dit de marcher ; je ne saurais résister à sa voix. Ne riez pas, c’est lui qui n'a inspiré certaines de mes audaces littéraires. J'ai fait un tournant le jour où j’ai reçu la croix et où j'ai résolu de poser ma candidature à l’Académie. Cette détermination prise, j'irai jusqu’au boul. Ce que j'appelle mon démon intérieur me le commande. » (Annales politiques et littéraires, 19 janvier 1890).

Dans son article du 29 juillet 1888, Les Elapes d’une conversion, Jean Lorrain avait signalé ce tournant : « M. Zola, il y a trois mois, accordait bien la vie et la maïn de la petite Maheu aux protestations découragées des spectateurs de Germinal... Première étape... Il y a quinze jours, M. Zola subissait sans rougir la suprême épreuve de la décoration, l’épreuve rouge... Deuxième étape... » Et la troisième, c'était, dans l’esprit de Lorrain, la candidature académique.

(1) Halévy et François Coppée patronnaient la candidature Zola. Cette candidature avait plus de chances de finir par des chansons que par un succès.

J'ai rêvé (l’âme veille en la tente endormie)

Que, dans son noble sein, la docte Académie

Avait, tout récemment, reçu Monsieur Zola.

Il avait revêtu l’habit à palmes vertes

Et l’on voyait par les fenêtres entr’ouvertes

Tous les Rougon-Macquart qui poussaient des : Oh! là!

Renée, à son auteur, lançait plus d’une œæillade, Saccard gesticulait et Bibi-la-grillade,

Par ses cris imagés, faisait miauler les chats. Coupeau se régalait. Gervaise, toujours saoûle, Hurlait avec fureur pour ameuter la foule ; Mes-Bottes, plus décent, battait des entrechats.

Pourtant, sous la coupole, on était en séance ;

Le temple du bon ton et de la bienséance

Semblait fier d’encadrer l’auteur de ZL’Assommoir: Le bon Monsieur Darcet, doux comme à l'ordinaire, Dit au nouvel élu : « Dans le dictionnaire Voulez-vous, comme nous, faire votre devoir ? »

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Deuxième hibou : M. Paul Bourget. Hibou dandy:; english nights bird, élevé à l'Université d'Oxford sur les genoux du philosophe Herbert Spencer et de toute la philosophie écossaise (1), il fut offert, tout jeune encore, par Brummel, retour de Londres, à une authentique douairière de la vue de Varenne, qui, au moment du krach (2), le céda à une des mille et trois baronnes Moïse, Samuel et Cie de la plaine de Monceau (5).

Il devint le perroquet favori de la France juive et chanteur attitré de la Nouvelle Revue (4) :

« Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame ! »

Aspire, pour l'heure présente, à devenir hibou de coulisses, sous l'aile un peu rognée du même hibou Ludovic Halévy.

Troisième hibou : M. Francisque Sarcey (5).

Hibou de collège. Espèce des normaliens dévorateurs : déchiquette tous les matins dans son feuilleton du Siècle la moralité d’un clérical, d’un auteur décadent ou d’une débutante ; a dépecé tour à tour Mie Cerny (6), le poète Verlaine et l'abbé Roussel (7) ; oiseau des plus nocturnes et d'autant plus odieux aux doux et aux tristes que critique adoré des abonnés du Temps :

« Certes, et le grand cœur », dit le naturaliste. Alors un immortel, un ancien de la liste, Un patriarche aussi vieux que Mathusalem

Se leva poliment et demanda : « Cher Maitre, Faites-nous la faveur de choisir une lettre. » Et Zola répondit : « Je choisis la lettre M ».

Les Annales politiques et littéraires, 19 janvier 1890).

(1) Cf. Dans L’Oratoire, p. 12 et suprà, p. 25.

(2) I s’agit ici du fameux krach de l’Union générale où furent engloutis, à cette époque, les capitaux des vieilles familles de catholiques et conservateurs.

(3) Les salons littéraires et artistiques juifs étaient alors nombreux. Il s’agit, dans ce cas particulier, du salon de Mme Cahen d'Anvers.

(4) Fondée en 1879 par Mme Adam, née Juliette Lamber. Paul Bourget y a publié en effet: L’Irréparable, 127, 15 août 1883; Deuxième amour, 15 décembre, 8 et 31 janvier 1884 ; Cruelle Enigme, 1°, 15 octobre, 1° novembre 1884 ; Crime d'amour, 15 décembre 1885, 1er, 15 janvier, 1er février 1886 ; Mensonges, 15 août, 1er et 15 septembre, 1er et 15 octobre, 127 novembre 1887 : Le Disciple, 161, 15 février, 1er mars, 1er, 15 avril, 1er mai 1889. Cf. infrà, p. 54.

(5) Sarcey retira sa candidature en terminant son article des Annales du 10 novembre par ces mots : « Je n’ai qu’une ambition, c’est que, sur ma tombe, on mette cette légende qui résumera ma vie : « Sarcey, professeur et journaliste. »

(6; 11 s’agit de Mlle Cerny de Choudens (Cf. p. 28 et 63, note 5).

(7) Fondateur de l’œuvre des Orphelins d'Auteuil.

Il à, pour complaire à la Brute, Digne vassale des démons, Insulté ce que nous aimons

Et flatté ce qui nous rebute,

Contristé, servile bourreau,

Le faible qu'à tort on méprise, Salué l'énorme Bêtise,

La Bêtise au front de Laureau (1).

Très redouté dans les coulisses, est appelé par quelques-uns Hibou de la conquête, parce qu'il a su prendre Nancy (Martel, entendons-nous) (2).

Quatrième hibou : M. Emile Bergerat. un confrère (3).

Hibou de la forêt des Ardennes (4); genre Gautier et élève Shakespeare (5), voltige de chronique en chronique, où son coup d’aile est brillant et léger, et des Français à l’Odéon, où son envolée est plus lourde (6) : nocturne effroi de la caissière et des ouvreuses, il a tour à tour ébréché le derme de Porel et la peau de M. Claretie ; de l'espèce des hiboux rancuniers, il perche ordinairement dans un four et se complaît dans la société des ours, dont il a fait son livre de compagnie (7).

Cinquième hibou : M. Anatole France.

Hibou de bibliothèque.

(1) Baudelaire : Examen de minuit. Le premier vers, remanié par souci du raccord, dit exactement : « Nous avons pour plaire à la brute. »

(2) Actrice, née à La Réunion en 1866. Avait débuté à l’Odéon en 18835. Entrée à la Comédie française en 1888, où elle jouait les grandes coquettes, notamment Célimène.

(3) Collaborateur au Figaro.

(4) Pourquoi de la jorêt des Ardennes ? Cette qualification ne proviendraitelle pas d’un lapsus de Lorrain, qui aurait placé Caliban (pseudonyme de Bergerat) dans la pièce Às you like it, qui, en effet, se passe dans la forêt des Ardennes, alors que Caliban est un personnage de La Tempêle ?

(5) Cf. infrà, p. 58. Mais Lorrain ne nomme point Bergerat l’élève Shakespeare pour les même raisons que Dorchain, Haraucourt et les autres. C’est parce qu’il signe ses articles Caliban.

(6) En eftet, Bergerat connut de nombreux échecs au théâtre. Le 3 février 1883, donne sans succès à l’Odéon Le Nom, refusé d’abord au Théâtre français. Le 13 juin 1890, il réussissait à faire jouer chez Antoine, Myriam, successivement refusé au Gymnase, à l’Odéon et à Sarah Bernhardt.

(7) Avait publié, en 1886, ses critiques dramatiques généralement acerbes, sous le titre : Ours et fours.

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D'une érudition de bénédictin et d'une ecclésiastique perfidie, il a longtemps perché au fin fond des archives avant de se poser dans les colonnes du T'emps : signe terrible, ami redoutable et redouté de M. Robert de Bonnière (1) et Charles Leconte de Lisle, il préface avec succès tantôt chez M. Alphonse Lemerre, tantôt chez Mme Aubernon (2) : plus envenimé que puissant et d’une physionomie doucereuse et sacristine qui fait contraste avec ses propos corrosifs et mordants ; par malheur, il manque toujours d'esprit, même quand il a du talent. Oracle des derniers salons littéraires de ce temps, de bibliothèque il devient de volière (sic), et c'est dommage assurément.

Sixième hibou : M. André Theuriet.

Hibou de maison forestière.

Se nourrit exclusivement d'araignées de jardin, de bêtes à bon Dieu et de baies de genièvre ; il boit la rosée dans le calice des liserons des haies et le miel des abeilles dans les corolles du chèvrefeuille, c'est un hibou champêtre, gîte dans une vieille guitare enguirlandée de lierre et arrivera sûrement à la classique Académie par le Chemin des Pois (sic).

Les coccinelles sont couchées.

Enterre pieusement tous les académiciens qui meurent et marie richement les fils aînés de tous ses éditeurs.

Candidat de la Maison Lemerre, hibou très sérieux (3).

Septième hibou : M. Fienry Becque, bec et ongles, espèce grandduc, candidature fertile en surprises et en déceptions, beaucoup de chances pour échouer et tout autant pour réussir.

Incisif et griffant comme son nom, Henry Becque, un oseur

(1) Robert de Bennière, journaliste qui signait au Figaro: James et au Gaulois: Robert Estienne. À publié : Mémoires d'aujourd'hui sur la période 1883-1888.

(2) Pour Mme Aubernon, cf. p. 27. C’est en effet le salon de Me Aubernon qu'avait fréquenté A. France avant d'adopter celui de Mme Arman de Caillavet. C’est même la préférence qu’il marqua pour ce dernier salon qui brouilla les deux amies.

(3) Pour l'opinion de Lorrain sur la maison Lemerre, cf. infrà, chronique : Monsieur Alphonse Lemerre. Lorrain avait d’abord aimé A. Theuriet, à qui il dédia son sonnet Primavera de La Forêt bleue. Mais il se fatigua vite de cet auteur bucolique. Dans une série d’articles satiriques, consacrés à La Revue des Deux- Mondes, sous le titre Pension Petdeloup et Cie, il le tourne en ridicule sous le nom de Monsieur Chèvrejeuille, Cf. Pierre-Léon Gauthier, Jean Lorrain, p. 199).

et un amer, violent avec cela, brutal et batailleur, et pour ce, détesté par tous les moindres oisons de proie, ses confrères; a fouillé jusqu'au sang du tranchant de son bec les hommes de loi, ces corbeaux, et cette pie-grièche, la parisienne.

Un sincère et un indigné, autant dire un naïf ! N'est arrivé que très tard, forcément, car ce hibou frise la cinquantaine (1).

Chat-huant sceptique, il est encore emplumé d'illusions ; il croit aux rancunes de M. Claretie et se figure être dans le monde quand il dîne chez Cathos, Bélise ou Madelon, et nul cependant n'a, mieux que lui, fouillé et travaillé Molière, monsieur l’auteur des honnêtes femmes, n’en déplaise à ce fils aîné du Misanthrope, à Constant Coquelin.

Donc sept hiboux en tout, à prétentions avouables et avouées : Zola, Bourget, Sarcey, Bergerat, M. Anatole France, André Theuriet, Becque, autour du cercueil de l’Immortel défunt.

Sept candidats, comme les sept plaies d'Egypte ou les sept péchés capitaux de la Bible. Quelques femmes académiques, de celles dont l'éventail emplumagé fait, si on les croyait, les réceptions de pièces chez Claretie et les émeutes de bureaux de rédaction, quelques Philamintes müûries, auraient bien chuchoté le nom d'Albert Delpit (2), hibou de la Revue et jusqu'à l’'anagramme de maître Jules Lemaître, hibou de Démolitions, mais ce sont là rumeurs de volière en émeute et de perruches en délire, et j'en tiens, moi, pour mes sept premiers noms.

D'Altorf les chemins sont ouverts (3), les paris également. Quel sera l’outsider de ce vol de hiboux, de ce tir de pigeons ? Mystère !

(1) Lors de son premier succès: Les Corbeaux, Becque frisait la quarantaine. Au Gymnase, La Navette (en 1878) et les Honnèles Femmes (1880) avaient échoué.

(2) C'était le secrétaire d'Alexandre Dumas. Il est mort en 1893. Romancier fécond, collaborait à La Revue des Deux-Mondes. Son œuvre principale Le Fils de Coralie (1879) et la pièce tirée de ce roman sont, malgré leur grand succès, complètement oubliées aujourd’hui.

(3) Altorf est une petite ville suisse du canton d’Uri. Une partie de la légende de Guillaume Tell y est située. Dans l’opéra de Rossini, au début de l’acte IV, Arnold chante un grand air : D’Altorf, les chemins sont ouverts. Du temps de Lorrain, ce refrain devait être à la mode, car le chroniqueur y fait souvent

allusion’

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