‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 20 sur 41 · TE · texte numérisé non relu

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d'une fort jolie femme qui ne l’est plus (1), mais si vous le voulez bien nous passerons ces petites incursions en Shakespeare aux profits et pertes d’un cahier des charges et vous conviendrez avec moi que le seul jeune, qu'ait jamais encouragé M. Porel, est le nommé William-Busnach Shakespeare.

29 décembre 1888.

(1) Judith Gautier avait trente-huit ans à cette date.

Paris d'aujourd'hui : Monsieur Alphonse Lemerre.

La rancune qui dicta cette chronique à Jean Lorrain avait trois causes. La plus lointaine, c'est l'accueil qu'avait fail Lemerre au jeune poète porteur du Sang des Dieux ef de La Forêt bleue ; la seconde, une attaque de Lorrain dans Très Russe contre Paul Bourget, auteur aimé de Lemerre ; la plus immédiate enfin, c'était l'antipathie que professait le chroniqueur à l'égard des écrivains amateurs mondains que Lemerre accueillait volontiers. Quant à Bourget, voici comment l'avait traité Lorrain : « Orgelet, un gris, un suave, un nuancé, l'Eliacin des Débats, le Chérubin de La Revue nouvelle, au fond, un très malin qui a su ne pas être jeune el baiser à propos les doigts des vieilles femmes, les seules qui aient aujourd'hui un salon. Les jeunes, pressées de vivre, ont surlout une alcôve, et l’alcôve lui fait peur à ce petit abbé ; bien trop futé pour y entrer, Orgelet, dans l'alcôve : pas assez fort pour en sortir. Quant à du talent, il en a : il a lu T'aine, Stendhal et Schiller, sait s'en souvenir et, avec quelques vieux airs de Baudelaire, s'est composé un profil athéo-anglolilléraire, très apprécié des étrangers, mettons plutôt des étrangères. IT a en lui du pion, du petit-maître et de la gouvernante anglaise : en un mot, les femmes en rafjolent. Pour elles, c'est le fin du fin, le grand-maître dans l'art des attouchements psychiques, le psychologue et l'analyste de leur cœur féminin dans ce qu'il a de plus flatteur et de moins défini : la belle malice, il s'analyse lui-même. Un Brummel amoureux de son armoire à glace, chuchotent ses ennemis... Au fond, c'est un bas-bleu, on ne lui connaît pas de maîtresse » (1).

Quant aux littérateurs mondains, Lorrain les avait singulièrement maltraïtés dans une chronique précédente du 13 juillet 1887, intitulée L'Elément étranger. Une riposte de Lemerre provoqua la chronique que nous étudions ci-dessus. Voici le passage qui mit le feu aux poudres :

(1) Très Russe, p. 159-160,

«.…Toule une poésie échevelée, passionnée, lunaire, héraldique, hermaphrodite el extraordinaire dont la publication complera parmi les mauvaises actions de M. Alphonse Lemerre, le Mécène éclairé d'art, qui est cependant assez riche pour résister à l'appäl des 1.800 francs dont on à payé l'estampille de sa maison sur le volume, el qui aurail dû, au moins, préserver d'un ridicule public une femme en somme charmante et inofjensive et dont le seul tort est de se croire loujours en 1830, Corinne et l'Ilalie.. Que M. Sully Prudhomme, membre de l'Académie des Impairs, el M. Arthur Meyer aient accepté de palronner la noble muse devant le public parisien, cela se comprend : M. Sully Prudhomme est académicien et M. Arthur Meyer est homme du monde.

Des salons, le chemin est ouvert (1).

» Mais que M. Lemerre, un bas-Normand el un roublard ! Non, M. Lemerre, par respect pour ses auleurs : Barbey d'Aurévilly, Coppée, Michelet, Flaubert, Leconte de Lisle, aurait dû laisser ce bon dessus de pendule au salon de cette princesse (2). »

« Considérez la prospérité éclatante et les humbles débuts de la plupart de nos éditeurs. Combien d’entre eux, parvenus au million, ont travaillé au petit sou de l’étalage ! Quand ïls ont, vingt ans durant, gravelé sur la portion de l’homme de lettres ; quand, Shyloks du bouquin, ils lui ont ôté, livre par livre, toute la chair de son intelligence ; ces gueux revêtus prennent des airs de Mécène : après l'argent ils volent l'honneur, parfois une administration complaisante fleurit la boutonnière de ceux qui ras tondirent les prés verts de la pensée. Tout beau, mes maîtres !

» Et, parfois, il se forme autour de l’exploiteur une tradition menteuse de générosité, de perspicacité, d’appui prêté aux lettres : après avoir rançonné l’auteur, ils se vantent de l'avoir découvert. Vous le connaissez, Ô mes chers poètes, ce gros bas-Normand du passage (3) : naguère marchand en bondieuseries, il recueillit les

(1) Allusion à un refrain de l’opéra Guillaume Tell. Cf. suprà, p. 47. (2) Evénement, 13 juillet 1887.

(3) Du passage Choiseul où était installée la librairie Lemerre,

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dépouilles opimes du Parnasse, il les trafiqua, les brocanta pièce par pièce, et jamais esclaves au pouvoir du négrier ne furent plus durement menés que nos Gringoires entre les serres de ce grippesous. Il leur imposait un dépôt d’argent pour couvrir ses frais d'impression ; l’apprenti-poète se saignait à blanc et si, d'aventure, le livre gagnait un succès littéraire, l’auteur était surtout payé par des joies morales. À ce trafic, le bonhomme Normand fit sa pelote, et lui qui prenait Lucrèce, le chantre d'Epicure, pour un ancêtre de Lucrèce Borgia, il se gonfla comme un protecteur des muses. Naturellement, il fut décoré ; dix poètes de talent qu'il avait édités et tondus, ne manquèrent pas de l’en féliciter en lui présentant leur boutonnière vierge (1). » Henri BAUER,

Lemerre, Alphonse pour le Parnasse, est, paraît-il, un surintendant Fouquet pour les femmes du monde ; avec le butin gagné sur le dos des Claudel, Banville et Leconte de Lisle, il donne des galanteries et des cadeaux aux Sévignés au petit pied du Faubourg ; il a exigé la forte somme de M. François Coppée (car l’auteur du Passant “et. de Severo fit parfaitement les frais d'édition de ses premiers vers) et il publie gratis pro Deo les vers de Mme de X... (2).

Aussi, à l'insinuation par moi-même émise qu’une belle marquise a peut-être payé un peu cher l’immortalité de son peplus (sic) (3), est-ce avec le noble courroux de la dignité outragée que M. Lemerre se dresse sur ses ergots de coq bas-normand. Fort de sa conscience et du ruban rouge de sa boutonnière, il prend le monde à témoin que tous ceux qui le connaissent savent qu'il est incapable de manquer aussi grossièrement aux convenances.

Nous sommes enchantés de l’apprendre et c’est là une nouvelle révélation de la personnalité de notre sympathique éditeur ; maintenant que, d’éditeur de poètes, M. Lemerre est devenu éditeur de femmes du monde et l'Arthur Meyer de la littérature, il se peut qu'assoupli au contact des cours, de la duchesse Ary Ecilaw (4)

(1) Echo de Paris, 29 octobre 1886.

(2) Mme de Montgomery, qui publia chez Lemerre Premiers vers : Feuilles éparses, le Cahier d'un Réveur, L'Amour de Fantasio. (3) Allusion à un vers de Feuilles éparses :

J'ai taillé mon péplum dans l’immortalité. (P. 51).

(4) Pseudonyme de la comtesse Czapska, auteur de Une Alfesse impériale, de Roland et du Roi de Thessalie, paru en 1886.

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et du Roi de Thessalie, il soit revenu à des sentiments plus désintéressés et ne tonde plus aussi ras les cheveux dorés de la Muse. Mais du temps où M. Lemerre était éditeur de poètes, et c’est alors que nous l'avons connu, il exigeait fort galamment la forte somme et j'en parle d'autant plus sciemment que j'eus l'honneur de voir éditer au Passage Choiseul et pas précisément gralis pro Deo mes deux premiers volumes de vers.

Quand, taquiné par la démangeaison d'écrire, je portai, moi, Normand de la haute-Normandie, à l'éditeur bas-Normand du passage, le manuscrit du Sang des Dieux, quinze cents francs me furent bel et bien demandés pour les frais d'impression par M. Alphonse Lemerre.…. Quinze cents francs. je vous avouerai que, moi aussi, j’eus le « bigre, c’est cher ! » (1) prêté à une belle muse par le numéro de La Vie parisienne de cette semaine, mais à Normand, Normand et demi et j'offris à M. Lemerre de faire imprimer le volume à mes frais, en me réservant le choix de l’imprimeur ; M. Lemerre accepta sans enthousiasme et, pour 500 francs, j'eus, dans une imprimerie de province, un volume exquis de typographie dont Mécène voulut bien se montrer enchanté et qui n'eut d’ailleurs aucun succès de vente. J'y trouvai donc un gain de cinquante louis peut-être. De 1.500 ôtez 500, restent 1.000 francs, je crois, 1.000 francs sur lesquels comptait M. Lemerre et auxquels j'essayai de suppléer par la richesse des rimes.

Dire que cette normande défiance établit entre mon éditeur et moi d’étroits rapports d'amitié, non ; aussi, un an après, l'offre faite par moi d’un manuserit de la Forêt bleue, me vis-je encore invité à en faire les frais d'impression ct de brochage. Laissé absolument libre dans le choix des caractères et des vignettes, cela me permit de me livrer à des recherches et des fantaisies typographiques amusantes et rares et d'ouvrir ce second volume sur une gravure d’après Sandro Botticelli, comme j'avais ouvert l’autre sur la jeune

() Dans le numéro du 16 juillet 1887, La Vie parisienne publiait une revue : Dans l’Escalier, où nous relevons le passage suivant : « Comment on lance un volume : I. - Une belle marquise s’aperçoil qu’elle fail des vers en appuyant son front sur les genoux de son mari. -— 11. — Entrevue avec M. Lemerre : Bigre, s’écrie la marquise, c’est cher! — III. — La marquise réveuse : Pourquoi ne ferais-je pas payer ma gloire par mes admirateurs ? » Et, de fait, elle envoie dans son monde une quantité de volumes en hominage, mais que la maison Lemerre a soin de faire suivre de la facture. »

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fille portant la tête d'Orphée du peintre Gustave Moreau. Je me mettais ainsi presque sous la protection des deux subtils et pénétrants artistes, ce qui, à mes yeux et aux yeux de beaucoup d’autres, valait bien l’estampille de la maison du passage Choiseul.

Mon second livre n’en eut pas moins le sort de l’autre, la Forêt se vendit mal, mais j'étais un poète résigné, je me contentais alors de la gloire morale d’être en compagnie des dieux, Leconte de Lisle, Hugo, Armand Sylvestre, de Banville et Coppée, heureux de ma réputation encore à venir et des 200 francs de compte de vente annuels de M. Lemerre.

Néanmoins, à mon troisième volume, j'allai ailleurs. Aïlleurs, non seulement on m'éditait gratis, mais on voulait bien me donner 35 centimes par exemplaire ; je tirai ma révérence à Mécène, lui laissant mes deux premiers volumes en dépôt.

Arrivons aux faits :

Parmi les femmes du monde, je veux dire parmi les talents de femmes du monde éditées alors au passage Choiseul, commençait à fleurir et à rapporter, moyennant 1.500 francs de réclame payée à un grand journal du boulevard, commençait à fleurir et à rapporter, un jeune et très subtil psychologue (1), Chérubin attitré des boudoirs d'Israël et de La Nouvelle Revue (2).

Sur cette jeune tête d’'Eliacin, M. Lemerre, Joad de la littérature, avait mis toutes ses espérances. Il y a deux ans, dans Très Russe, mon second roman, j'osais effleurer cette tête charmante ; à dater de ce jour, mes rapports déjà froids avec la maison Lemerre, tombèrent à 40 degrés au-dessous de Zéro; dès lors, non seulement mon nom devint invisible, mais mes volumes devinrent aussi invisibles en montre ; ils disparurent soudain de l’étalage et, comme un méchant enfant qu'on met au cachot, on me relégua dans la cave. J'avais touché à ce Pallädium, à l'éphèbe sacré; depuis ce jour, également plus d'argent, plus de compte de vente, pourquoi? Complicité et mystère!

Comme à un collègien de sixième, on me coupait les vivres. Ah ! J'attaquais M. Bourget ! Allons, Lorrain, en pénitence ! D'où

(1) Paul Bourget, lancé dans le salon de Me Cahen. (2) Fondée par Juliette Adam. Cf. suprà, p. 44, note 4.

venait le coup ? De M. Bourget ? Je ne puis le croire ; de M. Lemerre? Je laisse le public juge.

J'ai le tort d'être assez rancunier. Quand on est l’auteur du Sang des Dieux, on est presque autorisé à aimer la vengeance. Dès lors, je guettais mon Mécène éfoufjeur et, ma foi, devant l'immense éclat de rire soulevé ces jours derniers, autour d’un certain volume (1), je n’hésitai pas à prendre un peu mon Mécène au collet (2).

La chose est à refaire, paraît-il, j'ai manqué mon coup, puisque M. Lemerre, éditeur contre remboursement des poètes, publie également à ses frais les volumes de nos grandes dames et est en train de passer éditeur mondain.

Derrière le convoi de M. Caro (3), M. Alphonse Lemerre vient d'entrer dans le vrai monde ; après M. Sully Prudhomme, M. Paul Bourget ; après M. Paul Bourget, Ary Ecilaw (4) ; après Ary Ecilaw, Me la Marquise de M... (5).

Mes compliments, mesdames ; d’ailleurs M. Alphonse Lemerre a tout ce qu'il faut pour recevoir la cour et la ville : hôtel au Trocadéro, maison de campagne à Ville-d’Avray, la maison même du peintre Corot avec buste du poète des Nymphes et des Aubes matinales, édifié par souscription ! Aux banquets à tant par tête offerts à Mécène par tous les auteurs édités par lui, vont succéder les grands dîners mondains en habit noir fleuri de mauves orchidées, les grands raouts en diamants et en épaules ; et M. Lemerre a bien raison : le monde des comtes et des marquises est le seul où Mécène ait la chance de pouvoir promener sa décoration, sans y rencontrer l'ironie de certains regards et de certains sourires. Oh ! Alphonse ! Nous t’attendions là !.. Avoir commencé par M. Leconte de Lisle et finir avec Philaminte ! Avoir, pendant vingt ans, distribué les lauriers de la gloire et distribuer maintenant le ridicule !

(1) C’est le volume de vers de Mne de Montgomery, qui provoqua cet immense éclat de rire. Ün article à La Vie parisienne, deux articles de Lorrain, un troisième article à L’Evénement furent les échos de cet éclat de rire.

(2) Dans L’Elément étranger, paru à L’Evénement le 13 juillet 1887.

(3) Caro venait de mourir en 1887. C’était le philosophe et le professeur favori d’un grand nombre de mondaines qu’on nommait Les Carolines (C£. Charivari, 30 juillet 1887).

(4) Cf. suprà, p. 94, note 4.

(5) Cf. suprà, p. 94, note 2.

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