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quelque peu macabre qui laissa les spectateurs consternés, sans voix pour acclamer, sans mains pour applaudir.… Un désastre ! « Ah ! mon ami, quelle veste ! disait Sarcey ! »:
On perçoit au lointain un air joyeux et tendre
Et, tout en satin blanc, d'un pas vif et discret, Entre en scène Pierrot, le Pierrot de Lancret. Poudré, pantalon court, la casaque Louis... Quinze A gros boutons s’ouvrant sur la blancheur du linge, La guitare à la main et le mollet cambré,
Il est musqué, pimpant, fanfreluché, lustré,
Et semble, en ce décor austère et froid d'automne, Un brin de lilas blanc qui valse et tourbillonne (1) !
Lisez l'entrée de Coquelin Cadet dans Le Baiser, de Théodore de Banville. Mais cela, c'est le Pierrot vieux jeu, le Pierrot né d’un
rayon de lune et d’une mesure de Lulli, mi-Italien, mi-dix-huitième
(Au clair de la lune, mon ami Pierrot), le Pierrot, prince au trumeau dormant d’un boudoir de marquise, debout dans le lointain des vieux pays irréels de Watteau et autres poètes, le Pierrot posthume de Théophile Gautier, de Jules Janin et de Paul de Saint-Victor (2), le Pierrot des Fêles Galantes de Verlaine et du bal des Pierrots de cette semaine chez la baronne Nathaniel de Rothschild, celui que Joris-Karl Huysmans à cru reconnaître et a si précieusement croqué dans son Geindre des Croquis parisiens.
« O mélancolique inventeur des yeux noirs qui brülent sans flammes et des lèvres tout à la fois irritantes et froides ; peintre des Cydalises désarmées, qui reflètent leur traîne de moire dans le bleu des lacs Watteau ! J'ai, par l’une de ces dernières et froides nuits, songé à ton Gille goguenard, dont le blanc visage s'allume
(1) Jean Lorrain, Les Griseries : La Damnation de Pierrot, p. 67.
(2) Ces trois écrivains, critiques théâtraux, avaient eu maintes fois l’occasion de parler de Pierrot depuis la résurrection de la pantomime à Paris, avec Pierrot assassin de sa femme, donné par Paul Margueritte en 1886. De plus Jules Janin est l’auteur du Théâtre de Quatre sous, dans lequel il conte l’histoire du Théâtre des Funambules dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Quant à Théophile Gautier, c’est d’un de ses feuilletons intitulé Shakespeare aux Funambules, que Catulle Mendès devait tirer, en 1896, son fameux
Chand d’habits,
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de prunelles inquiètes et se troue d'une bouche arrondie comme un O dans l'ovale laïiteux des chairs.
» Flânant sur le boulevard des anciennes banlieues, alors que, dans un bain de lune, les grilles des tripiers jettent sur la boue des rues les raies cassées de leurs ombres, j’entrevis un fantoche démesurément long qui filait le long des boutiques, un litre dans une main, une pipe dans l’autre.
» Je ne doutais point que cet étrange personnage ne fût ce folâtre et rusé compère ; grand brasseur de filles et dépuceleur de bouteilles, l'éternel rival d’Arlequin : Pierrot. Il rasait les murs, preste et le regard sournois. Soudain, il fit halte devant une maison, poussa une petite porte et tomba dans un trou noir, comme un lis plongé jusqu'à la tige dans un baquet d'encre. (1). »
De ce trou noir, Pierrot sceptique, naïf et goguenard, sortira tragique et macabre. C’est Rouffe, le sinistre Pierrot marseillais (2), succédant au Debureau (3) cher à M. de Banville (4) et à ceux de sa génération (5), le Pierrot montmartrois de Willette, tout rouge des coups de couteau du boulevard extérieur, Pierrot-Willette
(1) Croquis parisiens, p. 71. — Gaspard Debureau fit un Pierrot mitron, dont le souvenir pourrait bien avoir inspiré ce croquis.
(2) Rouffe (1849-1885) avait été l’élève de Ch. Debureau à l’Alcazar de Bordeaux. Puis il s'installa à Marseille dont il fit la capitale de la pantomime. En cette ville aux passions violentes et où les nervis constituaient la meilleure part de la clientèle de Rouffe, Pierrot prit un caractère macabre et tragique.
(3) I1 y a deux Debureau dans la pantomime : Gaspard Debureau qui fut l'inventeur du Pierrot français qu'il revêtit de la blouse de calicot blanc et du serre-tête noir. Il avait débuté en 1817. Il était le plus jeune fils d’une famille d’acrobates que Blanchard, directeur d’un théâtre de danseurs de corde, découvrit un jour par hasard, donnant une exhibition dans la cour Saint-Maur. Il engagea toute la famille d’acrobates et Gaspard par-dessus le marché. Debureau père mourut en 1846. Son fils lui succéda sans le remplacer. Il alla à Marseille en 1867 et à l’Alcazar de Bordeaux en 1869. Il y rencontra Roufñte.
(4) Théodore de Banville a souvent pris Pierrot pour thème de ses poèmes. Notamment il l’a mis en scène dans Le Baiser. Il a parlé de Debureau et des Funambules dans Contes de Paris vécu, Mes Souvenirs, L'Ame de Paris.
(5) Quand Debureau mourut, ce fut un véritable deuil populaire. Lorsque son fils lui succéda dans Pierrot Marquis de Champfleury, un camarade, Achille Bougnol, rima une chanson un instant populaire :
Des vieilles pantomimes, Le titi n’est plus veuf.
Tirons nos centimes, Voilà z'un Pierrot neuf.
Péricaud, Histoire des Funambules, p. 32.
dont la Colombine est Mimi-la Goulue, remplaçant le blanc fantoche des bals, de l'Opéra de la rue Lepelletier, paraphé Gavarni ; c’est M. Paul Margueritte, enfin, l'hallucinant et l’halluciné fantôme de Colombine pardonnée et de Pierrot l'assassin de sa femme, terrifiant il y a un mois le public (1), et quel public... artistes et blasés du théâtre de M. Antoine, et détrônant dans une pantomime de croquemorts les délicieuses fantaisies en plein rêve du vieux mime Paul Legrand (2), Pierrot secouant les reflets de lune égarés sur sa manche ou Arlequin dévoré vivant par les papillons qui l’ont prispourunefleur!
« Ah! disait un jour M. de Banville avec une pointe de malice inquiète, si vous faites Pierrot tragique, je ne vois plus quel avantage il a sur Thyeste. »
Le fait est qu’à en juger par son Pierrot du Baiser, M. de Banville ne doit avoir guère d'’inclination pour le Pierrot moderne et pour la recherche funambulesque (3), pimentée du macabre et du comique dément de la pantomime anglaise (4).
(1) En avril, le théâtre Antoine qui venait de s’installer dans les locaux du théâtre Montparnasse, rue de la Gaïeté, avait joué Pierrot assassin de sa femme. Paul Margueritte joua lui-même dans cette pantomime aux côtés d’Antoine. Cette conception du Pierrot tragique nous la trouvons exprimée, en 1885, par Paul Margueritte : « Voyez-vous, le Pierrot triste a fait son temps. Pierrot amoureux, Pierrot valet, Pierrot comique, tout cela je n’en veux plus. La tradition ? Oui. Eh bien ! elle est éteinte... ça ne sera plus Pierrot... je sais, c’en sera un autre, vous verrez... moi, je veux être le Pierrot tragique » (Tous Quatre, p. 263).
(2) Paul Legrand avait joué à la salle Bonne-Nouvelle, de 1839 à 1847. En 1847, il va à Londres pour retourner aux Funambules en 1850. De ce fait, il y avait, à cette date, trois Pierrots aux Funambules : Charles Debureau, Paul Legrand et Alexandre Guyon.
(3) Il faut aller chercher très loin l’origine du mot funambulesque appliqué à la pantomime. En 1746, il y avait une célèbre danseuse de corde, la Saqui. Or, un jour la Saqui, voyageant de Paris à Vincennes dans la voiture d’un certain Blanchard, ancien marchand de beurre devenu voiturier, eut une altercation avec ce dernier. Furieux, Blanchard décida de monter un théâtre pour faire concurrence à la Saqui, et, de fait, il s'installa sur l’emplacement d’un théâtre de chiens savants. Avec les chiens savants, il y avait, en ce théâtre, une société de sauteurs à qui il fut permis d'exécuter quelques scènes mimiques, à la condition qu’en entrant en scène chaque acteur exécuterait un pas sur la corde raide toujours tendue sur le théâtre. C’est sur ce théâtre que débuta Gaspard Debureau, en 1817. En souvenir de cette origine, le théâtre s’appela Théâtre des Funambules et, lorsque la pantomime à moitié morte à la disparition du grand Debureau, sembla vouloir renaître, Paul Margueritte, Raoul de Najac et les deux frères Larcher fondèrent le Cercle funambulesque en 1888 (Cf. Jules Janin, Histoire du théâtre de Quatre sous ; Péricaud, Histoire du théâtre des fjunambules ; Champfleury, Souvenirs des funambules).
(4) Baudelaire définit ainsi le Pierrot anglais : « D’abord le Pierrot anglais
AO
Mne Sarah Bernhardt, anguleuse et spectrale, et comme enlinceulée dans les plis de la grande blouse blanche, avait déjà fortement ébranlé le système nerveux de son public dans la pantomime de M. Jean Richepin.
Que dirons-nous alors des fantaisies de cimetière du Pierrot d’aujourd’hui !
C'est dans Verlaine, ce pauvre Lélian de Verlaine, comme il s'appelle lui-même, que nous trouvons la plus belle forme derscé regret.
Sonnet, c’est un sonnet, lecteurs, je vous le livre :
Pierrot.
Ce n’est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes ;
Sa gaieté, comme sa chandelle, hélas ! est morte,
Et son spectre, aujourd’hui, nous hante, mince et clair.
Et voici que, parmi l’effroi d’un long éclair,
Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte, D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.
Avec le bruit d’un vol d'oiseaux de nuit qui passe, Ses manches blanches font vaguement par l’espace Des signes fous auxquels personne ne répond.
Ses veux sont deux grands trous où rampe du phosphore Et la farine rend plus effroyable encore Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
(Tiré de Jadis et Naguëre) (1).
n’était pas ce personnage pâle comme la lune, mystérieux comme le silence, souple et muet comme le serpent, droit et long comme une potence, cet homme artificiel mû par des ressorts singuliers... Le Pierrot arrivait comme la tempête, tombait comme un ballot et quand il riait, son rire faisait trembler la salle : ce rire ressemblait à un joyeux tonnerre. C'était un homme court et gros, ayant augmenté sa prestance par un costume chargé de rubans... Par-dessus la farine de son visage, il avait collé crûment, sans gradation, sans transition, deux énormes plaques de rouge pur. La bouche était agrandie par une prolongation simulée des lèvres au moyen de deux bandes de carmin, de sorte que, quand il riait, la gueule avait l’air de courir jusqu'aux oreilles. Quant au moral, le fond était le même que celui du Pierrot que tout le monde connaît. seulement, là où Debureau eût trempé le bout du doigt pour le lécher, il y plongeait les deux poings et les deux pieds. » (Baudelaire, Curiosités esthétiques, p. 353, 354).
(1) Ce poème, le second du recueil Jadis et Naguère, publié en 1884, est dédié à Léon Valade,