‹ Jean LoupChapitre 119 sur 153 · LE MANDATAIRE DU MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MANDATAIRE DU MARQUIS

Assise près du lit de Raoul, Garlotta ne quittait pas le dormeur des yeux. Elle veillait sur lui avec l'attention farouche de la louve qui se prépare à défendre son louveteau contre ie chasiieur.

Gependant elle s'étonnait de l'immobilité étrange dans laquelle le l jeune homme restait; elle s'effrayait même et posait la main sur le cœur de Raoul pour bien s'assurer que cette immobilité n'avait pas une autre cause que le sommeil.

— G'est que, pensait-elle, ce baron de Simaise est bien capable de tuer son fils ! Et rien ne me dit que Garini ne lui a pas vendu un de ses poisons !

Mais elle se disait aussitôt que ses craintes étaient sans fondement.

Le cœur de Raoul battait régulièrement, son visage était calme; il | dormait d'un véritable sommeil d'enfant.

Alors, avec des précautions inouïes, elle se hasardait à poser ses lèvres ardentes sur le front du dormeur.

Le premier baiser avait été presque chaste, c'était celui d'une sœur ; mais, peu à peu, au souvenir des émotions que Raoul lui avait fait éprouver, elle se sentait enfiévrée de désirs, et du front du dormeur ses baisers descendaient sur les yeux, sur la bouche.

Ses caresses ne lui étaient pas rendues ; n'importe, tout son être éiait embrasé.

Elle ressemblait à ces nymphes amoureuses qui, dans leurs instants d'extase hystérique, donnaient des baisers à la statue de marbre d'Êros.

Garlotta était dans un moment d'extase pareille lorsqu'elle entendit frapper à la porte de Raoul.

Elle tressaillit et se redressa vivement.

— Entrez, dit-elle.

Dorothée ouvrit doucement la porte et pénétra dans la chambre. Carlotta lui tournait le dos, ayant à cacher la rougeur qui couvrait son visage.

— Madame, dit Dorothée, M. le baron m'a chargée de vous prévenir qu'il vous attend.

Au son de cette voix, Garlotta sursauta et se retourna en poussant un cri rauque.

Elle bondit sur Dorothée, la saisit par les deux mains et, l'attirant en pleine lumière, elle la regarda avec des yeux flamboyants.

— Justice de Dieu! s'écria-t-elle, c'est toi ! c'est toi, je te retrouve !... Misérable, qu'as-tu fait de Charlotte?

Dorothée restait terrifiée, les yeux hagards, la bouche béante.

Garlotta venait de reconnaître la domestique qui avait un jour disparu de chez elle avec l'enfant de sa sœur.

Dorothée n'essaya même pas de se soustraire à l'étreinte furieuse de son ancienne maîtresse.

— Répondras-tu, coquine! Réponds, ou sinon je t'étrangle!

— Ge n'est pas moi, madame, c'est M. le comte. Garlotta devint blême.

— Explique-toi, fit-elle.

— Eh bien, madame... Oh! vous me défendrez contre monsieur, n'est-ce pas ?

— Parle, parle, tu n'as rien à craindre.

— C'est que si M. le comte apprenait... il serait capable de me tuer.

— Et moi je te tue tout de suite comme une vipère, si tu ne parles pas.

— Eh bien, madame, voici : M. le comte ne pouvait pas voir la petite, il la haïssait, il était jaloux d'elle, et un jour...

— Un jour?

— Il m'a dit :

« Si tu veux la tuer, je te donnerai... »

— Misérable, tu l'as tuée! s'écria Garlotta, saisissant Dorothée aux cheveux

— Non, madame, non; j'ai repoussé la proposition avec horreur, et pourtant il m'offrait dix mille francs.

— Ah! le scélérat! murmura Garlotta. Après?

— Je veux bien la perdre^ ai-je dit; je l'emmènerai loin. Il ne voulut pas.

« Elle reviendrait, me répondit-il ; il faut qu'elle meure ! »

— Alors il me vint une idée.

— Quelle idée?

— Je pensai que s je refusais il pourrait bien assassiner la petite lui-même.

Garlotta ne put s'empêcher de frissonner. Dorothée reprit :

— J'ai donc promis de tuer l'enfant. Je pris les dix mille francs et j'emmenai la petite; nous avons marché toute la journée et une partie de la nuit.

— Après? Tu me mets à la torture.

— Quand la petite a été endormie, je lui ai ôté tous ses vêtements et je l'ai enveloppée dans une couverture de laine pour qu'elle n'ait pas froid.

— Et puis?

— J'ai sonné à une porte d'allée de maison, on m'a tiré le cordon, je suis entrée doucement, j'ai déposé l'enfant par terre et je me suis sauvée en fermant la porte sur moi. J'avais dans ma poche une lettre toute prête, je la mis à la poste et deux heures après j'étais en chemin de fer.

— A qui donc écrivais-tu?

— A M. le comte.

— Tu lui disais...

— Que je n'avais pas eu le courage de tuer la petite, mais que je l'avais perdue^ si bien perdue qu'il ne devait avoir aucune crainte de la voir revenir.

— Qu'est-elle devenue ? Le sais-tu ?

— Non.

— Depuis, tu n'as rien appris?

— Rien, je n'ai pas cherché.

— Oh! oh! oh! fit Garlotta.

Elle était dans un état de surexcitation inexprimable. Elle tenait toujours Dorothée par le poignet, comme si elle eût craint qu'elle ne s'échappât.

• Tout à coup, elle sentit qu'elle étouffait.

Elle arracha les boutons de son corsage et se mit à respirer bruyamment. Quand elle se trouva mieux, elle se demanda ce qu'elle allait faire. Allait-elle, emmenant Dorothée, se mettre immédiatement à la recherche de sa nièce ?.

Mais pour cela il fallait abandonner Raoul et Henriette. D'un autre côté, c'était éveiller les soupçons de Garini et peut-être lui laisser le temps de se soustraire à sa vengeance. Car elle voulait le châtier, le misérable, elle le voulait avec emportement, avec fureur, et elle rêvait pour ce bandit une punition terrible.

— Écoute, dit-elle à Dorothée, Garini va probablement venir ici dans l'après-midi; mais je ne sais rien, je ne t'ai pas reconnue.

Dorothée se remit à trembler.

— N'aie pas peur, reprit Garlotta; je t'ai reconnue, moi; mais lui ne retrouvera pas en toi la jeune servante qu'il a faite sa complice ; sa vue a baissé; d'ailleurs, tu pourras ne point paraître devant lui ou cacher ta figure de ton mieux et, s'il te parle, ne pas répondre ou changer ta voix.

— Oui, madame, j'ai compris.

— Je voudrais t'emmener à l'instant même pour nous mettre en quête de renseignements au sujet de ma nièce; mais j'ai ici une tâche à remplir et tu m'y aideras, car tu m'appartiens : je veux sauver M"* de Simaise et son frère.

— Ah ! madame, je vous servirai en cela avec d'autant ^us de zèle, que, moi aussi, je voudrais que M"® Henriette pût s'échapper de cette maison.

— Dis-tu la vérité?

— Oui, madame; et ce n'est pas ma faute si elle ne s'est pas enfuie ce matin. Tout était arrangé avec le valet de chambre.

— C'est bien; nous verrons ce que nous aurons à faire.

— Je suis prête à vous obéir en tout, madame.

— J'y compte. Sais-tu dans quelle rue tu as laissé l'enfant?

— Oui, madame, rue de Bretagne.

— Avait-elle quelque chose qui pût la faire reconnaître un jour?

— J'ai laissé à son cou la petite médaille d'or.

1136 TOoT POUK L'IIÛiNNEUR.

— Oui, oui, je me souviens.

— Puis j'avais attaché à la couverture un billet.

— Qu'y avait-il sur ce billet ?

— Ces quelques mots :

« Elle s'appelle Charlotte et elle a trois ans et demi. »

Et puis, vous savez, madame, elle avait un grain de beauté.

— Oui, sur l'épaule, comme sa mère. Ah! si elle n'est pas morte, fût-elle au bout du monde, je la retrouverai!

Elle ajouta d'une voix sourde :

— Malheur, malheur à toi, Adriano Zacharetti !

Le baron de Simaise était impatient et étonné de ne pas voir revenir Dorothée, amenant la comtesse Carini. Ne voulani pas laisser Henriette seule, même une minute, il se décida à sonner.

Ce fut Frédéric qui parut.

En voyant le fidèle serviteur du marquis de Chamarande, le baron eut une forte tentation de lui sauter à la gorge ; mais il sut se contenir et, avec beaucoup de calme, il lui dit :

— Voyez donc, je vous prie, oii est M'"® Clagerman.

Cette dame Clagerman, une Allemande, était une seconde geôlière d'Henriette, chargée de remplacer Dorothée dans ses fonctions quand celle-ci, pour une cause quelconque, était obligée de s'éloigner de la prisonnière.

— M™* Clagerman est sortie depuis deux heures, répondit Landry.

M. de Simaise fronça les sourcils. L'absence de l'Allemande lui semblait étrange. Il regarda fixement Landry, voulant lire au fond de sa pensée, mais l'ancien mousse ne broncha pas. Toutefois, il comprit que le baron se défiait.

— C'est bien, fit le baron d'un ton rogue, envoyez-moi Julie, la femme de charge.

Au bout de quelques minutes Julie se présente.

C'était une brave femme, sans malice, très compatissante, et qui s'était prise d'une grande amitié pour Henriette.

— M"'^ Julie, dit le baron, vous allez tenir compagnie à' mademoiselle pendant quelques instants.

— Tant qu'il plaira à monsieur le baron.

De Simaise prit la servante à part et lui dit tout bas :

— Mademoiselle est soufi'ranle, agitée; ne la quittez pas d*une seconde, et surtout empêchez-la de sortir.

~ Je vou» demande bien pardon, oh ! bien humblement pardon d'intervenir (page 1142).

— Monsieur le baron sera obéi, répondit la femme de charge.

M. de Simaise sortit de la chambre et descendit rapidement au rezde-chaussée. Il se disposait à entrer dans la chambre de Raoul lorsqu'un domestique l'aborda.

— Monsieur le baron, dit-il, il y a là un abbé qui désire vous voir à Tinstant.

— Un abbé? fit le baron étonné.

I-IV. 143. ^» HiCHiiBouttG.— JeAN Loup. — Eo, J. Houff stG»». Liy 143

— Il apporte, prétend-il, des nouvelles d'un monsieur que yous attendez.

— Faites entrer dans mon cabinet, dit le baron, devinant alors qull s'agissait de Garini.

Un instant après il était en face de l'abbé.

— Vous venez de la part de M. le comte? demanda-t-iL

— Oui, monsieur le baron, répondit Tabbé d'une voix mielleuse et avec un accent italien très prononcé.

— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?

— Eh ! mon cher associé, répondit Thomme en soutane et en changeant de ton, me reconnaissez-vous, maintenant?

— Garini! exclama le baron. Recevez mes sincères compliments, mon ch^r comte; c'est merveilleux!... Eh bien, quelles nouvelles?

— Nouvelles excellentes.

— Ah!

— Nous tenons Jean de Ghamarande.

— Vrai?

— Le coup a réussi ; Jean Loup est en nos mains. Les yeux du baron lancèrent des flammes.

— Bravo, s'écria-t-il, bravo! Ge premier succès nous promet le triomphe.

— Et nous l'aurons complet. Je vous ai dit que je guérirais votre fille de son amour.

— Ge sera difficile.

— Qui sait? Il est certaines choses, monsieur le baron, qu'une jeune fille ne pardonne pas à celui qu'elle aime, l'infidélité, par exemple.

— Eh bien?

— Eh bien, mon cher baron, notre ancien sauvage est en ce moment avec une sirène qui saura faire capituler sa vertu.

— Je vous le dis encore, Garini : Vous êtes le diable! Le faux: comte se mit à rire.

— Enfin, exclama le baron, enfin!

Maintenant, à nous deux, marquis de Ghamarande! ajouta-t-il avec un regard sinistre.

— La comtesse est avec votre fille? reprit Garini.

— Non, elle est près de mon fils.

— Hein! près de votre fils?

— Raoul a eu une attaque de nerfs extrêmement violente; pour le calmer j'ai dû avoir recours à l'un de vos flacons.

— Le narcotique, au moins?

JEAxN LOUP. 1139

— Oui. Je l'ai endormi ; comme cela je suis tranquille, car Tenragé se serait mis en trarers de nos projets.

— Très bien. Mais expliquez-moi, je vous prie, pourquoi la comtesse est près de votre fils.

Le baron allait répondre quand un coup de cloche annonça un visiteur. De Simaise se mit à la fenêtre et vit deux hommes qui traversaient la cour, marchant à quelques pas de distance Tun de l'autre. Le premier était son ancien ami, Pedro Gastora; l'autre un de ses nouveaux compagnons de plaisir, le vicomte de Lubessy.

— Mon cher comte, dit-il en se retournant vers Garini, je crois que les choses vont aller plus vite encore que nous ne le supposions.

— Qui vous le fait croire?

— Pedro Gastora, qui ne peut venir me trouver qu'en parlementaire.

— Et Tautre jeune homme? demanda Garini, qui avait aussi regardé par la fenêtre.

— G'est le mari que je destine à Henriette.

— Déjà?

— Oui, déjà.

— Je vous laisse recevoir ces messieurs; mais il faut que j'entende.

— Voici une clef de ma chambre; entrez par cette porte... Vite, vite^ les voici !

Garini se hâta de disparaître.

Le valet de chambre entra dans le cabinet.

— Deux visites, monsieur le baron, dit-il en présentant deux cartes.

— Faites entrer ces messieurs, répondit de Simaise. Pedro Gastora entra le premier, très grave.

Le vicomte, lui, était radieux.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le baron en affectant des allures dégagées.

Et avec son audace habituelle il tendit ses mains aux arrivants. Le vicomte seul prit la main qui lui était offerte.

— Monsieur le baron, dit Pedro, je désire avoir avec vous un entretien particulier.

— Je suis à vos ordres, cher monsieur; mais, avant, permettez-moi de vous présenter M. le vicomte de Lubessy, mon ami et mon futur gendre.

Pedro sursauta.

— M. Pedro Gastora, continua le baron achevant la présentation, gentilhomme brésilien et millionnaire comme les Rothschild.

Les deux jeunes gens se saluèrent froidement.

— Maintenant, mon cher vicomte, reprit le baron, je vous prie d'aller fumer un cigare dans la salle de billard. J'ai à causer avec M. Pedro Gastora; je vous ferai appeler quand le moment sera venu devons présenter à M"* de Simaise.

Il donna un coup de sonnette. Frédéric parut.

— Vous allez conduire M. le vicomte à la solle de billard, lui dit-il, puis vous entrerez dans la chambre de M. Raoul, et vous conduirez près de ma fille la dame que j'ai amenée tantôt.

Le vicomte suivit Frédéric.

Pedro Gastora était stupéfié ; il se demandait qui pouvait être ce vicomtie, ce gendre, qui sortait comme de dessous terre, et qu'on opposait soudainement à Jean de Ghamarande.

Il ne comprenait pas.

Mais ce n'était pas le moment des réflexions.

M. de Simaise indiqua un siège à son ancien ami, et lui dit, sans paraître gêné le moins du monde :

— Je vous écoute, cher monsieur; qu'avez- vous à me dire?

— Monsieur, je viens de la part de M""*" la baronne de Simaise et de M. le marquis de Ghamarande, vous faire des offres de conciliation.

— Ah! vraiment? Ainsi M.""" de Simaise et M. de Ghamarande daignent descendre jusqu'à moi ! Et c'est vous qu'ils ont chargé de cette mission ; j'en suis heureux.

— On a pensé, monsieur, qu'en raison de nos anciennes relations, je pourrais mieux que tout autre remplir cette mission délicate sans vous blesser.

— Après m'avoir traité comme vous savez, il me semble que ceux qui vous envoient auraient pu...

— Pardon, monsieur, si je me permets de vous interrompre ; mais j'ai peur que vous ne vous placiez sur un terrain où je n'ai pas mandat de vous suivre; je ne peux rien dire et rien faire qui soit en dehors de ma mission.

— Soit, monsieur. Et votre mission est?...

— Je vous l'ai dit : Je suis venu en conciliateur.

Au nom de M™® la baronne de Simaise et au nom du marquis de Ghamarande, je vous demande à quelles conditions vous consentiriez à rendre M"* Henriette de Simaise à sa mère.

— Je comprendrais jusqu'à un certain point la démarche de M""* de

Simaise; mais je ne m'explique pas Tintervention de M. de Chamarande.

— Elle est cependant toute naturelle : M. le marquis de Ghamarande a demandé à M™® la baronne la main de sa fille pour M. Jean de Ghamarande, faveur qui lui a été accordée. Vous n'ignorez plus, sans doute, que M. Jean de Ghamarande aime M"® de Simaise et qu'il a le bonheur d'être aimé d'elle.

— Dans tout ceci, on n'oublie qu'une chose : mon consentement.

— Je viens aussi le chercher, monsieur.

— Je le refuse! J'ai d'autres intentions sur ma fille, vous l'avez vu; je l'ai fiancée à M. le vicomte de Lubessy; celui-là est gentilhomme, et je suis sûr qu'il ne retirera pas sa parole.

— Je l'ai retirée, moi; il est vrai que je ne suis pas gentilhomme. J'ai agi selon ma conscience, monsieur.

Mais ce n'est pas moi qui suis en cause. Permettez-moi de préciser.

— Précisez, monsieur.

— Je suis chargé de vous offrir un million comptant.

— Oh! on me marchande ma fille, fit le baron, en affectant un air indigné; est-ce qu'on me croit capable de vendre mon enfant?

— N'employons pas de grands mots, monsieur; vous vouliez bien accepter trois millions de moi, afin de liquider votre situation, le jour où nous devions signer le contrat de mon mariage avec M"^ de Simaise. Je n'ai pas dit, alors, que vous vouliez vendre votre fille.

Le baron ne trouva rien pour relever cette riposte vigoureuse.

— Je refuse absolument, dit-il en se levant pour faire comprendre au Brésilien que l'entretien avait pris fin.

Pedro ne bougea pas.

— Monsieur, reprit-il, j'ai pouvoir d'aller jusqu'à deux millions.

— Non, non, cent fois non !

— Je dois ajouter, monsieur le baron, que le marquis de Ghamarande ayant désintéressé tous vos créanciers et étant aujourd'hui en possession de tous les titres, hypothécaires ou autres, vous pourriez vous faire, avec deux millions, une existence assez agréable dans -un pays quelconque d'outre-mer; car il serait bien entendu que, ne pouvant plus vivre à Paris, ni même en France, vous vous expatrieriez immédiatement.

- — Monsieur Pedro Gastora, je ne suis pas plus à acheter que ma fille.

— Monsieur le baron de Simaise, je prends sur moi de vous oflrir trois millions.

— Non! Je hais le marquis de Ghamarande ou l'aventurier qui se

fait passer pour lui; quant à son prétendu fils, je ne le connais pas et ne veux pas le connaître. Je garde ma fille et nulle puissance humaine ne pourra' me faire changer de résolution.

— Est-ce votre dernier mot, monsieur?

— Non. Mon dernier mot, le voici : J'espère que je n'aurai plus l'ennui de vous recevoir.

— Bien, monsieur le baron ; je ne me présenterai plus à l'hôtel de Simaise.

— J'y compte bien, monsieur.

— Seulement, monsieur le baron, il est probable que vous recevrez avant peu une autre visite en mon nom.

— Est-ce que monsieur Gastora veut bien me faire l'honneur de m'envover ses témoins?

— Oui, et je vais avoir l'avantage de vous les faire connaître; ih sont quatre; vous choisirez, monsieur le baron.

Le premier s'appelle M. Krûnner, banquier à Stuttgard ; le second M. Garbonac, banquier à Paris; le troisième esl le directeur du Gomptoir d'Escompte et le quatrième est M. Benoît, commissaire de police aux délégations judiciaires.

C'était un coup de massue porté au baron.

Il pâlit et retomba sur son siège.

Le jeune homme le regarda avec une sorte de dégoût.

A ce moment Garini frappa discrètement à la porte.

— Entrez, dit le baron, comprenant que son complice venait à son secours.

— Mais, monsieur le baron... fit Pedro Gastora, très étonné. Il n'eût pas le temps de formuler son opposition.

La porte s'ouvrit.

— Je vous demande bien pardon, dit le faux abbé dans le plus pur accent toscan, oh! bien humblement pardon d'intervenir, messieurs; mais je crois que vous pouvez vous entendre.

Pedro Gastora regardait le nouveau venu avec le plus vif étonnement.

— Qui peut être ce second personnage? se demandait-il. Il fat vite renseigné.

— Mais présentez-moi donc, mon cher baron, dit l'Italien.

— Monsieur l'abbé Garini, fit de Simaise.

— Ah! ah! Garini, pensa Pedro Gastora; je comprends.

— Messieurs, reprit l'Italien, j'étais là, par hasard, et j'ai entendu ^otre conversation sans le vouloir.

— Ah! vous avez entendu, monsieur Tabbé? ut le jeune homme.

— Parfaitement, monsieur Gastora, et comme je suis un des meilleurs amis de M. de Simaise, je me permettrai de lui donner un conseil. Vous le voulez bien, monsieur Gastora?

— Mais comment donc, monsieur ! Donnez votre conseil ; de la boucne d'un prêtre il ne peut être que fort sage.

— Eh bien, monsieur Gastora, j'engage mon ami de Simaise à accepter ce que vous lui offrez. Mais si M"° de Simaise, pour une cause ou pour une autre, ne voulait pas se marier, M. le baron toucherait tout de même les millions.

Le baron comprit.

— Quelle ruse ce coquin a-t-il trouvée? se demanda Pedro.

— Ah! mon cher Garini, fit le baron, il faut bien que ce soit vous pour que j'ouvre l'oreille...

— A un bon conseil ?

— Enfin, je fais comme vous le désirez.

— Et, s'adressant à Pedro :

— Eh bien, monsieur le fondé de pouvoir, est-ce dit? demanda-t-il.

— G'est dit, monsieur le baron.

Le faux prêtre eût un sourire singulier.

— Pas de surprise, reprit-il, si M^'® de Simaise refuse d'épouser le protégé de M. de Ghamarande...

— Son hls, monsieur l'abbé.

— Son fils, si cela vous plait, monsieur, bien que le fait ne soit nullement prouvé; si, dis-je, M'^'' de Simaise refuse d'épouser ce jeune homme...

— J'ai entendu, monsieur l'abbé...

— Les trois millions seront remis tout de même à M. le baron.

— La veille du jour où il s'embarquera pour l'Amérique ou une autre contrée.

— Soit.

— Sur ce, monsieur le baron, je vous quitte pour aller rendre compte de ma mission à qui de droit.

— Monsieur Gastora, dit Garini, plus d'envoi de témoins, nest-ce pas?

— Sans doute, du moment que nous sommes d'accord, sauf ratiilcation de mes mandants.

— Oh ! des restrictions ?

— Dame, monsieur l'abbé, comme ce n'est pas moi qui verse les millions, je ne puis prendre que des engagements conditionnels.

— Toutefois, monsieur Gastora, vous vous engagez à faire ratifier le

traité?

Le regard du jeune homme eût un éclair rapide.

— Pardon, monsieur Tabbé, répondit-il avec hauteur, je ne prends aucun engagement et je ne vois pas à quel titre vous m'en demandez un

— Monsieur l'abbé parle en mon nom, répliqua vivement le baron , ie zèle de mon ami pour mes intérêts est son excuse.

Pedro Gastora enveloppa les deux complices d'un regard de profond mépris, puis il se retira en se disam, :

— Quelle nouvelle infamie machinent-ils?

LES YEUX n*UNE FEMME

On se souvient que Garini, jouant fort bien, d'ailleurs, son rôle de vieux prêtre, avait donné rendez-vous à Jean de Ghamarande devant l'église Sainte-Gécile. Ce rendez-vous était fixé au lundi, et le marquis, voulant savoir exactement à quel coquin son fils avait à faire, s'était décidé à ne pas mettre fin à l'aventure.

Or, il avait été convenu que le jeune homme irait au rendez-vous, mais accompagné de son père.

Mais, le samedi soir, Jean avait reçu mystérieusement le billet suivant :

« Mon cher enfant,

» Un grand danger, qui n'est, hélas ! que trop réel, menace M''® Henriette de Simaise; mais je puis, heureusement, vous donner le moyen de le conjurer.

» Gette grave circonstaace m'oblige à changer le jour et l'heure de notre rendez-vous, car il faut agir promptement.

» Donc, demain dimanche, à midi, midi un quart au plus tard, trouvez-vous devant l'église Sainte-Gécile. Là vous attendra une voiture près de laquelle vous reconnaîtrez mon fidèle et dévoué serviteur.

Comme une femme qui se promène et qui n'est pas loin de son domicile, elle explora les abords de la ruelle (page 1151)

» Soyez exact, mon cher enfant; à nous deux nous sauverons votre chère Henriette et nous la rendrons à sa mère.

» Votre ami,

» L^abbé Glausel. jo Jean de Ghamarande ne parla point à son père de cette lettre; mais

LlV.144. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et Gi«. Liv. 144

bien qu'il ne crût pas sérieusement à ce grand danger que courait Henriette, il se dit :

— J'irai seul à ce rendez-vous.

Nous connaissons le caractère aventureux du jeune homme et nous savons qu'il n'était guère accessible à la peur.

Le même sentiment de curiosité auquel il avait obéi une première fois le poussait encore en avant. Et puis il éprouvait un âpre désir de se retrouver en face de ce coquin qui se cachait sous la robe d'un vénér

rable prêtre.

Il voulait se donner encore le plaisir d'entendre les paroles hypocrites du faux abbé Glausel; il lui arracherait son masque ensuite, et ce serait le dénouement de 1-* aventure.

Dans Jean de Ghamarande, Jean Loup reparaissait souvent; il avait pu, autrefois, redouter l'approche des hommes, mais ce temps était passé; et celui qui, dans la forêt, avait disputé sa nourriture aux carnassiers ajffamés, ne pouvait pas avoir peur des fauves humains.

— Après tout, pensait-il, qu*ai-je à craindre? Rien. M. de Simaise est notre seul ennemi et il n'est plus à redouter, maintenant que mon père n'aurait qu'un mot à dire pour le conduire en cour d'assises. Son intérêt lui commande d'être tranquille. Quant à l'autre, il m'a laissé voir son jeu, c'est une partie des millions de mon père qu'il voudrait prendre; mais je ne suis plus Jean Loup, je suis Jean de Ghamarande et mon père

est là.

Assurément on ne songe pas à m'assassiner ; du reste, je ne suis nullement disposé à me laisser égorger comme un mouton.

Dans ma vie d^homme sauvage j'ai lutté avec les loups, et j'ai conservé assez de courage et de force pour ne pas craindre de me trouver aux prises avec un homme, même avec deux.

Je ne suis plus Jean Loup! s'écria-t-il en se redressant une flamme dans le regard^ mais je suis un Ghamarande!

Dans tous les cas, ajouta-t-il en souriant, j'aurai mes pistolets dans

ma poche.

Quand son père l'eût quitté pour se rendre chez M. de Violaine, le jeune homme s'habilla; il prit ses armes et, quand midi sonna, il sortit à pied et se dirigea tranquillement, d'un, pas ordinaire, vers l'église Sainte-

Gécile.

De leur côté, Garini et Garacole avaient pris leurs dispositions en vue de l'enlèvement de Jean de Ghamarande.

A pel la porte du cabinet de Garini fût-elle fermée derrière Garlotta et le baron de Sim 'se, qui se rendaient ensemble, en toute hâte, à l'hôtel

de Simaise, que le faux comte, avec l'aide de son agent, se mit en devoir de se transformer.

Très habile dans Tart de se grimer, en moins de dix minutes le bandit se rendit méconnaissable.

Sa tête faite, une perruque à tonsure, des lunettes, une calotte noire, des souliers à boucles et une soutane complétèrent le déguisement. On lui aurait donné alors le bon Dieu sans confession, selon l'expression vulgaire.

Le coquin pouvait jouer d'autant plus habilement son rôle d'abbé, qu'il n'avait, comme on l'a vu déjà, rien oublié de son passage au séminaire.

— Voyons, dit-il à Caracole, tu es bien sûr de tes hommes ?

— Gomme de moi-même.

— La voiture est bien celle que j'ai choisie?

— Toujours la même, solide, ne pouvant s'ouvrir de l'intérieur; les glaces ne se baissent pas et un rideau de tôle remplace les stores.

— C'est parfait. As-tu le flacon?

■ — Tout est prêt : l'éponge, la compresse, le mouchoir.

— Et la cellule?

— Est en bon état.

— Autre chose : je me défie du marquis de Chamarande; maintenant que Jean Loup sait qu'il est son fils, le garçon a pu instruire son père.

— C'est possible ; mais le contraire l'est aussi.

— C'est vrai. Si Jean a parlé, il y a deux hypothèses à admettre * ou le marquis lui aura défendu de se trouver au rendez-vous, ou il lui a donné le conseil de s'y rendre, mais accompagné.

— Parfaitement raisonné.

— Si le jeune homme ne vient pas ou s'il n'est pas seul, nous n'aurons qu'à constater notre échec.

— Et à prendre nos mesures pour qu'il n'ait pas de conséquences fâcheuses pour nous.

— De ce côté, j'ai pris nos précautions. Aux premières menaces d'intervention de la police, je préviendrais que je ne suis que l'instrument du baron, et j'ai là un papier qui le prouve.

— Nous pouvons donc marcher sans crainte, maître.

— Et je n'ai plus qu'à souhaiter que tu réussisses.

— J'espère.

— Mais midi va bientôt sonner, fiJe. Du reste, j'entends la

voiture.

Une voiture s'arrêtait, en effet, devant la porte. Caracole descendit précipitamment.

Il était midi et quelques minutes.

Les fidèles sortaient de Féglise après avoir assisté à la dernière messe. Les coupés se croisaient devant le portail de Sainte-Cécile. Mais, successivement, les voitures de maître disparurent. La foule s'écoula peu à peu et la petite place redevint déserte.

Une jeune femme ayant son voile baissé, qui était restée dans l'église après tout le monde, parut sur le haut des marches du portail. Ses yeux tombèrent sur une voiture d'aspect assez singulier, attelée de deux forts chevaux.

Près de la portière de la voiture se tenait immobile un homme portant la longue redingote d'un valet de pied. La jeune femme voilée reconnut rindividu.

— Tiens, murmura-t-elle, c'est Caracole, Tâme damnée du comte Carini; que vient-il faire là^ déguisé en valet de pied?

Elle descendit deux marches et se disposait à rejoindre sa voiture, qui l'attendait à quelques pas, lorsqu'elle vit, traversant la place, un jeune homme de haute mine, qu'elle crut reconnaître. Étonnée, elle resta immobile sur la marche de Tescalier.

Comme le jeune homme s'approchait, une tête de femme voilée se montra à la portière de la grande voiture à l'aspect singulier, une petite main délicieusement gantée souleva le voile et fit voir au jeune homme un visage ravissant qu'un sourire gracieux semblait illuminer.

Un geste, accompagné d'un regard, firent comprendre à Jean de Chamarande que cette voiture et cette femme étaient là pour lui. Sans hésiter il s'avança vers la portière.

Alors, dans le valet de pied qui le saluait, Jean reconnut le serviteur de l'abbé Clausel.

Sur les marches de l'église, la jeune femme voilée paraissait agitée.

— Je ne l'ai vu qu'une fois, pensait-elle, je ne suis pas bien sûre que ce soit lui; il faudrait que je puisse voir entièrement sa figure.

Comme pour lui donner satisfaction, Jean se retourna de son côté et lui montra en plein son visage.

— C'est lui, c'est bien lui! dit-elle: quand on a vu cette belle et noble figure une fois, on ne l'oublie jamais; oui, c'est le marquis de Chamarande, que j'ai vu hier soir chez Pedro.

Caracole ouvrait obséquieusement la portière.

Le jeune homme mit le pied sur le marchepied, et la jeune femme voilée remarqua qu'après l'avoir poussé assez rudement dans la voiture, Caracole s'empressait de refermer la portière ; elle remarqua également que la glace de la portière se recouvrait d'une espèce de volet ; de plus elle entendit comme un cri étouffé.

— Oh ! oh ! fit-elle, qu'est-ce que cela veut dire ?

Mais l'ami de Pedro vient de tomber dans un piège; ce qui se passe ressemble fort à un enlèvement !

Sans perdre son temps à réfléchir, elle alla se jeter dans sa Victoria en disant à son cocher :

— N'importe oii il ira, suivez ce grand landau noir, mais à distance et sans affectation.

Le landau avait déjà pris l'avance de quelques mètres. La Victoria le suivit.

Après avoir fermé la portière et vu le landau s'éloigner. Caracole se frotta vivement les mains et se dirigea pédestrement vers la demeure de son maître.

Le bandit n'avait pas plus remarqué la jeune femme voilée sur les marches de l'église qu'il n'avait vu la Victoria se lancer à la poursuite du landau.

Cette jeune femme, qui venait d'assister à l'enlèvement de Jean de Ghamarande, était M'^*" Charlotte.

La veille, dans l'après-midi, Charlotte s'était rendue chez Pedro Gastora, son ami, son protecteur et son bienfaiteur, pour lui faire part des nombreuses difficultés qu'elle rencontrait à la mairie, vu l'absence de papiers qu'elle ne pouvait fournir, et le prier, n'ayant que lui à qui elle put s'adresser, de vouloir bien lui venir en aide en cette circonstance.

Charlotte pensait avec raison que, grâce à ses hautes relations, Pedro pourrait vaincre les obstacles et hâter ainsi son mariage qui, par l'absence des pièces nécessaires, menaçait d'être retardé indéfiniment. ♦

Elle n'avait pas rencontré Pedro qui, nous le savons, avait passé toute l'après-midi en compagnie de Suzanne et de M. de Violaine.

Mais ayant appris par le valet de chambre que Castora recevrait le soir quelques amis intimes et que, par conséquent, il serait chez lui toute la soirée, elle se retira en se promettant de revenir le soir entre neuf et dix heures.

Elle n'y manqua point.

— Vous venez un peu de bonne heure, lui dit le valet de chambre.

— N'importe, répondit-elle, j'attendrai.

On la fit entrer dans un petit salon oii elle resta seule pendant une

longue demi-heure, s'occupant, pour tuer le temps, à feuilleter desalbums.

Cependant elle finit par trouver qu'elle attendait bien longtemps. Alors, elle se hasarda à sortir du salon et à pénétrer dans une vaste antichambre pli elle espérait revoir le valet de chambre.

Elle se trouva là, tout à coup, en face de Jean de Chamarande et de Landry^ qui venaient d'arriver, précédant de quelques, minutes, le marquis et la marquise.

Jean la salua avec une grande politesse et elle lui rendit son salut, rougissante et un peu honteuse.

Presque aussitôt le domestique annonça :

« Monsieur le marquis de Chamarande. »

Charlotte suivit des yeux le jeune homme qui entra dans le grand salon.

— Vous vous impatientez, lui dit le valet de chambre.

— Un peu.

— Vous feriez bien, je crois, de ne plus attendre.

— Est-ce que ce jeune marquis est un ami de M. Gastora?

— Certainement, et des plus intimes. Nous n'avons ici, ce soir, que les meilleurs amis de notre maître. Je dirai même que c^est comme une réimion de "famille, et tout indique que M. Castora sera dans l'impossibilité de vous recevoir.

— C'est bien fâcheux, j'ai tant besoin de le voir et de lui parler.

— Je comprends ; mais si vous me permettez de vous donner un conseil...

— Eh bien?

— Je vous engage à remettre votre visite à demain; dans l'aprèsmidi vous trouverez M. Castora seul, et vous aurez la satisfaction de pouvoir causer plus longuement avec lui.

Charlotte poussa un soupir.

— Je me rends à vos raisons, dit-elle. » Et elle s'en alla.

Elle rentra chez elle et changea de toilette pour se rendre à la soirée de Pomme-d'Api où, d' ailleurs, on ne la vit qu'un instant.

Sans être une femme de la catégorie de Georgette et de la grande Caroline, Charlotte, appartenant au demi-monde, avait été forcée, peutêtre malgré elle, de fréquenter quelques-unes de ces filles qui, certainement, ne la valaient pas.

Elle connaissait Caracole, l'ayant vu plusieurs fois avec le comte Garini, son maître, chez la grande Garo. Déplus, elle savait que le maître et le valet s'occupaient d'une infinité de choses ténébreuses et plus ou moins malpropres.

Si Charlotte n'avait pas reconnu Caracole près de la voiture suspecte qui stationnait devant Sainte-Cécile, son attention n'auraient probablement pas été éveillée, ou bien, elle n'eût vu dans ce qui s'était passé sous ses yeux qu'une aventure galante; mais la présence de l'agent de Carini lui avait révélé le caractère criminel du fait. Aussi elle ne douta point qu'un piège eût été tendu au jeune homme. Et ce jeune homme était M. de Chamarande, un ami intime de Pedro Castora!

Et c'est le hasard qui lui offrait l'occasion, occasion unique peut-être, de témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur !

Elle n'hésita pas. Il fallait qu'elle sût où l'on allait conduire le jeune nomme. , • •

Celui-ci était à peine entré dans la voiture qu'il comprit qu'il était tombé dans un piège.

En effet, des mains vigoureuses le saisirent et le jetèrent sur une banquette.

Il voulut se relever et se défendre; mais en même temps que deux hommes le saisissaient pour paralyser ses mouvements, la femme lui plaçait sur la bouche et le nez une éponge imbibée d'un liquide qui produisit aussitôt son effet.

Jean n'eût que le temps de pousser une plainte.

Ses jambes et ses bras s'engoi;.'àxrent tout à coup et, sans être évanoui, ni même endormi, il ne pouvait pius remuer. Son corps était inerte et ses membres comme morts. Il y avait un nuage devant ses yeux, un bourdonnement étrange se faisait dans ses oreilles et sa langue était par ralysée comme son corps.

La voiture roulait avec une rapidité vertigineuse.

Au bout de trente-cinq minutes elle arrivait à Auteuil et s'arrêtait devant une ruelle étroite et sombre.

Charlotte fit arrêter sa Victoria à une certaine distance et mit pied à terre. Comme une femme qui se promène et qui n'est pas loin de son domicile, elle explora les abords de la ruelle. Elle vit qu'elle donnait accès à une maison de modeste apparence, à deux étages, bâtie entre cour et jardin, et ayant sa façade de l'autre côté.

Satisfaite sur ce point, la jeune femme remonta dans sa voiture et attendit quelques instants.

Après vingt minutes écoulées, le landau reprit la route de Paris. Les glaces, cette fois, étaient baissées et laissaient apercevoir à l'intérieur deux hommes. La femme n'étant plus avec les hommes, Charlotte pût facilement conclure qu'elle était restée dans la maison avec le jeune homme.

La Victoria avait suivi le landeau à l'aller, elle le suivit au retour jusqu'au boulevard des Batignolles oii il alla se remiser.

Immédiatement, et sans perdre une minute, Charlotte se fit conduire chez Pedro Gastora.

Elle avait hâte de l'informer de sa découverte.

Il était près de deux heures.

— Vous n'avez pas de chance, dit le valet de chambre à la jeune femme, Monsieur est sorti et n'a point dit à quelle heure il rentrerait. Jamais mon maître n'a été si occupé et si préoccupé surtout; bien certainement il se passe quelque chose de grave qui mtéresse ses amis.

— Ah! fit Charlotte. Je serai, je l'espère;, plus heureuse une troisième fois, ajouta-t-elle. Néanmoins, je vais laisser un mot à M. Gastora.

Elle écrivit rapidement quelques lignes et recommanda vivement au valet de chambre de remettre son billet à M. Gastora dès qu'il rentrerait, à moins qu'on ne puisse le lui faire parvenir avant.

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