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Et un Bourget contre un Louis- (sic) Karl Huysmans (1) et un Delpit (2) contre un Henri Becque, etc., ce ne sont pas les noms, mais la place qui manque.
D'ailleurs, ce succès des médiocres, une phrase, un peu plus loin, l'explique :
« La misère des idées dans les intérieurs riches arrive parfois à nous apitoyer (3) ! »
Le fait est qu'aux five o’clock lea de certaines avenues du quartier de l'Etoile, l’anémie cérébrale des beaux et des belles est parfois si navrante et si incurable, qu’on en sort de là avec une réelle envie d’égorger quelqu'un ou de pleurer (sic).
Mais ne quittons pas pour si peu les confrères.
17 mars 1867. — « Je vomis mes contemporains. C’est dans le monde actuel des lettres, et, dans le plus haut, un aplatissement des jugements, un écroulement des opinions et des consciences. Les plus francs, les plus coléreux, les plus pléthoriques, dans la bassesse des événements, du ciel, des fortunes de ce temps, au contact de ce monde (4), au frottement des relations, au ramollissement des accommodements, dans l’air ambiant des lâchetés, perdent le sens de la révolte et ont de la peine à ne pas trouver beau tout ce qui réussit (5). »
Ah ! c'était déjà ainsi en 1867, tant mieux ! Voilà qui nous console un peu d’être venus trop tard dans un monde trop vieux; on annonçait bien hier l'entrée de M. Georges Ohnet à la Revue des Deux-Mondes (6).
Puis à travers des impressions, des notes, des croquis et des
sur Ponsard : « Je lis ce matin que Ponsard est mort. Il restera l’immortel exemple de toutes les sympathies de la France pour toutes les médiocrités et de toutes ses jalousies contre le génie. Je ne lui vois guère d’autre immortalité pour le sauver de l’oubli. » (9 juillet 1867, t. III, p. 140-141.)
(1) Evidemment Joris. Encore une preuve de l’ignorance des compositeurs et de la négligence de Lorrain.
(2) Romancier alors connu, collaborateur de la Revue des Deux-Mondes, auteur du Fils de Coralie.
(3) Journal des Goncourt, t. III, p. 33.
(4) Le texte dit : « du monde ».
(5) Journal des Goncourt, t. III, p. 109.
(6) Il ne pouvait s’agir que d’une rentrée. Ohnet avait déjà publié, en 1886, à la revue Les Dames de Croix-Mort. Ce fut d’ailleurs le seul roman qu’il y publia jamais.
esquisses d'hommes célèbres (1) et d’intérieurs de femmes (2), séjours à Saint-Gratien (3), soirées chez la princesse Mathilde (4), révélations sur les Tuileries (5) et sur la Cour de Russie, dîners chez Sainte-Beuve (6), toujours égratigné le long de ces Mémoires, décidément la bête noire des Goncourt (7), ce petit bonhomme tracassé et tâtillon de critique à coups d’épingles, entre une curieuse entrevue avec Zola (8), la première avec Zola auquel il trouve d’abord un faux air de Sarcey (9)et une cruelle eau-forte de Doré(10),
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(1) Feydeau (t. III, p. 159), Berthelot (t. III, p. 174), Planat, directeur de La Vie parisienne (t. III, p. 191), M. de Marcellus (ibid., p. 203), Renan (ibid., p. 209), Michelet (ibid., p. 213, 298, 299), Théophile Gautier (ibid., p. 219, 242, 294), Prévost-Paradol (ibid., p. 229), George Sand (ibid., p. 242), Flaubert (ibid., p. 248).
(3) Saint-Gratien était la maison de campagne de la princesse Mathilde. (Journal des Goncourt, t. III, p. 153, 156, 162, 163, 168, 224, 310).
(4) Ibid., t. III, p. 195, 207, 222, 224, 259, 260.
(5)ETbId;,-p'4187310818
(6) Ibid., p. 175, 177, 248.
(7) Ce passage notamment est à retenir (3 août 1872), tome IIl, page 153 : Saint- Gratien :
« Eudore Soulié déclarait aujourd’hui très justement qu’il y avait deux Sainte-Beuve : le Sainte-Beuve de sa chambre d’en haut, du cabinet de travail, de l’étude, de la pensée, de l’esprit ; et un tout autre Sainte-Beuve, le Sainte- Beuve du rez-de-chaussée, le Sainte-Beuve dans sa salle à manger, en famille, au milieu de la Manchote, sa maîtresse, de Marie, sa cuisinière, et de ses deux bonnes. Dans ce milieu bas, Sainte-Beuve devient un petit bourgeois, fermé à tous les grands côtés de sa vie d’en haut, une espèce de boutiquier en goguette, l’intellect rapetissé par les ragots, les âneries, les rabâchages imbéciles des femmes.»
Voir encore tome III, pages 255, 256, 257, 259, 260, 273, 274, 275, 291, 292.
(8) Zola avait publié dans un journal de Lyon un article admiratif sur Germinie Lacerteux et les Goncourt l’invitèrent pour cela à déjeuner. Il vint le 14 décembre 1868.
(9) « Notre impression première fut de voir en lui un Normalien à l’encolure de Sarcey, dans le moment légèrement crevard, mais en le regardant bien, le râblé jeune homme nous apparut avec des délicatesses, des modelages de fine porcelaine dans les traits de la figure, la sculpture des paupières, les curieux méplats du nez; en un mot, un peu taillé dans toute sa personne à la façon des vivants de ses livres, de ces êtres complexes, un peu femmes parfois dans leur masculinité. » (Journal des Goncourt, t. III, p. 246.)
(10) « Je regarde par une porte-fenêtre ouverte sauter au Casino les gandins qui dansent. Au milieu d’eux, un gilet blanc, un petit ventre qui pointe, un danseur à l’air d’un garçon de noce endimanché : c’est Doré. Même, peut-être très injustement, son physique m'est antipathique. Il me déplaît, cet homme gros, frais, poupin... où le labeur effrayant de sa production n’a pas mis d’années » (Journal des Goncourt, t. III, p. 61).
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dont la grosse santé débordante les offusque, et les transes d'angoisse et de tristesse que leur cause l’agonie de Gavarni (1), deux curieuses et piquantes silhouettes de femmes, et d'autant plus piquantes, que, de ces deux femmes, l’une, encore vivante, a su grouper autour d'elle un salon demi-influent et que, pas plus tard qu'hier, la presse agitait encore tous les Cambourins de la réclame à propos de l'hôtel de l’autre depuis un mois à vendre, l'hôtel Henkel : Mme de Tourbet et la Païva (sic).
Mme de Tourbet d’abord (2).
« Touchée de nos procédés gentilhommes, lors de la vente de sa maison, Mme de Tourbet a tourmenté Flaubert pour nous amener dîner chez elle. Un appartement riche et banal, ressemblant à ces appartements meublés qu'on loue aux provinciaux pour le mariage d'une fille riche. Un vrai carnaval d'invités. Paradol, Flaubert, Gautier, Girardin, lugubre et cassé avec sa tête de mort et sa mèche posée comme un accroche-cœur sur son crâne. La maîtresse de maison pleine de grâce coquette, mais un peu trop préoccupée de faire de son appartement un petit hôtel de Rambouillet du dix-neuvième siècle. On joue à des petits jeux d'esprit innocents et érotiques. Mme de Tourbet jette aux convives le mot malthusianisme et en demande la définition à la ronde : et, chacun, le couteau de l'improvisation sous la gorge, dit à peu près une saleté ou une bêtise (3). »
Un pendant au salon où la première question posée au nouveau visiteur introduit chez Bélise est celle-ci : « Monsieur, que pensezvous de l'amour (4) ? »
(1) Journal, t. III, p.54 à 87.
(2) Les Goncourt avaient acheté à Mme de Tourbet pour 48.000 francs, le 22 février 1868, après avoir vendu leur ferme des Gouttes, une maison sise au Parc des Princes. Entre temps, cette maison avait été vendue par Girardin et Baroche à une autre personne. MM. de Goncourt renoncèrent à leur achat et, le 4 août, ils achetaient leur maison d'Auteuil pour 83.000 francs.
(3) Journal des Goncourt, t. IT], p. 261.
(4) Cela peut être n'importe lequel des salons de la fin du dix-neuvième siècle, aussi bien celui de Mae Aubernon que celui de Mme de Loynes, que celui de Mme Strauss, que celui de Mme de Caillavet, toutes coutumières de semblables questions. Maxime Revon et Pierre Billotey content (Vingt-cinq ans de littérature, p. 70) que la question fut posée par Mme Aubernon à G. d’Annunzio, qui aurait répondu grossièrement : « Madame, lisez mes livres ct permettez-moi de déjeuner ! » Mais la question fut posée à bien d’autres moins grands, qui répondirent peut-être plus spirituellement.
À la Païva maintenant !
Vendredi 24 mai. « Théophile Gautier, qui est dans ce moment maestro di casa, nous présente à la Païva, en son légendaire hôtel des Champs-Elysées. Une vieille courtisane peinte et plâtrée, l'aspect d’une actrice de province, avec un sourire et des cheveux faux (1).
» On prend le thé dans la salle à manger qui, en dépit de son luxe et de toute la surcharge de son mauvais goût Renaissance, en dépit des sommes ridicules qu'ont coûté ses marbres, ses boiseries, ses peintures, ses émaux et la ciselure des candélabres d'argent massif venant des mines du Prussien entreteneur se trouvant là, n’est au fond qu’un riche cabinet de restaurant, un salon des Provençaux pour millionnaires (2).
» Là-dedans, une conversation de gens gènés comme dans du faux monde, et qui se traîne. Gautier, malgré son impertubabilité, ne trouve pas, dans cette maison, son équilibre. Turgan, que nous voyons là pour la première fois, cherche laborieusement des effets. Saint-Victor froisse et pétrit son chapeau pour trouver des phrases. Et on sent tomber sur cette table magnifique, éclairée de l'incendie
(1) Thérèse Lachman, marquise de Païva, du nom de son second mari qu'elle avait épousé en 1851, le Portugais Aranjo de Païva. Née à Moscou en 1819 d’un tailleur juif, elle eut une existence très aventureuse : à dix-sept ans, elle avait épousé Antoine Villoing, un Français établi à Moscou. L’ayant abandonné, elle vint à Paris et se lia avec Henri Hertz, facteur de pianos. Elle abandonna de même le marquis de Païva pour se lier avec l'Allemand Henckel de Donnesmarck qu'elle épousa en 1871. Après la guerre, pendant laquelle elle avait quitté Paris, elle revint à Paris, fréquentant les milieux diplomatiques et politiques. On a tout lieu de croire qu’elle était une espionne de Bismarck. Elle fut expulsée en 1877. Quant à sa décrépitude, elle suscitait les plaisanteries du temps. Un mauvais plaisant lui envoya un jour cette épitaphe en rimes riches :
Qu'elle garde jusqu’à la tombe Ses dents fausses, ses yeux éteints, Ses restes de gorge qui tombe
Et de visage qui s'éteint.
(2) Restaurant célèbre du temps. Cet hôtel des Champs-Elysées lui avait été offert par Henckel de Donnesmark. Il avait été construit par l'architecte Mauguin et décoré par Paul Baudry. En 1870, lorsque tout Paris s’était retiré en des appartements clos, le jour de l’entrée des Prussiens, le comte Henckel seandalisa toute la capitale en entrant triomphalement en calèche découverte dans la cour de cet hôtel, La Vie parisienne du 23 avril 1888 au Figaro est consacrée à la description de l'intérieur de ce palais.
des lustres, le froid spécial des maisons de filles jouant la femme du monde, ce froid composé d’ennui et de malaise qui glace, dans les Louvres de la prostitution, le naturel et l'esprit des gens qui passent, un froid aggravé ici d’un passé qui fait peur (1). »
Quant aux dernières pages du Journal des Goncourt, ou plutôt d'Edmond de Goncourt, où le survivant a vécu, souffert et retracé l'horrible agonie de son frère, la double agonie, car ce fut une mort intellectuelle et physique à la fois, je ne dirai rien, si ce n’est que c'est là une des choses les plus atroces et les plus douloureuses qu’il m'ait été donné de revivre à travers le tempérament littéraire de quelqu'un.
À la page 301 de leurs mémoires, les deux frères ont noté cette impression de voyage :
«Il y a, au bout de la table d'hôte, une mère qui vient de perdre un fils de vingt ans. Elle est là avec sa douleur, sa chair pâle, décolorée, crucifiée, deux grands plis amers aux coins de la bouche. Le vague de ses yeux semble, par moments, se lever au plafond comme au ciel. Ses gestes sont des gestes de rêve, et ses lèvres, très souvent, oublient de boire au verre qui touche ses dents. On dirait que c’est un chef-d'œuvre de chagrin. »
Eh bien ! M. Edmond de Goncourt, pleurant son frère Jules, la seule affection de sa vie, nous fait l'effet de cette mère, de cette pâle crucifiée de douleur, mais d’une mère qui, toute perdue de désespoir, aurait eu la patience et le sang-froid de peindre son portrait d’après elle-même devant une glace d’observateur !
Les pages consacrées à Jules de Goncourt sont aussi un cheld'œuvre de chagrin, mais un chef-d'œuvre de chagrin littéraire : on reste à la fois épouvanté et effaré devant cette puissance d’analyse dans la peine et cette terrible conscience dans la douleur. A ce compte, M. Edmond de Goncourt, qui a prévu l’objection des gens qui diront qu'il n’a pas aimé son frère et que les vraies afflictions ne sont pas descriptives, est à mon opinion un double martyr, car il a souffert deux fois sa souffrance et vécu deux fois son malheur.
3 mai 1888.
(1) Journal des Goncourt, t. III, p. 128-129 (vendredi 24 mai).
L'Invasion des Barbares.
Chronique consacrée à la chule de Germinie Lacerteux, le 19 décembre 1888. Les Goncourt avaient déjà subi un premier échec en 1865 avec Henriette Maréchal. Mais la pièce était tombée moins à cause de la situation jugée pourtant scabreuse qu'à cause de l'intérêt que portait la princesse Mathilde aux auteurs. La jeunesse des écoles siffla la pièce pour atteindre, à travers les Goncourt, la Princesse et l Empire. Le jour de Germinie, la brochure distribuée à la critique portait cette dédicace : À Porel. Au directeur qui a eu la pensée de reprendre Henriette Maréchal et la bravoure de jouer Germinie Lacerteux. Henriette Maréchal avait été reprise par Porel le 3 mars 1885.
Pour Germinie, c? fut pis encore :
« Courrier des théâtres. -— Soirée très mouvementée à l'Odéon. On a beaucoup sifflé, un peu hué, un peu ri, beaucoup balle. Quelques amis des auteurs ayant à leur tête MM. Alphonse Daudet, la princesse Mathilde et M. Lockroy, Ministre des beaux-aris.… applaudissaient à lout rompre. Des gros mots ont elé échangés dans tous les coins de la salle qui était très brillamment composée » (1).
Mais tant de scandale altira le succès el, quelques jours après, la pièce triomphail :
« À ce propos, je suis nabré de vous annoncer ici, chers lecteurs, qu'elle n'est plus nt sifflée, ni huée, cette pauvre Germinie Lacerteux, st disculée le premier Soir, si malmenée par la crifique, presque étranglée, Sinon égorgée par Francisque, qui n'a pas voulu faire mentir le surnom de francuistre donné par Daudet ; elle jail même salle comble lous les soirs cette vilaine Germinie, 4 ou 5.000 de recette et, loin d’être accueillie par les injures el les bordées de sifflet de la première et de la deuxième, elle est applaudie à outrance avec rappel des interprèles par un public payant, qui ne s'étonne pas trop d'entendre
il) Evénement, 21 décembre 1888.
parler gras par des cuisinières el argot par des rouleurs des boulevards extérieurs. Un vrai succès qui faisail M. de Goncourt rajeuni de dix ans dans les coulisses de chez M. Porel, M. de Goncourt apparu d'une péleur de linge et ruisselant d'eau comme en nage, défaillant et la sueur au front, à sa sortie le soir de la première » (1).
Le plus cruel adversaire de Germinie avail été Francisque Sarcey, mais parmi les autres ennemis de celle pièce, il faut citer Le Figaro, Le Temps, Le Petit Journal, qui refusèrent la réclame payée (2). Malgré cela, le vrai succès auprès du public payant avait été considérable. IL y eut 2.506 francs de location (3) et Goncourt raconte que Mariéton paya 25 francs son parterre et vil payer 90 francs le dernier fauteuil d'orchestre (4). De nombreux détails sur la première de Germinie Lacerteux sont donnés par Léon Daudet, qui avait prêché la mobilisation des amis de Goncourt (5) dans le tome I°T de ses Souvenirs (6).
Barbare ! L'épithète a été décochée et raide dans la journée d’avant-hier contre l'école naturaliste et M. de Goncourt ; c’est en plein Sénat que la bombe a éclaté, à deux pas même du théâtre où Germinie Lacerleux tombait, il y a huit jours, sous une bordée de sifflets et de huées, mais pour se relever bien portante à la troisième ou quatrième, passée qu'elle était désormais de par la toutepuissante critique au rang des pièces pornographiques à scandale.
Or, sous la verte apostrophe de M. Audren de Kerdrel, c'est tout le grenier Goncourt, la salle à manger de Champrosay, y compris M. Bonnetain (7) et ses caudataires, qui écopent à la grande joie des bustes laurés des Racine, des Corneille et des Vigny, en
(1) Jean Lorfain, Evénement, 27 décembre 1888.
(2) Journal, t. VII, p. 319.
CDI EN Sp 578"
(4) IZbid., t. NIK, p. 316.
G)ETDId OV ITL p.s14
(6) Souvenirs, t. Ier, p. 126 à 132.
(7) Journaliste et romancier naturaliste. l'un des cinq du manifeste de
La Terre,
AU
profils olympiens de la statuaire antique, et classique et tragique, y compris MM. François Coppée et Charles Leconte de Lisle, bustes de marbre de l'avenir fsic).
En vain, M. Lockroy a-t-il appelé à la rescousse toutes les subtilités de son esprit de ministre parisien ! Après avoir sauvé, tant bien que mal, la direction de M. Porel, incriminé pour avoir installé Glaé et Mélie (1) dans le palais de Chimène et des princesses raciniennes de plain-pied avec Rodrigue et Cinna, et, après avoir tenté de dégager la responsabilité du gouvernement accusé par le baron de Lareinty de n'être pas difficile, M. Lockroy a dû se recueillir devant le dernier argument de M. de Kerdrel et c'est l’auteur de Germinie qui reste le vaincu sur le carreau du Luxembourg. « Barbares ! s’est écrié M. de Kerdrel, le champion de l'Odéon et des bonnes mœurs, oui, le Ministre des beaux-arts a dit que j'attaquais le théâtre de l'Odéon : je le défends. » Et sur un ah ! de M. de Lockroy : « Oui, je le défends et contre lui-même. Je défends ce théâtre qui portait dignement le nom de second Théâtre français, ct aussi, bien des fois, s’est montré l’égal du premier ; je le défends contre les barbares de toutes sortes. (Très bien ! à droite.) I1 y a des barbares lettrés (nouvelles marques d'approbation) et qui, en prenant de l'âge, prennent peut-être de l'expérience, trop d’expérience, de movens de succès inavouables, mais pas assez de sagesse et de bon goût. C’est contre ces barbares que je suis venu défendre l'Odéon.
» Oui, le théâtre de l'Odéon a mérité d’être subventionné ! Oui, il a mérité d'être encouragé, et vous me faites dire que j'avais prétendu le contraire, mais il a démérité dans ces derniers temps et, si c'est sa faute, c'est bien plus encore celle du gouvernement et de cette censure, que nous n’aurions, paraît-il, pas le droit de critiquer, car, elle aussi, serait infaillible et irresponsable comme M. le Ministre.
» Mettons toute chose à sa place, dans ma pensée comme dans mon langage. Jusqu'à présent, pas de reproche sérieux, et souvent de justes éloges à adresser au théâtre de l'Odéon ; depuis quelques jours, d’après la notoriété publique et d’après ce que j'en sais, cest un théâtre descendu de plusieurs degrés et entré dans une
(1) Personnages de Germinie Lacerteux.
voie déplorable, un théâtre qui ne mérite plus d'être encouragé, qui mérite au contraire d'être sévèrement blàmé ; et s'il ne l'était pas, si des œuvres semblables à Germinie Lacerteux souillaient encore sa scène, ch bien ! je ne me gênerais pas pour demander à l'Etat compte de sa complaisante faiblesse et pour censurer la censure (1). »
Ainsi parla le père conscrit, noble et hautain langage qui, certainement, à dû faire tressaillir dans sa tombe les chastes cendres du plus chaste Sosthène de la Rochefoucauld, Ministre des beaux-arts, fatal aux galbes des danseuses (2), car c'est la pudeur des bons pères de famille qui parlait avant-hier par la bouche de M. de Kerdrel, pudique et noble huis ! À ce sauvage défenseur de Ja morale et du beau langage, je me bornerai seulement d'adresser une question : M. Audren de Kerdrel a-t-il vu la pièce ? Non, M. de Kerdrel l'avoue lui-même et avec une bonne foi quelque peu naïve ; non seulement M. de Kerdrel ne connaît pas la pièce, mais il se flatte de ne pas la connaître, et cette ignorance est non seulement le cas de M. de Kerdrel, mais c’est aussi celui de tous les effarouchés détracteurs de Germinie !
M. Halgan, qui a soulevé, le premier, l'incident, l'a fait sur l'observation d'un ami, rencontré dans la rue au moment même où il entrait au Luxembourg ; son appréciation, 1l l'avoue, n'est pas celle d'un homme ayant été spectateur de la pièce, car cette pièce, il n’a pas eu, bien plus, il n'aura pas le courage de la voir (vous avez cependant le courage de la juger, messieurs) ; c’est devant le tolle général élevé dans le public et dont il à trouvé la trace dans toute la presse, qu'il entreprend cette campagne de salubrité publique, appuyé cependant sur un argument sans réplique, sur l'opinion du feuilleton du Temps, sur la critique de M. Sarcey Francisque, muse à peplum et laurée de palmes d'or
(1) Pourtant la censure avait exigé des coupures. Goncourt avait dû supprimer de sa pièce une scène dans laquelle un Frère des écoles chrétiennes venait visiter à l'hôpital une femme qu’il avait rendue mère (Temps, 27 décembre 1888).
(2) J1 s’agit de ce comte Sosthène de la Rochefoucauld dont parle Henri Houssaye dans son 1814 et qui prétendait sacrifier la colonne Vendôme à la gloire des alliés et aux rancunes du parti royaliste. Ministre des beaux-arts sous la Restauration, le duc avait pris un arrêté réglementant la toilette du
corps de ballet à l’Opéra. 4 À
ce se
de nos pères conscrits (1) ; non seulement c'est le cas de M. Halgan et de M. de Kerdrel, mais c’est aussi celui de M. de Pressensé que la finale de son nom aurait dû cependant préserver d’une légèreté aussi évidente !
Ces messieurs tonnent et grondent au nom de la morale et de la langue française ; c’est dans les couloirs du Sénat une levée de boucliers et un long appel aux armes. Les barbares sont là, menaçant la Patrie et l’Odéon sacré :
Aux armes, ciloyens, pères conscris, aux armes !
et ces barbares, nul d’entre eux ne les a vus ou entendus ; c'est sur des racontars et des rumeurs de presse qu'ils jugent et condamnent ; les oies du Capitole avaient du moins sur eux cet avantage qu'elles avaient vu luire dans la nuit les framées des barbares aux créneaux des remparts et entendu cliqueter les cuirasses gauloises contre les murs de la citadelle.
Non que je veuille ici défendre et M. Porel et M. de Goncourt ; le cas d’hystérie de Germinie Lacerteux, document plus qu'humain d'un organisme de femme, relève pour moi du roman d'analyse ; le sujet en est répugnant et choquant au théâtre et malgré de superbes cris de douleur vraie et le poignant de cette agonie d’une âme saignant à tous les clous de la réalité ! Certes, sans le tempérament de MIle Réjane qui y arrache tous les soirs l’applaudissement et le succès, la pièce était pour moi condamnée, la partie perdue d'avance ; mais, à mon avis, MM. les sénateurs ont laissé
(1) Dans sa chronique sur Germinie Lacerteux, Sarcey écrivait : « La pièce est tombée et il faut bien que M. de Goncourt et ses partisans le sachent : elle n’est pas tombée parce qu’elle révélait un art nouveau, parce qu’elle bousculait les conventions admises, parce qu’elle choquait les préjugés du gros public qui se compose, comme l’a si élégamment dit M. Antoine, de gueux imbéciles, elle est tombée pour une raison beaucoup plus simple et plus plate : elle est tombée uniquement parce qu’elle était obscure et ennuyeuse.… Les questions de théorie n’ont rien à voir dans cette chute... Voilà ce que je crois être la vérité et cela n’enlève rien à l'estime que nous faisons de M. de Goncourt dans d’autres genres. Il n'entend absolument rien au théâtre. » (Le Temps, 24 décembre 1888).
Antoine, devant cette attitude, décida de reprendre La Patrie en danger :« Je veux donner cette pièce avant six semaines et mous verrons si les gueux imbccites d’hier soir recommenceront. »
(Cité par L’Evénement du 23 décembre 1888).
échapper une belle occasion de plaire à Bergerat et d'empoigner Porel. Ils n'ont pas vu la pièce et, qui mieux est, l’avouent, et veulent la juger. Tout le monde trouvera avec moi qu'ils ont quelque peu oublié d'allumer leur lanterne.
Reste M. Porel, premier incriminé. M. le Ministre des beauxarts l’a vaillamment et crânement défendu comme le directeur Mécène des audacieux et des jeunes : « L'Odéon, a-t-il dit, a non seulement le droit, mais en même temps le devoir (car c’est une des conditions de son existence) d'être à la fois un théâtre de tradition et un théâtre d'initiation. Il doit conserver les pièces anciennes et accueillir les œuvres nouvelles pour en faire l'essai. Je dis qu'il doit accueillir telles œuvres nouvelles qui ne se produiraient pas sur une autre scène. Voilà quel est le devoir, voilà quel est le rôle de l’'Odéon parmi les théâtres subventionnés, et je m'étonne de voir attaquer une direction qui a toujours rempli ses engagements de façon à satisfaire le public d’une part et le gouvernement de l’autre. »
À quoi le baron de Lareinty : « Eh bien ! il n’est pas difficile le gouvernement. » Et, sur la riposte du Ministre des beaux-arts « Plus difficile que vous », Lareinty de conclure : « On ne s’en douterait guère. » Aïmables escarmouches qui donnent à la sommeillante assemblée je ne sais quel regain de modernisme et d’actualité.
Tout cela est bel et bon, en effet, mais me permettra-t-on de poser une question, à moi, jeune, très jeune chroniqueur et parfois poète moderne ou plutôt de dresser une liste de jeune pièces montées depuis deux ans par ce directeur, Mécène des jeunes.
A tout seigneur, tout honneur : Le Songe d'une Nuit d'élé (1), d'un certain William Bacon Shakespeare et de M. Paul Meurice. Paul Meurice, Vacquerie, Hugo et Cie (pas précisément jeune, vous m'accordez bien cela).
Reprise de Macbeth, de M. Paul Lacroix (2), poète mort à soixanteseize ans et éphèbe un peu plus qu'indifférent aux dieux, s'il faut
(1) Joué à l'Odéon en janvier 1886 avec musique de Mendelssohn, avec Mie Cerny de Choudens.
(2) Jules et non Paui Lacroix. L’Odéon avait déjà donné son Macbeth en 1863. Au même moment, la Porte Saint-Martin donnait le Macbeth de Richepin, joué par Sarah Bernhardt.
OU
en croire un proverbe connu : « Quand on meurt à vingt ans, on est aimé des dieux. »
Henriette Maréchal, reprise d'une pièce tombée aux Français en 1864, de MM. de Goncourt, jeunes il est vrai en 1850 : il faut donc croire qu'ils ont rajeuni depuis.
Caliqula, superbe reprise, disons-le, mais d’une pièce d'Alexandre Dumas père, quelque peu défunt aussi, pour être classé, même en s’y prêtant, dans les jeunes (1).
Germinie Lacerteux, pièce en tableaux vivants de M. Raffaelli (2), peintre impressionniste, très jeune il est vrai, et de M. Edmond de Goncourt, qui, lui, n’en est plus à ses débuts dans l’insuccèes scénique et le nom de M. de Goncourt figure seul sur l'affiche.
Si vous ajoutez à ces pièces de sexagénaires pour le moins, la reprise annoncée de Fanny Lear (3), du même Paul Lacroix, déjà cité et déjà jouée jadis à l’Odéon avec Mile Sarah Bernhardt dans le rôle de Cordélia, direction La Rounat (4), vous avouerez, si Germinie Lacerteux les aime jeunets, comme le dit si pittoresquement Julie et les prend presque en nourrice, M. Porel, lui, les aime mürs et les prend plutôt en Meurice.
Vous m'objecterez, je le sais, une ou deux shakespearinades (5) et la Marchande de sourires (6), japonaiserie, en effet, des plus jeunes
(1) Reprise le 8 novembre 1887. Avait été représenté en 1837 à la Comédie française.
(2) La pièce est en effet composée, à la manière impressionniste, d’une série de tableaux qui se succèdent : « Le rideau se baisse, non après chaque acte, mais pour ainsi dire après chaque scène, si bien que la pièce ressemble, disait quelqu'un, à une image d’Epinal qui aurait pour titre : Les malheurs d’une petite bonne. » (Le Temps, 2 décembre 1888). Si l’on remarque que Rafïaelli, peintre impressionniste, était l’ami et le portraitiste de Goncourt, on comprend Vallusion.
(3) Fanny Lear avait été donnée au Gymnase en 1868. Cette pièce est de Sardou.
(4) La Rounat fut nommé directeur de l’Odéon le 30 mai 1880. Il y eut pour associé Porel en 1882. En novembre 1884, il tomba malade. Porel fut nommé directeur intérimaire. La Rounat mourut le 25 décembre 1885 et Porel devint le seul directeur.
(5) Conte d'avril, d’Auguste Dorchain, adaptation du Soir des Rois, de Shakespeare, 22 septembre 1885. Beaucoup de Bruit pour rien, 1888. Cf. suprû, p. 63, 64, 65.
(6) 21 avril 1888. Drame japonais de Judith Gautier avec prologue d'A. Sylvestre et musique de Benedictus,