‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 18 sur 41 · ANS" TT · texte numérisé non relu

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assurément M. Legendre et Beaucoup de bruit pour rien (sic) (1).

Maintenant à quel motif a bien pu obéir M. Porel, lui déjà en compte, sinon envers la maison Vacquerie, Hugo, Paul Meurice et Shakespeare (sic) en montant la comédie italienne, mais shakespearienne par les noms, je l'accorde, de M. Legendre, l’auteur Vituchéri et Francisquesarcéen (2) de Célimène et de Cynthia (3).

En fait de marivaudages et d'’intrigues marivaudantes, Les Fausses Confidences sont incontestablement supérieures aux bouderies et broderies italiennes, tout en concerti, préciosités et fioritures, du seigneur Benedict et de la dame Béatrice (4) : le conte est de Bandello (5), je le veux bien, mais le seigneur Claudio est un

(1) Une adaptation en vers de Muchado about nothing fut jouée à l’Odéon au début de 1888.

(2) Allusion à la faveur dont jouissait Legendre auprès de Francisque Sarcey et de Vitu, critiques du Figaro.

(3) Pièces précédentes de Legendre à l’Odéon : Célimène, 15 janvier 1885 ; Cynthia, 28 octobre 1885.

(4) Personnages de la pièce de Legendre qui s'aiment, ne veulent pas se l’avouer et marivaudent dans ce goût :

BÉATRICE O désespoir affreux, ô mal sans guérison !

Quand le fier Benedict paraît à l'horizon, Tous les oiseaux captifs, femmes ou demoiselles, Pour fuir vers ce charmeur partout battent des ailes Et les frères barbons el les maris jaloux Font aussitôt poser d'innombrables verrous.

BENEDICT Je comprends que, pour vous, votre oncle se dispense De faire en sa maison une telle dépense.

BÉATRICE Ces yeux-là, selon vous, font peur aux amoureux ? BENEDICT Non pas, c’est votre esprit qui rend l’amour peureux. BÉATRICE Le vôtre nous fait voir sa douceur angélique. BENEDICT Il la perd en voulant vous donner la réplique. (Acte Ier, sc. 4).

(5) Bandello, conteur italien (1480-1561). Emule de Boccace, il écrivit un grand nombre de contes et nouvelles. Il fut nommé évêque d'Agen par Henri IT. De ses Histoires tragiques, Shakespeare tira aussi Roméo et Juliette. Ces Hisloires furent traduites en français par François de Belleforest (1530-1585). Parue en 1580, cette traduction compte 7 volumes.

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sot d'ajouter créance aux mystifications du clair de lune (1), ce fieffé magicien, et Léonato, un vieux père outragé par trop accommodant. Ils sont, j'en ai quelque crainte, quelque peu cousins, l'un de Pierrot, l’autre de Cassandre, en tous cas Italiens comme eux ; la scène du balcon (2) et la méprise est vieille comme le monde, et bien autrement émouvante dans l’Orlando de l’Arioste, sur la terrasse de Ginevra (3) : la scène du tombeau a de la grandeur dramatique, il est vrai, mais combien plus esthétique et plus neuve dans Wintertale (4), quand la statue de la reine innocente et soupconnée se réveille et s’anime.

O Wintertale, délicieuse et brumeuse légende du conte d'hiver, joli comme un vrai conte avec ses charmantes entorses (5) au bon sens et à la géographie, et la belle Perdita (6), bergère et fille de rois, et le fameux port de mer de Bohême (7), et vous chère comédie d'As you like (sic), Comme il vous plaira, la vraie pièce des rêveurs et des mélancoliques, avec votre décor mystérieux, et tout en profondeurs bleuâtres de la forêt des Ardennes (8), la forêt-fée, hantée de belles princesses amoureuses et aimées déguisées en garcons et de vieux dues exilés, chassant le cerf et la philosophie

(1) Claudio, fiancé de Héro, fille de Léonato, gouverneur de Messine. Il se laisse jouer par Barochio. Celui-ci, flirtant au clair de lune avec sa maîtresse Marguerite, la nomme Héro, très haut pour la circonstance. Claudio s’y laisse prendre et va accabler Héro d’outrages le jour même de leurs noces.

(2) I n’y a pas de balcon dans la pièce de Shakespeare. Celui-ci est de l’invention de Legendre.

(3) Cf. Roland furieux, chant V, l'aventure de Ginevra, amoureuse d’Ariodant et aimée par Polinesso. S’aidant de sa maîtresse, ce dernier persuade à Ariodant qu’il est lui-même l’amant de Ginevra, dans les mêmes conditions où Barochio abuse Claudio. Fe

(4) Le Conte d'hiver.

(5) Dans le texte de l’article, il y a extases. Ce mot est rayé par Jean Lorrain dans le recueil qu’il avait préparé pour la publication. I1 semble que le mot qui conviendrait ici est entorses.

(6) Fille de Léontidès, roi de Sicile, qui la fait exposer dès sa naissance, parce qu’il la croit bâtarde et qu’on appelle Perdita à cause de son malheureux sort. Elle fut recueillie par un berger de Bohême.

(7) Acte III, scène 3 : « La scène se passe dans un désert de la Bohême voisin de la mer. — Antigone : « Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a touché les côtes des terres de la Bohême ? — Le matelot : Oui, seigneur, et j’ai bien peur que nous ayons débarqué dans un mauvais moment. »

(8) C’est dans la forêt des Ardennes que s’est retiré le vieux duc détrôné par son frère et c’est là que finissent par se rencontrer tous les héros de la pièce.

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loin des tracas du trône, voilà les vraies filles de Shakespeare (1), et non point bâtardes florentines comme cette chronique scandaleuse de Bandello, tout au plus bonne dans son cadre archi-usé de Renaissance italienne, à fournir le livret d’opérette déjà une fois fourni par le grand Will lui-même dans Gülletle de Narbonne (2).

Beaucoup de bruit pour rien, M. Porel est trop ami du pouvoir pour avoir été influencé par le nom de M. Legendre. L'influence de l'Elysée, depuis la mort du général Pittié, n'allait pas jusque-là ! À moins cependant que, spirituel comme un chroniqueur, Porel n'ait voulu résumer les événements de la semaine passée dans la fine allusion du titre de sa pièce ; alors l'excuse est bonne, car en effet, comme dit Leonato : tout tient dans ces cinq mots : Beaucoup de bruit pour rien (3).

11 décembre 1887.

(1) Rosalinde, fille du vieux due, est aimée d’Orlando, cadet dépouillé du chevalier Roland des Bois. Elle-même, amoureuse d’Orlando, le suit dans la forêt des Ardennes. Elle s’y rend déguisée en garçon sous le nom de Ganymède. Son amie Célie, fille de l’usurpateur, l'accompagne. Cette dernière, amoureuse d'Olivier, frère aîné d’Orlando et aimée de lui, l’épousera aussi à la fin de la pièce qui se terminera ainsi par un double mariage.

(2) Opérette en trois actes de Chivot et Duru, jouée aux Bouffes-Parisiens en 1882. Le sujet est emprunté à un conte de Boccace : La Femme vaillante.

(3) Cet article est du 11 décembre. Or, le 3 décembre, à la suite des affaires Grévy, Wilson, le Président avait donné sa démission. Le 4, Carnot avait été élu Président de la République et, le 10, il y avait eu tentative d’assassinat contre Jules Ferry. Ceci explique la fin de l’article. Maintenant, parlant de l'influence du nom de M. Legendre, Lorrain fait-il une allusion au gendre Wilson ? Peutêtre, c’est là un de ces calembours dont il était coutumier. Le général Pittié était chef de la maison militaire du Président de la République. Son fils, Victor Pittié, eut en ce temps quelque succès comme poète.

Elèves Shakespeare.

Dans cette seconde chronique sur la renaissance shakespearienne, Jean Lorrain déplore que les auteurs soient désormais à l'ordre des artistes. Plus particulièrement, il se plaint qu'un certain nombre d’entre eux reçoivent de M. Porel commande de pièces shakespeariennes. Ce sont ceux-là qu'il dénomme Elèves Shakespeare. JL en désigne trois, mais son article s'occupe surtout du cas Haraucourt, qui écrivit son Shylock sur la demande précise de Porel et dans des conditions telles qu’elles valent d’être rappelées.

Haraucourt travaillait à un drame en vers que lui avait demandé Sarah Bernhardt, quand M. Porel vint, un beau malin, lui demander une adaptation du Marchand de Venise. La chose se passail le 21 mars. « Quand voulez-vous avoir ce

Shylock? demanda Haraucourt. — Le plus tôt possible. — Nous sommes le 21 mars, le 21 avril avant midi vous aurez le manuscril. — Un mois pour un drame en vers de cette

taille, je vous en défie. — Soit, parions ! » Le 21 avril, à 11h.30, Porel déjeunait sans songer à la gageure. On annonça Haraucourt qui déposa le manuscrit sur la table (1).

Ils le sont tous élèves Shakespeare dans la jeune pléiade odéonesque Dorchain (2), Legendre (3) et le marquis Edmond de Haraucourt lui-même (4) dont le second Théâtre français nous donnait le Shylock hier (5).

(1) Les Annales politiques el littéraires, 22 décembre 1889. :

(2) Le 22 septembre 1885, l’'Odéon avait donné une adaptation du Soir des Rois de Shakespeare : Conte d'avril, quatre actes en vers d’Auguste Dorchain.

(3) Louis Legendre, auteur d’une adaptation versifiée de Beaucoup de bruit pour rien, donnée à l’Odéon en 1888.

(4) Edmond Haraucourt prétendait ne tirer aucune gloire que de son œuvre, aussi bien n’usait-il pas volontiers de son titre de marquis. Mais les deux poètes étaient en très mauvais termes et Lorrain, pour taquiner Edmond Haraucourt, le lui rappelait régulièrement. Cela n’empêchait pas, comme on le verra plus loin, qu’il rendît justice à son talent, qui en faisait un auteur dramatique assez estimé, pour que la plus grande actrice de l’époque et le directeur du second Théâtre français vinssent lui commander des pièces.

(5) Le Marchand de Venise, joué le 18 décembre à l’Odéon.

M. Porel (Parfouru pour les dames) (1) leur taille la besogne, morcelant et coupant à travers l'œuvre shakespearienne et, le scénario bâti, nos forts-en-thème de s’atteler humblement à la tâche, avec l'outillage ordinaire et prévu des gens de leur métier : gongorisme des rythmes et sonnailleries des rimes.

J'ai sur ma table une carte ainsi conçue :

Ventouseuse bien outillée.

Spécialement recommandée par le docteur Ricord.

Après une petite shakespearinade jouée à l'Odéon, chacun de ces messieurs peut libeller ses cartes du premier de l'an :

Poële adaptateur des plus consciencieux.

Spécialement recommandé par M. Parfouru,

et ils peuvent tout de go se présenter chez M. Claretie : la porte des Français leur est entrebâillée ; ils sont reconnus bons pour le... service des théâtres : poètes aux ordres, ils sont mûrs pour les conseils hautains et protecteurs de MM. Coquelin, Febvre (2) et autres Mastuvu (3).

Ces messieurs ne reçoivent plus les pièces, ils ne daignent pas les écrire, ils les parlent aux auteurs, le matin, chez eux, au petit lever, entre onze heures et midi, tout en se curant les ongles ou en se faisant la barbe, de très haut, en arpentant la chambre ; ou bien encore de une heure à trois, avant d’aller au Bois, tout en posant devant le peintre de portraits à la mode, qui les a suppliés, mais là, vrai, à genoux, de leur laisser croquer leur gueule impertinente, aux chairs rasées de frais (4).

Et le lamentable et malheureux auteur qui, lui, veut être joué, parce qu'il se sent quelque chose dans la tête et au ventre, avale couleuvre sur crapaud et conseil sur impertinence ; bourrades et

(1) Porel s'appelait de son patronyme Parfouru.

(2) Alexis Febvre était à la Comédie française un camarade de Coquelin. Il se fit remarquer par sa conception nouvelle du Tartufie.

(3) Le texte portait Mastura, c'était évidemment une coquille.

(4) L’anecdote citée plus haut montre bien que Jean Lorrain n'avait pas

tout à fait tort.

rebuffades, condescendances et propos plaisantins : « Croyez-moi, mon ami, vous n'avez pas l'habitude du théâtre. Banville, lui non plus, ne voulait rien entendre, il est venu pourtant à résipiscence et il a mis les pouces... Je ne l’aurais plutôt pas joué. C’est notre rôle à nous d'éclairer les auteurs : Dumas me consulte bien et Dumas est un malin. »

Comment donc !

Et voilà le train de la Comédie. Grimauds de lettres comme au temps du Grand Roi, nous faisons toujours antichambre, mais non plus dans les salles du Louvre et de Versailles pour obtenir pension sur la cassette royale, moyennant dédicace au marquis de Dangeau ou au duc d’Aiguillon, lieutenant de la Maison du Roi, mais dans la galerie obstruée de tableaux de Scaramouche et Mascarille !

Plats valets des valets, nous courtisons, l’échine onduleuse et la nuque baissée, le duc Gros-René et le marquis Scapin !

Et tandis qu'un Villiers de l’Isle-Adam meurt presque à l'hôpital (1), qu'un fils de Baudelaire, un génial poète, Paul Verlaine, se voit marchander par un vague éditeur les cinquante louis annuels, qui sont pour lui le pain, les grands journaux sont pleins des coqà-l’âne écrits de messieurs Cadet, pitres pour convalescents, et autres galipettes des Galipaux ou Galopeaux, pédicures et cabotins (2).

Je n'écris pas ces lignes pour MM. d'Haraucourt, A. Dorchain et Legendre.

M. Dorchain, qui est un vrai poète, a écrit la Jeunesse pensive, et M. Legendre, le sympathique auteur de Beaucoup de bruit pour

(1) Villiers de l’Isle-Adam était mort dans la misère en août 1889. Son talent ne fut reconnu et proclamé qu’après sa mort. Lorrain avait écrit à son sujet : « Villiers à peine mort, on a semblé s'être donné le mot pour canonifier et faire passer génie le pauvre et subtil poète qu’un unanime silence avait, de son vivant, toujours tenu prudemment dans l’oubli. Cadavre, on a tenté de l’ensevelir sous les fleurs de rhétorique, comme vivant, on l’avait rayé du nombre des lutteurs pour la gloire et pour la vie, en le murant dans un silence de tombe et d'autant plus profond que c'était un silence recueilli... d’où la stupéfaction du public quand, du cercueil à peine cloué, les hérauts d’armes ont exhumé, la semaine dernière, ce divin et grand Inconnu dont nul, jusqu'alors, n’avait soupçonné le réel talent, ni le génie tout à coup évident, aveuglant, apparu. » (Evénement, 30 août 1889).

(2) Galopeaux était le vendeur et l’inventeur bien connu d’un remède célèbre contre les cors aux pieds et l’on sait qui était Galipaux. Il venait de créer, en 1885, Simpson dans La Parisienne de 3ecque au théâtre de La Renaissance,

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rien, le collaborateur actuel de M. Paul Hervieu (1), le plus mondain, après Bourget, de nos romanciers d'âme, rendit, paraît-il, en temps très opportun, un service éminent au sympathique Porel qui ne le joua pas pour rien (2).

Mais n'oublions pas, messieurs, que les débuts de M. d'Haraucourt dans le monde des lettres furent la Légende des sexes. un titre médical, mais un réel chef-d'œuvre de pornographie secrète.

À quel jive o’clock tea de duchesse éthéromane ou de banquière morphinée, M. Porel assista-t-il à la lecture d’une des petites piécettes de cet Erotica biblion (3) du plus farouche de nos jeunes poètes ? Je sais bien que M. d'Haraucourt se défend aujourd’hui de ce livre comme d’un péché de jeunesse.

Pas de fausse pudeur, cher confrère, car ils étaient vibrants à souhait et forgés de main de maître ces beaux et monstrueux alexandrins de la Légende des sexes, et, si j'ai bonne mémoire, c’est chez une grande dame de la colonie anglaise que j’eus l'honneur de vous les entendre dire pour la première fois (4).

(1) Il s’agit sans doute d’une collaboration projetée, car, ni dans les œuvres de Louis Legendre, ni dans celles de Paul Hervieu, on ne trouve nulle part trace d’une collaboration effective entre ces deux auteurs.

(2) Rien, dans les documents du temps, ne permet de préciser de quel service il s’agit, mais comme Legendre était riche, on pourrait, vu les insinuations de Lorrain, croire qu’il s’agit d’un service pécuniaire. Quoi qu’il en soit, Lorrain est certainement trop bienveillant pour Legendre en le plaçant comme poète sur le même pied que Dorchaïn et Haraucourt. Il suffit pour s’en convaincre de lire les vers cités plus haut, p. 65.

(3) Faute d’impression ou lapsus pour ÆEroticon Biblion.

(4) En cette affaire, Edmond Haraucourt qui, malgré son grand âge, fait toujours partie de la littérature militante, a bien voulu préciser pour nous ce petit point d'histoire littéraire :

« Quant à la dame dont vous me demandez le nom, et chez qui j'ai, un soir de 1883 ou 1884, récité presque tous les vers de La Légende des sexes, elle n’était point Anglaise, comme vous dites, mais de famille bretonne et mariée à un Anglais richissime : M7 Bowes, que l’on voyait parfois chez elle d’abord, mais qui divorça par la suite. Cette dame avait des cartes de visite que nous savions tous par cœur :

MADAME BoOWESs Comtesse de Curten Née Coysevox de Saint-Amand.

» Elle habitait primitivement un petit hôtel particulier, 7, rue de Berlin. Plus tard, après la rupture avec M. Bowes, elle s’en fut loger dans une maison dont elle était propriétaire, 12, rue Matignon. Elle donnait, en effet, des dîners savoureux où les gens du monde rencontraient des gens de lettres. J'ai dîné chez

Il y avait là Andrieux, le préfet de police ; Pierre de Courcelles, Mme Judith Gautier, M. Renan, le musicien Benedictus et personne ne sourcillait, n’osait même ciller, tant ils étaient énormes et sans sous-entendus, cyniques et s’étalant drus au soleil... des lustres allumés, ces terribles douze pieds d’une poésie faunesque |

Comprendre eût été indécence et l’irrémédiable confusion de la maîtresse de la maison ; un clignement d’yeux, un sourire, et d’un salon littéraire et charmant, tout embelli d’élégantes présences, nous tombions au boudoir d’une maison équivoque, à « ces dames au salon » du flirting brothel (1) londonien.

Vous, impassible et fier, tout autant impassible, mais pas plus cependant que notre aimable hôtesse, vous alliez, dévidant le chapelet sonore et précieux et précis de vos rimes d’airain.

Le couplet fini, il y eut quelques légers bruissements d’éventail, de discrètes tapotes dans les paumes des mains, quelques graves inclinaisons de tête et M. Renan, je crois, vous complimenta !

M. Leconte de Lisle, dont vous vous enorgueillissiez d’être le bon élève, justement fier d’un tel maître, vous félicita peut-être moins chaudement de cette Légende des sexes, mais il vous pardonna l'audace du contenu en faveur du titre qui parodiait l’œuvre maîtresse de Victor Hugo, cet Hugo qu'il déclare bête et grand comme l'Himalaya.

Catulle Mendès, lui, encouragea, mais d’Aurévilly s’effaroucha, et vous posa, je crois, une question indiscrète.

Le livre fit du bruit au club comme au boudoir, et, plus d’une svelte assidue de Bourget le dévora goulûment en silence, préalablement insinué dans quelque couverture d'œuvre philosophique,

elle avec Renan, jamais avec Leconte de Lisle ni Barbey d’Aurévilly que je voyais chez eux. Ce n’est pas en leur présence qu’on m’a fait réciter les vers de la Légende, mais en tout petit comité, quand le gros des invités fut parti : je me souviens qu’il y avait là quelques dames étrangères ou françaises et mûres, dont une Mme de Bismark et d’anciennes familières de la Cour impériale, mais très peu d’hommes : Andrieux, que vous citez ; Batbie, ancien sous-secrétaire d'Etat et professeur à Ecole de droit, avec qui j’ai gardé par la suite des relations qui furent bien utiles à M. Barrès ; mais ceci est une autre histoire. » Voilà. Je vous serre la main.

» Edmond HARAUCOURT. »

(Lettre du 16 décembre 1934).

(1) Nom anglais de la maison publique.

Herbert Spencer ou Spinoza : aujourd’hui, il a sa place marquée dans ce qu’on nomme l’enfer des bibliothèques.

Qui vous eût dit alors, cher confrère et poète, que vous vous retrouveriez dans le jardin shakespearien de Belmont (1), sur le banc de gazon baigné de clair de lune, où roucoulent, dans l'ombre odorante et pâmée, le seigneur Lorenzo (2) et l’espiègle Jessica (3) ?

Et dire que ce rôle de Portia était tout d’abord destiné à Sarah, à Sarah, oui, Sarah elle-même, la grande Sarah, qui s'était mise en tête de jouer le Marchand de Venise et avait commandé la pièce à M. Haraucourt (4), un familier de la maison et aspirant au rôle de poète favori de Fædora-Théodora.

Mie Réjane (5), dans Portia, rôle désigné à Sarah, qu'elle a tant

(1) MLesscènesh; acte ler: et 16 acte L1:23,4,8, 911,12; 13;14/acte III : et tout l’acte V du Marchand de Venise, se passent dans le parc de Belmont où s'élève le château de Portia.

(2) Lorenzo est l’amant de Jessica, fille de Shylock.

(3) Allusion à l’acte V, scène 1re, où Lorenzo et Jessica évoquent, à propos de leur nuit d’amour, le souvenir des grandes amoureuses : Cresside, Thisbé, Didon et Médée.

(4) Ceci paraît en contradiction avec l’anecdote contée par Les Annales que nous citons plus haut. De fait, Haraucourt écrivait une autre pièce commandée par Sarah, lorsque Porel lui demanda Shylock.

(5) Donner à Réjane un rôle de patricienne de Venise, à Réjane, tvpe de la gamine parisienne, on dirait aujourd’hui de la parigote, parut tout à fait paradoxal. C’était une gageure ; la critique prétendit qu’elle ne fut gagnée qu’à moitié. L'actrice parut faible et étriquée sous la majesté des costumes (Noël et Stoullig, Les Annales du théâtre, t. XV, p. 81).

Lorrain revient sur cette affaire dans un article de L'Echo de Paris, du 25 octobre 1890 :

« Mais que Miie Réjane se défie de Shakespeare.

» M. Emile Porel, ardent adorateur, doublé d’un habile barnum, a beau commander à ses fournisseurs ordinaires des adaptations de SAylock et autres Contes d'avril, avec ou sans musique de Faure et de Fauré ; que Mite Réjane sache résister au plaisir de revêtir les somptueux brocarts tissés d’argent et d’or et les coHiers bossués de gemmes et d’émaux de Venise triomphante.

» Mie Réjane dans les héroïnes shakespeariennes, ces filles de la fantaisie et du rêve ! Cette voix gouailleuse et ce masque de gamin vicieux dans les belles et les adorées Portia et Béatrix !

» Passe encore dans Kressida, laquelle était une Lydie Garousse de l’Zliade et devait être blanche et souple avec des férocités de rousse et des gestes menus de reptile, mais les gracieuses un peu hautaines et noblement passionnées comme les seigneuresses des chroniques de Bandello, mises à la scène par le

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parodiée et chargée à la ville et au théâtre, dans les revues de fin d'année et dans les représentations de cerele ! (sic). Y aurait-il donc une justice ici-bas ?

grand Will, avec ces allures gamines et perverses de joli voyou, groom à tout faire de cercle, et ce profil impertinent de gueuse aux grands yeux tour à tour câlins et orageux !

» Halte-là ! Holà !.…

Ne forçons pas notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.

Réjane, en fait de gens de race, N’imitera bien que Sagan ! »

Le Journal des Goncourt.

Celle chronique fut écrite à l'occasion de la publication du tome III du Journal des Goncourt. Le tome 1® portant sur les années 1851 à 1861, avait été publié en 1887. IL était préparé depuis longtemps. Il est, en effet, précédé d’une préface d'août 1872. Edmond de Goncourt ne voulait laisser sortir ces mémoires que vingt ans après sa mort. Mais, sur les instances d' Alphonse Daudet et de Magnard, il se décida de publier «la partie, dit-il, qu'il est possible de livrer à la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et peints ad vivum »(1). En 1887, parut un lome II (années 1862 à 1865) el en 1888, le lome III, dont il est question ici (années 1886 à 1870). Le Journal faillit être interrompu par la mort de Jules de Goncourt en juin 1870. À la fin de ce tome III, Edmond de Goncourt conte la mort de son frère el indique les conditions dans lesquelles il reprit, seul, le journal commencé en commun : « Après des mois, bien des mois passés, je reprends la plume tombée des de mon frère. Dans le premier moment, j'aurais voulu arrêter ce journal à ses dernières notes, à la note du mourant se retournant vers sa jeunesse, vers son enfance. À quoi bon continuer ce livre, me disais-je ? Ma carrière est à sa fin, mon ambition est morte. Aujourd'hui je pense comme hier, mais j'éprouve une certaine douceur à me raconter à moi ces mois de désespoir ! Cela peut être avec un désir vague d'en fixer le déchirant pour des amis futurs de la mémoire du bien-aimé. Pourquoi ? je ne le pourrais pas dire, mais c’est une espèce d'obsession… Je le reprends donc ce journal, et l’écris sur des notes jetées dans mes nuits de larmes, des notes comparables aux cris avec lesquels les grandes douleurs physiques se soulagent (2).

Jean Lorrain s'intéressail particulièrement au Journal des Goncourt, non seulement à cause de l'affection qu'il

(1) Journal, t. Ier, Préface.

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portait à l'auteur survivant, mais aussi parce qu'il y avait collaboré en quelque manière. Nous trouvons dans Le Journal du 29 mars 1898, sous la signature J. B., ce mot du chroniqueur à qui l'on reprochait de ne pas écrire ses mémoires : « Mais si, je les écris, seulement c’est Goncourt qui les signera. »

Mise à part l'exagération habituelle à Lorrain dans ses boutades, il est vrai que Goncourt le recevait volontiers dans son grenier pour les papotages qu'il lui rapportait des milieux littéraires.

M. Jules de Goncourt, dont le beau portrait peint par Raffaëlli passionnait avant-hier le public du vernissage, vient de mettre en vente le troisième volume de leur Journal, ce Journal des Goncourt, un des plus friands régals littéraires de ces dernières années, véritable mémoire des hommes et des mœurs de ce temps : souffrances affinées d’artistes, mêlées de révélations les plus piquantes et les plus inattendues sur les grandes figures de ce dernier quart de siècle, et à travers ce spirituel et verveux : «A bas les masques ! » qui semble être le souffle même du livre, il se trouve que cette histoire intime de deux âmes, écrite au jour le jour par les deux frères d'Auteuil, dont un déjà mort depuis dix-huit ans, est la chronique d’aujourd’hui et de demain.

Sans même essayer de faire l’analyse de ce dernier volume, qu'on pourrait appeler Le Livre de la Princesse, tant une belle et noble place v est faite à la princesse Mathilde (1) par les deux frères reconnaissants, à côté d’une admiration émue et continue de Gautier (2) et de Gavarni (3), les deux talents favoris des seigneurs

(1) La princesse Mathilde était la fille de Jérôme Bonaparte. Née en 1820 et demandée d’abord en mariage par son cousin Louis Napoléon, elle épousa un prince Demidoff, s’en sépara au bout de quatre ans et, après 1852, vint tenir la maison de son cousin devenu Président de la République. Elle s’entoura d’une cour de littérateurs et d’artistes dont faisaient partie les Goncourt. Elle est nommée dans 46 pages de ce tome III du Journal.

(2) L’admiration se manifeste surtout en ce passage : « Quel causeur, bien supérieur à ses livres, quelque valeur qu’ils aient, et toujours dans la parole, au delà de ce qu’il écrit. Quel régal pour les artistes que cette langue au double timbre et qui mêle souvent les deux notes de Rabelais et de Henri Heine : de l'énormité grasse ou de la tendre mélancolie. » (Journal des Goncourt, t. III, p°192)

(3) « 25 novembre... Gavarni mort... un coup de foudre. L’enterrement à

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d'Auteuil, l'actualité d'aujourd'hui y est, près de trente ans d'avance, touchée et cinglée d’un brin de plume si délicat et si aigu que je tente ce tour de force, de faire une chronique parisienne de mai 1888 rien qu'avec les déjà anciennes et pourtant si vivantes citations de ce volume. J’ouvre au hasard et à la première page je lis :

«1er janvier 1866. Le Havre. — J’entendais ce soir à table d'hôte, des capitaines de vaisseaux marchands, parler, la rougeur au front, de la paix à tout prix de Louis-Philippe, où le canon français saluait toujours le premier. Un gouvernement a encore plus besoin qu’un homme, de donner de lui l’idée qu’il est capable de se battre (1). »

N'est-ce pas là toute l'explication de l’impopularité du parlementarisme et de la popularité toute fleurie d’œillets rouges de M. le général Boulanger ?

Plus loin : « Il y a des fortunes qui crient : « Imbécile! » à l’honnête homme (2). » Cela, c'est la vie parisienne de tous les jours.

Je tourne une page et je cueille cette phrase : « Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde est peut-être un tableau de musée ou d’exposition (3).» Est-ce assez actuel le lendemain de l’ouverture du Salon ?

A la Marchande de sourires (4) maintenant : « Chose singulière, la poésie chinoise — la japonaise aussi — celle du moins qu’on connaît, est classique. Des poésies de l’époque des Thang, la philosophie épicurienne au bord des eaux, l’éternelle invitation à la tasse, font vaguement rêver à un Horace de Rotterdam (5). »

Mon confrère, M. Louis Besson, a traité le drame de Me Judith Gautier de mélo (6) et M. Vitu a comparé Ivashita et sa nourrice

l'heure où je lis cela... Et nous n’y serons pas, nous ne nous retrouverons pas derrière le cercueil de l’homme que nous avons le plus aimé, le plus admiré... Nous ne le reverrons pas. » (Journal des Goncourt, t. III, p. 87).

(1) Journal des Goncourt, t. III, p. 4.

(2) Ibid., p. 36.

(3) 16id., p: 13.

(4) Pièce japonaise en 5 actes et 2 parties, prologue par A. Sylvestre, musique de Benedictus, jouée à l’Odéon le 21 avril 1888. Cette pièce de Judith Gautier fit courir tout Paris. Porel lui avait consacré une mise en scène si somptueuse que Pierre Véron pouvait écrire au Charivari : « Un décor, celui du troisième tableau, vaut, à lui seul, le voyage, et les trains de curiosité vont s’organiser de toutes parts. » (Le Charivari, 23 avril).

(5) Journal des Goncourt, p. 14.

(6) Evénement, 22 avril 1888. — Opinion justifiée par la conclusion de ce drame dans lequel Yamato apparaît sous les traits d’un mendiant et tend à

Are

à des personnages de Sophocle (1); nous ne sommes donc pas si loin de compte comme on voit.

Mais revenons à la politique. Je lis avec une véritable joie, pages 24 et 25, ces deux pensées absolument exquises de justesse et à l'appui desquelles il ne manque plus que des noms :

10 «De grands événements sont souvent confiés à de petits hommes comme ces diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à des gamins ! »

M. Edmond Magnier (2) ou M. Charles Laurent, de Paris (3), n'auraient pas mieux aiguisé le trait dans un de leurs courriers politiques et celui-ci (sic) :

20 « Une façon rapide de faire son chemin est de monter derrière les succès ! À ce métier-là, on est bien un peu crotté, on risque bien d'attraper quelques coups de fouet, mais on arrive comme les domestiques à l’antichambre. »

Ou Hôtel du Louvre, n'est-ce pas, messieurs Y... Z... ?

Enfin, pour en finir avec le boulangisme, cette réflexion pleine de tristesse et d’effarement :

« Dernièrement, le fils d’une femme du peuple a quitté la maison de commerce où il était en disant que c'était un état où on ne parlait jamais de vous (4). »

« J'ai peur de l'avenir d’un siècle, où tout le monde voudra avoir une carrière de vanité et de bruit. »

Et c’est écrit en 1866, nous sommes aujourd’hui en 1888 ! Vos terreurs de l'avenir n'étaient pas terreurs vaines, messieurs de Goncourt.

Aux confrères maintenant :

« Quelle ligue de toutes les médiocrités, de toutes les impuissances, pour un Ponsard contre un Hugo (5)! »

Cœur de Rubis, la marchande de sourires, le poignard avec lequel elle doit se tuer, pour permettre à sa fille Fleur de Roseau d’épouser Ivashita, fils de Yamato.

(1) Le Figaro, 2 avril 1888.

(2) Directeur de L’Evénement.

(3) Charles Laurent, rédacteur en chef de Paris, journal républicain indépendant anti-réactionnaire, où collaboraient Delcassé, Grosclaude, de la Pommeray, Georges Montorgueil.

(© Journal des Goncourt, t. III, p. 14.

(5) Journal des Goncourt, t. III, p. 30. Autre appréciation de Goncourt

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