‹ Jean Lorrain: Un Second Oratoire Chroniques RetrouvéesChapitre 26 sur 41 · LARGE · texte numérisé non relu

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Aveux (1) de l’auteur de Mensonges (2) ce que L’Ancien Testament est au Livre des Evangiles, avec la tendresse et l'émotion en plus; car ses trois premiers volumes de vers sont d’un vrai poète, d’un poète intime et pénétrant, éveilleur de tristesses et de sensations d’une délicatesse exquise, le poète des amis inconnus auxquels il dédiait des vaines, oh! si Vaines T'endresses (3), dans lesquelles se sont reconnus tous les grands et tous les petits cœurs.

Ces vers, je les dédie aux amis inconnus,

A vous les étrangers en qui je sens des proches, Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus, Frères envers qui seul mon cœur est sans reproches Et dont les cœurs au mien sont librement venus.

M. Sully Prudhomme récolta surtout des amies. Quelle femme et même quel homme un peu délicat n’eût pas été pris aux subtilités à la fois timides et attendries du poète du Sonnet du silence (4) et des Douceurs d'avril (5) ?

J'ai peur d’avril, peur de l’émoi Qu'éveille sa douceur touchante.

Vous qui le craignez comme moi, C'est pour vous seuls que je le chante.

Tout ce que le pur faubourg. et l’'opulente plaine Monceau comptent de jolies âmes proprettes et un peu élevées au-dessus des réalités de ce monde se rangea dans le nombre des amis inconnus pour lesquels chantait le poète des Destins (6) et du Rendez-vous (7) ; des femmes du meilleur monde composèrent autour de Sully un groupe aimable et sympathique : Mme de Beausacq (la comtesse

(1) Volume de poésie de Bourget, paru chez Lemerre en 1882.

(2) Roman de Paul Bourget. Cf. p. 111, note 1.

(3) Les Vaines Tendresses, parues en 1875, étaient en effet dédiées Aux Amis inconnus, dans un poème de neuf strophes dont Lorrain ne cite que la première.

(D) Les vaines Tendresses, p. 178.

(5) Poème des Vaines Tendresses, dédié à A. Merat. (Œuvres complètes, Cémerre St IE p.178):

(6) L'un des premiers poèmes philosophiques de Sully Prudhomme dans lequel il étudie la formation du monde, né du chaos (Œuvres complètes, t. II, p. 349).

(7) Vaines Tendresses (Œuvres complètes, t. II, p. 170).

Diane) (1) se déclara sa Muse, une Muse doublée d'une sœur de charité, qui s'installa au chevet du malade et le soigna avec des ostentations de dévouement de Béatrice attirée ; Mme de Chambrun lui dédia des vers angoissés (2) ; Mme de Montgomery (3) l’imprima tout vif en tête de ses premiers vers, avec en titre : À mon maître Sully Prudhomme ; Mme de Grandval (4) et M. Charles Gounod le mirent en musique.

Ah ! si vous saviez comme on pleure

De vivre seul et sans foyer,

Quelquefois, devant ma demeure, Vous passeriez.

Le salon de la rue du Faubourg Saint-Honoré devint, tous les lundis, une véritable chaire de poésie à l'usage des belles âmes poétiques de la haute société parisienne ; le maître v confessait et professait, sans pédanterie aucune, avouons-le, mais avec une bonne grâce inaltérable et une patience digne d’un meilleur sort, car le public ne fit pas toujours un accueil écossais au début de ses élèves, n'est-ce pas, Madame de Montgomery ? L’une apportait un essai, l’autre venait, précautionneuse et craintive, soumettre un sonnet au cher maître, celle-ci le consulter sur une rime, celle-là sur une licence... poétique, et M. Sully Prudhomme, doux par excellence et sans force de résistance contre cette assiégeante

(1) Sous ce pseudonyme, la comtesse de Beausacgq a écrit : Les Glanes de la vie (préface de Pierre Loti), Le Livre d’or de la comtesse Diane, Maximes de la Vie (préface de Sully Prudhomme), Les mémoires de la comtesse Diane.

(2) Fille du directeur des Cristalleries de Baccarat. Epousa, en 1859, le vicomte Aldebert de Chambrun, préfet de l’Empire, puis député à la Constituante. Elle s’occupa beaucoup d’art et surtout de musique. En son hôtel de la rue de Condé, elle créa des cours de musique religieuse. Elle y fit même construire une réduction de la Sainte-Chapelle, bénie par l’archevêque de Paris et dont Guilmant était l’organiste. Les grandes œuvres de musique religieuse du temps y furent données. Son œuvre poétique fut publiée après sa mort avec une préface de E. Ollivier, sous le titre : La Comtesse de Chambrun. Ses poésies. Aucune de ses pièces n’est dédiée à Sully Prudhomme.

(3) Cf. suprà, p. 94, note 2.

(4) Musicienne (1830-1907). Elle a donné, sur diverses scènes et sous les pseudonymes de Caroline Blangy ou Clémence Valgrand : Le sou de Lise, Les Fiancés de Rosa, La Comtesse Eva, Lo présidente Piccolino, Mazeppa. En musique religieuse, elle a donné une Messe à trois voix et un Stabat mater.

avalanche d’amies et d’amis inconnus, remettait l’alexandrin sur ses pieds, le sonnet sur ses rimes, la licence dans l'esclavage et l'essai dans son secrétaire, où il daignait parfois le reprendre pour le parfaire et l’achever. A ce métier... de galérien, M. Sully Prudhomme obtint l'amitié passionnée de M. Auguste Dorchain et de toutes les Comtesses d'Avril (1) et même d'Octobre de Saint-Philippe du Roule et de Sainte-Clotilde, et cela était devenu de notoriété si publique qu’au moment de sa nomination à l’Académie, nomination en tout point méritée, bien qu'un peu prématurée, si l’on songe qu'elle a précédé de six ans celle de Leconte de Lisle, Le Figaro, dans un article tout juste aimable, consacré à l’élu de la veille, imposait à toute Parisienne un peu swell en déplacement la fatale petite édition à 6 francs d’Alphonse Lemerre avec Sully Prudhomme sur la couverture, bien en vue sur la banquette du wagon, la petite édition, entre le sac de voyage, le miroir de poche et le double flacon (2).

Sont-ce ces petites attaques, bien faciles en somme et plus inoffensives encore contre un charmeur absolument charmant, qui, piquant au vif le poète futile qu'on lui reprochait d’être, ont poussé M. Sully Prudhomme à aborder le genre de poème didactique et philosophique, dans lequel il semble avoir versé depuis deux ans, et qui nous valent aujourd’hui les cinq mille vers du Bonheur.

En tout cas Le Prisme (3), publié il y a un an, avait déjà jeté un certain froid parmi les fervents du poète.

Après Le Prisme…. Hélas!

Mais après Le Bonheur... Holà !

Nous venons d’avoir celui de le lire, ce fameux volume du Bonheur, que vient d'accueillir si traitreusement une presse à dessein élogieuse et c’est là une joie que nous ne conseillons de tenter d’expérimenter à personne fsic).

Quelle épreuve, bon Dieu! Le poète des Epreuves n'avait pas prévu celle-là, et si jamais il a été le poeta vates de la légende,

(1) Allusion au Conte d'avril de Dorchain où Mme de Chambrun avait joué un rôle. Cf. suprà, p. 61 et 62.

(2) Cf. suprà : Monsieur Alphonse Lemerre, p192; (5) Paru en 1886. En 1888, il forma avec Le Bonheur un volume in-16.

l'oiseau prophète des mythes fabuleux qui veulent voir un devin dans tout sonneur de vers, c'est certainement quand il ouvrait sa Révolte des Fleurs par ce vers si connu :

La rose dit un jour en pleurant : Je m'ennuie (1),

en remplaçant mentalement la rose par le lecteur.

Si M. Sully Prudhomme n’a pas traduit son dernier volume de l'allemand, il est vraiment sans excuse, l'ennui compact de cette œuvre n'a d’égal que l’envahissante torpeur de La Messiade ; les aventures du docteur Faustus (toujours Faustus, vraiment, depuis Gœthe, quel abus), parcourant dans l’autre monde, avec son amie intime Stella (autre barcarolle), toutes les phases du bonheur possible, sont écrites de façon à dégoûter à jamais du ciel des élus un moderne un peu sybarite.

Si c'est là le ciel que conçoit M. Sully Prudhomme, je conçois aisément sa tristesse et son amour du néant : l’existence de n’importe quel banquier quelque peu millionnaire, est cent fois préférable à la félicité suprême de ces deux forçats de l'idéal : quelle éternité d’ennuis que ces vallons, et ces vallées et ces revallées plus ou moins paradisiaques, où Faustus couche sur la mousse, respire des fleurs, boit du lait, mange des fraises et sur les fraisiers et sur les lèvres. éthérées de son amie, tandis que celle-ci, pour le charmer, lui débite des douceurs dans le goût de ces huitains :

Archimède, savant rempart

D'une illustre ville à défendre, Pense et met une flotte en cendre.

Il concentre et guide avec art

Les traits du soleil, dont plus tard Galilée oblige à descendre L’image même pour la rendre Docile et visible au regard...

Quelle harmonie, quelle grâce ! Comme manuel de science pour école primaire, la cadence du vers aidant la mémoire des jeunes élèves, soit; mais ce cours de mémotechnie mirlitonesque pour passe-temps céleste, non. Aussi Faustus en a-t-il vite assez, le cher docteur, de cet empyrée où l’on parle science, philosophie,

(1) Œuvres complètes, t. II, p. 281.

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