‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 23 sur 41 · ET PR TAN · texte numérisé non relu

ET PR TAN

Jadis et naguère, n'est-ce pas là toute l’histoire de Pierrot, jadis figure de scepticisme, prise dans la moyenne de l'humanité, sacripant, paillard, goinfre et cependant naïf, faisandé de vices et cependant parfumé de fantaisies, vantard, subtil, fourbe et roué, Scaramouche déchu et Scapin enguirlandé, Pierrot de coquineries et de satin glacé dans un siècle de soies et de séductions froides, dans l’ardente et triste vie moderne, Pierrot s’est tout à coup effilé comme l'acier, il a lu Schopenhauer et, de sceptique, est devenu pessimiste, de fantoche, il est devenu spectre et son allégresse, appelée sarcastique par Sainte-Beuve qui s’y connaissait, est aujourd’hui bel et bien satanique et macabre.

C'est une tête de mort qui ricane sous ses méplats enfarinés, ce sont des ossements de squelette qui cliquètent sous les longs plis de sa blouse-suaire et cela est si vrai que, dans la pantomime moderne, un grand mur blanc de cimetière a remplacé, comme toile de fond, les boulingrins de la comédie italienne et son bleuâtre et fuyant coin de parc (1).

Non, ce n’est plus le rêveur lunaire du vieil air. Et, pour ma part, je le regrette. J’aimais Pierrot lunaire comme la lune, n’en déplaise à M. Raoul Ponchon, mais pas comme la lune sur une tombe ; moins poudré que le joli Gilles un peu trop dix-huitième de M. de Banville, moderne et fantastique comme parfois le monsieur de Willette, en un mot le Pierrot, le Pierrot... mais, oui, le Pierrot que Jules Laforgue, un vrai lunatique celui-là, a dessiné.

Jules Laforgue, encore des vers et encore un poète ! Mais oui, chers lecteurs, d’ailleurs Laforgue est mort, donc ses vers sont

(4) Dans une pantomime qui ne fut jamais jouée ni imprimée, mais dont nous possédons le manuscrit recopié par l’agence Leduc, 5, rue Hippolyte-Lebon, Lorrain marque bien la transition de l’un à l’autre Pierrot : Scène Ire : « Entre Pierrot, le Pierrot &e Willette.. tirant un charbon de sa poche, il écrit sur la muraille : J'aime Colombine. » Scène III : « Les pêcheurs ramassent leurs lignes et se retirent. L’un d’eux lui enfonce jusqu'aux oreilles une immense casquette d’Alphonse…. » Scène VII. — « Rentre la pierreuse amoureuse de Pierrot, suivie d’un gros monsieur qui lui parle à l’oreille... le souteneur prête son couteau à Pierrot. « Tu n’oseras pas, feignant, alors on va lui faire le coup du père François.» et Pierrot, dirigé par le souteneur, lance son couteau au cou du vieux... « Allons, aide-moi à le jeter à l’eau, il est d’un lourd... » Pierrot, affolé, saisit le vieux par les pieds et aide les trois autres à le jeter à la Seine... » Il est facile de voir comment, partant de Pierrot lunaire, nous arrivons ici, par gradations, à Pierrol assassin.

SAOË

pleins de génie, et puis Pierrot n’a jamais inspiré que des poètes : Watteau, Lancret, Gautier, Gavarni, Banville, Huysmans, Willette et Verlaine aussi ; et Laforgue est quelque peu des leurs, je vous en fais juge :

Pierrots.

Physique.

C’est un cou qui, raide, émerge D'une fraise empesée idem ; Une face imberbe au cold-cream, Un air d’hydrocéphale asperge.

Leurs (1) yeux sont noyés de l’opium De l’indulgence universelle ;

La bouche clownesque ensorcèle Comme un singulier géranium |!

Campant leur cône enfariné Sur le noir serre-tête en soie, Ils font rire leur patte d’oie Et froncent, en trèfle, leur nez.

Is ont, comme chaton de bague, Le scarabée égyptien.

A leur boutonnière, fait bien

Le pissenlit des terrains vagues.

Jls vont, se sustentant d’azur

Et parfois, aussi, de légumes,

De riz plus blanc que leur costume, De mandarines et d'œufs durs.

Is sont de la secte du Blême.

Is n’ont rien à voir avec Dieu

Et sifflent : Tout est pour le mieux Dans la meilleure des mi-carême (3) !

(1) Le texte porte : Les.

(2) Ici manque une strophe :

| Bouche qui va du trou sans bonde, Glacialement désopilé Au transcendental en-allé Du souris vain de la Joconde.

(3) Jules Laforgue, Poésies, p. 217-218.

Cela n’est déjà pas si mal, et pour moi, je suis charmé de ce petit morceau ! Mais attendez à la psychologie.

Comme ils vont molester, la nuit, Au fond des parcs, les statues,

Mais n'offrant qu'aux moins dévêtues Leur bras et tout ce qui s’en suit,

En tête à tête avec la femme,

Is ont toujours l’air d’être un tiers, Confondent demain avec hier

Et demandent Rien avec âme !

Jurent : «Je t’aime ! » l’air là-bas ; D'une voix sans timbre, en extase

Et concluent aux plus folles phrases Par des « Mon Dieu, n'insistons pas! »

Jusqu'à ce qu'ivre, Elle s’oublie, Prise d’on ne sait quel besoin

De lune, dans leurs bras, bien (2) loin Des convenances établies.

Beuglant alors : (Tu m'as compris,

Ange, à la vie, à la mort », ils songent (3) : Ah ! passer là-dessus l’éponge !.. »

Et c’est pas chez eux parti pris.

Hélas ! mais l’idée de la femme

Se prenant au sérieux encor,

Dans ce siècle, voilà, les tord

D'un rire aux déchirantes gammes !

Ne leur jetez pas la pierre, Ô

Vous qu’affecte une jarretière ;

Allez, ne jetez pas la pierre

Aux blancs parias, aux purs Pierrots (4).

(1) Dans Laforgue, on lit III et non IT.

(2) Dans le texte : fort loin.

(3) Dans le texte on lit :

Beuglant : « Ange, tu m'as compris, A la vie, à la mort » el songent,

(4) Jules Laforgue, Poésies, p. 217 à 220.

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