VENGEANCE DE FEMME
Carlotta, vivant à peu près complètement séparée de Garini, ignorait que ce dernier avait chez lui une sorte de laboratoire et qu'il se livrait à la composition de liquides de vie ou de mort. Ge sont les événements accomplis à l'hôtel de Simaise qui lui avaient révélé le secret de la distillerie occulte de Garini.
Or, c'est en songeant à sa vengeance qu'elle s'était décidée, tout à coup, à accompagner Landry et Garacole au domicile de Garini.
Quand on fut arrivé chez l'Italien et avant qu'on pénétrât dans la pièce oii se trouvaient les terribles flacons, Garlotta prit Garacole à part et lui dit :
— Ainsi, tu as trahi ton maître?
— Oui, et sans hésitation, répondit-il.
— Pourquoi ?
— Mais pour ne pas être livré à la justice; je n'avais que ce seul moyen d'échapper à la colère de M. de Ghamarande. D'ailleurs, Garini me payait mal ou pas du tout, tandis que M. le marquis... Décidément, servir les honnêtes gens est une bonne chose.
— Voyons, n'avais-tu pas encore un autre motif?
— J'en avais un autre, répondit-il, d'une voix sourde.
— Lequel ?
— Mais...
— Fais-le-moi connaître.
— Vous le voulez ?
— Oui.
— Eh bien, je hais Garini parce qu'il vous aime, et ma haine s'est encore augmentée quand j'ai vu que vous étiez disposée à vous rapprocher de lui.
Carlotta sourit.
— J'avais deviné ta haine et ses causes, dit-elle.
— Et vous n'êtes pas irritée? fit-il avec anxiété.
— Pourquoi le serais-je? Une femme n'est jamais irritée contre celui à qui elle a inspiré une passion vraie.
— Est-ce sincèrement que vous dites cela?
— Oui, et j'ajoute que, comme toi, je hais Garini.
— Ah ! fit-il, en lui saisissant la main. Elle la retira, mais lentement.
— G'est bien, dit-elle, nous sommes amis ; rappelons-nous maintenant pourquoi nous sommes ici.
— Vous avez raison, M. de Ghamarande attend.
Alors Garacole entra dans le cabinet de Garini, où Garlotta et Landry le suivirent. Il ouvrit une armoire secrète sur les rayons de laquelle se trouvaient une trentaine de petites fioles étiquetées et rangées avec ordre.
Il en prit plusieurs, lut les étiquettes, les examina soigneusement.
— Bon, fit-il, voici l'antidote.
— Ne va pas te tromper !
— Oh ! ne craignez pas cela.
— Et ce flacon, que contient-il ?
— Un poison terrible.
— Gelui-ci?
— Encore un poison foudroyant.
— Get autre?
— G'est le narcotique.
— Horreur ! Ge liquide est peut-être encore plus terrible que ces poisons!
Elle fit mine de replacer le flacon sur la planchette, mais le garda caché dans sa main.
Elle se tourna vers Landry.
— Me permettez-vous de prendre un peu de Huge pour le comte Garini ? demanda-t-elle.
— Tout ce que vous voudrez, madame ; vous êtes même libre de ne pas revenir avec nous.
— Je ne puis abandonner le comte Garini, monsieur; je cours prendre ce que je veux emporter et je reviens.
1262 TOUT POUR L'IJOiNNEUR.
Elle disparut par le passage du mur et revint au bout de cinq minutes avec un petit paquet.
Une heure s'était écoulée lorsqu'ils rentrèrent à Thôtel de Simaise.
Pendant ce temps, le marquis avait fait appeler les domestiques du baron, j compris le concierge.
— Je vous congédie tous, leur dit-il; je vais vous payer votre mois de gages, puis un autre m.ois à titre de gratification, et vous partirez immédiatement.
— Mais, objecta le concierge, qui ouvrira la porte, qui fera le service?
— Vous n'avez pas à vous inquiéter de cela; j'ai mes gens. D'ailleurs, le service va ne plus être nécessaire : dans deux jours l'hôtel sera mis en vente.
Le marquis les paya, leur donna la gratification et ils allèrent préparer leurs malles. Le dernier s'en allait comme Garlotta et ses compagnons rentraient.
— Enfin ! s'écria le marquis en courant au devant d'eux. Avez-vous trouvé Caracole ?
— Oui, monsieur le marquis, et nous allons opérer à l'instant.
— Vous avez donc cru devoir revenir, madame? dit le marquis à Garlotta.
— Je dois partir avec Garini, si vous le rendez libre, et demeurer ici tant que vous l'y retiendrez.
— Faites donc comme il vous plaît, madame. On entra dans la chambre du baron.
Garini était assis dans un fauteuil, gardé par Pedro Gastora qui, moins confiant que le marquis, ne le quittait pas des yeux.
En voyant reparaître Garlotta, le prisonnier poussa un soupir de soulagement. Il échangea avec elle un regard, et il y avait tant d'éloquence dans celui de son idole, qu'il se sentit complètement rassurée
— Je ne sais pas ce qu'elle fera, pensa-t-il; mais du moment qu'elle est revenue, je ne crains plus rien.
— Allons, Garacole, dit le marquis, nous attendons. Oii est l'antidote?
— Le voici.
— Bien ; maintenant, fais !
— Je dois vous prévenir, monsieur le marquis, qu'en raison de la forte dose du narcotique prise par M. le baron, la résurrection complète sera probablement lente à venir.
— Gombien de temps ?
— Je ne sais trop, une demi-heure, peut-être plus; mais, au bout de quelques minutes, les premiers symptômes se manifesteront. Si vous le voulez bien, monsieur le marquis, soulevez et soutenez la tête ; ah ! il faudrait une cuiller pour écarter les lèvres et les dents.
Une cuiller à verre d'eau était sur un plateau de cristal. Garlotta la tendit à Pedro Gastora. Puis, en passant près de Garini, qui ne la perdait pas de vue, elle lui dit tout bas en italien :
— Demande à boire ou feint de tomber en défaillance, en te plaignant d'un mal de tête violent.
Le marquis tenait la tête de son frère et Gastora essayait de lui introduire la cuiller dans la bouche ; mais les dents étaient très serrées.
— Il importe que la bouche soit bien ouverte, dit Garacole, car le liquide pourrait tomber à côté, et ce flacon est le dernier.
A ce moment, on sonna à la grille.
'^ — Va ouvrir, dit le marquis à Landry. Ce doit être Jean ou Raoul ; si c'est un étranger, congédie-le.
Landry sortit.
Garlotta fit un' signe à Garini.
— J'ai soif, murmura Tltalien... J'étouffe... De grâce, donnez-moi à boire !
— Tout à Fheure, fit durement Pedro.
— J'étrangle !... Il me semble que ma tête se fend!
— Voulez-vous que j'aille chercher de l'eau? demanda Garlotta.
— Faites, madame.
Garlotta s'éloigna rapidement.
Cependant, Pedro Gastora parvint à ouvrir la bouche du baron, mais pas assez pour qu'on y puisse glisser l'embouchure du flacon.
— Encore un effort, monsieur, dit Garacole.
Le Brésilien saisit alors les deux mâchoires avec ses mains et la bouche fut grande ouverte.
Garacole déboucha vivement le flacon et le vida tout entier,
— Maintenant, dit-il, laissons l'effet se produire. Le marquis replaça la tête sur les oreillers.
Garlotta rentra, apportant un verre d'eau rougie, qu'elle présenta à Garini, en lui disant ;
— Bois !
Garini avait très soif, en effet, car il but avidement. Rien ne resîa dans le verre.
— Ça va mieux, n'est-ce pas, mio caro ? fit-elle.
— Oui, répondit-il.
Mais, soudain, il ressentit comme un tourbillonnement dans la tête. Les extrémités de ses pieds et de ses mains se refroidissaient. Ses yeux lancèrent un éclair d'épouvante.
— Est-ce que tu te sens plus mal? lui dit-elle.
— J'ai froid... et... je brûle! répondit-il.
— C'est la faim! dit Carlo tta.
Le marquis et Pedro Castora ne faisaient nullement attention à ce qui se passait de l'autre côté de la chambre. Que leur importait la soif ou la faim ou le malaise du bandit italien?
Et cependant, dans cette chambre, au même instant, deux phénomènes, étranges s'accomplissaient.
Le baron revenait à la vie. Après avoir d'abord entr' ouvert les yeux et les lèvres, ses traits reprenaient peu à peu leur mobilité, sa face se colorait légèrement.
Sur l'ordre du marquis, Pierre débarrassa le baron de son linceul.
Caracole, à son tour, ordonna à Pierre d'allumer le feu. Le bois était dans la cheminée, il flamba rapidement.
— Maintenant, il faut le vêtir, dit Caracole.
Pierre ouvrit le cabinet de toilette, où il prit une chemise, un pantalon et une robe de chambre, puis il se mit en devoir d'habiller le ressuscité.
Landry reparut.
— Qu'y a-t-il? demanda le marquis.
— C'est la femme de chambre de M™° la marquise qui vient vous chercher.
— Ah ! un autre malheur, peut-être !
— Je ne sais... La femme de chambre, que j'ai interrogée, n'a pu me rien dire.
— On me demande chez M. de Violaine, dit vivement le marquis à Pedro, j'y cours. En mon absence, faites ce qu'il faudra. Toi, Landry, reste fidèle à ton poste.
Il s'élança hors de la chambre, descendit en courant et fut bientôt dans la voiture qui avait amené la femme de chambre.
Or, pendant que le baron de Simaise s'agitait, respirait avec force, ouvrant des yeux démesurés, Carini sentait, au contraire, son sang se figer dans ses veines ; sa tête s'alourdissait, son cou se gonflait ; il voulait parler, mais sa voix s'éteignait dans sa gorge en feu.
Ses yeux étaient effrayants, ils lançaient des jets de flamme sur Carlotta qui, droite devant lui, suivait sans prononcer un mot les premières phases du supplice qu'elle avait trouvé pour se venger.
— Cette fois, je te tiens, bandit !... (page 1269).
Enfin, au bout de vingt minutes, ie baron, porté par Landry et Caracole, était assis, tout grelottant, devant le feu
Garini, lui, s'affaissa lourdement.
— Mon Dieu, mais il perd connaissance ! s'écria Garlotta avec l'accent de la terreur.
Pedro s'approcha vivement et saisit un des poignets. Le pouls était arrêté.
Liv. 159. E- RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G'«. Liv. 159.
— C'est une attaque d'apoplexie, dit-il, examinant la face congeif* tionnée de Tltalien.
— C'est affreux î dit Garlotta, en dénouant la cravate.
— Le malheureux a été foudroyé, reprit Pedro. Après tout, se dit-il, en manière d'oraison funèbre, c'est un coquin de moins !
Carlotta paraissait atterrée.
— Quoi^ fit-elle, vous croyez qu'il est mort? Caracole s'approcha, écouta si le cœur battait.
— Rien ! prononça-t-il, c'est fini !...
— C'est épouvantable ! murmura Carlotta.
— Bah ! dit Landry, il meurt à propos, car le bagne l'attendait.
— Si on le couchait, dit le zouave.
— Où? demanda Caracole,
— Mais dans le lit.
— Je ne m'y oppose pas, dit Pedro.
Alors, Pierre, Caracole et Landry prirent Carini, et le nouveau mort l'it mis à la place de celui qui venait de ressusciter. • Tout à coup, Pedro Castora tressaillit.
— Quelle idée ! murmura-t-il.
Il fit signe à Landry de venir près de lui et il lui dit tout bas :
— Landry, le baron de Simaise est mort ! L'ancien franc-tireur regarda Pedro avec surprise.
— Je veux dire, Landry, que le baron devant être dans quelques heures méconnaissable, courbé et cassé comme un centenaire, idiot ou fou, enfin, il est mort pour tout le monde, même pour les siens.
— Je comprends, monsieur.
— On vient de mettre ce misérable dans le lit du baron; eh bien, qu'il occupe réellement la place de M. de Simaise jusqu'au cimetière.
— Je comprends très bien, monsieur ; mais M. le marquis de Ghamarande permettra-t-il cela ?
— Il le permettra, dans l'intérêt de la baronne et de ses enfants. Ce que je veux faire, Landry, je ne l'ai pas trouvé : c'est le conseil que Carini lui-même a donné à M. de Chamarande.
— En vérité !
— D'ailleurs, ajouta Pedro, s'il y a une responsabilité, je la prends tout entière.
Carlotta s'était agenouillée et tenait sa tête appuyée sur le bord du lit.
Le baron, toujours grelottant, comme un vieillard caduc, allongeait ses jambes devant le feu.
— Monsieur, dit Caracole au Brésilien, lui montrant la tête du ressuscité, regardez.
Pedro s'approcha du baron; mais aussitôt il détourna la tête avec une sorte de frayeur.
La face du baron prenait une teinte d'ocre et des rides profondes se creusaient de chaque côté du nez.
— C'est la décrépitude qui arrive, dit Caracole. Avant la fin de la journée, il sera tombé en enfance; demain, il n'aura plus ni cheveux ni dents, et on pourra croire qu'il a cent ans.
Ce que voulait faire Pedro Castora était chose grave. Substituer un mort à un vivant et laisser croire que le vivant est mort, est un acte condamnable, au point de vue de la loi. Toutefois, dans le cas présent, on ne causait de préjudice à personne, au contraire. D'ailleurs, Pedro ne voulait voir que les intérêts de la famille, et sa résolution était prise et bien prise...
« Faites tout ce qu'il faudra, » lui avait dit M. de Chamarande, en le quittant.
Eh bien, il allait faire ce qu'il fallait.
Mais la femme consentirait-elle?
— Elle fera peut-être quelques difficultés, pensa Pedro, mais elle finira par céder.
Il se rapprocha de Carlotta.
— Madame, lui dit-il, voulez-vous m'accorder un instant d'entretien ?
Sans répondre, elle se leva et suivit le jeune homme dans le cabinet du baron.
Ils rentrèrent dans la chambre au bout de quelques minutes. Carlotta avait consenti à la substitution.
— Landry, dit Pedro Castora, M. de Simaise ne peut et ne doit plus rester dans cette chambre. Mort, maintenant, pour tout le monde, il faut qu'il disparaisse. En attendant que M. le marquis de Chamarande ait avisé, vous allez immédiatement transporter M. le baron dans une autre partie de l'hôtel oii il ne pourra être vu par aucune des personnes qui, aujourd'hui et demain, pourront venir ici. Landry, c'est à vous, particulièrement, que je confie M. de Simaise. Avez-vous bien compris ce que je veux?
— Oui, monsieur.
— Faites donc. Pierre et Caracole vont vous aider. Aussitôt, les trois hommes prirent le baron et l'emportèrent. Resté seul avec Carlotta, Pedro lui dit
1268 TOUT POUR L'HONNEUU.
— Tenez-vous absolument à veiller le corps jusqu'à ce soir?
— Oui, monsieur, absolument.
— Nous n'avons pas le droit de vous refuser cela.
— Je demande aussi qu'on me laisse l'ensevelir.
— Soit. Mais il faudra vous hâter : la sœur de charité doit revenir à deux heures.
— Avant deux heures le corps sera dans son suaire.
— Très bien. Dois-je vous envoyer Pierre ou Caracole pour vous aider à l'ensevelissement?
— L'un ou l'autre, monsieur, cela m'est égal, répondit la jeune femme en s'agenouillant devant le lit.
Pedro Gastora se retira et un instant après Caracole parut. Carlotta se releva.
— Je faisais ma prière, dit-elle d'une voix triste ; cette mort soudaine, que rien ne faisait prévoir, m'a fait éprouver une impression terrible. Mais je veux être forte... M. Castora vous a envoyé pour m'aider; nous allons immédiatement procéder à l'ensevelissement. -
Rapidement, Caracole enleva à Carini sa défroque de prêtre, qu'il jeta au fond du cabinet de toilette. Ensuite, le corps fut placé dans le drap qui avait servi de linceul au baron. Avec un soin particulier, Carlotta enveloppa Carini de la. tête aux pieds ; puis le linceul, solidement serré au corps, fut cousu dans toute sa longueur.
C'est important travail terminé, Carlotta dit à Caracole :
— Mon devoir est de veiller le mort.
— Oh ! fit-il, n'ayant pas l'air convaincu.
— Il le faut.
— Du moment que vous le voulez... Quand vous reverrai-jeî
— Demain, après les obsèques.
— Alors, à demain.
— Ouij à demain.
Et Caracole sortit
MADAME DOROTHEE.
Pendant un instant, Garlotta resta immobile au milieu de la chambre, Toreille tendue, écoutant le bruit des pas de ceux qui s'éloignaient. Elle entendit aussi le roulement d une voiture dans la cour. Elle regarda par la fenêtre. C'était Pedro Gastora qui partait. Le jeune homme se rendait probablement chez M. de Violaine, où il savait trouver le marquis de Ghamarande.
Un silence profond se fit dans l'hôtel.
Soudain, la figure de Garlotta prit une expression terrible, et de %uves éclairs jaillirent de ses grands yeux noirs.
Avec un mouvement fiévreux, elle ferma les fenêtres, poussa les verrous et tira les rideaux. Puis, revenant près du lit, elle prononça d'une voix sourde :
— Enfin !
Elle se pencha et, appuyant lourdement sa main sur la poitrine de Garini, elle reprit :
— Gette fois, je te tiens, bandit !... Te voilà donc, monstre, là, comme je te voulais, enseveli vivant, attendant l'épouvantable agonie que te réservait ma vengeance !
Ah! ah! tu fabriquais des poisons et des narcotiques non moins affreux que tes poisons; eh bien, je t'ai versé le sommeil qui précède la mort!... Tu m'entends, n'est-ce pas, et tu me comprends bien? G'est toi, Adriano Zacharetti, c'est toi, qui m'as indiqué le supplice horrible que tu vas subir.
Ils sont effroyables les merveilleux effets de ton narcotique ! Tant mieux, tant mieux !... Toi, qui as tant fait souffrir les autres, à ton tour de connaître toutes les tortures ! Tu es dans ton suaire, et, sans que tu puisse faire un mouvement, tu seras enterré vivant!... Tu entendras sonner pour toi le glas des morts ; tu entendras, à l'église, la voix de l'orgue, les chants funèbres des prêtres: tu te sentiras dans le corbillard, traîné vers le cimetière !
Quel honneur pour toi, Adriano Zacharetti, on te descendra dans le caveau de la famille de Simaise, et tu entendras, sur le bois de ton cercueil, le bruit de la pelletée de terre jetée par le prêtre !
Tu reconnais bien ma voix, au moins? C'est moi, Garlotta, moi, une de tes victimes, qui suis ton bourreau!... Instrument de la justice de Dieu, je t'inflige le châtiment terrible que tes crimes ont mérité. Adriano Zacharetti, je me venge, je me venge i
Ah ! tiens, c'est une volupté sans pareille que j'éprouve en ce moment. Vivant, vivant, et je t'ai mis dans ce linceul ! Ah ! la joie de ma vengeance est d'autant plus grande que tes tortures sont plus épouvantables, que ton agonie sera plus longue!... Car ton supplice ne fait que commencer... Ce soir, on te mettra en bière et tu entendras les coups de marteau clouant sur toi les planches de ton cercueil ! Et demain, quand tu seras dans la tombe, plus de bruit autour de toi, plus rien, plus rien que le silence effrayant et l'épouvantable nuit de ton cercueil ! Tu voudras crier, appeler, tu ne pourras pas... c'est la mort que tu verras venir; et en l'attendant, cette mort horrible que j'ai trouvée pour toi, tu verras apparaître, menaçants, terribles, les fantômes décharnés de toutes tes victimes.
Ah ! tes victimes, je ne peux pas te les nommer les unes après les autres, car je ne connais pas tous tes crimes. Mais écoute, Adriano Zacharetti, écoute :
Voici d'abord Juanita, ma sœur; c^est toi, bandit, c'est toi, — je le sais aujourd'hui, — qui l'as calomniée, qui Tas tuée... Ces lettres, qui ont été remises à M. Halbruger, c'est toi qui les as écrites, imitant l'écriture d'un jeune homme innocent, qui, lui aus«si, a été victime de ton infamie.
Je ne parle pas de moi, que tu as trompée par ton hypocrisie ; c'est ma faute : j'aurais dû deviner le scélérat sous son masque.
Mais le comte Carini et la comtesse sa femme, qu'en as-tu fait? Tu les as assassinés tous deux, lâchement, pour t'emparer de leur fortune et de leur nom. Ils avaient une fille unique: cette jeune fille est morte de douleur dans un couvent de Batavia. C'est encore une de tes victimes.
Et l'enfant de Juanita, ma filleule Carlotta, que j'aimais comme ma fille?... Ah! je sais tout, maintenant, je sais tout... Tu as donné de l'or à la servante pour tuer la pauvre petite. Heureusement, moins scélérate que toi, Dorothée n'a pas eu le courage de commettre ce crime.
Voilà ce que tu as fait, Adriano Zacharetti, et voilà tes victimes, les voilà ! Mais toi aussi te voilà, vivant dans un linceul, que j'ai cousu moimême !
Enfin, monstre, tes victimes sont vengées !
Carlotta s'éloigna vivement du lit, reprise par cet étrange malaise qui lui faisait éprouver une sorte de vertige. Cependant, après avoir bu un verre d'eau, elle se remit assez promptement.
— Gela n'est pas naturel, se dit-elle ; qu'ai-je donc ? cette chose qui me brûle dans la poitrine, ces bourdonnements dans mes oreilles, ces étouffements, ces sueurs subites, cette faiblesse...
Tout à coup, elle eut un tressaillement nerveux et porta ses deux mains à son front.
— Ah ! le poison, le poison ! s'écria-t-elle.
Elle venait de se rappeler son imprudente entrée dans le cabinet de Garini, d^^oii Garacole l'avait emportée à demi évanouie.
Carlotta n'en pouvait plus douter ; c'est le poison qu'elle avait respiré qui accomplissait en elle, lentement, son œuvre de destruction.
— Après tout, qu'importe? murmura-t-elle ; je ne tiens pas à la vie... Maintenant, que Juanita est vengée, je peux mourir!
La religieuse revint à deux heures comme elle l'avait annoncé.
Carlotta lui céda sa place, et, se sentant accablée de fatigue, elle se retira dans la bibliothèque, oii elle se coucha à demi sur un canapé. Elle dormit pendant deux heures environ. Quand elle se réveilla le marquis de Chamarande était deva,nt elle.
— Vous êtes bien fatiguée, lui dit-il.
— Oui, monsieur le marquis, sans cela il ne m'aurait pas été ^osf sible de dormir un instant.
— Vous venez de passer successivement par des émotions terribles, madame. Cette mort subite de Garini, frappé d'une attaque d'apoplexie foudrovante.
— La justice de Dieu, monsieur le marquis.
— J'ai appris par M. Pedro Gâstora que vous avez consenti à faire prendre au mort la place au vivant.
— M. Pedro Castora m'a fait comprendre l'important service que je rendais à la famille en faisant cela ; et pour vous, monsieur le marquis, je n'ai pas cru devoir m'opposer...
— Le service est réel et très grand, madame, et je vous remeicie. J'aurais peut-être hésité à faire ce qu'a fait mon ami Castora ; mais je n'ai pu le blâmer de son initiative et, après réflexion, je l'ai approuvé. Grâce à ce subterfuge, la tranquillité de M"'® de Simaise et de ses enfants est assurée.
— Je le crois, monsieur.
— Maintenant, madame, je voudrais vous offrir une récompense.
— Une récompense! fit-elle étonnée.
— Peut-être êtes-vous sans fortune.
— Je ne suis pas très riche, monsieur le marquis ; mais, grâce à une somme de cinquante mille francs que j'ai touchée autrefois à Batavia et que j'ai fait valoir, je possède une petite fortune qui me met complètement à l'abri du besoin.
— En ce cas, madame, je n'insiste pas ; mais vous voudrez bien vous rappeler que le marquis de Ghamarande est votre obligé; si un jour vous aviez besoin de moi, n'hésitez pas à venir me trouver.
— Je me souviendrai, monsieur le marquis.
— Demain aura lieu l'enterrement et vous tenez sans doute à y assister.
— J'y assisterai, certainement.
— Alors, permettez-moi de vous donner un conseil.
— J'écoute, monsieur le marquis.
— Vous êtes brisée et vous 'avez besoin absolument de repos pour refaire vos forces.
— C'est vrai.
— Votre présence ici ne me paraît plus nécessaire, je vous conseille donc de rentrer chez vous.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, et c'est ce que je vais faire....
— Ma voiture est en bas, prenez-la.
— Merci
Le marquis l'accompagna jusqu'au perron de l'hôtel et ils se séparèrent.
Le lendemain matin, vers huit heures, Gariotta était encore couchée lorsque sa femme de chambre lui annonça la visite de M""® Dorothée.
— Dorothée ! s'écria la jeune femme en se dressant sur son lit, vite, vite, faites entrer.
Dorothée attendait dans le salon; la femme de chambre ouvrit la porte et dit :
— Madame, vous pouvez venir.
Dès qu'elle parut, Gariotta l'interrogea anxieusement du regard.
— Bonne nouvelle, madame, dit Dorothée
— Elle vit.
— Oui, madame.
— Et tu l'as retrouvée!
— Tu es un misérable et je te hais ; va-t'en et ne reparai» jamais devant moil U^^Éf» i'^^"^)*
— Je l'ai retrouvée !
Les yeux de Garlotta rayonnèrent de joie et de grosses larmes tombèrent sur ses joues.
— Allons, dit-elle d'une voix vibrante d'émotion, assieds-toi là, près de moi, pour me dire ce que tu as fait, pour me parler de Tenfant de ma sœur. Est-elle à Paris?
— Oui, madame,
Liv 160. E. RiCHEBOURG.- Jean Loup. -ÉD. J. RouffFETGi». LlV. 160.
— Ah! mon Dieu, quelle joie! Ainsi, dès aujourd'hui, je pourrai la voir, la serrer dans mes bras !... Mais parle, Dorothée, parle, je t'écoute.
— Aussitôt après avoir quitté Thôtel de Simaise, dit Dorothée, je pris une voiture et me fis conduire rue de Bretagne. Je parcourus la rue dans toute sa longueur, mais sans pouvoir reconnaître la maison dans Tallée de laquelle j'avais déposé la petite. Cependant je me rappelai que cette maison n'était pas loin du jardin du Temple.
Je pensai qu'un enfant abandonné la nuit dans l'allée d'une maison est un événement qui reste dans la mémoire ; alors j'entrai dans une première maison pour questionner les concierges ; ils ne savaient rien ; ils n'étaient rue de Bretagne que depuis trois ans. Bien résolue à continuer mes recherches, j'entrai dans la maison voisine et adressai à la concierge les mêmes questions ; elle ne savait rien non plus ; mais elle m'indiqua une maison où il y a une vieille concierge qui tire le même cordon depuis plus de vingt ans. Je fus bientôt dans la loge de la bonne femme. Je ne lui adressai qu'une seule question.
— (( Je sais, je sais, me répondit-elle, il s'agit de la petite Charlotte, qui doit être aujourd'hui une grande et belle demoiselle, car elle promettait, la gamine ! Par exemple, je ne vous dirai pas ce qu'elle fait, maintenant, ni où elle est. Depuis au moins quatre ans elle n'a pas reparu dans le quartier.
C'est au numéro 14 qu'elle a été abandonnée par sa mère, probablement. Pourquoi? On ne l'a jamais su. Au milieu de la nuit, les concierges, qui étaient de bien braves gens, furent réveillés tout à coup par des cris d'enfant ; ils se levèrent vite et trouvèrent la petite, presque nue, envelor)pée dans une couverture. Ils la prirent, la consolèrent de leur mieux, lui donnèrent à manger, à boire, puis la couchèrent près d'eux, dans leur lit.
Le père Grivelot et sa femme étaient déjà vieux et n'avaient pas d'enfant ; ils résolurent d'adopter la petite. Et ce fut fait. Le lendem^ain ils firent leur déclaration au commissaire, qui les autorisa à garder l'enfant.
Ils avaient trouvé sur elle un papier qui disait : Elle s'appelle Charlotte... N'ayant aucune raison pour changer ce nom, ils le laissèrent à la petite.
Charlotte fut élevée avec beaucoup de tendresse et de soins, et comme elle était intelligente, très douce et jolie à ravir, tout le monde l'aimait. Moi, je l'adorais, cette gamine ; elle venait souvent babiller et faire le petit diable dans ma loge; il est vrai que j'avais toujours un bonbon ou un gâteau à lui donner.
Les Grivelot la mirent à l'école, et comme elle apprenait vite et bien, elle devint une petite savante. Bien sûr que si Ton avait pu la pousser on en aurait fait une maîtresse d'école. Mais voilà, quand on n'est pas riche, bernique.
La mère Grivelot — l'homme était mort — la mit en apprentissage rue Saint-Denis, chez une couturière. Elle avait encore quelques mois d'apprentissage à faire^ lorsque la pauvre mère Grivelot mourut à son tour.
Depuis lors, je n'ai pas revu M''® Charlotte, et voilà les seuls renseignements que je peux vous donner. Mais peut-être saurez-vous quelque chose de plus en allant voir M""® Charrier, la couturière de la rue Saint- Denis.
Je remerciai la vieille concierge, puis je lui demandai l'adresse de la couturière et je courus aussitôt rue Saint-Denis.
— Eh bien? interrogea avidement Carlotta.
— Eh bien, madame, M"^ Charlotte a quitté la couturière avant d'avoir terminé- son apprentissage.
Mais, là, -on sait ce qu'elle est devenue.
— Ah!
— Une ouvrière de la maison, autrefois l'amie intime de M*^® Charlotte, Ta revue la semaine dernière.
— Que fait-elle? Où est-elle? •
— Dorothée parut embarrassée.
— Mais parle donc! s'écria Carlotta; tu vois bien que j'ai hâte de savoir, que je meurs d'impatience.
— C'est que je ne sais pas trop comment vous dire...
— Il faut que je sache, entends-tu, il le faut !
— Eh bien, madame, M"^ Charlotte n'est pas restée ouvrière. Carlotta laissa échapper un profond soupir.
— Tu n'as pas osé dire : n'est pas restée une honnête fille... Va, j'ai compris ; elle était jolie, sans expérience, sans guide et elle s'est perdue comme tant d'autres malheureuses.
— Livrée à elle-même, entraînée par de mauvais conseils et de mauvais exemples, la pauvre enfant a mal tourné. Un soir on Ta menée dans un bal public et elle n'est plus revenue à l'atelier.
— Est-ce tout ce que t'a appris cette ouvrière, ancienne amie ae ma nièce ?
— Non, madame, et vous allez être bien étonnée. Il y a environ dix-huit mois, M"^ Charlotte a eu le bonheur de rencontrer un jeune homme que vous connaissez.
— Que je connais ?
— M. Pedro Castora.
— Charlotte est la maîtresse de M. Gastora ?
M. Pedro Gastora a passé pour être l'amant de M"^ Gharlotte, mais cela n'était pas. Ge jeune homme s'est pris tout à coup d'une grande amitié pour votre nièce ; la voyant engagée sur la pente fatale au bas de laquelle s'ouvre l'abîme oii tant de malheureuses jeunes filles tombent les unes après les autres, il résolut de la sauver. Il se fit son ami, son protecteur, lui donnant des conseils comme un frère à sa sœur ou plutôt comme un père à sa fille.
Il lui acheta et lui fit meubler un hôtel, lui donna chevaux et voitures, des bijoux magnifiques, une fortune enfin.
— Sans être son amant ! exclama Garlotta, n'en pouvant croire ses oreilles.
— Sans être son amant, madame. Mais ce n'est pas tout : après s'être placé entre votre nièce et le gouffre où elle serait infailliblement tombée, après lui avoir donné une fortune, M. Pedro Gastora n'a pas cru avoir fait assez pour sa protégée, il a voulu achever son oeuvre. Gonseillée par l'homme généreux et bon à qui elle doit tant, M^'^ Gharlotte va se marier.
— Elle va se marier ?
— Oui, madame, avec un jeune homme qu'elle aime et dont elle est aimée.
— Est-ce bien vrai, cela, dis, est-ce bien vrai ?
— G'est ce que votre nièce elle-même a dit à son ancienne amie. Et celle-ci, invitée à la noce^ m'a montré la toilette qu'elle se prépare pour ce jour-là. Le mariage serait déjà fait, madame, si M"° Gharlotte avait eu entre les mains les papiers qui lui sont demandés à la mairie.
Les joues de Garlotta étaient inondées de larmes. Elle joignit ses mains et regarda le ciel.
— Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-elle, je vous remercie! Elle resta un instant silencieuse et reprit :
— Ainsi, voilà ce que M. Pedro Gastora a fait pour ma filleule, pour la fille de ma pauvre sœur. Ah ! le brave cœur, le brave cœur ! . . . Ah ! comme le bien fait par les uns rachète le mal que font les autres l
Dorothée, tu ne m'as pas dit où demeure Gharlotte?
— On n'a pu me donner son adresse, madame.
— Après tout, c'est un détail ; M. Pedro Gastora me la donnera tantôt, car je le verrai sûrement au convoi de... M. de Simaise. G'est à onze heures, n'est-ce pas?
— Onze heures précises, madame.
— Et neuf heures viennent de sonner. Je me lève et tu vas m'aider à m'iiabiller, Dorothée.
— Avec plaisir, madame.
A dix heures et demie, comme Garlotta sortait de chez elle pour se rendre à l'hôtel de Simaise, elle se trouva tout à coup en face de Caracole.
L'ancien confident d'Adriano Zacharetti voulut lui prendre la main ; mais elle se recula brusquement, laissant voir sa répulsion et son dégoût.
Caracole s'arrêta stupéfait.
— Tu es un misérable et je te hais, lui dit-elle durement ; va-t'en et ne reparais jamais devant moi !
Sur ces mots, elle s'éloigna rapidement et se jeta dans la voiture qui l'attendait.
Caracole resta un instant immobile, la bouche béante, comme écrasé ; puis sa tête se redressa et il murmura :
— Je me consolerai !
Le coquin avait pris son parti.
Il pénétra dans l'appartement de son ancien maître et s'empara de tout l'argent, de toutes les valeurs qu'il put trouver.
Quelques heures plus tard, ainsi que le marquis de Chamarande le lui avait ordonné, il se mettait en route pour l'Italie, où il avait résolu de se fixer.