‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 24 sur 41 · TS · texte numérisé non relu

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Et si tant de Pierrots vous étonnent, demandez à M. Claretie, pourquoi Pierrot débutait lundi dernier sur sa scène (1); à MM. Lunel et Willette, pourquoi ils jouaient mercredi soir Pierrot Fumisle (2) ; à Mme de Rothschild, pourquoi son bal est de pierrots ; au Cercle funambulesque fondé par M. de Najac (3), en quel honneur il offrait, mardi soir, à ses membres rassemblés la Colombine pardonnée, de M. Paul Margueritte, avec Invernizzi en Colombine de satin jaune et L'Amour de l’Art avec Saint-Germain en Pierrot bon enfant, et vous verrez que la formule de la semaine est tirée de l'Evangile du Carnaval de Venise, et se résume en ces termes :

« Laissez venir à moi les petits Pierrots ! »

20 mai 1888.

(1) La Comédie française avait repris le 14 mai 1888, avec Reichenberg, Le Baiser, de Théodore de Banville, qui avait d’abord été joué au Théâtre libre, une seule fois, le 23 décembre 1887.

(2) Comédie de Jules Laforgue, publiée dans ses Mélanges posthumes, p. 87 ATTE

(3) En 1887, Raoul de Najac, fils et petit-fils d’auteur, se révéla dans « Part muet » et joua Le Retour d’Arlequin, qu’il avait lui-même composé. L'événement fit un certain bruit dans le monde des théâtres. En rendirent compte : Le Temps (13 mars 1887), Le Figaro (19 mars), Le Gaulois (22 avril), Le Journal des Débats (22 mai). C'était un premier succès. Pour le confirmer, R. de Najac, Paul Margueritte et les deux Larcher, qui avaient édité en 1886 Les Pantomimes de Paul Legrand, fondèrent le Cercle funambulesque. L'idée n’était pas absolument neuve. Dans La France du 23 avril 1886, Sarcey avait écrit un article sur le projet d’une Académie funambulesque.

inédit, + :

Les vieilles falaises.

Cette chronique est intéressante, parce qu’elle nous présente, caricaturées, quelques-unes des gloires traditionnelles de ce temps et que Lorrain considérait comme périmées. On y retrouve la plupart des têtes de Turc du chroniqueur, ennemi du poncif académique : Xavier Marmier, l'amiral Jurien de la Gravière, Charles Gounod, Ambroise Thomas et même Guy de Maupassant, car les deux écrivains normands ne s’aimaient guère. Mais elle est intéressante aussi, parce qu’elle nous montre Lorrain chroniqueur mondain, s'intéressant à tous les potins du théâtre et de la ville, ami du trait d'esprit brillant et point toujours assez ennemi du calembour.

« Hé! bonsoir, ma vieille falaise », gazouillait plus qu’elle ne gouaillait une jolie petite mouette de bal masqué, tout en plumage gris lunaire, le front casqué d’une tête de goéland, crânement campée cette nuit à l’Opéra devant un vieux monsieur respectable et ventru, quelque peu effondré sur une banquette du foyer de la Danse.

Un véritable Grévin grévinisant (1), cette petite femme toute rose dans ce gris argenté et pelucheux, et d’une modernité urticante dans sa pose de gamin provocateur et méprisant devant l’affaissement de ce vieux débris masculin de la haute noce; autour d’eux, la promenade en cercle des habits noirs et des dominos, les cris de femmes qu’on chiffonne et qu’on palpe sous les camails de satin qui se froisse, les ohé! éreintés des inquiétants travestis, triomphant d’impudence dans le soulignement des maillots, les marchandages de la galanterie, les offres et-les taux débattus et, plus discrètes dans le couloir des loges, les intrigues de l’adultère et de la vertu qui s'émancipe ; Pénélopes déguisées en Hélène, honnêtes femmes jouant à ravir les demoiselles, demoiselles jouant encore mieux les femmes honnêtes, célibataires en quête d'aventures

(1) Alfred Grévin, dessinateur du Journal amusant. Publiait chaque année, depuis 1869, un A/manach des Parisiennes. En 1882, avait fondé le Musée Grévin.

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à la Dumas fils et sollicitant, sans le savoir, leurs légitimes maîtresses; anciennes aguichant sous le masque l'amant aujourd’hui marié, venu là après l'Hôtel de Ville (1) respirer le parfum du fruit jadis permis, maintenant défendu ; jeunes aspirantes et vieilles gloires, toute la cohue et tout le tohu-bohu des périlleux couloirs des Folies-Toulousaines (2), direction Ritt et Gailhard et Salvayre, jusqu'ici plus connues du public parisien sous le vocable de Mausolée Garnier (3).

« Je couche chez Levallois » est le mot de la soirée ; il a été mis en circulation le matin même par une boutade du Volaire. Le stupéfiant procès Marquet a révélé tout un côté imprévu de la vie artistique, sinon parisienne ; l’ami commun, dont la chambre et le lit également hospitaliers, accueillent tour à tour monsieur qui se dérange et madame qui voyage (4) ! Exemple entre deux habits noirs :

— Tiens, toi ici; un homme sérieux ; et ta femme ? — Tais-toi, je couche chez Levallois ! Plus loin, ce sont deux dominos : — Tu ne manques pas d’astuce, sais-tu, toi ma chère! Et si Coquardeau (5) le savait ! — Coquardeau... je couche chez Levallois ! Autrefois, on veillait sa tante en couches, ou l’on dînait chez sa mère, maintenant on couche chez Levallois !

Mais revenons aux vieilles falaises si pittoresquement évoquées

(1) En même temps qu’à l’Opéra, il y avait bal à l'Hôtel de ville et à l’hôtel Continental.

(2) Gaïlhard, directeur de l’Opéra, était de Toulouse. De Toulouse aussi Salvayre, l’un de ses auteurs favoris. Ritt, co-directeur de Gaïlhard, avait été précédemment directeur de l’Ambigu avec Larochette.

(3) Allusion à l’architecte de l'Opéra.

(4) Le 26 octobre 1887, Mme Marquet avait tiré cinq coups de revolver sur son mari, artiste de l’Odéon, âgé de vingt-quatre ans et qu’elle croyait être lPamant d’une camarade de théâtre, Sarah Vélanof. Les débats découvrirent que, au cours des tournées, Mme Marquet avait la même chambre que Levallois, caissier de la troupe, tandis que Marquet habitait seul. Ce fait divers se termina par un acquittement et amusa tout Paris.

(5) Sobriquet railleur qu’on appliquait au dix-septième siècle aux simples d'esprit. Vers 1840, le mot oublié fut repris dans une chanson célébrant un personnage nommé Coquardeau :

Je suis Coquardeau Jean-Baptiste, Bon enfant, épicier, droguiste.

Depuis lors, Coquardeau resta célèbre et devint un des personnages burlesques de Carnaval, fort à la mode vers 1880.

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par la petite mouette de Grévin. Le fait est qu’elles abondaient aussi cette nuit à l'Opéra, les vieilles falaises, les croulantes et les ébranlées, les minées, les minables et les contre-minées et les contremineures, donc c'en était effrayant : toutes y étaient, depuis les grosses dames du monde mal étayées dans le corset de satin noir, si cruellement reproché à M. Paul Bourget, se pavanant au bras du jeune René Vincy (1), du quart de monde, entrée offerte par l’amie maternelle et protégée à son cavalier timide et angoissé.. (on le serait à moins), toutes, depuis les belles protectrices du monde, jusqu'aux ex-protégées du demi, des arrièregardes du quartier Monceau, retour de Rome et du jubilé (2), Francine, Aimée, Emilie et Léone (3), les quatre fendillées de grande marque, dont une amie a dit à propos de leur pieuse caravane à Saint-Pierre et au Vatican : Oui, les chameaux devant la mule (sic).

Vieille falaise, le vieux poète blond paradant en loge découverte, cravaté de surah soufre, sa toison léonine flottant sur le collet d'habit en chevelure de Béranger, olympien et ironique, à côté d'une femme aussi dévêtue que possible, mais prudemment masquée, le visage ayant plus vieilli que les épaules, sempiternel Phœæbus- Apollon attardé depuis trente ans dans l'érotisme et les teintures et croyant encore aux soupers du café Riche et aux riches banquiers de la Chaussée d’Antin, vieille falaise de Cythère s’effritant à Lesbos et surplombant, les nuits de bal masqué, le fond de bain grouillant de l'Opéra (4).

Vieille falaise hélas ! l’inévitable et monumental domino de satin noir qui, depuis Francillon, stationne toutes les nuits de bal au pied du grand escalier, en tenant appuyé sur son cœur un énorme

(1) Toute une polémique s’était ouverte à cette époque à propos du corset noir dont Paul Bourget, dans son roman Mensonges, avait paré Mme Morane, la maternelle maîtresse du jeune poète René Vincy.

(2) Il s’agit du jubilé célébré à l’occasion du cinquantenaire de l’ordination sacerdotale de Léon XIII.

(3) La Francine dont il s’agit, est celle dont il est question Dans l’Oratoire. Cf. suprà, p. 21. Quant aux trois autres, il s’agit de courtisanes dont il paraît difficile et inutile d’ailleurs de savoir le nom.

(4) Parmi les vieux poètes se survivant à cette époque, Théodore de Banville est le seul qui paraisse répondre à cette description, mais l’éloge délicat qu’en fait un peu plus loin (p. 113) Lorrain, ne permet guère de croire qu'il s’agisse ici d’une carricature de l’auteur du Baiser.

bouquet de roses jaunes ; mais, jusqu'ici, même les clercs de notaire se montrent au flirt récalcitrants ; cette nuit, à trois heure et demie du matin, la vieille falaise Francillon était encore à prendre : elle n’avait pas encore trouvé pour la faire sauter le mineur du dévouement (1)!

Autour d’elle des noms se chuchotaient et même du grand monde. — C’est la Princesse, ricanait l’un (2). — Elle aurait des bas bleus, répondait l’autre. — Danse-t-elle la pavane ? interrogeaït un troisième. — A-t-elle des bas rouges ? reprenait un arrivant. — Alors c’est la Revue (3) ! — Elle aurait des cothurnes, interrompait celui-ci. — Non, c'est la Puissance des Ténèbres (4), voyez elle a des bas noirs et la brochure de Méténier ! — Comment, où voyezvous cela ? — N'est-elle pas bien en chair, fait alors observer l’autre. La Chair et Peau lisse (police) ne sont-ce pas là les deux titres de gloire de Méténier (5).

Tant d'esprit m’épouvante : Guillaume Livet est dans le groupe, ce sont des journalistes, de jeunes écueils littéraires qui, seront, hélas ! des vieilles falaises un jour ! En effet, lequel d’entre nous peut affirmer aujourd’hui, entre les plus fringants et les plus vibrants de la génération moderne, qu'il ne sera pas traité, par d’irrévencieux jeunes talents de l’avenir, de vieux débris et de vieille falaise ?

La plaisanterie est facile et c’est cette facilité même qui en fait la tristesse et la navrante ironie ; à l'heure présente, l’Académie, la sainte Académie elle-même, n'est-elle pas un véritable cirque de Gavarni, un cycle héroïque et croulant de très antiques falaises ?

Vieille falaise scandinave, M. Xavier Marmier, dans son attitude

(1) On sait que Francillon, c’est l’histoire de Mme de Riverolles, qui a promis à son mari de lui rendre la pareille, s’il la trompe. Elle est, en effet, trompée. Fidèle à sa promesse, elle va au bal masqué, raccroche le premier venu qui se trouve être un clerc de notaire. Elle se fait conduire en cabinet particulier. Mais tout finit bien, car le jeune homme se révèle incapable de profiter de sa bonne fortune.

(2) La princesse Bonaparte, fille de Jérôme, célèbre sous le nom de la Princesse Mathilde, tenait un salon littéraire célèbre. Cf. p. 76.

(3) La Revue des Deux-Mondes, allusion à là couverture rouge-saumon de ce périodique.

(4) Pièce de Tolstoï, jouée au Théâtre Antoine, le 12 février 1888. Interdite par la censure en Russie, elle n’avait jamais été jouée nulle part. Dumas fils, Sardou, Emile Augier avaient prédit un échec, ce fut un grand succès.

(5) Méténier, secrétaire de commissaire de police, venait de publier chez Kistemackers, à Bruxelles, un recueil de nouvelles intitulé La Chair.

D. = Mai à

de vieille divinité de Wotan (1) délabrée et hautaine (2), vieille falaise de tous les pays l'amiral Jurien de la Gravière, ex-aspirant de marine, aspirant aujourd'hui au fauteuil et non moins digne que le précédent de s'asseoir enfin sous la coupole, il a tant navigué (3) ! Vieille falaise de carton peint, mais si délicieusement peinte : Rochegrosse et Watteau pinxit, délicieux portant de théâtre pour le décor marin des Fourberies de Scapin ou de Déidamia (4), notre artificiel et délicat maître à tous, Théodore de Banville. Chose assez bizarre cependant, dans une énumération aussi facile que fantaisiste, on ne se figure pas du tout MM. d’Aurevilly, de Goncourt, Leconte de Lisle ou Dumas fils en vieilles falaises ! Pourquoi ? Leur talent se présente si impassible qu’il repousse et écrase d'avance l'irrévérence de la comparaison.

M. Charles Gounod, au contraire, avec sa barbe de patriarche et sa gesticulation bénissante (5), s'évoque parfaitement en vieille falaise de Leucade (6) ; depuis la Krauss (7), il semble tout indiqué pour faciliter le saut tragique et définitif de Sapho :

O ma lyre immortelle, Qui dans les tristes jours A mes chagrins fidèle, Les consolais toujours.

- M. Ambroise Thomas lui-même nous semble assez indiqué en falaise d’Elseneur avec, à ses pieds, les cadavres de Nilson-Ophélie et de Faure-Hamlet (8), si musicalement enterrés ; M. Jules Massenet lui-même se représente moins bien. (oh! dans quelques années

(1) Autre nom du dieu Odin.

(2) Fit partie, en 1835, d’une expédition scientifique dans les mers du Nord. Il publia à la suite de ce voyage : Lettres sur l'Islande (1837), Histoire de l’ Islande (1838), Langue et littérature islandaises (1838), Histoire de la littérature au Danemark et en Suède (1839).

(3) L’amiral entra de fait à l’Académie française en 1888. Il faisait partie de l'Académie aes sciences depuis 1866. A écrit Les Campagnes d'Alexandre en cinq volumes, plus une douzaine de volumes sur la marine française.

(4) Comédie héroïque en 3 actes de Banville.

(5) Il était spécialisé dans la musique religieuse ; organiste d’ailleurs et ancien séminariste. Il avait composé un opéra sur la légende de Sapho.

(6) On sait que, dans la légende, Sapho se précipita du haut du rocher de Leucade.

(7) Cantatrice qui tint le rôle de Sapho.

(8) Thomas composa un Hamlet (Cf. plus haut, p. 61).

d'ici) en vieille falaise de Lahore avec la belle Sita, prosternée à son ombre (1); le divin Loti lui-même, le successif, plaintif et si sensitif amoureux de Rarahu, Chrysanthème, Banane, Goyane et autres Aziyadès, sera peut-être traité par un Lorrain futur de falaise bretonne ou de Coromandel (2) ; comme falaise normande, M. Guy de Maupassant, le grand homme d’Etretat, se dénonce lui-même, bien que, dans son dernier roman Pierre et Jean, il se soit montré visiblement obsédé d'André Cornélis, et que, par une erreur géographique permise en littérature, il ait quelque peu miré son vieux cap d'Antibes dans le lac du Bourget (3) !

Si j'étais la mauvaise gale qu'on veut bien dire, après avoir esquissé ces quelques falaises artistiques et littéraires, j'indiquerais maintenant les bancs d’huîtres, qui sommeillent à leur ombre, et dessinerais du bout de la plume les clans de béates admiratrices, salons mondains ou demi-mondains, qui se groupent autour de chacun de ces auteurs ; après avoir donné au lecteur le salon de consultation de M. Sully Prudhomme et mis sur pied ses principales coryphées (4), je montrerais les sirènes et les mollusques, s’entrebâillant au pied de ces roches augustes. Mais franchement, huîtres de Cancale ou pied-de-cheval de Normandie, il y aura déjà beau temps à l'heure où ces lignes paraîtront, que les dominos de l'Opéra auront soupé ; à cette heure, la mouette de Grévin doit dormir rue de Téhéran ou de Constantinople (5) et les vieilles falaises errant cette nuit à l'Opéra, gisent maintenant écroulées sur leurs mineurs anéantis.

Donc, de profundis, amen et, jusqu’au bal de la mi-carême, requiescant in pace.

Lundi 13 février 1888.

(1) Massenet fit jouer à l'Opéra, en 1887, Le Roi de Lahore. Sita est une jeune prêtresse, nièce du grand-prêtre Timon, et qu’aime le roi de Lahore.

(2) Bretonne, à cause de Pécheurs d'Islande ; de Coromandel, à cause des romans exotiques.

(3) Gros calembour sur le nom de Paul Bourget, auteur d'André Cornélis.

(4) Mes de Chambrun, de Montgomery, de Beausacq; ete. —- Cf. suprà, p. 93 à 97.

(5) Quartier de la haute galanterie.

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