PAMELA
Jean de Ghamarande avait été transporté dans la maison de la ruelle et descendu au sous-soi dans une pièce assez grande, dont on avait fait une chambre, la cellule, ainsi que l'avait appelée Garini parlant à Caracole.
Dès que la femme, sur laquelle comptait Garini pour jouer auprès du fiancé d'Henriette le rôle d'une Armide, fut laissée seule avec le jeune homme, elle s'empressa de le tirer de son état de torpeur, ce qui dura un petit quart d'heure.
Alors le prisonnier regarda autour de lui cherchant à rappeler ses esprits.
Il se trouvait, non dans un cachot, mais dans un délicieux boudoir, boiadoir capitonné, imprégné de parfums et meublé avec un grand luxe.
La pièce était voûtée et sans fenêtre.
11 élait à demi couché sur un divan; à ses pieds, accroupie sur um large coussin sù tenait une jeune femme (page iloi).
Un puissant ventilateur renouvelait l'air. Les murs étaient tendus de soie cramoisie.
Une lampe pendait au plafond et des torchères garnies de bougies parfumées, appliquées aux murailles, éclairaient des divans, des glaces, des bronzes.
Jean passa plusieurs fois ses mains sur son front comme pour s'assurer qu'il était bien éveillé et qu'il ne rêvait pas.
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\\o\ TOUT POUR LliOi^îMEUR.
Il était à demi couché sur un divan ; à ses pieds, accroupie sur xin large coussin, se tenait une jeune femme plutôt gracieuse que belle, mais à coup sûr très séduisante.
Elle était coquettement vêtue d'une tunique de cachemire rouge toute ouverte, laissant voir des épaules nues, un sein à peine voilé par une maline légère et transparente. Le regard était tendre^ le sourire adorable. Dans ses mains blanches, elle pressait celles de Jean, et il y avait dans son attitude une langueur pleine de charme.
Des fleurs aux senteurs pénétrantes, une cassolette d'oii s'échappaient des effluves aphrodisiaques, remplissaient l'étrange boudoir d une vapeur enivrante.
Jean était un puritain. Tout frais sorti des mains de la civilisation, il en Ignorait et n'en comprenait pas encore les raffinements. D'ailleurs, il avait le cœur trop plein du souvenir et de l'image d'Henriette pour se laisser aller aux tentations des sens. Aussi était-ce d'un air plus curieux que charmé qu'il interrogeait du regard la jeune femme.
Jean n'avait aucune fatuité; il n'admettait pas qu'il eût inspiré à une femme une passion assez forte pour la mettre au-dessus de toutes les convenances.
Il se dégagea doucement de la tendre étreinte de la tentatrice, la releva et la fit asseoir en face de lui.
— Voyons, madame, dit-il d'une voix demi-sérieuse, voudriez- vous m'apprendre ce que signifie cette comédie ?
— Est-ce que vous ne l'avez pas un peu deviné? répondit la jeune femme en l'enveloppant de son regard langoureux.
— Pas le moins du monde, je vous assure.
— C'est l'amour qui vous a conduit ici I
— Ah! ah! c'est... l'amour; l'amour de qui, je vous prie?
— Le mien. Est-ce que vous ne me trouvez pas assez jeune pour être amoureuse et assez belle pour inspirer l'amour?
— Vous êtes jeune et charmante, je le reconnais; vous êtes à l'âge de l'amour et vous êtes faite pour être aimée... Mais nous ne nous connaissons pas, nous nous voyons aujourd'hui pour la première fois; comment voulez- vous que je croie à votre amour pour moi et comment voulez-vous que je puisse vous aimer?
— A défaut d'amour, dit-elle, en se plaçant près de lui, il y a le plaisir; ah! croyez-le, tout ce qui me viendra de vous sera pour moi, qui ^ous aime avec ardeur, comme un avant- goût du paradis.
Elle prit la tête de Jean entre ses deux mains et la couvrit de baisers de feu.
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Car elle était de bonne foi, cette nouvelle Gircé, l'indifférence de ce jeune et beau garçon lui fouettait le sang.
Jean la repoussa froidement. Et cependant il subissait malgré lui rinfluence de cette atmosphère parfumée, de ces baisers capiteux ; mais il aimait d'un amour vrai, profond, inattaquable, et son amour le rendait fort contre toutes les tentations.
— Écoutez-moi, dit-il, je ne vous dédaigne ni ne vous blâme ; mais je ne puis ni ne veux vous aimer.
— Alors, répliqua-t-elle vivement, avec un accent de jalousie vraiment incompréhensible, vous aimez une autre jeune fille?
— Oui, j'aime. Il n'y a, en effet, qu'un amour comme celui qui e?^ en moi, qui puisse triompher des séductions dont vous m'entourez.
— Eh bien, je ne vous remercie pas de m'avoir fait cet aveu.
— En quoi peut-il vous offenser?
' — Sachez, monsieur, qu'une femme est toujours profondément humiliée d^avoir été repoussée, même d'un homme qu'elle n'aime pas, à plus forte raison quand elle aime.
— Allons, allons, ne me dites pas que vous m'aimez! Elle eut un mouvement de tête adorable.
^ Je ne vous aimais pas tout à l'heure et je ne voulais que vous séduire, répliqua-t-elle; mais, maintenant, je sens que je vous aime; oui, •'e t'aime, je t'aime! ajouta-t-elle les yeux pleins de flammes.
— Si vous dites vrai, je vous plains; nous n'avons plus rien à nous dire, n'est-ce pas? Veuillez donc, je vous prie, me permettre de sortir d'ici.
Jean se leva et marcha vers une porte. La jeune femme secoua la tête.
— Je voudrais vous faire sortir, dit- elle, que je ne le pourrais pas; nous sommes ici prisonniers l'un et l'autre.
— Je ne comprends pas, expliquez-vous ?
— C'est facile : nous sommes enfermés ici, et pour que nous puissions sortir, il faut attendre qu'on vienne nous délivrer.
Le jeune homme commençait à perdre patience ; il chercha à ébranler la porte, elle ne bougea même pas.
Soudain, il aperçut une petite issue pratiquée dans uu angle; il y courut.
C'était un cabinet de toilette augrand complet.
— Rien, fit-il, rien.
il revint près de la jeune femme.
— Écoute, lui dit-il, tu vas me faire sortir d'ici, je le veux i
— Mais, je vous l'ai dit, je ne le puis.
— Si tu m'ouvres ou me fais ouvrir cette porte je te donnerai vingt mille francs. ,
— Vingt mille francs ' fit-elle tout interloquée.
— Ah ! tu vois bien que tu le peux !
— Non, malheureusement, non, je vous le jure.
— Tu auras trente mille francs.
— Nous sommes enfermés.
— Quarante mille francs 1 Elle secoua la tête.
— Ah! tu dis non... Eh bien, tu as une minute pour te décider. Accepte ce que je t'offre ou je t'étrangle.
— Alors, tuez-moi, car je ne sais pas comment nous pourrions sortir de cette prison.
La physionomie du jeune homme prit une expression terrible. Il marcha vers la jeune femme les mains en avant.
Épouvantée, elle recula jusqu'au fond de la pièce ; puis elle tomba sur ses genoux en s' écriant :
— Grâce, grâce!
Jean comprit que la malheureuse ne le trompait pas; sa colère s'apaisa aussitôt.
Il prit la main de la jeune femme, l'aida à se relever, puis l'ayant rassurée d'un mot, il la fit asseoir.
— N'ayez plus peur, dit-il, je vous crois.
— Oh! oui, croyez-moi.
— Causons, mais répondez-moi franchement.
— Je suis prête à vous dire tout ce que je sais.
— Gomment vous appelez-vous ?
— Pamela.
— Eh bien, Pamela, pourquoi m'a-t-on enfermé ici avec voua ?
— Pour que je vous y retienne.
— Mais puisque nous sommes ensemble dans ce cachot, on pouvait tout aussi bien m'empri sonner seul.
— G'est vrai, et je ne comprends pas plus que vous. Ge que je puis deviner, c'est qu'on ne vous veut pas trop de mal, ajouta-t-elle en rougissant malgré elle.
— Oui, vous avez reçu l'ordre de me séduire, dans quel but?
— Probablement pour vous faire trouver moins long le temps de votre captivité, répondit-elle en baissant les yeux.
Jean était complètement dérouté; plus il s'interrogeait, plus il se
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souvenait de sa conversation avec le vieux prêtre, moins il comprenait.
— Paméla, reprit-il après quelques minutes de réflexions, pouvezvous me dire à qui vous avez obéi en venant m'attendre devant l'église Sainte-Cécile?
— Oui, monsieur, bien qu'en parlant je m'expose à un grand danger.
— Rassurez- vous, Paméla; tôt ou tard nous sortirons d'ici, et je vous promets que des mesures seront prises pour que vous n'ayez rien à craindre.
— Ah ! monsieur. Dieu veuille que vous puissiez me tirer des griffes de cet homme.
— Nous vous en tirerons, et les quarante mille francs que je vous offrais tout à l'heure, vous les aurez.
— Gomme vous êtes bon !
— Eh bien, ce nom ?
— L'homme qui vous a fait enlever est le comte Garini.
— Garini ! 5t Jean en fouillant ses souvenirs pour y trouver un écho de ce nom; Garini ! je ne connais personne de ce nom et je ne crois pas que ce mot ait jamais été prononcé devant moi. Quel homme est-ce que ce comte Garini ?
Paméla lui fit le portrait de l'Italien.
Mais, cette fois encore, Jean ne reconnut personne qu'il eût vu.
— Savez-vous si ce comte Garini a des relations avec un certain abbé Glausel? demanda-t-il.
Paméla sourit.
— Pourquoi souriez-vous?
— Parce que le comte Garini et l'abbé Glausel sont le même homme ; si vous connaissez l'abbé, vous connaissez le comte Garini, qui prend toutes sortes de déguisements, selon les rôles qu'il a à jouer, qui change de figure comme il veut et se vieillit lu se rajeunit à volonté.
— Très bien; voilà un précieux renseignement. Donc, c'est ce comte Garini qui nous a fait enfermer ici?
— Oui.
— Savez-vous s'il a agi pour son compte ou pour celui d'un autre ?
— Je ne puis trop dire; j'ai seulement entendu quelques mots de Caracole...
— Qui ça. Caracole?
— Le confident du comte Garini, l'homme qui vous a ouvert la portière.
— Oui, oui, je l'ai reconnu ; et qu'avez-vous entendu dire à Caracole t « L''affaire du baron est dans le sac ! » Ceci jetait une lumière dans les ténèbres. Évidemment il s'agissait
du baron de Simaise. Ainsi, c'était son oncle qui l'avait fait séquestrer comme vingt-cinq ans auparavant.
Pourquoi ?
Était-ce pour se venger ou pour mettre le marquis à contribution ? La première hypothèse n'était guère admissible, car si le baron eût voulu se venger, faire disparaître le fils de son frère, on ne lui aurait pas donné*,' ce singulier geôlier.
Ce que voulait M. de Simaise était donc de forcer le marquis de Gha- maraude à lui remettre une forte somme d'argent.
— Mais, se disait le jeune homme, pourquoi a-t-on mis cette jeune femme près de moi avec mission de me séduire ?
Jean ne parvenait pas à comprendre.
— A quoi songez-vous? lui demanda Paméla.
— Eh, parbleu ! à sortir d'ici.
La jeune femme hocha la tête.
— Vous n'y parviendrez pas, dit-elle; d'autres l'ont tenté sans y réussir ; nous devons attendre qu'on vienne nous ouvrir.
— Vous avez donc déjà été enfermée ici avec quelqu'un?
— Oui, répondit-elle.
— Dan& quel but?
— Pour obtenir d'un fils de famille récalcitrant des signatures qu'il refusait et qu'il me donnait, à moi... Vous comprenez...
— Parfaitement.
— G' est encore ici que Garini a livré à de vieux libertins des jeunes filles qui avaient résisté à toutes les offres.
— Mais cet homme est un immonde scélérat !
— Oh! oui.
— Ne vous en déplaise, je vais chercher une issue... 11 faut absolument que je sorte... Tous ceux que j'aime doivent être dans des inquiétudes mortelles, mon père, ma mère, mes amis...
— Et elle, murmura Paméla.
Jean n'eut pas l'air d'avoir entendu. Il commença ou plutôt recommença son inspection du lieu, soulevant les portières, dérangeant les meubles. Il ne découvrit rien. Il tira sa montre; elle marquait trois heures et demie.
— Dites-moi, Paméla, demanda Jean, quand le séjour ici doit se prolonger, n'apporte-t-on pas à manger aux prisonniers ?
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— Non.
— Comment, non... On les prend donc par la famine?
— Garini est un homme de précautions, répondit-elle en souriant. Vous allez voir.
Elle souleva le couvercle d'un divan dans Tintérieur duquel se trouvaient plusieurs bouteilles de vin, un pâté, une volaille froide et tous les ustensiles nécessaires pour manger.
En faisant sa question, Jean n'avait pas du tout songé qu'il pourrait avoir faim; il avait simplement conçu le projet de se jeter sur la personne qui se présenterait, espérant que, grâce à la force extraordinaire dont il était doué, il aurait facilement raison de toute résistance. Mais cet espoir lui échappait.
Il s'assit accablé. Paméla gardait le silence.
Jamais elle ne s'était trouvée en face d'un pareil homme. Elle avait vécu jusqu'à ce jour dans un monde de viveurs vieillis ou d'adolescents naïfs, aux instincts libertins, qui ne lui avaient point résisté et pour lesquels elle n'avait éprouvé qu'uce médiocre sympathie.
Rarement un caprice né du hasard ou d'une tendance d'esprit particulière s'était glissé dans son cœur^ ou plutôt s'était emparé de ses sens. D'ailleurs la fantaisie du lendemain chassait bien vite le souvenir de l'émotion de la veille. Et puis, ses amants d'un jour la traitant souvent d'une façon brutale, elle ne pouvait guère avoir pour eux-qu'une considération fort restreinte.
Quelle différence avec Jean ! Mais il n'y avait même pas à établir une comparaison. Jean lui parlait avec ménagement, amicalement, et si son amour-propre de courtisane avait été blessé de l'insuccès de ses tentatives, elle voulait voir, dans le dédain même du jeune homme, quelque chose qui ressemblait à du respect.
Et puis Jean paraissait si malheureux, qu'elle se sentait prise d'une grande pitié pour lui, et qu'elle eût donné beaucoup pour lui rendre un peu de courage et lui faire comprendre qu'elle n'était pas aussi perverse qu'il pouvait le supposer.
La femme la plus misérable a de ces heures.
— Voyons, monsieur, dit-elle timidement au jeune homme, vous, un homme fort, ne vous laissez pas aller au découragement ; votre captivité ne saurait durer longtemps ; un homme de votre monde ne disparaît pas ainsi sans qu'on s'en inquiète.
— Je vous remercie, ma chère enfant; je ne me décourage point ; ah ! j'ai traversé des phases bien autrement terribles que celle-ci ; mais alors j'étais seul, et aujourd'hui j'ai une famille. C'est à la pensée des
Um TOUT POUR L'HONNEUR.
tourments que mon absence prolongée va causer aux miens, aue je m'épouvante. Et puis cela peut avoir des conséquences très graves. Si vous aviez un père, une mère comme les miens, vous comprendriez ma douleur.
Paméla soupira et ses yeux se mouillèrent de larmes.
— Hélas! dit-elle tristement, je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère; je suis une enfant de Fhospice et voilà pourquoi je suis... c<3 que je suis.