‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 16 sur 41 · RAS · texte numérisé non relu

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Peut-être que les chrysanthèmes de cimetière, ces marguerites de cimetière, interrogés, nous répondront, écoutons-les :

L'or affaibli des chrysantèmes S’allume, jaune et sulfureux, Sous un ciel aux nuages blèmes Qu'écarte un souflle douloureux.

Pareils à des fleurs effeuillées, Mortes sous un soleil éteint, J'adore leurs pourpres rouillées Et leur pâleur de vieil étain.

Car, par la campagne sans borne, Leur tristesse et leurs vieux ors Font plus triste et plus morne encor Leur tristesse du jour des Morts.

Dimanche 3 novembre 1889.

Brelan de candidats.

C'est ici le second article de Lorrain sur la succession d'Augier. On y voit son choix se préciser et ses vœux se porter sur Henry Houssaye. IT fait ressortir, en passant, le rôle des grandes dames du temps sur les élections académiques, notamment celui de Mme de Loynes, qui aurait reconcilié Brunetière et Lemaître, grâce à l'allachement qui faisait du critique des Débats le serviteur dévoué de ses manœuvres académiques. Cette affection était célèbre, si bien que Henri Becque, plaisantant, disait de Mme de Loynes : « Que voulez-vous, pour Lemaître, elle a toujours soixante ans » (1).

On ne connaît guère ses origines. Elle aurait été découverte par Alexandre Dumas au bal Mabille ; elle fut lancée par Sainte-Beuve et Emile de Girardin. Sous l’Empire, son salon réunissait les littérateurs et politiciens démocrates. Après 1871, les grands hommes en furent Léon Gambetta et Jules Ferry. Vers la fin du dix-neuvième siècle, il fut le berceau de la Patrie Française, au 52 de l'avenue des Champs-Elysées, où fréquentaient avec Lemaître, Léon Daudet, Syveton, Guyot de Villeneuve, Arthur Meyer, Ernest Judet (2).

Il y annonce une candidature nouvelle, celle de M. Thureau- Dangin. Malgré l'importance de ses austères travaux, l’historien était encore peu connu. Aussi bien un journaliste rimeur plaisanta-t-il le candidat en ces vers :

Thureau de qui ? Thureau de quoi ? Mystère.

Thureau de rien! On voudrait bien se taire Sur ce rien. Mais ceux qu’on nomme Immortels, Sous le harnaïis vieillis, épuisés, tels

Qu'on les conçoit dans une nécropole,

Ont jeté l’œil sur lui pour orner leur coupole.

(Robert Yvenne, Charivari, 21 novembre 1889).

(1) Vingt-cinq ans de littérature, t. II, p. 172. (2) Ibid. et Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux, p. 102, 104, 128, 136, 141, 146 et passim.

Les académiques : M. Ferdinand Brunetière, M. Thureau- Dangin, M. Henry Houssaye.

«M. Ferdinand Brunetière, qui aime peu, n’est point aimé passionnément. Les jeunes, ceux de la nouvelle école, le méprisent, le conspuent, l’égorgeraient volontiers. Les professeurs de l'Université le disent pédant afin de paraître légers. Il a contre lui les faux érudits et les érudits trop entêtés d’érudition. Il n’a pour lui ni les frivoles, ni les sensibles ou les nerveux. Les femmes le lisent peu. Les sympathies qu'il inspire sont rares et austères. Avec cela, il est quelqu'un, son avis compte, on sent” qu'il n’est jamais négligeable. En un mot, il a l’autorité.

» L'autorité, pourrait-on dire en empruntant une tournure à La Bruyère, n’est pas incompatible avec le mérite et elle ne le suppose pas non plus. »

(Tiré des Contemporains, de Jules Lemaître) (1).

Il y a loin de cette étude douce-amère de l’un des candidats de demain, parue à son heure dans La Revue Bleue, aux amabilités, invites et autres ronrons de chatte apprivoisée, dont vos billets du matin, cher maître Jules Lemaître, emplissent maintenant l’austère Journal des Débats (2).

C’est qu’une main de femme experte dans l’art de nouer et dénouer les intrigues du siècle, travaille déjà depuis deux ans à un rapprochement utile entre le perpétuel aspirant à la chaire de littérature du Collège de France et le critique morose de la maison Buloz, depuis hier, officiel candidat.

Aussi, à la veille de cet Embrassons-nous, Folleville, de Vadius et de Trissotin, nous a-t-il paru piquant de rappeler à M. Ferdinand Brunetière l’ancienne opinion de M. Jules Lemaître, maintenant assagi sous l’habile influence d’une très haute dame ? Ceci dit,

(1) Première série, p. 70.

(2) Sous le titre La Semaine dramatique, Jules Lemaître écrivait dans le Journal des Débats du 2 décembre 1889 : « Jeudi a été pour moi un grand jour, M. Ferdinand Brunetière s’est converti à ma critique qui est, comme vous savez, la critique impressionniste et, naturellement, il m'y a dépassé du premier coup... Vous ne sauriez croire jusqu’à quel excès M. Brunetière a poussé son récent scepticisme. J'en étais presque scandalisé. Vraiment on n’a pas idée d'un critique aussi ondoyant et fuyant, aussi ennemi des affirmations. Sarcey me disait en sortant : « Ce Brunetière est un grand virtuose ». É

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passons. Fort savant, doué d’un esprit naturellement philosophique, très intelligent dans toute la force du mot, d'opinion très libre en dehors du cas où ses doctrines essentielles sont directement intéressées, et surtout éminemment grincheux, M. Ferdinand Brunetière s'applique, avec succès d’ailleurs, à jouer les Alcestes de la critique. Il n’est pas fâché d’être désagréable et je suis sûr qu'il ne lui déplaît pas de se l’entendre dire.

Ennuyeux par vocation, il a, comme certains politiques, le goût de l’impopularité et c'est, ne vous y trompez pas, la plus grande chance qu’il ait de plaire à la Compagnie : l’Académie a toujours aimé à contrecarrer l’opinion publique, celle de la presse surtout, et la grande défaveur dont M. Brunetière jouit auprès du journalisme, est sans contredit le plus grand de ses mérites aux yeux prévenus de trente-neuf immortels.

Les œuvres de M. Brunetière... En cherchant bien : Etudes sur l'Histoire de la littérature française (1), Nouvelles Etudes (2), Histoire et Littérature (3), Le Roman naturaliste (4). \

Le Roman naturaliste ! Ce jour-là, sans le vouloir, M. Ferdinand Brunetière a chatouillé et jusqu’au spasme les quarante académiciens à l'endroit sensible. En maltraitant M. Zola beaucoup plus que ne l’exigeaient et le bon goût et la justice (5), en ne négligeant aucune occasion de porter même gratuitement des coups détournés aux Goncourt, il a pris, en merveilleux courtisan, l’auguste assemblée au charme de la plus agréable flatterie qui soit ici-bas, la flatterie de la médisance. La dame saura-t-elle se rappeler à temps que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute en ne laccueillant pas ?

(2) 2 volumes Hachette, 1882.

(3) 3 volumes, 1884.

(4) 2 volumes Calmann-Lévy, 1882. Jean Lorrain oublie La Langue et la Littérature française au moyen âge. I'est vrai que cette brochure, extraite de la Revue des Langues romanes, avait paru en 1880 à Montpellier.

(5) Le Roman naturaliste se termine sur cette appréciation : « Je souhaiterais à M. Zola d’acquérir ce rien qui lui manque. Mais je doute fort qu’il s’en soucie et je doute bien plus encore que s’en souciât-il, il réussit jamais à l’acquérir. En attendant, c’est bien à ce manque de sens moral que tiennent ce manque de psychologie comme ce manque de goût et d’esprit, comme ce manque d’indulgence, comme ce manque de finesse qui le caractérisent ». P. 370.

M. Ferdinand Brunetière a encore un autre titre à sa bienveillance. Son style est contemporain de l'Académie, il date même de sa fondation ; ses si, que, qui, d'autant que, aussi bien que, tout de même que, devenus légendaires, sont plus grand siècle que Louis XIV lui-même ; ses périodes aménagées comme des labyrinthes et ses phrases en boulingrins, ont fait de ses feuilletons des petits parcs de Versailles. On s’y promène avec ennui, on s’y perd même quelquefois, mais on y songe insensiblement aux Jansénistes et au grand Roi ; on ne fait pas avec plus de majesté la pige à Bossuet et autres fournisseurs d’oraisons funèbres ; l'effet obtenu est également funèbre, mais il n’en est que plus Revue des Deux-Mondes (1).

(1) Brunetière devait être battu. Son échec suscita une complainte dont voici les derniers couplets :

N- Après le vole, on proclame Les résultats du scrutin.

Il reste encore incertain.

Avec la douleur dans l'âme, Il entend : Brunetière sept voix Faut revoter une autre fois, VE On procède. Oh, mon Dieu ! quelle Angoisse il doit endurer.

Son cœur bat à déchirer Jusqu'à son gilet de flanelle.

On entend : Brunetière quat’voix Faut revoter une autre fois.

On reprocède : il est pâle.

Dans sa poitrine, des coups sourds.

Philis, on espère toujours.

Quel silence dans la salle !

On entend : Brunetière trois voix Et c’est fini cette fois !

Encore une nouvelle épreuve Il n’figurait plus du tout.

Normale a pleuré du coup.

La R’Vue est trisl comme un’veuve.

Espérons que la prochaine fois, Il ne briguera plus les voix !

(Cascadio, Charivari, 14 décembre 1890).

Au cours d’une récente interview, M. Emile Zola l’a d’ailleurs défini dans une phrase savoureuse, ce talent Louis XIV de M. Brunetière :

CM. Brunetière, c’est un chienlit de la langue, un déguisé, et les symbolistes qui sont en avant ne sont pas plus grotesques que lui qui rétrograde. »

C'est un chienlit. Dans la bouche de M. Zola parlant d’un adversaire, c'est peut-être un peu vif, et cette introduction des mœurs électorales dans les mœurs académiques, fera certainement bondir M. Rousset, Doucet et autres Camille (1); mais, comme esprit essentiellement grincheux, M. Brunetière (Ferdinand) n’en demeure pas moins le plus académique des talents académisables que le hasard amène en présence aujourd’hui.

M. Thureau-Dangin.

Un inconnu (une force énorme), s'est présenté déjà une fois (un précédent).

Il ne faut pas badiner avec l'inconnu (2).

M. Thureau-Dangin est le candidat des ducs (3). Chef du cabinet Broglie au 16 mai, il personnifie à l’Institut le parti réactionnaire dont il chanta les gloires dans une Histoire de la Monarchie de Juillet, œuvre évidemment pénible, puisque, sur dix volumes dont doit se composer cette histoire, l’auteur n’en a commis encore que cinq, mais cinq qui peuvent compter pour vingt, si l'ennui qu'ils dégagent avait un poids ailleurs qu’à l’Académie.

Quel besoin cet homme correct, grand, assez bien fait de sa personne, l'œil dur et le profil aigu, a-t-il eu de refaire moins bien L'Histoire de Dix ans, de Louis Blanc ?

Mais il fallait bien réfuter Blanc.

Clérical enragé et quelque peu sectaire, notre candidat devait ce livre au parti qui lui paye ses lignes en le poussant à l’Académie aujourd’hui.

Attaché au Correspondant et rédacteur en chef du journal Le Français, mort sous lui, de ce cadavre M. Thureau-Dangin a su

(1) MM. Rousset et Doucet s’appelaient l’un et l’autre Camille.

(2) M. Thureau-Dangin s’était présenté en 1888 contre Meiïlhac.

(3) Les chefs du Parti des Ducs étaient alors : le duc d’Haussonville, le duc d’Audiffred-Pasquier, Mer Perraud, évêque d’Autun,

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