‹ Jean LoupChapitre 134 sur 153 · CHEZ CHARLOTTE · texte numérisé non relu

CHEZ CHARLOTTE

Avant de se séparer du convoi, en se demandant si elle reverrait jamais Raoul de Simaise, Carlo tta avait voulu s'enivrer une dernière fois de la vue du jeune homme

Elle le regarda longuement, avec la sollicitude d'une sœur et la tendresse d'une amante. Elle fut frappée, comme tout le monde, de sa pâleur et de son accablement.

La plupart de ceux qui assistaient à la lugubre cérémonie, connaissaient dans ses détails, plus ou moins, la vie honteuse du baron de Simaise, et, dans sa douleur profonde, on trouvait son fils admirable.

— Oui, disait-on, le défunt était son père, mais quel père!

Ah ! ce n'était pas seulement la mort de son père qui causait le chagrin de Raoul; c'était surtout la pensée que le nom de Simaise était flétri, déshonoré. Il portait le deuil de l'honneur de ses ancêtres.

Et sa douleur était d'autant plus grande que, se reportant à son passé, il s'avouait, en rougissant, que, lui aussi, avait porté atteinte à l'honneur de son nom.

Garlotta ne pouvait deviner ce qui se passait dans Tàme de Raoul, mais avec son instinct de femme qui aime, elle sentait que quelque grande et secrète douleur devait ronger ce cœur d'homme, qu'elle eût voulu posséder, même au prix de sa vie.

Mais, hélas ! elle ne pouvait rien et n'avait le droit de rien demander. Ce fut pour elle une nouvelle souffrance d'être obligée de s'éloigner ignorante des tourments du jeune homme et impuissante à le conso)er.

LiV. 161. E. RicHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et D«. LiV. 161.

La tante et la nièce s'en allèrent, se serrant l'une contre l'autre, heureuses de s'être retrouvées et avides d'être seules afin de se livrer aux épanchements d'une tendresse comprimée pendant de longues années.

Ce ne fut m chez Cariotta ni à l'hôtel de Gtiariotte que les deux femmes furent conduites, mais au domicile où la protégée de Pedro Gastora s'était installée depuis la veille.

Nous devons dire que Charlotte, ayant pris la résolution de sortir du milieu où elle vivait, avait fait connaître à Pedro son intention de lui restituer tout ce qu'elle tenait de son étrange générosité.

Elle lui avait dit :

— Mon rôle dans le monde où j'ai vécu est terminé ; le luxe dont vous m'avez entourée ne saurait plus convenir à une femme qui espère trouver le bonheur dans le mariage.

— Ah!... Et pourquoi? demanda Pedro.

— Parce que ce luxe n''est plus en rapport avec ma nouvelle position ; l'homme que j'aime et qui va me donner son nom n'est, vous le savez, qu'un modeste contre-maître. Reprenez donc vos dons, mon ami. Vous m'avez enrichie, mais je veux, je dois me marier pauvre... Pedro, depuis que j'ai eu le bonheur de rendre un léger service à vos amis, je ne suis plus la même femme. Ah ! comme c'est bon de sentir qu'une fois au moins dans sa vie on a fait son devoir !

— Bien, dit Gastora avec émotion, très bien ! Je ne suis point surpris, ma chère; je connais depuis longtemps la délicatesse de vos sentiments.

— Pedro, je ne mérite pas...

— Soit, Charlotte; mais si vous ne gardez rien de ce qu'il m'a plu de vous donner, comment vivrez-vous ?

— Paul, mon futur mari a une place.

— Il gagne peu.

— C'est vrai. Mais grâce à vous, Pedro, et parce que vous l'avez voulu, j'ai pris des maîtres et j'ai pu achever mon éducation; je suis assez instruite, maintenant, pour pouvoir donner des leçons moi-même, et je crois que la maîtresse de français pourra faire oublier la demi-mondaine.

— Je ne suis pas convaincu.

— Soit, mais j'aurai autre chose.

— Quoi?

— Une petite ferme.

— Que me dites-vous là?

— M. le marquis de Ghamarande veut me faire ce don.

— Oh ! alors, fit Pedro en souriant, la petite ferme n'est pas un château en Espagne.

Et prenant affectueusement les mains de sa protégée .

— Je vous remercie de m'avoir fait vos petites confidences, lui ditil; je suis heureux de vous avoir bien jugée, Charlotte. Votre résolution est tout à fait digne d'une brave et honnête fille.

— Ah! vous m'approuvez!

— Assurément. Mais dans votre projet, vous n'avtsî pas tout prévu.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu'il vous faut mon assentiment.

— Mais...

— Charlotte, je n'accepte pas ce sacrifice,

— Ce n'est pas un sacrifice.

— Qu'est-ce donc? Mais ne discutons pas sur un mot. Charlotte, si vous acceptez une dot de M. le marquis de Chamarande, que vous connaissez depuis quelques heures seulement, pourquoi donc en refuseriezvoas une de moi que vous connaissez depuis près de deux années?

— Pedro!...

— Laissez-moi dire... Il faut que vous compreniez bien, mon enfant, qu'un homme comme moi ne reprend jamais ce qu'il a donné. Donc, ce qui est ici est à vous, bien à vous;

— Mais...

— Oh! j'approuve vos honorables et légitimes scrupules; mais écoutez : voici ce que nous allons faire.

— Je vous écoute, Pedro.

— Après m'avoir écouté, il faudra m'obéir.

— Oh! Pedro, vous savez bien que je serai toujours heureuse de suivre vos conseils.

— Eh bien, Charlotte, vous allez charger mon homme d'affaires de vendre tout ce que vous ne voudrez pas garder. Du produit de cette vente vous vous constituerez un capital que vous placerez en rentes sur l'État. Ce sera la, dot que vous donne Pedro Castora.

— Paul acceptera-t-il ?

— Je me charge de faire comprendre à votre fiancé qu'il peut accepter ce présent d'un ami; car il sait bien que je n'ai jamais été que voire ami.

— Il ne le croyait pas, autrefois ; mais il a fini par se rendre à l'évidence ; aujourd'hui il n'a plus un doute et il est plein de confiance.

— Il a raison. Vous aurez des enfants, Charlotte, et il ne faut pas qu'ils sachent comme vous ce que c'est que la misère.

Il fut fait ainsi que le voulait Pedro Gastora. "

Charlotte fit un choix des objets mobiliers qu'elle pouvait conserver, et, de ses bijoux luxueux, ne conserva qu'une miniature, portrait de Pedro Gastora.

Immédiatement elle loua un petit appartement, qu'elle meubla modestement, et c'est là que la nièce avait amené sa tante.

Pendant tout le reste de la journée, la fille et la sœur de la pauvre Juanita, mêlant leurs larmes, échangèrent leurs confidences et leurs caresses.

Garlotta voulut connaître, dans tous ses détails, le passé de Charlotte, en commençant par ses jeunes années chez les époux Grévelot.

— Ils étaient bons, dit Charlotte, oh ! mais bons pour moi comme si j'eusse été leur fille ; malheureusement ils étaient pauvres.

— Mais riches de cœur ! murmura Garlotta avec émotion. Ils ne sont plus ; Dieu les a récompensés.

— Je l'espère. J'ai prié et je prie encore pour eux.

— C'est bien, ma fille ; va, il faut que les bons soient payés selon leur mérite, afin que les méchants ne soient pas trop forts !

— J'étais auprès de la chère femme quand elle a rendu l'âme. D'une voix que je crois entendre encore et qui m'alla jusqu'au cœur,

elle dit :

— Chère mignonne, qui veillera sur toi? J'ai peur ; tu es si jolie !

— Ah I elle avait raison, dit Garlotta, pensant à son triste passé et à celui de Juanita ; misère et beauté sont une mauvaise compagnie pour Torpheline.

Et mentalement, pensant à Carini, elle ajouta :

— Ce n'était pas assez pour lui du malheur de la mère, de la tante, il lui fallait encore le malheur de l'enfant! Ah! le misérable, le misérable !... Et je me repentirais de ce que j'ai fait !... Jamais, jamais !

— Chère tante, à quoi penses-tu ? demanda Charlotte.

— A ton passé.

— Oui, à ma chute.

— A ceux qui en ont été la cause, Charlotte. Qu'est devenue cette ouvrière, cette misérable fille qui t'a livrée ?

— Elle est morte.

— Dieu ne pouvait pas la laisser vivre.

— Elle est morte dans d'atroces souffrances sur un lit d'hôpital.

— Dieu châtie, voilà sa justice! Charlotte, est-il vrai, dis, que M. Pedro Gastora...

— Eh bien?

— Que ce jeune homme n'a été pour toi qu'un généreux protecteur, un ami, un frère ?

— Ma tante, répondit Charlotte d'un ton grave et solennel, sur ce qu'il y a de plus sacré, pour moi^ la mémoire de ma mère, je te le jure. Mais je ne veux pas paraître à tes yeux meilleure que je ne le suis : en acceptant les bienfaits de M. Gastora, je ne croyais pas à son désintéressement; ce n'est que plus tard qu'il m'a été donné d'apprécier la délicatesse, la grandeur de cet homme.

A ce moment Garlotta fut prise d'une forte quinte de toux. Sa nièce se montra fort effrayée.

— Mon Dieu, ma chère tante, s'écria-t-elle, tu as l'air de souffrir horriblement !

— Oui, mais ne t'alarme pas, répondit Garlotta, ébauchant un sourire, c'est peu de chose, un rhume négligé... Un peu de repos, à la campagne, dans le midi, et je me débarrasserai de cette vilaine toux.

— Oui, oui, chère tante, et nous te soignerons bien, Paul et moi ; tu verras.

— Quand aurai-je le plaisir de voir ton fiancé?

— ' Il viendra ce soir, et, si tu le veux bien, il dînera avec nous.

— Si je le veux ! mais j'en serai heureuse.

— Il est très bien, mais toi jours un peu triste; je crois qu'il y a ud secret, un chagrin dans sa vie.

— Nous le consolerons.

— Ghère tante, ce soir même nous pourrons fixer le jour de notre mariage.

— Oui, certes, car j'ai hâte de voir ton bonheur et ton avenir assurés.

— Je serai heureuse si tu consens à demeurer avec nous.

— Ton mari le voudra-t-il?

— J'en suis sûre.

— Alors, mon enfant, c'est entendu.

— Notre mariage sera des plus simples : quatrième classe.'

— J'approuve.

— Par exemple, reprit Charlotte, mes témoins seront de première classe.

— Qui donc as-tu ?

— M. le marquis de Chamarande et M. le comte de Violaine.

— C'est un grand honneur que ces messieurs vous feront.

— Oh ! ce n'est pas tout : M'^^ la baronne de Simaise, M"^ de Simaise, M. le comte de Maurienne, M. Jean de Chamarande et M. Raoul de Simaise assisteront à la bénédiction nuptiale.

Le nom de Raoul fit tressaillir Garlotta.

Elle souffrait d'autant plus de son amour, maintenant, qu'elle avait revu le jeune homme et qu'elle comprenait qu'elle entretenait en elle une passion insensée, sans espoir. Cependant pour rien au monde elle n'aurait voulu guérir de ce mal qui la dévorait. Après les fautes qu'elle avait commises, la malheureuse femme considérait ses angoisses, ses tourments comme une expiation et elle remerciait le ciel de ses souffrances.

Un coup de sonnette se fit entendre.

Une jeune bonne, engagée depuis le matin, alla ouvrir.

— C'est Paul, dit Charlotte, en se levant toute joyeuse; tu vas voir, chère tante, qu'il est fort bien.

Elle alla au-devant du visiteur. Elle ne s'était pas trompée; c'était, en effet, Paul Mairat ; mais il n'était pas seul. Pedro Castora l'accompagnait.

— Vous, monsieur I fit Charlotte avec étonnement et aussi avec plaisir, car elle prévoyait une bonne nouvelle.

— Oui, mon enfant, dit le Brésilien, après avoir salué cordialement Carlotta; j'ai voulu voir M. Mairat en ami, afin de lui annoncer avant vous ce que nous avons décidé, sauf son approbation, bien entendu.

— Eh bien? interrogea Charlotte laissant voir son inquiétude, car elle craignait la susceptibilité de son fiancé.

— Eh bien, mon enfant, répondit Pedro, je suis parvenu à faire comprendre à M. Mairat qu'il pouvait accepter sans rougir mon cadeau de noces.

— C'est bien vrai, Paul, tu acceptes? fit Charlotte; tu sais, que rien n'est fait, si tu crois devoir refuser...

— J'ai accepté, Charlotte, sous cette réserve que ce sera pour nos enfants, si nous en avons.

— Vous en aurez, dit Pedro Castora en souriant ; et pourquoi donc en serait-il autrement? Je n'ai jamais été parrain, et je tiens à être revêtu bientôt de cette dignité.

— Moi, dit Carlotta, si M. Castora veut bien m'accepter, je serai la marraine.

— C'est convenu, madame, répondit Pedro en s'inclinant. Maintenant, ajouta-t-il, je vous dis au revoir; vous voudrez bien me prévenir pour la signature du contrat.

Le Brésilien serra la main de Paul Mairat et se retira. Paul Mairat était en effet très Uen, ainsi que Charlotte l'avait dit à sa tante, et l'on comprenait que la jeune fille fût fière de son amoureux. C'était un garçon de vingt-six ans, blond, de taille moyenne, au

Dans l'armoire 8ccpète, qui était restée ouverte, les fioles se montraient alignées (page 1296).

front intelligent, à la bouche finement dessinée ; à la physionomie sympathique, bien que grave et même un peu sombre.

Ses allures n'étaient point celles d'un coureur d'ateliers, mais plutôt celles d'un employé. Vêtu sans élégance, mais très correctement, on l'eût pris pour un sous-chef de bureau dans un ministère.

Il était lapidaire et occupait une place de contre-maître dans une importante maison de joaillerie où il était très estimé.

Il gagnait trois cents francs par mois.

Il parlait l'anglais, était quelque peu musicien, dessinait et adorait la campagne.

Son rêve était la vie des champs.

Garlotta se mit bien vite à Taise avec lui. Elle Fexaminait avec attention, non point avec la curiosité de la femme, mais avec la sollicitude d'une mère.

Elle trouva que, comme sa nièce le lui avait dit, Paul était grave, plus grave qu'on ne l'est ordinairement à vingt-six ans, alors que tout sourit à l'homme. La voix de Paul était toujours sérieuse; c'est à peine si une parole joyeuse de Charlotte amenait un sourire sur ses lèvres; cependant il aimait ardemment la jeune fille.

— Vous étiez tout jeune encore quand vous avez perdu vos parents, à ce que m'a appris ma nièce? lui dit Garlotta.

— Très jeune, répondit-il.

— A Paris?

— A Paris, oui, madame.

— Appelez-moi votre tante, mon ami, pour que je puisse vous appeler mon neveu.

— Paul répondit par un mouvement de tête.

On parla du mariage, de l'avenir, des événements accomplis, et quand l'heure de se- mettre à table sonna, tout allait au mieux. Mai^ Garlotta se disait :

— Ma nièce a raison, ce garçon-là a un secret.

Après le dîner, qui fut assez gai, car Garlotta s'efforça d'éloigner de son esprit les pensées douloureuses qui l'assiégeaient, les deux amoureux restèrent seuls.

Garlotta rentra chez elle oii elle trouva Dorothée qui l'attendait.

— Eh bien, madame est-elle contente ? demanda Dorothée avec empressement.

— Oui, je suis contente et je te pardonne tout. De plus, comme je te l'ai promis, je te récompenserai.

■ — Je remercie madame du fond du cœur.

— Ne me remercie pas... Gharlotte a plaidé pour toi. Dailleurs, tu Tas retrouvée... Maintenant j'espère que, pour elle, les mauvais jours sont passés.

— Ah! si madame voulait mettre le comble à ses bontés 1...

— Eh bien, que veux-tu?

— Que madame me garde à son service,

— Oh! après ce que tu as fait J

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— Madame a pardonné...

— C'est vrai; mais je ne puis rien décider; cela dépendra de Charlotte et de son mari.

— M"® Charlotte va donc se marier?

— Oui^ et nous vivrons ensemble.

— Le mari de M"® Charlotte doit être très riche.

— Pas du tout, M. Paul Mairat est un simple contre-maître.

— Paul Mairat ! fit Dorothée, avec un mouvement de surprise.

— Est-ce que tu connais ce jeune homme?

— Non, madame ; mais ce nom de Mairat ne m'est pas inconnu.

— Ah!

— Il a été certainement prononcé plus d'une fois devant moi.

— Où? Quand? Par qui?

— Je cherche à me rappeler, car il y a longtemps de cela.

— En disait-on du mal ou du bien?

— Du bien, madame.

— En ce cas, tout est pour le mieux ; mais tâche de te rappeler.

A ce moment, prise de ses vives douleurs d'estomac, Carlotta ne put retenir un gémissement.

— Mon Dieu, madame, dit Dorothée, ce mal qui persiste devient inquiétant. Est-ce que vous souffrez beaucoup?

— Oui.

— Voulez- vous que je reste pour vous veiller?

— Pour me veiller, non; mais je te garde cette nuit. Aide-moi seulement à me mettre au lit.

Carlotta resta seule, espérant que, la fatigue aidant, elle s'endormirait promptement. Mais il n'en fut rien.

Mille réflexions lugubres et de pénibles pressentiments l'assaijlirent, et ce ne fut qu'après plusieurs heures d'insomnie que le sommeil, enfin, s'empara d'elle.

Ce fut un sommeil tourmenté, tout rempli de visions, et donnant la fièvre au corps.

Ce sommeil dura jusqu'au jour avec des intermittences pendant lesquelles des hallucinations fantastiques succédaient aux rêves inachevés.

Ce fut comme le panorama de sa vie qui. se aéroula sous les yeux de Carlotta, tableau incohérent, sans doute, avec des lacunes, mais exact dans la reproduction de certaines scènes.

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