‹ Jean LoupChapitre 133 sur 153 · LA JUSTICE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA JUSTICE DE DIEU

Il n'y avait pas plus de quarante ou cinquante personnes, dans la cour de rhôtel de Simaise lorsque Carlotta y arriva. Et cependant le suicide du baron était déjà connu de tout Paris. Le petit nombre de ceux qui étaient là disait assez combien le personnage était peu sympathique. Il est vrai — et il faut le dire — qu'on n'avait pas envoyé de lettres d'invitation.

Nommons du côté des hommes M. le comte de Violaine, M. le comte de Maurienne, Jacques Grandin, Pedro Gastora, le père La Bique, Sosthène Landry.

1278 TOUÎ POUR LllONNEUR.

Parmi les quelques femmes présentes, on aurait vainement cherché la baronne de Simaise et W Henriette de Simaise.

Le cercueil était exposé sous la porte cochère, tendue de noir avec écussons aux armoiries du baron de Simaise.

En voyant cette bière, dans laquelle était renfermé un homme vivant, Carlotta n'eut pas même un tressaillement.

Sa haine pour Garini n'était pas encore éteinte.

— Je l'ai voulu, murmura-t-elle ; il a mérité cet épouvantable châtiment. Si j'ai trop bien vengé les victimes, Dieu me jugera!

Un instant après eut lieu la levée du corps.

Raoul conduisait le deuil, ayant à sa droite le marquis de Chamarande et à sa gauche son cousin.

Devant le portail de l'église, Carlotta s'approcha de Pedro Gastora et lui dit :

— Monsieur, j'ai quelque chose à vous demander. -^ Je suis à vos ordres, madame.

— Veuillez avoir la bonté de me donner l'adresse d'une jeune fille à laquelle vous vous êtes intéressé.

— Dites-moi au moins comment se nomme cette jeune fille, répliqua Pedro en souriant.

— Son nom est Charlotte.

— Pardon, madame, mais avant de vous dire oii demeure M"® Charlotte, ne puis-je savoir...

— Pourquoi je veux la voir? Tinter rompit-elle ; je n'ai pas à vous le cacher, monsieur Gastora : cette jeune fille que vous avez retirée de la fange...

— Oh ! madame ! protesta le jeune homme.

— Je sais ce que vous avez fait pour elle, monsieur, et je vous en remercie de tout mon coeur ; oui, vous l'avez sauvée de la misère, de -l'infamie!... Ah! monsieur Gastora, c'est beau et c'est grand ce que vous avez fait là î II fallait un noble cœur comme le vôtre, pour avoir pitié d'une malheureuse créature égarée et lui tendre une main amie. Eh bien, monsieur, cette jeune fille dont vous avez voulu être le protecteur et le sauveur, cette jeune fille est ma nièce et ma filleule.

— Votre nièce ! Est-ce possible?

— Oui, monsieur, Charlotte est ma nièce, la fille de ma sœur Juanita, et elle est née à Batavia.

— Mais vous pouvez vous tromper, madame.

— Non, non, j e ne me trompe pas, monsieur Gastora ; ma nièce, que j'avais adoptée après la mort de ma pauvre sœur, que j'aimais comme si

elle eût été ma fille, Charlotte m'a été enlevée peu de temps après mon arrivée à Paris ; elle avait alors trois ans et six mois. Elle fut abandonnée dans une allée de maison et recueillie par de braves gens, les époux Grivelot, qui relevèrent et Taimèrent comme leur propre fille.

— C'est assez, madame, je ne doute plus. M"® Charlotte est bien votre nièce.

— Alors, monsieur, vous ne refuserez pas de me dire où elle demeure ?

— Non, sans doute, maïs elle vous le dira elle-même.

— Je ne comprends pas, monsieur.

— Dans un instant, madame, vous verrez M''® Charlotte.

— Où cela ?

— Ici ou plutôt dans Téglise, où elle vient d'entrer. Carlotta parut très surprise.

— ^ j\r^° Charlotte connaît M. le marquis de Chamarande, ajouta Pedro en souriant; cela vous explique sa présence ici.

— Oh! faites-moi-la voir seulement, monsieur, je vous en supplie.

— Tout le monde est entré, l'office commence, venez.

Ils pénétrèrent dans l'église et s'avancèrent jusqu'auprès de la chapelle ardente.

Alors, Pedro s'arrêta, et indiquant à Carlotta une jeune femme sévèrement vêtue de noir, qui occupait la première chaise du troisième rang, illui dit :

■^ C'est elle !

A ce moment, Charlotte se retourna à demi, vit le Brésilien et le salua par un gracieux mouvement de tête.

— Oh! comme elle ressemble à Juanita, murmura Carlotta.

Son émotion était telle qu'elle fut sur le point de s'évanouir. Sentant ses jambes fléchir, elle eut recours à une chaise sur laquelle elle s'affaissa plutôt qu'elle ne s'assit.

Oh ! comme ce service funèbre lui parut long !

Adriano Zacharetti était là, tout près d'elle ; mais que lui importaient les effroyables tortures de cet homme? Elle ne pensait même pas à lui!

Enfin, on sortit de l'église. Charlotte marchait à quelques pas devant Carlotta. Ne pouvant plus se contenir, celle-ci s'écria tout à coup :

— Charlotte !

La jeune fille se retourna brusquement.

— Est-ce vous qui m'appelez, madame ?

— Oui, c'est moi, répondit Carlotta, en ouvrant ses bras.

— Est-ce que vous me connaissez, madame? demanda la jeune fille, ne cherchant point à cacher sa surprise.

Si je vous... si je te connais ! s'écria Garlotta les yeux élincelants.

Charlotte, as-tu conservé la petite médaille d'or que j'avais attachée à ton cou quand tu étais toute petite?

— Ma mère, ma mère! s'écria à son tour la jeune fille.

Et des Jarmes pleins les yeux, sanglotant, elle se précipita dans les

bras de Garlotta.

Hélas! lui dit celle-ci en la pressant fiévreusement contre son

cœur, ta mère est morte peu de temps après ta naissance, je ne suis que ta tante et ta marraine.

Cette scène émouvante s'était passée sous les yeux de Pedro Castora. Il s'approcha de Charlotte et lui dit d'un ton affectueux :

— Ne venez pas jusqu'au cimetière ; emmenez votre tante.

PIN DE Là SIXIEME PARTiii.

— Soit, mais j'aurai autre chose.

— Quoi î — Une petite ferme (page i284).

HETTIÈmE TATiJIE

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