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Ave, Cesar, ridendi le salutant.
Salut, César, les grotesques de demain te saluent ! Soit, mais au moins, César, laisse-nous en rire, c’est un droit qu’à la porte on achète en entrant ! Mais non, M. Lemerre ne supporte pas qu'on rie, et si une boutade nous échappe, c’est sur un ton d'imperator qu’il clame dans la presse : « Un monsieur se permet, un monsieur s’est permis !... (1). »
Se permet. Où M. Lemerre a-t-il pris le droit de traiter ainsi la littérature en fille soumise ! Dans son prénom d’Alphonse ou dans la fortune qu'il a fait suer aux muses sur les presses de son imprimerie ? Depuis quand M. Lemerre est-il le préfet de police des mœurs littéraires ?
Un monsieur s’est permis ! Le monsieur se permettra encore avec ou sans votre permission, mon cher Mécène.
Vos poètes familiers vous ont vraiment habitué à d’étranges façons de faire du sentiment ; si j'ose aujourd’hui écrire cette chronique, c’est que je sais être l’écho de la plupart des auteurs de votre propre maison ; vous vous êtes fait une réputation de petit tyran et personne, paraît-il, n’ose souffler mot devant votre grandeur, terrorisé qu’on est entre l’espérance de la petite édition à 6 francs et la promesse de figurer dans l’ Anthologie.
La petite édition de la collection Lemerre, une trouvaille et un truc, avec lequel Mécène bâillonne les rebelles et les récalcitrants ; de cette petite édition, Mécène a fait un droit à l’immortalité, quelque chose comme le fauteuil de l’académie des poètes. Avee sa petite édition, M. Lemerre tient en échec la presse où nous sommes tous plus ou moins poètes. Etre imprimé dans la petite édition, mais c’est entrer dans l’Olympe, le plain-pied avec les dieux, Homère, Hugo, Eschyle, Leconte de Lisle, Sylvestre. Mais silence ! Si tu bronches, au panier, toi là-bas, poète !
Eh bien ! j'en fais mon deuil, je ne serai pas de la petite édition, pas plus que de l’Anthologie, cette anthologie des poètes français, au sujet de laquelle j'ai là votre lettre, cher monsieur, me demandant des renseignements pour ma biographie... Eh bien ! je n’en
(1) Lemerre manifesta cette grande colère à l’occasion de la chronique du 13 juillet 1887, intitulée L’Elément étranger.
do.
serai pas de votre Anthologie (1), je ne figurerai pas entre M. Leconte de Lisle et M. Paul Bourget, mais au moins aurai-je levé la tête, et dit au moins une fois tout haut dans la vie, ce que pensent tout bas les autres et maintenant, Ô Mécène, celui que tu n’éditeras plus et que tu vas enterrer te salue : Ave, Cæsar, moriturus te salutat.
21 juillet 1887.
(3) Dans cette Anthologie, ne figurent pas davantage : Baudelaire, Rimbaud, Moréas, Richepin et autres poètes de quelque importance.
Laissez venir à nous tous les Petits Pierrots.
Cette chronique est importante, parce qu’elle marque un point important dans l’histoire de la pantomime.
A la fin du dix-neuvième siècle, cet art, qu’on avait cru fini en 1847 à la mort de Gaspard Debureau, connut un renouveau de faveur. À Debureau, succédèrent Debureau fils, Guyon, Legrand et Rouffe. Mais longtemps Paris dédaigna l'art muet, qui se réfugia en province et notamment à Marseille, où Pierrot, parmi les nervis, devint tragique. Il redevint parisien en 1888, mais il resta farouche. À cette date, fut créé le Cercle funambulesque, par Raoul de Najac et Paul Margueritte, tout exprès pour favoriser la renaissance de la pantomime. Les plus grands écrivains s’y prélèrent volontiers. Catulle Mendès donna Chand’ d’habits ; Paul Margueritte, Pierrot assassin de sa femme ; Jean Richepin, L'Impératrice. Les plus grands artistes prêtèrent leurs concours, notamment Félicia Mallet, Lucien Guity et Signoret. Même Sarah Bernhardt avait voulu jouer Pierrot à l'asile des Fous au Trocadéro. Elle avait, à cette occasion, pris des leçons de Guyon. Parmi les partenaires de Sarah, on remarquait Réjane en Colombine, Saint-Germain en médecin aliéniste, Delaunay en gendarme el Guyon en Madame Cassandre. La soirée donnée au profit des aveugles rapporta 7.700 francs (1). Ce succès financier fut d’ailleurs un échec artistique. C'esi ainsi que le présente Champfleury dans sa Préface aux Pantomimes de Gaspard et Charles Debureau : « Le masque israëlite de l'actrice ne rendait en quoi que ce soit, me dit-on, la spirituelle bonhommie du Pierrot consacré ; la finesse de son regard, sa bouche à la fois fière et moqueuse, la sobriété de ses gestes qui rappellent celle des figurines peintes sur les vases grecs. Pas de liant, point de charme dans l'ensemble : une défroque blanche sur un porte-manteau, des fils de fer s’agitant maladroitement sous les plis classiques du pantalon étoffé : telle fut la fantaisie
(1) Cf. Richepin, Souvenir des funambules.