‹ Jean LoupChapitre 60 sur 153 · MONSIEUR CLAUDE · texte numérisé non relu

MONSIEUR CLAUDE

Le lendemain matin, vers neuf heures, M. Lagarde se rendit à la préfecture de police.

Grâce à ses relations avec plusieurs ministres et autres hauts personnages politiques, il était connu un peu partout, aussi bien à la préfecture qu'aux ministères de l'Intérieur, des Affaires étrangères et de la Justice.

Ce jour-là, c'est le chef de la sûreté qu'il voulait voir.

Plusieurs fois déjà il avait rendu visite à ce fonctionnaire, lequel, pour Taider dans ses recherches^ et sur une recommandation spéciale du ministre de l'Intérieur, contresignée par le préfet, avait mis souvent quelques-uns de ses agents à sa disposition.

— Puis-je voir M. le chef de la sûreté? demanda M. Lagarde au garçon de bureau qui, le reconnaissant, était venu à lui avec empressement.

— Il vient d'arriver, répondit le garçon, et il doit être seul dans son cabinet. Je vais lui annoncer votre visite.

Le garçon disparut derrière une porte.

M. Lagarde attendit à peine deux minutes.

— M. Claude peut vous recevoir, dit le garçon sur le seuil de la porte.

M. Lagarde entra dans le cabinet du célèbre Dolicier. Les deux hommes se saluèrent et se tendirent la main. Puis, avec courtoisie et une certaine déférence, un sourire aimable sur les lèvres, i M. Claude montra au visiteur le siège qui l'attendait. u — Au moins, je ne vous dérange pas ? dit M. Lagarde.

— Nullement. Je n'ai à m'occuper ce matin que des affaires courantes. Les coquins paraissent s'être mis en grève. Depuis quelques jours, nous sommes assez tranquilles.

— Il serait à souhaiter que votre repos durât longtemps.

— Oui, sans doute ; mais je ne me berce pas dans cette douce illusion.

— Malheureusement^ répliqua le visiteur, répondant à ses pensées, les sept péchés capitaux existent toujours, et la terre ne cessera point de produire des scélérats. Vous avez acquis une grande expérience, monsieur, et rendu d'immenses services ; bien dirigés, vos agents ont partout les yeux et les oreilles ; mais combien n'y a-t-il pas, parmi les plus grands, de scélérats inconnus qui échappent à l'action de la justice ?

— Ils sont nombreux ceux-là; et qui le sait mieux que moi. Les passions produisent le mal, et comme nous ne pouvons supprimer les passions humaines et ses vices, la source du mal ne tarira jamais.

— Pas de remède?

— Peut-être; mais dans un avenir lointain : cela dépendra des institutions qui seront créées en vue d'élever notre niveau moral. On s^'occupe beaucoup trop de politique en France et pas assez des grandes questions sociales, qui devraient être constamment à l'ordre du jour: Sans doute, nos législateurs sont animés d'excellentes intentions ; mais, ou ils ne font pas assez, ou ils ne font rien.

Notre pays veut marcher vers le progrès et il réclame de nombreuses réformes nécessaires, certaines lois nouvelles plus efficacement protectrices de la société que celles qui existent. On ne fait rien. On piétine sur place, et il est bien heureux encore qu'on ne marche pas comme l'écrevisse, en reculant.

Si vieille que soit la machine gouvernementale, on ne peut se décider à la remplacer par une autre ; on trouve que c'est assez de mettre en mouvement ses rouages usés.

Seulement dans l'ordre judiciaire, — c'est mon objectif, à moi, — que de lois à modifier, que d'autres insuffisantes à compléter, que d'autres encore à ajouter à notre code !

Il y en a une répressive et éminemment protectrice que j'appelle de tous mes vœux. Ah! cette loi, monsieur, serait peut-être un des meilleurs remèdes à opposer au mal qui va toujours grandissant.

Tenez, dans les trois dernières nuits, plusieurs rafles ont été faites dans des hôtels garnis, et cent vingt-huit individus ont été arrêtés et conduits au dépôt de la préfecture. Je ne parle que des hommes ; on a mis la main, en même temps, sur un assez grand nombre de filles de mauvaise vie. ,

Vous êtes étonné par le chiffre cent vingt-huit?

— C'est vrai.

— Cent vingt-huit misérables qu'on appelle des souteneurs ; ce nom

vous dit leur genre de vie et de quoi ils vivent. Les gredins de cette catégorie sont nombreux, monsieur. Et ce n'est pas seulement Paris, mais encore toutes nos grandes villes qui sont infectées de cette pourriture.

— Voilà une horrible plaie sociale à guérir .

Le désœuvrement, la paresse, Tinconduite, les mauvais exemples, l'abandon des parents nous jettent ces misérables; ils se recrutent dès l'âge de qua'jrze à quinze ans, ils pullulent comme la vermine, ils deviennent légion.

C'est de là que sortent, en général, les escrocs et les voleurs qui encombrent nos chambres correctionnelles, les héros abjects de nos cours d'assises.

Eh bien! ce que je voudrais, c'est une bonne loi qui, sévèrement appliquée, purgerait Paris et nos grands centres de ces ignobles coquins. Depuis longtemps on nous la promet; je l'attends toujours.

Mais je cause, monsieur, et je ne vous ai pas demandé encore à quoi je dois l'honneur de votre visite. Depuis notre dernière entrevue, avezvous été plus he Cireux dans vos recherches ?

— Hélas ! non, soupira M. Lagarde.

— Toujours pas le moindre indice qui puisse vous mettre sur la trace de la personne que vous désirez retrouver?

— Vous savez ce que j'ai fait.

— Et tout cela inutilement. C'est désespérant.

— Oui, désespérant, répéta M. Lagarde comme un écho.

— Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur, que, comme par le passé, je suis toujours prêt à vous servir.

— Je vous en remercie sincèrement ; mais je ne veux plus abuser de votre bon vouloir : je continuerai seul mes recherches, avec l'aide de Dieu.

— Alors, monsieur, votre visite a une autre cause?

— Oui, monsieur Claude; une fois encore je m'adresse à votre extrême obligeance.

— De quoi s'agit-il?

— Je viens vous prier de vouloir bien me donner, si cela vous est possible, des renseignements sur la vie et les actions d'un personnage qui, tout me le fait supposer, n'existe plus aujourd'hui.

— Alors vous pensez qu'il existe à la préfecture un dossier concernant le personnage en question ?

— Je le pense, sans en être certain, toutefois.

— Nous serons vite édifiés à ce sujet. Quel est le nom de l'individu?

— Blaireau.

— Oh! Blaireau! exclama M. Claude, un bandit célèbre! un Cartouche moderne ! Blaireau était un homme de génie. L'esprit du mal était incarné en lui. Si cet homme eût marché sur une autre Yoie, il aurait fait de grandes et belles choses. Poussé par la cupidité, sa soif de richesse, il n'a été qu'un grand scélérat.

— Ainsi il n'existe plus ?

— Depuis longtemps. C'est moi-même, après sa mort, sou suicide, car il s'est fait justice lui-même, qui ai enlevé tous les papiers trouvés dans son appartement, rue du Roi-de-Sicile.

J'ai été chargé également de l'enquête qui a fait découvrir les crimes commis par cet audacieux et sinistre personnage. M. Lagarde ébaucha un pâle sourire.

— Croyez-vous avoir tout découvert ? demanda-t-il.

— Non, certes. Blaireau était extrêmement prudent. Ainsi, on n'a rien trouvé dans ses papiers qui fût de nature à l'accuser, à révéler ses crimes ou à compromettre ceux à qui il faisait payer ses services. Il est certain qu'il ne conservait chez lui aucun document de ce genre. Chaque fois qu'une lettre, une pièce écrite, un papier quelconque lui paraissait dangereux pour sa sécurité, celle de ses agents et des personnes qui remployait, il les détruisait.

Ce n'est qu'avec le temps et aidé par le hasard, qui livre tant de secrets, que nous sommes parvenus à savoir un peu quelle avait été l'existence de Blaireau et à composer son dossier, qui n'est pas de ceux qu'on conserve le moins précieusement dans les archives de la préfecture.

— Enfin, ce dossier existe ?

— Parfaitement. Je vais le faire apporter et nous l'examinerons ensemble.

M. Claude sonna son secrétaire, qui parut aussitôt.

— Veuillez, je vous prie, lui dit-il, m'apporter ici le dossier Blaireau.

Le secrétaire se retira.

— Très fin, très rusé, reprit M. Claude, comme tous les coquins de génie, Blaireau était d'une adresse merveilleuse. Comme agent d'affaires, ce titre le couvrait, il était assez bien vu à la préfecture de police, car, de t^mps à autre, par ses relations, il nous faisait faire de bonnes prises : des gens qui le gênaient, sans doute, et dont il tenait à se débarrasser.

Cette façon d'agir le protégeait. Comment avoir des soupçons sur

un homme qui rendait des services à la police? On ne songeait certes pas à ouvrir les yeux sur lui, et il dépistait ainsi les recherches des agents.

Grâce à ses savantes manœuvres, Blaireau put se livrer tranquillement, pendant des années, à ses ténébreuses machinations.

Il était agent d'affaires; il en faisait, en effet, mais quelles affaires ! . . .

Malheureusement, nous ne savons pas tout; mais ce que nous avons pu découvrir nous permet de juger l'homme. Je frissonne en pensant à toutes les monstruosités, à tous les crimes qu'il a pu commettre impunément et qui sont restés inconnus.

Blaireau a cerlainement emporté dans la tombe de noirs et horribles secrets.

Pendant toute sa vie, il a été le chef inconnu, invisible, mystérieux d'une bande de malfaiteurs admirablement organisée. Au début, c'était le. vol sous toutes ses formes : magasins et appartements pillés, les étalages enlevés, les attaques nocturnes, pillage des maisons et villas isolées de la banlieue de Paris. La bande avait ses receleurs, et aussi ses boutiques à elles, tenues par certains de ses membres qui s'approvisionnaient de marchandises au magasin général de ^association.

Des hommes de cette bande, qui avait ses statuts, ni plus ni moins qu'une société civile autorisée, et qui était extrêmement redoutable, en raison de son organisation et de la volonté qui la dirigeait, des hommes de cette bande, dis-je, tombèrent souvent entre nos mains ; mais la plupart restaient muets aux interrogatoires et se laissaient condamner sans rien révéler qui pût compromettre les autres membres de la terrible association.

C'est le chef que nous ' aurions voulu capturer ; mais 011 le prendre ?

Les hommes de la bande qu'on parvenait à faire parler ne le connaissaient point, ce chef occulte, à la volonté duquel ils obéissaient cependant.

Ils ne l'avaient jamais vu; ils ignoraient jusqu'à son nom.

Bref, ce chef mystérieux, c'est-à-dire Blaireau, était insaisissable.

Cependant ce formidable ennemi de la société trouva que le vol, ainsi qu'il le faisait pratiquer, ne lui rapportait pas assez.

A tout prix, n'importe par quels moyens, il voulait être riche, il voulait posséder des millions.

Parmi les principaux sujets de la bande, il choisit les plus intelligents, les plus actifs, les plus sûrs, — il avait su les faire passer par

Deux hommes avaient tiré une femme de la voiture (page 600).

diverses épreuves, — et il se les attacha d'une façon toute spéciale.

Dès qu'il eut sous la main des collaborateurs dignes de lui, dociles comme des esclaves, pouvant être les exécuteurs de sa volonté, il commença à se livrer à des opérations d'une autre nature, et surtout plus productives.

En effet, dès Tannée 18^6, nous le voyons....

M. Claude s'interrompit.

Liv.75.

E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G'*, lav. 75.

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