‹ Jean LoupChapitre 118 sur 153 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

La jeune fille fit un soubresaut, mais ses yeux restèrent fermés.

— On dirait qu'elle sommeille, murmura le baron. Il l'appela de nouveau :

— Henriette, Henriette !

Un nouveau tressaillement fit comprendre au baron que sa fille entendait.

Il se pencha davantage et ses lèvres touchèrent le front d'Henriette.

A ce contact, le corps de la jeune fille tout entier frissonna. Presque aussitôt ses yeux s'ouvrirent démesurément, et comme si elle eût subi un choc électrique, elle fit un bond et se trouva assise.

Alors, ses yeux secs, luisants se fixèrent sur le visage de son père et elle le regarda avec efî"arement.

— Henriette, mon enfant, est-ce que tu soufi'res? demanda le baron.

La jeune fille eut un brusque mouvement nerveux ; puis, d'une voix étranglée, elle dit :

— Vous êtes vivant, vous, et mon frère est mort !

Ces seuls mots firent comprendre au baron que le frère et la sœur s'étaient vus et que celle-ci devait tout savoir.

— Non, non, Henriette, répondit-il, ton frère n'est pas mort.

— Vous me trompez !

— Je te jure que Raoul est vivant, hien vivant ; en ce moment, très fatigué, il repose.

— Oh ! oh ! fit la jeune fille, en passant sa main sur son front.

— Mais qui donc a pu te faire croire à la mort de Raoul ? demande le baron.

— Le coup de pistolet... J'ai entendu!

— C'est vrai, il y a eu un coup de pistolet.

— Ah! ah! vous voyez!

— Mais ce n'est pas ton frère qui l'a tiré !

— Qui, alors?

— Je l'ignore encore.

— Vous l'ignorez? Ah!...

— Écoute-moi donc : Le pistolet était dans ma chambre, chargé... Un domestique, sans doute, en jouant avec cette arme, maladroitement, a fait partir le coup. Voilà la vérité, Henriette, je te le jure.

— Et vous me jurez également que mon frère n'est pas mort?

— Henriette, pour la seconde fois, je te jure que Raoul est vivant.

— La jeune fille leva ses yeux vers le ciel et joignit les mains.

— Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-elle, merci!

Après un moment de silence, le baron s'assit sur le canapé, près de sa fille, dont il prit la main.

Henriette retira vivement sa main et détourna la tête.

Le baron eut un mouvement de colère qui se traduisit par un éclair dans le regard et une affreuse grimace.

— Ma fille, dit-il amèrement, il paraît que je vous fais horreur. Ah ! je reconnais là l'œuvre de votre mère.

— Mon père, répondit vivement Henriette, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser ; mais pourquoi me parler de ma mère et pourquoi l'accuser ?

Vous savez bien comment j'ai été élevée; jamais la baronne de Simaise ne s'est plainte de son mari à ses enfants, et toujours elle m'a commandé de vous respecter.

— Alors, Henriette, vous oubliez le commandement de votre mère, et vous me voyez très peiné.

La jeune fille écoutait son père, mais distraitement; bien que le baron lui eût juré que Raoul était vivant, elle ne se sentait pas encore rassurée et toute sa pensée était à son frère. N'ayant plus aucune confiance en son père, elle se disait qu'il pouvait bien l'avoir trompée. Elle

admettait, cependant,, que Raoul n'avait pas réussi à se tuer; mais elle le voyait étendu sur son lit, blessé^ sanglant, et elle aurait voulu être près de lui pour lui prodiguer ses soins.

Le baron n'eut pas de peine à s'apercevoir de la préoccupation de sa fille.

— A quoi pensez-vous donc au lieu de m'écouter ? lui dit-il assez durement.

— Mais je vous écoute, mon père.

— D'une singulière façon.

— Je vous avoue que je pense à mon frère.

— Je vous ai dit et je vous répète encore qu'il repose.

— C'est vrai, mais...

— Ne vous ai-je pas juré qu'il est vivant?

— Oui, mon père; mais s'il est blessé !...

— Pourquoi voulez-vous qu'il soit blessé?

— Mon père, ce coup de pistolet...

— Je vous l'ai expliqué.

Elle secoua la tête et répliqua :

— C'est que vous pouvez me tromper ! Le baron fronça les sourcils.

— En vérité, dit-il, j'admire la confiance que vous avez en moi.

— Hélas ! mon père, je ne puis plus croire à votre parole.

— Ah!... Et pourquoi?

— Parce que je sais tout.

— Quoi, tout? fit-il avec humeur.

— Mon père, j'ai surpris votre conversation avec mon frère... Tenez, quand j'ai entendu le coup de pistolet, si Dorothée ne s'était pas jetée sur moi, j'allais me précipiter par la fenêtre, car, comme Raoul, mon père, je ne voulais pas survivre à notre déshonneur!

Le baron était atterré.

Ainsi sa fille avait entendu, elle connaissait ses infamies, ses crimes. Elle savait tout!...

Quel coup porté à son autorité, à son orgueil ! Allait-il donc courber la tête devant cette petite fille comme il l'avait courbée devant son fils, un homme ? Mais non, il se redressa l'œil clair, le front hautain,

— Et de quel droit, mademoiselle, repli qua-t-il d'un ton aigre, de quel droit vous permettez-vous de juger les actions de votre père? En vérité, je vous trouve bien hardie ! Sachez-le bien, je ne donne à personne le droit de fouiller dans ma vie, de contrôler mes actes, et moins à vous encore qu'à tout autre.

— Je ne vous juge pas, mon père; je...

— Assez, assez, l'interrompit-il avec rudesse ; gardez pour vous vos réflexions saugrenues, je ne suis pas d'humeur à les entendre. J'ai à vous parier et je vous prie de m'écouter.

— Je vous écoute, monsieur.

— Ah! ah! grommela-t-il entre ses dents, monsieur, maintenant!... Mais qu'importe, continua-t-il, l'essentiel est que vous m' obéissiez. Votre mère et ses amis, les vôtres aussi, m'ont déclaré une guerre implacable, et vous êtes l'arme dont ils se servent pour me combattre.

— Moi ! Et comment cela ?

— D'abord en étouffant en vous l'affection que vous devriez avoir pour moi.

Henriette eut un sourire d'une tristesse navrante.

Si rapide qu'il eût été, ce sourire, le baron le saisit au passage.

— Vous pensez que je ne vous aime pas, dit-il avec une fausse expression de chagrin?

— Je pense que vous m'avez enlevée à ma mère, qui m'adore; je pense que je suis ici votre prisonnière ; je pense que vous m'avez hypocritement trompée pour me forcer à épouser un homme que je ne connaissais pas^ que je n'aimais pas ; je pense que depuis mon emprisonnement je n'ai entendu aucune voix amie; enfin, je pense que, parce que vous êtes mon père, j'ai voulu me tuer tout à l'heure.

Si c'est là votre manière de me prouver votre tendresse, je me demande en frissonnant ce que vous pourriez faire si vous vouliez me prouver votre haine,

Henriette avait prononcé cette longue et amère plainte d'une voix triste, mais ferme.

Le baron, forcé de contenir sa fureur, martelait le tapis sous son talon fiévreux.

— Enfin, vous avez fini, fit-il; ce n'est pas malheureux!... Je vous préviens que je suis à bout de patience.

— Hélas ! non, je n'ai pas fini ; mais vous savez ce que j'aurais encore à vous dire et je m'arrête... Je suis votre fille, monsieur, et je ne veux pas avoir à vous manquer de respect. Maintenant, qu''exigez-vous de moi ?

— Pour des raisons que je n'ai pas à vous faire connaître, vous allez quitter cette maison.

— Alors vous vous décidez à me rendre à ma mère, je vous remercie.

— Je vous rendrai à votre mère, certainement ; mais plus tard.

— Quand?

— Gela dépendra d'elle et de ses amis.

-T- Vous venez de me dire que j'allais quitter cette maison.

— Oui. Je vous ai choisi une retraite.

— Je comprends : vous me changez de prison, celle-ci ne vous paraissant plus assez sûre.

— Le mot est dur.

— Le mot prison? Trouvez-en un autre; ce ne sont pas des serviteurs que j'ai ici, mais des geôliers.

— Eh bien, soit, puisque vous le voulez ainsi : vous êtes ici prisonnière et je vais vous changer de prison.

— Je m'y refuse.

— Vous m'obéirez !

— Non !

— Henriette, prenez garde ! La chose est décidée, elle se fera.

— Alors, vous emploierez la force?

— Oui, si vous m'y obligez. Vous savez, Henriette, que je ne suis pas homme à m' arrêter en chemin.

— Hélas ! soupira Henriette.

— Un homme immensément riche m'avait demandé votre main...

— Et moi, monsieur, j'avais consenti à me sacrifier pour vous sauver d'un abîme imaginaire.

— Pedro Castora, que je croyais mon ami, est passé du côté de mes adversaires.

— M. Pedro Castora s'est conduit comme un honnête homme, un homme d'honneur, et je lui ai voué une reconnaissance éternelle.

— C'est votre affaire. Mais ne vous réjouissez pas trop vite... Vous n'êtes pas encore la femme de celui que vous aimez.

Henriette ne put s'empêcher de tressaillir.

— Si je devais me marier, répondit-elle tristement, la fille de Clémentine de Vaucourt ne donnerait jamais, soyez-en sûr, ni sa main ni son cœur à un homme qui aurait forfait à l'honneur !

— Je veux bien le croire. Dans tous les cas, je me charge, moi, de vous marier.

— Vous n'aurez pas à prendre cette peine, monsieur, car je ne me marierai jamais... Je voulais me tuer, Dieu ne l'a pas voulu; je me soumets à sa volonté... Ma résolution est prise : j'entrerai dans un couvent, je me ferai religieuse.

»— Gomme cela se trouve! Je venais justement vous proposer de vous faire conduire dans un couvent.

— A genoux, misérable, à genoux, et demande-moi pardon ou je te broie à mes pieds! (page 1131).

— Dois-je VOUS croire?

— Oui, certes, vous pouvez me croire. C'est dans un couvent que je veux vous placer, non pas pour y prononcer des vœux éternels, mais pour y attendre que votre mère et moi nous soyons réconciliés. C'est alors que je vous choisirai un mari digne de vous.

— Je vous répète, monsieur, que je ne me marierai jamais.

Ce mot « monsieur », que sa fille répétait avec une persistance

UV. 142. E. RicHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G^». LlV. [A'I.

marquée, exaspérait le baron, qui, depuis le matin, recevait affront suri affront sans pouvoir riposter. Animé par sa haine contre son frère etj Jean de Ghamarande, il répliqua avec emportement :

— Si ce n'est avec votre ancien sauvage, ce misérable Jean Loup ! Devant les injures personnelles, la femme a souvent assez de force

de caractère pour rester calme; elle n y répond que par le dédain, obéissant en cela au sentiment de sa dignité et du respect de soi-même ; mais si l'on s'attaque à l'homme qu'elle aime, la résignation disparaît, elle relève la tête et défend son idole.

Henriette se redressa, superbe, le regard éclairé d'un rayon d'orgueil et d'indignation.

— Monsieur, dit-elle d'une voix vibrante, vous oubliez que celui que vous insultez est absent, qu'il est le fils de votre frère, un Ghamarande, et qu'il est noble par le cœur et par la naissance.

— Ainsi, on ne m'a pas trompé, c'est bien vrai, vous aimez ce misérable Jean Loup ?

— L'homme que vous traitez de misérable n'a ni volé ni martyrisé personne, ce qui établit une différence entre lui et... •

— Achevez ! hurla le baron blême de fureur.

— Inutile, vous avez compris.

— Ah! prenez garde, prenez garde!

— A quoi? Ahl tenez, vous me rendriez service en me tuant.

— Ne me tentez pas ! Vous ne me connaissez pas !...

— Je vous connais trop bien, au contraire, et je sais de quoi vous êtes capable.

Elle continua, en s'animant de plus en plus, comme grisée par ses paroles :

— Je sais que vous avez souillé le blason des Simaise ; je sais que demain, dans une heure, peut-être, la justice peut venir vous demander compte de vos crimes; je sais que celui que vous insultez et que j'aime, oui, que j'aim.e, je sais que Jean Loup, ne fût-il que Jean Loup le sauvage, Jean Loup le déshorité, pourrait vous envoyer au bagne, tout baron que vous êtes ; je sais que Jean de Ghamarande, que vous appelez misérable, est de ceux à qui les gens de bien tendent la main, comme vous êtes, vous, de ceux dont ils se détournent. avec horreur!

— Malheureuse ! exclama le baron, tu veux donc que je te tue! Et il leva sur la tête de sa fille ses poingts menaçants.

— Oui, répondit-elle, en se dressant debout et en croisant les bras, oui, tuez-moi, délivrez-moi de Texistence maudite que vous m'avez donnée ! Morte, je ne pourrai pas entendre dire :

« Vous voyez bien cette malheureuse fille si triste, si pâle et qui n'ose lever les yeux; eh bien, c'est la fille d'un homme que réclame le bagne, c'est Henriette de Simaise! »

Les yeux du baron s'injectèrent de sang et son visage prit une effrayante expression de férocité.

Henriette pensa que sa dernière heure était sonnée.

Le baron la saisit brutalement par les deux poignets et, la courbant jusqu'à terre, il lui dit d'une voix sourde :

— A genoux, misérable, à genoux, et demande-moi pardon ou je te broie sous mes pieds !

Elle le regarda en face, les yeux dans les yeux, et répondit :

— Je suis prête à mourir !

Et, comme transfigurée, elle ajouta :

— A toi, ma mère, et à toi, Jean Loup, mes dernières pensées ! Le baron la secoua avec rage, en criant :

— Te tairas-tu?

— Jean de Ghamarande, reprit Henriette, je suis comme toi une victime du noble baron de Simaise !

L'écume aux lèvres, la face contractée, violette, ayant le regard d'un fou furieux, le baron était hideux. S'il eût tenu un couteau, il poignardait sa fille.

Heureusement, aucune arme n'était à sa portée. Il repoussa violemment Henriette, qui alla rouler sur le parquet.

En ce moment, attirée par le bruit, Dorothée se montra à la porte.

— Monsieur le baron a appelé? dit-elle.

Puis, voyant la jeune fille étendue sur le parquet, elle s'élança pour la relever.

Surpris ainsi, au paroxysme de la colère, le baron recula jusqu'au fond de la chambre ; il se trouva près de la commode-toilette ; il prit la carafe presque pleine d'eau et s'en versa un grand verre qu'il but d'un trait.

Aussitôt, par un puissant efîbrt de volonté, il redevint maître de lui, et, s'adressant à Dorothée, qui tremblait de tous ses membres, il lui dit d'une voix calme :

— Il y a, en ce moment, une dame près de M. Raoul de Simaise, allez la prévenir que je l'attends.

Dorothée disparut.

— Vous pouvez vous rassurer, dit de Simaise à sa fille, dont l'exaltation était tombée en même temps que la colère de son père ; maintenant, écoutez : Une dame, dans laquelle j'ai la plus grande confiance, va

venir; elle restera près de vous jusqu'à ce soir; c'est cette dame que l'ai chargée de vous conduire au couvent, oii vous attendrez mes ordres

— Henriette ne répondit pas.

— Bien que le baron eût reconnu qu'il ne pouvait plus être question de séquestrer Henriette dans un cloître, il tenait à lui faire croire qu'elle allait être confiée à des religieuses.

En attendant la comtesse Garini, le baron s'assit dans un fauteuil et se mit à songer, en se rappelant les dernières paroles de son complice :

« Je vous livrerai Jean de Chamarande. »

Ah ! si Garini réussissait à s'emparer du fils de son frère, de ce Jean Loup qu'il avait en exécration, quelle terrible revanche il prendrait!

— Jean et Henriette entre ses mains, il n'avait plus rien à redouter de ses ennemis, il pouvait les braver... Il les tenait à ses pieds, pantelants, écrasés.

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