ÉCRAN
tirer mouture : Royalistes et républicains (1), ses anciens articles du Français, réunis en volume.
Ardent légitimiste et catholique flamboyant comme une rosace de vitrail, M. Thureau-Dangin écrit gris, gris comme l'ennui solennel et voulu, de ce faubourg Saint-Germain, dont il était l’enfant favori.
C’est l'Eliacin, le candidat élu du salon d'Haussonville et des derniers oratoires (2), le Benjamin des ducs d’Audiffred et de Broglie et de l’évêque d'Autun ; M. Camille Rousset lui a promis sa voix; quand il s’est présenté contre Meilhac, il en avait déjà obtenu dix : une par volume de la fameuse Histoire, il en obtiendra bien quinze cette fois.
C’est le candidat réactionnaire, et ne serait-ce que pour faire enrager le gouvernement et ces affreux républicains, ils sont bien capables de le nommer ce froid Thureau-Dangin.. Thureau-Dangin alors ! Innocentes malices dont l’Académie est coutumière, mais dont pâtit la vraie littérature. Faire la nique à ce pion, qui est le Gouvernement... amusettes d’écoliers vieillis demeurés sous le frac, potaches, collégiens !
La politique à l’Académie, quelle misère! Ilest vrai que Mme Adam, cette muse se mêle hien de cimenter l’alliance francorusse, il est non moins vrai que vous me répondrez qu’en dehors de son salon, Mme Adam est si peu littéraire (3)!
Historien gris, inconnu, clérical et réactionnaire, M. Thureau- Dangin n'en demeure pas moins concurrent redoutable, bien plus académique dans le vrai sens du mot qu’un Henry Becque et qu’un Emile Zola.
M. Henry Houssaye.
« Tandis que le czar ou, à vrai dire, Talleyrand réglait avec quelques traits de plume le destin de la France, les troupes alliées prenaient leur bivouac dans Paris : la cavalerie aux Champs-Elysées,
(1) Recueil d’articles parus en 1874.
se Par le terme Oratoire, Lorrain désigne les salons littéraires. Cf. Suprà, p. 24.
(3) Il s’agit de Juliette Lamber née en 1836 et connue sous le nom de Mae Adam. Elle a écrit des romans, elle a laissé des mémoires. Mais surtout, elle a fondé, en 1879, La Nouvelle Revue. Elle s’y occupait beaucoup de politique extérieure et notamment elle a contribué à l'alliance franco-russe,
l'infanterie le long des quais, et les officiers accouraient sur les boulevards, aux Tuileries, au Palais-Royal. Pour terminer dignement ce jour de fête, le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes pensèrent à jeter bas aux pieds de l'ennemi vainqueur la statue du grand soldat d'Austerlitz. Les verres de vin et les pièces de cent sous suffirent à recruter des travailleurs de bonne volonté, qui forcèrent la porte du piédestal malgré l'opposition de quelques individus. Au faîte du monument, on frappait à coups de masse les tenons de la statue ; sur place on tirait les cordes passées autour du cou et du torse. La figure pencha légèrement en avant; la statuette de la victoire tomba de sa main. Nouvelles rasades, nouveaux efforts. Napoléon resta debout. Alors un misérable se hissa sur les épaules de la statue et souffleta deux fois la face de bronze.
» I fallut que les Russes vinssent rappeler Paris à la pudeur. Un bataillon du régiment Semenow, envoyé par le czar, fit évacuer la place Vendôme et s’y établit. Le surlendemain, d’après des ordres du gouvernement provisoire, la statue fut voilée avec des toiles d'emballage. Le 8 avril, des ouvriers enlevèrent la figure de son haut piédestal. On parlait de la remplacer par une statue de la Paix sous les traits de l’empereur Alexandre !
» Dans cette soirée du 31 mars, Paris resta morne. C’est un témoignage que les saturnales des royalistes au défilé de l’armée alliée furent passagères et toutes locales. On était encore inquiet, défiant et peu d'humeur à sortir de chez soi une fois le jour tombé. Les théâtres et les boutiques restèrent fermés. Les officiers étrangers à qui l’on avait représenté le Palais-Royal comme un enfer de plaisir sans pareil au monde, se croyaient mystifiés dans ces galeries où manquaient les lumières et l'éclat des étalages, les bruits des maisons de jeu et des cafés à orchestre, le va-et-vient des filles cheveux au vent et gorge nue. Le 31 mars, ce furent les prostituées qui donnèrent aux femmes de la noblesse l'exemple de la décence publique. Seuls les restaurants et les cafés étaient ouverts, à l'exception du fameux café Lemblin, le café des officiers de la Garde.»
Si je cite tout au long ces pages de M. Henry Houssaye, c’est qu'avec une bonne foi touchante, un rédacteur du Voltaire demandait cette semaine quels pouvaient bien être les titres de M. Henry Houssaye à l’Académie :
L'Histoire d'Alcibiade.
Thiers.
L'Histoire d A ppelles.
Le premier Siège de Paris par Jules Cesar.
Athène, Rome et Paris.
Les Hommes et les Idées (1).
Et j'en oublie bien quelques-uns dans cette nomenclature, un bagage de huit ou dix volumes de critique et d'histoire, couronné par ce beau livre de 1814, dont je citais ici mème un des passages les plus intéressants.
1814 ou l'Invasion, où je lisais encore ce matin le beau récit de la journée de La Fère-Champenoise. Si M. Henry Houssaye est ignoré des reporters, il a heureusement cet avantage sur eux d'être connu des lettrés et des érudits.
Son Histoire d'Alcibiade, publiée en 1886, fit pourtant quelque bruit dans le monde ; pour un début, ce fut un début dont on parla dans les journaux et les coulisses, et le directeur de la Comédie Française (2), passé père du débutant, M. Arsène Houssaye fut le premier à recueillir les lauriers piqués de cigales d’or du plus blond de nos jeunes hommes de lettres. |
Car M. Henry Houssaye était blond alors, blond comme son héros Alcibiade et possédait dans toute sa pureté ce profil de médaille grecque, qui justifiait si bien le mot écrit vers cette époque à
(1) Lorrain cite ici de mémoire et il oublie de nombreuses œuvres d'Henry Houssaye. Les voici dans leur ordre chronologique :
Histoire & A ppelles (1867).
Histoire d'Alcibiade et la République athénienne depuis la mort de Périclès jusqu’à l'avènement des trente trans.
Le premier Siège de Paris ar 52 avant l'ère chrétienne (1876).
Athènes, Rome, Paris (1878).
L'Art français depuis dix ans (1882).
La Loi agraire à Sparte (1882).
L'Homme et les Idées (1SS6).
1814, Histoire de la Campagne &e France et de la chute de Empire (1888).
Depuis lors, Henry Houssaye a publié :
Aspasie, Cléopütre, Théodora (1890).
Napoléon le Grand, par Victor Huge (1902).
Napoléon, homme de guerre (1904).
(2) Arsène Houssaye avait été nommé en 1849. à trente-quatre ans, administrateur de la Comédie française. Il Y demeura jusqu'à 1856.
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Mme Judith Gauthier, mot de l’auteur d’Alcibiade à l'auteur du Livre de Jade : « À vous le Japon, à moi la Grèce. »
Cet Athénien de Paris, très littéraire et très académique aussi, et par sa situation et le joli hôtel de l'avenue Friedland, où il peut recevoir les lettres, n'a peut-être qu'un tort aux yeux de l’Académie : il est fils de son père, fils de grand seigneur et de prince littéraire, donc un peu dauphin, mais dauphin d’un roi qui, dans ses écrits, a quelque peu malmené l’Académie, l'Académie du quarante et unième fauteuil (1).
M. Arsène Houssaye a eu trop d'esprit, il a trop bien reçu les grandes dames avenue Friedland et tout Paris dans son château de Parisis (2).
En nommant M. Henry Houssaye, les immortels auront les uns l'air de faire réparation, les autres de payer une dette.
Or, dans un temps où personne ne paie les siennes, ce serait très grand et très institution Richelieu, de tenir pour une fois parole à ses créanciers.
Dimanche 8 décembre 1889.
(1) Arsène Houssaye avait publié, en 1855, une Histoire du quarante et unième fauteuil de l’Académie française, où il faisait asseoir tous les grands écrivains qu’elle avait repoussés ! Henry Houssaye n’entra à l’Académie qu’en 1894. Tant par sa richesse que par l’élégance de sa vie mondaine, son père faisait, en effet, figure de prince des lettres. Il déclarait un jour : « J’ai des chevaux, des hôtels et des ennemis ; mes chevaux mangent mes hôtels, mes ennemis font vendre mes livres; voilà ma fortune avec l’Hisloire du quarante et unième fauteuil, qui m’a fermé les portes de l’Académie. Je suis d’ailleurs en très bonne amitié avec Messieurs des Quarante, moins quelques-uns que je ne connais pas. On m’a dit souvent : « Pourquoi n’êtes-vous pas de l’Académie ? » J’aime mieux cette question que celle-ci : « Pourquoi êtes-vous de l’Académie ? » (Cité par E. Lemaître : Arsène Houssaye, notes et souvenirs, p. 17).
(2) « Ma plus célèbre demeure fut l’hôtel double de l’avenue de Friedland, hôtel renaissance et hôtel vénitien, où j’ai donné des fêtes légendaires » (ibid., Ds)
Maison Shakespeare et C'°.
De 1880 à 1890, se manifesta sur nos scènes françaises une véritable renaissance shakespearienne. Elle avait commencé en mai 1884 avec le Macbeth de Jean Richepin. Mais cette adaptation, donnée le 17 mai et le 22 septembre, n'eut jamais de succès. Elle ne tint l'affiche que quinze jours. Sarah, furieuse, en tomba malade. En 1885, la Comédie française reprit le vieil Hamlet, oublié depuis 1847, d’A. Dumas et Paul Meurice. En 1886, la Porte Saint-Martin donnait un nouvel Hamlet, de Samson et Cressonnois. Mais le véritable prêtre du culte shakespearien ce fut Porel de l’Odéon. Déjà, en 1884, alors qu'il élait intérimaire de fait de La Rounat, il montait un vieux Macbeth de Jules Lacroix, datant de 1863. Le 22 décembre 1885, il donna Le Conte d'Avril, inspiré à Dorchain par La douzième Nuit. En 1886, il remit en scène Le Songe d’une nuit d’été, de Paul Meurice, et au moment où Lorrain écrivait cette chronique, préparait Beaucoup de bruit pour rien. Nous verrons d'ailleurs plus loin comment il devait commander un Shylock à M. Edmond Haraucourt. Celte attitude valut beaucoup d'attaques à Porel de la part des auteurs négligés. Celles de Lorrain d’abord, puis de bien d’autres, ainsi qu'il semble ressortir de cette note de Louis Besson :
«M. Porel adore Shakespeare. Il a passé son temps à vouloir remonter et a remonté, en efjet, des pièces du grand Wül. Cela lui a toujours coûté beaucoup d'argent. IL insiste. Il a des raisons, n’en doutons mie, car enfin, s’il s’agit seulement de faire de la mise en scène, sont là tout prêts avec leur répertoire depuis Molière avec sa Princesse d’Elide, jusqu'à Belloy avec son Siège de Calais. Et s’il s'agissait uniquement de perdre de l'argent, Chateaubriand suffirait avec son Moïse, qui n'a jamais élé joué, je crois. Ce serait de l'art aussi, de l’art français et du très grand art (1). »
(1) Evénement, 10 décembre 1887,
En dépit de M. Victorien Sardou qui déclare Hamlet idiot (1), tout est à Shakespeare, Shakespeare tient la corde; le dernier cri est Shakespeare for ever, et quitte à rééditer les pantalonnades du Club des Pannés (2) sur le syndicat (3), le grand Will (que M. William Busnach (4) se rassure, j'ai écrit grand et non pas gros, ce n’est donc pas de lui qu'il s’agit), le grand Will est l'heureux auteur que s’arrachent depuis deux ans MM. Porel, Duquesne et Claretie (5), trinité sainte du grand art, toute dévouée aux intérêts de la succession Hugo, Paul Meurice et Vaquerie (6).
(1) Quelques jours après la publication de cet article, Sardou écrivait à Jean Lorrain une lettre que donna L’Evénement dans son numéro du 14 décembre 1877 : « Et vous aussi, Monsieur, vous croyez tout de bon que j’ai appliqué à Shakespeare l’épithète d’idiot. Je ne suis pas, il est vrai, des fanatiques qui le divinisent sans l’avoir lu. Et, si j’ai la plus vive admiration pour Macbeth que les anoblis de ce temps traiteraient volontiers de mélodrame, je suis moins sensible, je l’avoue, aux beautés d’Hamlet, autre mélodrame. Mais de là à l'irrévérence dont on m’accuse, il y a loin. Rétablissons les faits. Ce n’est pas Shakespeare, c’est le fantôme d’Hamlet que je me suis permis de trouver déraisonnable et quelque peu ridicule. Il n’y a pas là de quoi mener si grand bruit et, s’il y a sacrilège de ma part, d’avoir critiqué le « Dieu », considérez, je vous prie, que ce sacrilège ne vise encore qu’un fantôme, puisqu'il vient d’être démontré que ce Dieu-là n’a jamais existé. » L’Evénement publia cette réponse sans commentaire et même sans souligner l’extrême faiblesse de la dernière phrase et de l’argument final.
(2) Ce qu'était le Club des Pannés, Aurélien Scholl nous l’indique dans un article du Figaro du 28 juin 1887 : « A l’entrée du bois de Boulogne, côté des piétons, se trouve un carré long planté d’arbres touffus ; c’est comme une oasis placée en avant du steppe qui va de la place de l'Etoile à l’allée du grand Lac. Trois cents chaïses et fauteuils de fer couleur de jonc y guettent les promeneurs, offrant aux amateurs de parisianisme un poste d’observation facile. C’est ce coin ombragé qui sert de campement à ceux qu’effare la cohue de l'allée des Acacias et qu’on appelle le club des pannés.. » Sous ce titre, une revue fut jouée le 24 octobre 1887 au Palais-Royal : auteurs, Albert Wolf, Ernest Blum et Toché. L’idée directrice en était l’enlèvement de M!e Martinez de Campos par Mielvaque (Charivari, 30 juillet 1887).
(3) Il s’agit de l’union existant alors entre l’Odéon, la Porte Saint-Martin et la Comédie française.
(4) Busnach était un célèbre adaptateur du roman à la scène. Il y a notamment porté ceux de Zola : L’'Assommoir, Pot-Bouille, Le Ventre de Paris.
(5) Porel, directeur de l’Odéon, Duquesnel de la Porte Saint-Martin, Claretie, de la Comédie française. En 1885, la Comédie française avait donné Hamlet, traduction Dumas et Paul Meurice.
(6) On voit ci-dessus la place que Paul Meurice tient avec Hamlet à la Comédie française. En 1885, ce même théâtre avait repris Jean Beaudin, de Vacquerie, et ce fut le premier acte dela direction Claretie. La même année, elle avait repris Hernani et Ruy-Blas, tandis que la Porte Saint-Martin reprenait Marion Delorme,
À tout seigneur, tout honneur ; c'est à Mme Sarah Bernhardt, la merveilleuse mime et tragédienne du troisième acte de La Tosca, que nous devons, en plein Paris, cette ère toute shakespearienne : personne n’a oublié la terrifiante lady Macbeth de Richepin (1).
Sarah, alors directrice de théâtre et directrice amoureuse, rêvait l'immortalité et les lauriers de Shakespeare pour son poète. Sarah est la femme de ses rôles, des rôles que lui fabrique et lui taille aujourd’hui sur mesure dans la peau souple comme une peau de gant de pièces étourdissantes de métier, l’académicien shakespearophobe, Sardou, fournisseur ordinaire de Sa Majesté; une fois prise, Mme Sarah Bernhardt eut, cette fois-là, la passion désordonnée, dévouée jusqu'à la ruine, irréfléchie, aveugle. Le rôle et l’auteur à la fois l’attiraient : de cette attirance naquit le Macbeth de M. Jean Richepin, la plus belle traduction, à mon avis, que nous ayons du maître-drame de l'Eschyle anglais, et, selon le texte des écritures, Fiat lux, l’étonnante évocation, le mélancolique et terrifiant cauchemar des trois sorcières de la bruyère, du spectre de Banquo, des vieux rois égorgés et de la forêt qui marche, en un mot Macbeth- Roi fut sur la scène de la Porte Saint-Martin (sic).
Dans le courant de la même année, MM. Porel et La Rounat (2)... ou plutôt MM. La Rounat et Porel (3), induits en tentation et peutêtre heureux de jouer un tour à la Comédie française, alors en mal de Députés de Bombignac (4) ou autres élucubrations (5), et en train, cette bonne maison de Molière, de faire l’école bissonnière avec M. Constant Coquelin (6), MM. La Pourat et Porel montaient
(1) En effet Sarah Bernhardt avait joué, le 22 mai, un Macbeth en prose par Jean Richepin (cf. ci-dessus, p. 58).
(2) Charles La Rounat avait succédé à Duquesnel comme directeur de l’Odéon, le 31 mai 1880.
(3) La correction s’explique par le fait que Porel n’est pas encore, en 1884, directeur de l’Odéon. Il y comptait depuis 1870 comme acteur, puis directeur de la scène. En 1884, il était associé de La Rounat et ne devait en devenir directeur qu’en 1885.
(4) Le député de Bombignac, d'Alexandre Bisson, avait été joué à la Comédie française le 28 mai 1884.
(5) Les autres élucubrations avaient été, en 1883, Maucroix, d'Albert Delpit ; Bertrand et Raton, de Scribe; en 1884, Similis, de Jean Aicard: La Duchesse Martin, de Meilhac.
(6) Calembour par allusion à Bisson, l’auteur du Député de Bombignac où jouaient les deux Coquelin.
OL
avec Tessandier le même Macbeth du regretté Paul Lacroix (1) et en vers. ce Macbeth, n’en déplaise à M. Jean Richepin (2) qui est un fier poète. en prose, lisez plutôt La Glu et Miarka.
Cette petite manœuvre était d'autant plus perfidement adroite que M. Paul Meurice avait remis, depuis deux ans déjà, à feu M. Perrin (3) un Hamlet de M. Dumas père, un Hamlet en vers contemporains de Régnier, Dorval, Rachel, Samson et. Dalila (4), un Hamlet qui, depuis deux ans, révolutionnait les nuits de M. Mounet-Sully, jaloux d’emplir enfin le maillot de soie noire idéalisé par Faure à l'Opéra (5), lequel Hamlet le toujours feu M. Perrin le conservait depuis deux ans dans la poussière auguste de son secrétaire, embaumé dans le plus religieux des oublis (sic).
Aussi, la même année, dans le courant de septembre, éclosion au même Odéon, surnommé par Auguste Vitu (6) la maison de Shakespeare, éclosion du Conte d'Avril (7) de M. Dorchain, non moins Auguste, M. Dorchain, le poète à la fois coppéen et suave. Le Conte d'Avril aux vers souples et retombant en rejets comme lianes, aux rimes argentines comme sonneries d’angélus (sic). Le Conte d'Avril, la paraphrase du Jour des Rois (8) du Grand Will, et dont les élégants travestis (Violetta-Baretti) (9) devraient tenter les performances. absentes de la plus esthétique des comtesses du faubourg.
Elle a, depuis, joué le rôle de Ja mère dans L’Arlésienne, avec la musique de Colonne et les chœurs, la même comtesse de C... qui possède dans le vestibule de son hôtel de la rue Monsieur, les statues
(1) Ce Macbeth de Jules (et non Paul) Lacroix avait été créé en 1863, à l’Odéon. Il fut repris le 31 octobre 1884 avec Mile Tessandier. Cette actrice, remarquée par Dumas fils dans un casino de province, avait été amenée par lui à Paris. Elle avait débuté le 1er octobre 1878 avec Lucien Guitry dans La Dame aux Camélias. En 1884, elle joua avec Paul Mounet dans Antony. Elle devait jouer, en 1885, dans L’Arlésienne ; en 1886, dans Patrie, de Sardou.
(2) Le Macbeth de Richepin était en effet en prose.
(3) Perrin était mort le 5 octobre 1885.
(4) Cet Hamlet fut donné par Claretie au début de 1887.
(5) Faure avait créé à l'Opéra l’ Hamlet d’'Ambroise Thomas.
(6) Critique dramatique du Figaro.
(7) Joué le 22 septembre 1885.
(8) Il s’agit ici du Soir des Rois : The twelft night.
(9) Ne pas confondre avec Baretta, l’ingénue de ce temps, qui devait épouser M. Worms. Il s’agit ici de Baretti, qui devait faire sa carrière au théâtre Michel.
Core
grandeur naturelle des trois vertus théologales, la Foi, l’'Espérance et la Charité (1).
Donc Le Conte d'Avril s'épanouissait rive gauche, sous l’esthétique influence de M. Porel; la maison de Shakespeare était proclamée et chantée encore une fois de plus mécénienne, artiste, harpiste et mélodiste (2); feu M. Perrin faisait ce qu'on appelle un nez, et le jeune Dorchain n’y comprit jamais rien.
Ici un entr’acte : la mort de Victor Hugo, le catafalque de l'Arc de Triomphe, les couronnes de tout un peuple encombrant les degrés du Panthéon, dans le stupéfiant et fabuleux décor d’un deuil national devenu une gloire d’apothéose, la succession du géant encore tiède échue aux deux amis de son choix (3), sa succession, c'est-à-dire son œuvre, son autorité, son influence.
Plus moyen d’ajourner Hamlet, monsieur Perrin, il fallait vous exécuter. La toute-puissance du Rappel (4) venait de faire donner à M. Porel, un shakespearien, lui, un dévoué, la succession de M. La Rounat (5) et le nouveau directeur reconnaissant songeaïit déjà à monter pour l'hiver Le Songe d'üne Nuit d'été du même William Shakespeare et de M. Paul Meurice. M. Porel était rentré d’un voyage en Allemagne, énivré, séduit, ravi d’une représentation du Songe entrevue à Nuremberg ou Munich, avec la musique et les chœurs de Mendelssohn, Le Songe était annoncé pour la mi-janvier (6), la Comédie française n'avait plus de temps à perdre.
C'était alors le plein triomphe de Théodora chez Duquesnel où l’Augusta, acclamée chaque soir, répétait toute la journée la Marion Delorme d'Hugo (7), Sarah à la fois très artiste et quelque
(1) I s’agit de la comtesse de Chambrun qui possédait en effet dans son vestibule ces trois statues, tenait un salon littéraire et joua aussi dans L’Arlésienne (Cf. L’Angoissée : Echo de Paris, 9 juillet 1890).
(2) L’Odéon avait repris en 1885, après la chute de la pièce de Daudet au Vaudeville, L’Arlésienne, avec musique de Bizet, et les concerts Colonne avaient prêté leur concours à cette représentation.
(3) Victor Hugo, mort en mai 1885, laissait comme exécuteurs testamentaires Auguste Vacquerie et Paul Meurice.
(4) Journal républicain fondé en 1869 avec Hugo, Vacquerie, Meurice, Rochefort.
(5) Ci. suprà, p. 60, note 3.
(6) De fait Le Songe fut donné le 16 avril 1886 avec Paul Moue et Cerny. Succès médiocre.
(7) Dans Théodora de Sardou, Sarah jouait le rôle d’Augusta. La pièce fut
peu rancunière, elle n’a jamais digéré son aventure de L’Aventurière (1), Perrin s’est tout juste conduit en galant homme envers elle, lors de sa première fugue au delà des mers (2) et tout Paris a présente encore à la mémoire certaine lettre, écrite par le directeur à sa pensionnaire fugitive (sic) : or, parmi les jeunes auteurs tourbillonnant toujours en satellites autour d'une étoile de cette grandeur, gravitaient alors deux jeunes acteurs poètes (3), possesseurs d’un manuscrit de Hamlet en vers. et contre... les Français ; la Porte Saint-Martin, elle, n’était pas subventionnée comme le second théâtre français, et Sarah avait justement toujours rêvé d’effeuiller sous le saule la guirlande de fleurs de la pâle Ophélie (4).
Fin janvier, Le Songe d’une Nuit d'été révélait à l'Odéon la déli-
cieuse anatomie et les qualités de clownesse exquise de Mlle Cerny de Choudens (5), sertie comme un lutin dans le maillot bleu ciel du lutin d’Obéron, le mois d’après, l’Hamiet de MM. Paul Cressonnois et Samson montraient chez Duquesnel, à côté d’un étonnant prince de Danemark composé par Garnier d’après les traditions d’Irving, la plus touchante et la plus esthétique Ophélia morte qu’aient jamais admirée les sculpteurs et les peintres (6).
jouée pour la première fois le 26 décembre 1885 et tint la scène presque toute l’année 1886.
(1) En 1880, la Comédie française avait repris L’Aventurière, d'Emile Augier, pièce datant de 1860. La pièce devait passer le 7 avril ; Sarah prétendait n'être pas prête et ne voulait pas jouer ; Perrin l’y obligea. Le résultat fut déplorable, si l’on en croit Sarah elle-même : « Je ne m’en tirai pas du tout ou plutôt je m’en tirai fort mal. Mon costume était manqué, il m’allait mal. Moi dont on citait sans cesse la maigreur, j'avais l’air d’une théière anglaise, j'avais la voix légèrement enrouée, ce qui me désarmait un peu... La presse ne fut pas bonne et la presse avait raison, j'avais été inférieure, laide et en méchante humeur. » (Sarah Bernhardt, Ma double Vie, p. 158-159).
(2) Sarah avait profité de l’affaire de L’Aventurière pour quitter la Comédie française et partir en tournée. Perrin lui intenta un procès, elle fut condamnée à 100.000 francs de dommages-intérêts et à la perte de ses droits sociaux, soit 40.000 francs environ.
(3) Samson et Cressonnois.
(4) Sarah y joua, en effet, Ophélie qui apparaît (acte IV, se. V) couverte de guirlandes de fleurs, qu’elle effeuille en disant les couplets d’une vieille chanson. Sarah avait d’ailleurs exigé que fussent édulcorés ces couplets trop vifs à son gré.
(5) Fille adoptive de Choudens, l'éditeur de musique, Mite Cerny joua la petite Bachellery dans Numa Roumestan. Elle n’avait à ce moment que dix-neuf ans.
(6) Philippe Garnier joua Hamlet plus rêveur que névrosé. C’est Sarah qui jouait Ophélie.
lies.
Le Songe (1) à l'Odéon, Hamlet Porte Saint-Martin, coup double, et en effet ce n’est que six mois, presque une demi-année écoulée, que M. Claretie, trop heureux, lui aussi, de concilier à ses débuts toutes les sympathies, offrait aux Parisiens la première d’Hamlet (2) de MM. Dumas père et Meurice, cinq actes honorables où toute la troupe de la Comédie se montrait déplorable à souhait, antilégendaire et cruellement moderne (3), le fossoyeur Coquelin Cadet excepté, à côté de la plus tragique et peut-être la plus émouvante création de M. Mounet-Sully, désormais consacré Hamlet, prince de Danemark, comme il était, trois ans auparavant, consacré Œdipe-roi, dans la belle tragédie de Lacroix, Œdipe-roi, Hamlet, les deux plus beaux rôles assurément de sa vie d'artiste si noblement et si conscieusement remplie.
Vous aussi vous avez eu de ces rôles-là, madame. C'est à la Tosca que je parle, oui, vous avez eu de ces rôles inoubliables et dans lesquels tous ceux qui vous aiment vous revoient douloureuse et vibrante aussitôt qu'on prononce votre nom et la Reine de Ruy-Blas, la Dona Maria de Neubourg, ennuyée et malade de l'acte de l’Oratoire, et la terrifiante aveugle de Rome vaincue, et l'Augusta de la Loge impériale, et la Fœdora d'hier et la Tosca du troisième et du quatrième acte que nous acclamons chaque soir (4).
Mais revenons à Shakespeare : pressé de réparer les torts de son prédécesseur, M. Claretie, non seulement montait immédiatement l'Hamlet de Paul Meurice, mais, shakespearien zélé, reprenait cet automne, Souvent Homme varie (5), de M. A. Vacquerie, fantasque imbroglio romantique qui est aussi bien du théâtre de Will que n’est
(1) Cette pièce eut assez de succès pour susciter des charges et l’on joua aux Boufïes : « Le Singe d’une Nuit d'été ».
(2) Le 29 septembre 1886.
(3) Lorrain se montre trop sévère notamment pour Reichenberg, qui jouait Ophélie et Agar, épouse d'Hamlet. Il faut opposer à cette opinion celle que met plaisamment Paul Véron dans celle d' Hamlet. « Bref, moi qui, en ma qualité de fantôme ambulant, ai pu faire tant de comparaisons, je déclare que la Comédie française s’est tirée fort à son honneur de cette nouvelle épreuve ; les moindres rôles étaient très vaillamment tenus et par Mie Hadermant et par Silvain et par Duflos. » (Charivari, 30 septembre 1886).
(4) En cette apostrophe rapprochant des plus grands acteurs la plus grande actrice, Lorrain s’adresse à Sarah Bernhardt dont il énumère les principaux rôles.
(5) Deux actes en vers, joués en 1859 à la Comédie française. Repris le 17 octobre 1887. à