LE RÊVE
D'abord Garlotta se revit à Batavia quand elle était enfant, heureuse auprès de sa sœur adorée, qui lui apparut, souriante et belle comme aux plus beaux jours de son bonheur.
Ah ! comme elle les revoyait fleuries et parfumées, lès heures charmantes de ce passé !
La scène changea. Juanita disparut, faisant place à un squelette décharné, enveloppé dans une robe de bal, et tenant un berceau dans ses mains.
Dans ce berceau dormait un enfant, et la morte tendait à Garlotta le berceau et l'enfant. Et de la bouche édentée du squelette sortaient ces mots :
— « Veille s,ur elle ! Tout pour elle !
Garlotta prenait le berceau et se penchait pour mettre un baiser sur le front de Tenfant. Horreur ! Un serpent hideux montrait sa tête baveuse, et le monstre enveloppait Tinnocente créature de ses anneaux serrés.
Nouveau changement de scène : Garlotta se trouvait à son tour enlacée par le reptile, dont la tête, subitement grossie, n'était autre que celle de Garini.
Le serpent l'entraînait au milieu d'un paysage sauvage dont le sol était imprégné de sang, et du sol sortaient en même temps deux cadavres, qui s'élançaient vers elle menaçants.
A demi-réveillée par cetto épouvantable vision, Garlotta se dressa sur son séant, plongeant son regard fiévreux dans les ténèbres. Alors au rêve succéda l'hallucination.
Enveloppée d'une vapeur rougeâtre, elle se nt demi-nue, échevelée, poursuivie par de grandes flammes qu'un vent violent poussait sur elle. Elle sentait sur son corps la douleur aiguë de la brûlure. Soudain, du centre de ce foyer de flammes, s'éleva une forme humaine.
Rien de précis, d'abord : c'était comme une espèce de fantôme gigan-
JEAN LOUP. i293
tesque aont on ne pouvait distinguer les traits. Il étendait les bras, saisissait la femme, Tarrachait à la fureur des flammes, l'emportait et allait la déposer sur un vert gazon.
Sauvée ! Garlotta jetait ses bras au cou de son libérateur, dont la tête
, se parait tout à coup d'une auréole lumineuse. Cette tête était celle d'un
beau jeune homme portant un uniforme militaire, et Garlotta reconnaissait
Raoul de Simaise, Raoul intrépide au milieu du danger, et dont la voix
douce et vibrante lui disait :
— N'ayez plus aucune crainte, madame, vous êtes sauvée !
Derrière Raoul, dans une pénombre mystérieuse, se dessinait, grimaçante, la figure de Garini, antée sur un corps de démon.
Que signifiait cette vision fantastique, et à quel épisode de la vie de Garlotta se rattachait-elle?
Au fantastique près, cette scène était la reproduction presque exacte d'un drame dont Garlotta avait été, quelques années auparavant, le principal personnage.
Pour raison de santé, elle s'était trouvée, habitant avec Garini, une villa dans le midi de la France.
Une nuit, le feu prit à la villa. Garlotta, enveloppée de flammes, allait périr lorsqu'un jeune homme se précipita au milieu de l'incendie et eut le bonheur de la sauver.
G'était Raoul de Simaise.
Forcé de quitter le pays le lendemain, le jeune homme n'avait pu revoir celle qu'il avait arrachée aux flammes. Mais Garlotta avait gardé le souvenir de son libérateur, et, peu à peu, ayant d'ailleurs revu Raoul à Paris, sa reconnaissance se changea en un amour profond qui, comme nous l'avons vu, avait résisté au temps et aux événements.
Avec cette puissance d'imagination qui appartient à la femme passionnée, quand elle avait appris que Raoul était en Afrique, soldat, elle l'avait vu brave parmi les braves, et possédant toutes les vertus des héros antiques.
Raoul était devenu son idole.
On comprend la violence des émotions qui s'étaient emparées d'elle quand, à l'hôtel de Simaise, eNe avait vu le Raoul inanimé ; quand elle l'avait tenu dans ses bras, pâle, inerte. Sa douleur avait été grande, et vingt fois elle avait failli trahir son secret, en laissant éclater son désespoir.
Elle avait examiné le jeune homme avec une anxiété inexprimable, en se demandant avec épouvante ce que signifiait cette pâleur, cette immobilité.
Car rien ne pouvait lui dire encore que Raoul n'était pas empoisonné.
Empoisonné!... Oui, elle avait eu peur que Raoul eût bu du poison, du poison versé par son père !
Cependant le rêve continuait.
Elle revit Garini couché dans sa bière, ayant le visage découvert et fixant sur elle un regard livide^ qui semblait demander grâce.
Et elle lui répondait :
— Non, pas de grâce, tu as mérité cent fois ton châtiment ; tu mourras sous le couvercle cloué de ton cercueil.
Alors, comme poussé par une force inconnue, l'homme se dressait, sortait de sa bière, se débarrassait de son linceul et s'avançait sur elle terrible et menaçant.
D'une main il tenait une petite fiole débouchée et de l'autre main il lui écartait les lèvres.
Vainement elle voulait fuir, elle sentait ses pieds rivés au sol ; une puissance irrésistible la forçait à l'immobilité. Ses dents se desserraient sous la pression de la main de fer et elle voyait le flacon toucher ses lèvres blémies, et elle sentait la liqueur tomber goutte à goutte dans sa poitrine.
C'était une douleur atroce, pareille, en même temps, à une déchirure et à une brûlure.
Enfin, par un effort convulsif, elle parvenait à écarter la main de l'empoisonneur.
Une convulsion la secoua et elle poussa un cri rauque.
Elle se réveilla tout à fait.
Mais la douleur qu'elle avait ressentie dans le rêve était réelle. Sa gorge semblait être en feu ; un bourdonnement étrange se faisait dans sa tête, qui était comme serrée par un cercle d'acier.
— Au secours ! A moi ! cria-t-elle,
Dorothée entendit ; elle sauta à bas de son lit et se précipita dans la chambre de Carlotta.
Le jour commençait à poindre.
— Au nom du ciel, madame, s'écria Dorothée avec effroi, qu'y a-t-il, qu'avez-vous ?
— De l'eau, de l'eau !... J'étrangle... je brûle !...
Dorothée s'empressa de porter secours à sa maîtresse, en lui présentant un verre d'eau qu'elle but avidement.
— Maintenant, murmura-t-elle d'une voix oppressée, baignez-moi les tempes.
Dorothée prit un mouchoir et fit des compresses d'eau froide. ' Tout en prodiguant ses soins à Garlotta, elle examinait son visage livide.
— Ah ! quel rêve, quel horrible rêve ! prononça Garlotta, dont les dents claquaient de terreur.
— Gomment, madame, fit Dorothée, c'est un rêve qui vous a mis dans cet état ?
— Oui.
— ■ Quel enfantillage ! Est-ce que madame ne connaît pas le proverbe :
« Tout songe, tout mensonge ? »
— Ce que je souffre là, répondit Garlotta, en appuyant sa main sur sa poitrine, n''est pas un mensonge, c'est une réalité et une réalité affreuse.
Peu à peu, cependant, terreur et souffrance se calmèrent, et la jeune femme, alors, se mit à réfléchir profondément et froidement. Un peu plus tard elle dit à Dorothée :
— Je te garde, mais ce ne sera pas pour longtemps.
— Pourquoi, madame ? Je vous assure qu'une autre ne vous sera pas plus dévouée que moi.
— Je le sais.
— Eh bien, alors, madame ?
— Dorothée, tu ne seras pas longtemps à mon service parce que je n'ai plus guère à vivre; voilà tout, ma pauvre fille, et tu vois, c'est bien simple.
— Mourir à votre âge, madame, allons donc ! Les médecins vous guériront quand ils connaîtront votre mal. Allez, c'est à tort que vous vous effrayez.
— Non, Dorothée, je sais ce que j'ai.
— Vous le savez ?
— Oui.
— En ce cas, pourquoi ne pas le dire ?
— Parce qu'il n'y a pas de remède contre ce mal terrible qm ma ronge, qui me tue heure par heure.
— Mon Dieu, mais quel est donc ce mal ?
— Je suis empoisonnée !
— Empoisonnée, vous ! exclama Dorothée.
— Oui.
— Horreur! Et c'est le comte Garini...
— Peut-être.
— Mais il faut vite appeler des médecins et prévenir la justice... Garini doit être arrêté !
Garini n'a plus rien à redouter de la justice des hommes; il est
livré à la justice de Dieu !
— Mort!...
Garlotta ne répondit pas ; mais elle se dit à elle-même :
— Est-il mort, déjà?... Ce serait bien vite ! Après un moment de silence elle reprit tout haut .
— Aujourd'hui, je ferai mon testament.
— Vous l'aviez donc déjà fait?
Oui. Tout en n'ayant plu;- l'espoir de retrouver Charlotte, j*avais
cependant testé en sa faveur^ lui donnant tout ; mais avec cette réserve que si vingt ans après ma mort elle n'était pas retrouvée, ma petite fortune servirait à doter deux orphelines.
— Je comprends, madame.
Aujourd'hui je vais instituer Charlotte ma légataire universelle et
sans aucune réserve, cette fois.
Tout à coup Garlotta se frappa le front.
Une idée venait de surgir dans son cerveau.
S'il existait un contre-poison pour elle comme il s'était trouvé un antidote pour le baron ! Pourquoi pas? Garini était homme de précaution, et dans l'étude de sa science infernale il devait avoir trouvé le: antidotes à tous ses poisons. Oh ! cela était, certainement.
Et cette pensée s'empara de l'esprit de Garlotta et devint fixe.
Et, d'ailleurs, était-il juste qu'elle mourût maintenant?
Elle avait retrouvé l'enfant de Juanita; elle était délivrée de son mauvais génie ; elle s'était vengée!... Sans doute elle avait commis des fautes, un crime même, car sa vengeance avait été un crime... Oui, mais elle avait tant souffert!... Et puis, si elle vivait, elle avait des années devant elle pour se repentir et faire pénitence.
Seulement, il s'agissait de savoir où trouver le contre-poison. Mais il ne pouvait être que dans le laboratoire de Garini et, sûrement, le flacon porterait une indication révélant sa propriété.
Immédiatement elle se leva, et, à peine vêtue, elle pénétra par le passage secret dans le laboratoire de l'assassin des Garini.
Là, comme dans les autres pièces de l'appartement, tout était dans le désordre où l'avait laissé Caracole.
Dans l'armoire secrète, qui était restée ouverte, les fioles se montraient alignées ; çà et là quelques places vides seulement.
Tremblante d'émotion, mais enfiévrée d'espoir, Garlotta s'approcha
... Quand il traversait le pont de pierre pour se rendre à l'église paroissiale... (page 1302}.
de rarnfoire, et, arrêtant sur les flacons son regard anxieux, elle murmura :
— Le remède est là, et le remède c'est la guérison!
Elle prit un premier flacon, le tourna et le retourna dans ses mains; mais il ne portait pas d'étiquette. Elle examina un second flacon; celui-ci aussi n'avait aucune désignation apparente.
Il en fut de même pour le troisième flacon et pour tous les autres.
Xiv. 163. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Ed. J. Rouff et G*«. Liv. 163.
La déoeption était grande et commençait à mordre Garlotta au cœur.
— Mais non, mais non, se dit-elle, j'aurai mal regardé.
Et elle recommença son inspection avec un soin minutieux.
Précautions vaines! Elle ne découvrit pas le plus léger indice pou vaut la mettre sur la voie. Tous les flacons étaient de même dimension et ne différaient que par les couleurs du striage qui décorait le cristal.
La jeune femme resta anéantie.
Il y avait pourtant quelqu'un qui connaissait ce qu'elle désirait si ardemment savoir, et ce quelqu'un c'était Caracole. Elle se rappelait que Caracole avait pris dans l'armoire, sans hésiter, la fiole dont on avait fait usage pour rappeler le baron à la vie.
Oui, Caracole aurait pu lui dire, lui montrant un de ces flacons :
— Là est votre salut !
Mais elle avait chassé Caracole, qui, sur un mot, un signe, se serait empressé de lui obéir.
Et la malheureuse, éperdue, eut un regret monstrueux de ce qui s'était passé entre elle et l'ancien agent de Carini.
— Voyons, voyons, se dit-elle au bout d'un instant, essayant de réagir contre sa défaillance, je n'ai pas tout visité; il y a la chambre, le cabinet... C'est sans doute là, près de lui, que Carini cachait cette liqueur que je cherche; j'aurais dû commencer par là.
Elle entra dans la chambre à coucher où tout était dans le plus grand désordre.
Elle vit les meubles fracturés, les tiroirs ouverts et bouleversés, et devina bien vite ce qui avait eu lieu.
— Ah ! s'écria-t-elle, le misérable Caracole est venu ici et il a volé son maître! Mais il n'avait pas besoin du contre-poison!
Elle chercha de nouveau, fouilla les tiroirs, vida les cartons, jetant tout.
Rien !
— Le bandit, murmura-t-elle, il a tout pris!... Et il disait qu'il m'aimait!... 11 n'a même pas songé à moi... Pourtant il savait que j'étais empoisoQnée... Ah! j'aurais dû le dénoncer, le livrer à la justice*.. Et je lai menacé, chassé!... Oh! imbécile que je suis! ,
— Cette fois, c'est bien fini, je suis condamnée!
Accablée, elle tomba assise devant le bureau de son ancien amant et se mit à pleurer et à sangloter convulsivement. La nature reprenait ses droits.
La crise fut violente, mais courte.
L'énergie reprit le dessus. Elle se leva et regarda devant elle et autour d'elle.
Le parquet était jonché de papiers. La tablette du bureau était couverte de dossiers épars.
— Si on lisait tout cela, murn^ura-t-elle, que de secrets on découvrirait.
Et, machinalement, elle remuait lettres et cahiers sur lesquels on lisait des noms propres ou des désignations bizarres : Patrice et O^* la Briquette, Mélanie, les Ouistiti, Paméla et Hortense.
Tout à coup, Garlotta poussa un cri de surprise. Sur une chemise de papier gris elle venait de lire : Pierre Mairat.
Pierre Mairat ! le nom de l'amant, du futur mari de sa nièce.
Singulière coïncidence !
Alors elle se rappela les paroles dites la veille par Dorothée, au sujet de Paul Mairat.
Là, sur ces pages manuscrites, était peut-être le secret du jeun<* homme.
En racontant à sa tante comment elle avait connu le marquis db Chamarande et son fils, Charlotte n'avait pas manqué de lui raconter le rôle que Paméla avait joué dans le drame d'Auteuil.
D'autre part, Garlotta se souvenait qu'en maintes circonstances, elle avait entendu Garini prononcer le nom d'Hortense.
Évidemment, ces deux noms accouplés, Paméla-Hortense, avaient une signification.
Paméla et Hortense avaient dû être les esclaves de Garini et, dans les mains du scélérat, deux instruments redoutables.
Sans se plonger dans les conjectures et les hypothèses, Garlotta s'empara des deux mystérieux dossiers et rentra chez elle en se disant :
— Qui sait? Je vais avoir peut-être à exercer un devoir de justicière, non pas en punissant des pervers, mais en sauvant des victimeâ.
Oubliant ses souffrances, qui lui laissaient d'ailleurs quelque répit, ainsi qu'il arrive toujours après des crises violentes, qu'elles soient phyvsiques ou morales, Garlotta, retirée dans sa chambre, s'était mise à parcourir les papiers, qui avaient si justement appelé son attention.
Ces papiers étaient, comme nous l'avons dit, enfermés dans deux chemises, sur lesquelles Garlotta avait lu :
1° Mairat.
2° Paméla-Hortense. »
Sachant ce qu'était ou plutôt ce qu'avait été cette Paméla, l'attention et la curiosité de Garlotta se trouvaient pleinement justifiées au sujet du second dossier, par la simple suscription qu'il portait.
Quant au dossier Mairat, il excitait plus vivement encore la curiosité de la jeune femme.
Ghacun des dossiers se composait de diverses pièces classées méthodiquement et par ordre chronologique.
Ces pièces, reliées les unes aux autres par un fil rouge, formaient ainsi deux cahiers.
Garlotta s'occupa d'abord du dossier Mairat, qui était celui qui l'intéressait le plus.
Il comprenait :
1*» Une série de billets à ordre souscrit par M. Pierre Mairat, négociant, au profit d'un sieur Éléazar, banquier. Tous ces billets avaient été protestés et plusieurs d'entre eux étaient accompagnés du protêt du commandement, du procès-verbal de saisie, du jugement, etc..
2^ Des certificats de prise d'hypothèque.
3"* Une déclaration de faillite.
4** Un acte d'accusation de banqueroute frauduleuse.
5** Des notes manuscrites volantes.
6** Des lettres de diverses personnes.
T Enfin, un numéro de la Gazette des Tnhunaux, dont une des colonnes était marquée de traits au crayon rouge.
C'était le compte rendu d'un jugement de la Cour d'assises d'Épinal, en vertu duquel le sieur Pierre Mairat était condamné à cinq ans de prison pour banqueroute frauduleuse, et ce, sur les poursuites du sieur Éléazar, banquier à Paris.
Toutes ces pièces avaient quinze ans de date et remontaient, par conséquent, au temps oii Adriano Zaccharetti était rentré à Paris avec Garlotta, affublés tous deux du titre de comte et de comfesse Garini.
Les notes volantes étaient écrites au crayon et à demi-effacées. Très laconiques, du reste, elles présentaient, prises à part, comme autant d'énigmes qu'il était impossible de déchiffrer sans avoir la clef de toute Taffaire.
Garlotta en lut quelques-unes. Elles lui parurent écrites de la main de Garini et voici ce qu elles contenaient :
« Poursuivre à outrance, maintenant.
« Ne rien accorder
« Obtenir signature à tout prix.
(( Ne pas écrire.
« Tâcher de s'appuyer sur quelques grands noms du pays, comme la baronne de Simaise, le comte de Violaine. »
Les autres pièces du dossier établissaient la mise en faillite de Pierre Mairat et sa condamnation comme banqueroutier, convaincu de faux en écritures de commerce.
Mais par suite de quelles circonstances mystérieuses ce dossier était-il tombé entre les mains de Garini, dont le nom ne s'y trouvait pas cité une seule fois?
Gertes, Garlotta connnaissait assez le misérable, qui l'avait associée à sa vie, pour être convaincue qu'il avait joué un rôle dans ce drame intime et que, par conséquent, cette banqueroute de Pierre Mairat devait cacher bien des infamies.
Mais comment arriver à percer ce mystère ?
En creusant ses souvenirs, Garlotta se rappela qu'un jour une jeune femme s'était présentée chez elle, s'était précipitée à ses genoux, implorant son assistance pour obtenir une cessation de poursuites dans une affaire des plus graves.
Garini était survenu sur ces entrefaites, et, sans vouloir rien entendre, il avait renvoyé brutalement la suppliante.
Vaguement, il sembla à Garlotta que le nom de la solliciteuse était Mairat.
Mais tout cela était si loin, si loin... et, depuis, tant d'événements avaient passé, qu'elle ne pouvait rien préciser.
Cependant la similitude des noms, ce qu'avait dit Dorothée, la tristesse du futur de sa nièce, tout permettait à Carlotta de supposer, d'être sûre même que l'amoureux de Charlotte était le fils de Pierre Mairat.
— Pauvre garçon! murmura la jeune femme, voilà son secret; c'est la condamnation, c'est la flétrissure qui a frappé son père, qui cause son chagrin.
Mais sur quoi s'arrête sa pensée?
Est-il honteux de l'opprobre infligé à son nom ?
Rêve-t-il quelque vengeance?
Songe-t-il à la réhabilitation de son père?
C'est bien, je l'interrogerai, et je saurai, j'espère, pénétrer tout ce mystère.
Maintenant, voyons le second dossier.
Paméla-Horlense.
Le cahier contenait un assez grand nombre de lettres. Toutes étaient signées Hortense.
Il y avait ensuite des actes de naissance, de décès, des reconnaissances du Mont-de-Piété et, chose singulière, un engagement d'actrice.
Le nom d'Hortense, qui figurait déjà dans le dossier Mairat, semblait donner à la femme qui le portait une grande importance, et Carlotta ne parvenait pas à s'expliquer quel rôle avait joué cette dame Hortense auprès de Garini.
C'est bien, se dit-elle encore, il ne me sera pas difficile, je pense, de retrouver Paméla, et je l'interrogerai au sujet d'Hortense.
Toutefois, et en attendant qu'elle put interroger Paul et Paméla, elle se mit à lire les lettres du premier et du second dossier.
Ce fut un travail de patience dont elle eut lieu de s'applaudir, car sa lecture lui fit connaître la vie de Pierre Mairat.
Faisons-en le récit, en remontant à plus de seize ans
A cette époque, il existait à Épinal, dans le faubourg de l'Hospice, sur la rive gauche de la Moselle, une fabrique d'images dirigée par M. Pierre Mairat, Vosgien de naissance.
C'était un négociant intègre, un citoyen considéré, un homme austère et laborieux.
Sa fabrique était son œuvre ; il l'avait créée. Pavait fait prospérer et les cent ouvriers qu'elle occupait ne chômaient jamais.
Pierre Mairat était sévère pour les autres et plus encore pour lui- ^ ême. Long, sec et droit, quand il traversait le pont de pierre pour se
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rendre à l'église paroissiale, vôtu de sa grande lévite noire, boutonnée jusqu'au collet, et coiffé d'un chapeau à larges bords, on Teût pris peur un séminariste enseignant.
Ses mœurs étaient rigides. Bien qu'il eût quarante ans et qu'il n'eût jamais quitté Épinal, on ne lui avait jamais connu d'intrigue amoureuse. Quand il s'était marié, à l'âge de vingt-cinq ans, on n'avait pas hésité à dire que, comme sa femme, il aurait pu se marier en blanc.
M""® Mairat était une ménagère dans la meilleure acception du mot. Elle ne voyait rien au-dessus de son mari, à qui elle avait apporté cent mille francs de dot, et rien déplus beau que son fils Paul, à qui elle avait donné son âme.
Paul avait alors dix ou onze ans.
Son père le destinait à son métier et lui faisait faire ses études ea conséquence.
L'enfant promettait d'être un excellent sujet.
La maison Mairat valait un demi-million.
Un jour le bruit courut qu'elle vaudrait bientôt un million.
— Gomment cela? se demandait-on.
C'était un secret.
Mais ce secret, tous les imagiers cherchaient à le découvrir.
Il s'agissait, disait-on, d'un nouveau procédé d'impression qui devait doubler la production en diminuant les frais.
Mais Mairat se tenait cloîtré^ muré, impénétrable. Il travaillait seul, ne voyait personne, si ce n'est un banquier Israélite nommé Éléazar, austère comme lui dans ses mœurs, et installé depuis peu à Épinal. Toutefois, pour cet ami comme pour tout le monde, l'industriel était muet sur ses affaires.
Souvent les deux hommes dînaient l'un chez l'autre.
Un jour qu'Éléazar traitait Mairat, il lui présenta un ami, un rabbJR — dit-il — de passage à Épinal, qui, arrivé la veille, était descendu chez lui.
Les deux juifs avaient eu, en secret, une longue conversation qui, s'il l'eût connue, aurait singulièrement étonné l'imagier.
— Ainsi, avait dit le rabbin, tu n'as rien pu découvrir.
— Absolument rien.
— Tu t'y seras mal pris.
— Mairat n'est accessible ni à la louange, ni aux protestations d'amitié.
— Et les plaisirs ? il y a la table, le vin, les femmes.
— Qu'est-ce que cela pour un anachorète doublé d'un Catoaî
Il faut pourtant que nous sachions... Entre les mains d'un faiseur,
raffaire rapporterait au bas mot un million... Les notes du vieux Blaireau sont précises, positives.
— Que veux-tu que j'y fasse, notre homme n'a besoin de rien.
— Un homme inattaquable, invincible I C'est impossible !
— Tu verras Mairat et tu jugeras.
Pendant le repas, comme on doit le penser, le rabbin, qui se nommait Zacharie, ne se fit pas faute d'examiner et d'observer l'imagier. Et il se demanda, connaissant l'existence pleine d'austérité de Mairat, si là n'était pas le défaut de la cuirasse.
Quand les deux juifs se retrouvèrent seuls, Zacharie dit à Éléazar :
— Mon cher, ce Pierre Mairat est un homme trop parfait pour ne pas avoir en lui le germe d'un vice. Qu'il se trouve en contact avec une femme tant soit peu ardente et il flambera comme un vieux fagot,
— Peut-être ; mais nous n'avons pas la femme.
— C'est vrai.
— Alors...
— Alors, nous allons la faire venir.
— D'où?
— De Paris.
— Est-ce que tu l'as sous ta main ?
— Non. Ah ! si je l'avais...
— Parbleu, nous n'aurions pas à la trouver.
— La trouver... La trouver... fit Zacharie.
Mais imbécile que je suis, s'écria-t-il tout à coup, en se frappant le front, je n'ai pas à la chercher, la femme qu'il nous faut ; comment diable n'ai-je pas tou,t de tuite pensé à elle?
— Qui çà, elle ?
— Hortense.
— Hortense Brémont ?
— Oui, Hortense de Brémont, comme elle se fait appeler.
— Tu crois qu'elle voudi-a...
— Et pourquoi ne voudrait-elle pas ? elle jouera merveilleusement son lùlc... Elle est jolie et d'une habileté... Du reste, c'est Blaireau qui l'a dressée.
— Une vieille garde, alors ?
— Trente ans, tout au plus.
— Elle a du chien ?
— Séduisante, irrésistible, quand elle veut.
— Es-tu sûr qu'elle voudra?
— Il ne m'est pas possible de les faire meilleures... (page 1311).
— Il faudra qu'elle veuille, répondit froidement Zacharie.
— Elle a travaillé pour Blaireau, elle doit être riche.
— Sans doute, elle a des économies ; mais elle est avide. . . D'ailleurs je la tiens.
— Argument sans réplique. Que fait-elle ?
— Elle est comédienne.
— Ah ! c'est drôle.
LlV. 164. ' E. RiCHEBOURG.— Jean Loup. — Ed. J. Rouff et O; LiV. 164.
— Pourquoi?
— Se mettre au théâtre à trente ans ! ^ Mais c'est le bon âge.
— Elle doit être bien mauvaise.
— Erreur ; elle a le diable au corps et elle sait empoigner son public.
— Reste à savoir si elle se décidera à venir ici.
— Demain je pars, après demain je verrai Hortense. Je saurai par une agence dramatique si quelque troupe ambulante n'est pas en tournée dans ces parages. Je ferai engager ma comédienne.
— Et si la troupe est au complet.
— Je paierai le directeur.
— Et elle ?
— Je lui promettrai six pour cent sur les bénéfices de notre affaire, en lui donnant carte-blanche pour plumer le pigeon. Va, je la connais, elle saura bien lui tirer toutes les plumes des ailes.
— Je te préviens qu'il est avare.
— Tant mieux : les avares amoureux deviennent prodigues.
— Ce que nous voulons surtout, c'est le secret.
— En moins d'un mois Hortense pourra nous le livrer, alors nous aviserons.
— Tu as confiance ?
— Tellement, que j'ouvre chez toi un crédit de dix mille francs à Qotre comédienne.
— Le difficile sera de faire aller notre homme au théâtre.
— Tu lui enverras des billets.
— Il ira au théâtre accompagné de sa femme.
— Tant mieux encore. Cependant il serait utile qu'il eût vu Hortense avant. Gela te regarde.
— Je songerai à cela.
— Il y faut songer dès aujourd'hui.
— Soit.
Zacharie resta un instant silencieux, réfléchissant.
— J'ai trouvé, dit-il.
— Quoi?
— Le moyen de mettre l'imagier et la comédienne en présence,
— Tu es merveilleux !
— Écoute : Hortense se présentera chez toi avec sa lettre de credit>
— Très-bieDL.
— Le lendemain tu inviteras Mairat à déjeuner ou à dinei.
— Après?
— Tu lui feras faire bonne chère.
— Mais...
— C'est moi qui paie.
— Très bien.
— Tu auras donné tes instructions à Hortense pour qu'elle vienne te surprendre.
— Bon, bon, j'y suis : Je la présenterai à Mairat comme une cliente... une actrice qui a crédit ouvert chez un banquier, ça fera son effet.
— Et Mairat ne se défiera point. Tu t'arrangeras pour les laisser seuls; et si, du coup, Hortense n'empaume pas le faiseur d'images, je ne reconnais plus en elle une élève de Blaireau.
Disons maintenant qui était ce juif Éléazar et ce rabbin si intéressé à la ruine de l'imagier d'Épinal.
Éléazar était un ancien receleur et faussaire, qui, lui aussi, avait eu Blaireau pour chef. Depuis quelques années, ayant réalisé ses économies, ce qu'il appelait le fruit de son travail, il s'était établi banquier, titre qui lui servait à exercer l'usure à la façon de Schylock.
Le rabbin Zacharie n'était autre que Carini ou plutôt Adriano Zaccharetti.
L'affaire Mairat avait été abandonnée par Blaireau, comme n'étant pas assez importante, et Carini, qui ramassait tout ce qu'il voyait tomber, s'en était emparé, bien résolu à la poursuivre jusqu'au bout. D'ailleurs, l'ayant étudiée, grâce aux notes de son maître, il la connaissait parfaitement.
Mais depuis que Carini avait repris cette affaire pour son propre compte, une autre s'y était comme greffée, grâce au concours du juif Éléazar. Cette nouvelle affaire était une vaste entreprise d'usure qui devait étendre ses opérations dans les principales villes manufacturières de France.
Or, au moment dont nous parlons, la création et l'organisation de cette colossale exploitation étaient l'objet des préoccupations constantes de Carini.
Ayant donné ses instructions à son complice, il revint à Paris afin de travailler immédiatement à la réalisation des machinations qu'il avait ourdies contre Pierre Mairat.
Les choses se passèrent absolument comme il l'avait annoncé à Éléazar.
L'austère Vosgien devait succomber!
Pierre Mairat avait toujours vécu dans l'abstinence, d'abord parce
qu'il était avare et ensuite parce qu'il était soucieux de sa réputation.
D'un autre côté, pour agir sur cette nature ascétique et opiniâtre dans
le parti pris, il fallait autre chose que de banales aventures de petite
ville.
Gomme il n'avait jamais pu avoir ce qu'il avait souvent rêvé, l'imagier s'était condamné à l'abstinence, un peu comme ces gourmets des vins des grands crus, qui préfèrent boire de l'eau plutôt que de s'abrv uver
de piquette.
Or, la comédienne Hortense était un grand cru de la galanterie.
Elle avait dans le regard, sur les lèvres quelque chose de profondément erotique, qui ne manquait jamais son effet quand elle voulait s'emparer des sens d'un homme, vieillard ou adolescent.
Stylée comme elle l'était, sa victoire était certaine.
Le pauvre Mairat se laissa d'autant plus facilement prendre au piège tendu à son puritanisme raisonné et à son avarice, que le banquier lui
avait dit :
— (( Elle n'a besoin de rien et de personne. Elle doit passer ici un mois avec sa troupe, et mon correspondant lui a ouvert un crédit de vingt mille francs.
Le juif menteur doublait la somme.
— Alors, pourquoi joue-t-elle la comédie? avait demandé Mairat.
— Par vocation.
— Elle est sage ?
— Je ne dis pas cela, oh! non vraiment. Mais je sais qu'elle est singulière dans ses caprices. Ainsi elle a horreur des amours tapageuses de la vingtième année. En elle il y a du démon : elle est friande de vertus exemplaires... Prenez garde, mon cher, ajouta Éléazar en riant,- elle serait capable de vous convertir... je veux dire de vous pervertir.
— Moi!
— Pourquoi pas ? On m'a compté qu'elle a enlevé à l'église un homme grave et austère comme vous, qui allait entrer dans les ordres.
Ainsi avait parlé le juif le jour où, comme cela avait été concerté entre lui et Garini, Mairat se rencontra avec Hortense.
Et les événements suivirent leur cours.
Pierre Mairat s'éprit follement de la comédienne, et celle-ci sut si bien manœuvrer, exciter et alimenter cette passion de seconde jeunesse extrêmement violente, qu'au bout d'un mois, quand elle annonça son départ, Pimagier sentit que si elle s'éloignait, il était capable de tout abandonner pour la suivre au bout du monde.
— Je t'aime, lui dit-elle, et je reste !
Mais il ne pouvait la garder ni à Épinal ni dans les environs. Il fut convenu qu'elle abandonnerait le théâtre et retournerait à Paris oii il irait la voir souvent.
Elle ne lui demanda rien. Cependant, quand elle le quitta, il lui mit vinij^t mille francs dans la main.
A partir de ce moment, toujours austère en apparence, il ne vécut plus que pour sa maîtresse. C'était une véritable fièvre, un délire !
Sous prétexte d'affaires, il quittait Épinal à tout propos et ne revenait qu'au bout de plusieurs jours pour repartir bientôt, de plus en plus affolé
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