LE DOSSIER DE BLAIREAU
Le secrétaire venait d'entrer, apportant le volumineux dossier demandé, qu'il posa devant son chef.
— Je vous remercie, monsieur, dit M. Claude.
Le secrétaire se retira aussitôt. Le chef de la sûreté ouvrit le dossier et tourna rapidement quelques feuillets.
— Ce dossier, reprit-il, est loin d'être complet ; il y aurait certainement beaucoup à y ajouter, si nous connaissions tout. Toutefois, si incomplet qu'il soit, il résume l'histoire de la vie du célèbre bandit, telle qu'il a été possible de l'établir avec les papiers trouvés rue du Roi-de- Sicile, certains documents venus d'autre part, les révélations arrachées à ses complices et les choses que le hasard a fait découvrir postérieurement à sa mort.
Ah!... 1846 !... Voici un des premiers exploits connus de Blaireau.
Un jeune marquis, — je puis le nommer, il est mort fou, il y a deux ans, dans une maison de santé. . . Donc le marquis Gontran de Presle rencontra un jour, sur son chemin, une belle jeune fille, appelée Léontine Landais, dont il devint éperdûment épris.
Léontine était orpheline et pauvre, mais elle avait été bien élevée et avait reçu une assez belle instruction, puisqu'elle était institutrice, donnant des leçons à deux ou trois francs le cachet.
Le marquis parvint à se faire aimer en se faisant passer pour un simple employé de comm^erce et en promettant le mariage. Il espérait pouvoir séduire la jeune institutrice et arriver à sa possession. Mais il' avait compté sans la vertu de l'honnête jeune fille. D'ailleurs, Léontine ne tarda pas à découvrir que son Gontran l'avait trompée sur sa position sociale.
Elle pleura sur ses premières illusions perdues, comprenant' qu'ellene pouvait songer à être la fexume d'un marquis. Mais Gontran voulait, à tout prix, posséder Léontine.
Alors intervient Blaireau, se faisant passer près de la naïve jeune fille pour le notaire de la famille de Presle.
— « M. le marquis veut vous épouser, dit-il à Léontine ; il le veut absolument, puisqu'il ne recule point devant les sommations légales qu'il va être forcé de faire à M""* la marquise, sa mère. Il n'attend pour agir que votre consentement, que je viens vous demander de sa part. »
La pauvre jeune fille eut la faiblesse de consentir à épouser le marquis dans de pareilles conditions. Elle aimait!
Blaireau ajouta :
— : « Vous n'avez plus à vous occuper de rien qu'à préparer vos toilettes de mariée. Demain je me ferai délivrer l'extrait de votre acte de naissance, les extraits des actes de décès de vos père et mère, et, dans quelques jours, votre prochain mariage sera affiché, ainsi que l'exige la loi.
» A cause de M™® la marquise et aussi à cause du monde, le mariage se fera sans bruit, presque secrètement, en présence du maire et de quatre témoins seulement.
» Vous ne serez pas mariés à Paris, mais dans l'Orléanais, au château de Presle, dont M. le marquis a hérité de son père. Vous n'êtes pas sans savoir, mademoiselle, que, dans les grandes familles, le maire vient marier les fiancés dans leur château, au lieu d'exiger qu'ils se rendent à la mairie.
» Après le mariage. M™® la marquise s'adoucira certainement; du reste, son fils se chargera de la ramener à de meilleurs sentiments. Alors, et aussitôt que M""® la marquise sera disposée à vous recevoir dans ses bras, le mariage religieux sera célébré à Paris, cette fois, et en grande pompe. »
Léontine ne fit que de faibles objections dont le faux notaire eut facilement raison, et elle finit par consentir à tout ce que voulait Gontran.
Enfin, à quelque temps de là, par les soins de Blaireau, le mariage se fit au château de Presle, ainsi qu'il avait été dit.
Voici l'acte de mariage authentique, rien n'y manque : signature du maire, signature des époux, signature des témoins.
Et cet acte est faux ! Et ce faux constitue le crime le plus audacieux qui ait peut-être été commis en France !
Cinq misérables, à la solde de Blaireau, l'un, ceint de l'écharpe municipale, les autres présents comme témoins, ont joué cette monstrueuse comédie pour jeter, toute palpitante des émotions de la jeune épouse, une jeune fille honnête et sage, en pâture aux appétits sensuels d'un vil débauché.
— Oh ! c'est horrible ! fit M. Lagarde.
— Oui, c'est épouvantable !
— Et cette malheureuse enfant, sait-on ce qu'elle est devenue?
— En apprenant, longtemps après, alors qu'elle était devenue enceinte, qu'elle avait été lâchement trompée, qu'elle n'était nullement la femme du marquis, elle a subitement perdu la raison.
— Folle ! folle ! prononça M. Lagarde d'une voix creuse. L'existence de la malheureuse Léontine Landais et celle de son fils,
car c'est un enfant du sexe masculin qu'elle eut du marquis, est tout un roman (1), mais ce serait long à vous raconter.
Continuons l'examen du dossier.
Ici nous avons encore un marquis. Blaireau avait surtout sa clientèle dans le grand monde.
Ce marquis, le marquis de Goulange, avait épousé une jeune fille charmante, douée des plus rares qualités, mais qui ne lui avait apporté en dot que sa beauté.
Riche à plusieurs millions, le marquis avait pris chez lui sa bellemère et son beau-frère, un assez triste sujet, comme vous allez voir, dont il avait fait le régisseur général de ses biens, meubles et immeubles.
Or, il arriva que le marquis fut atteint d'anémie et condamné par tous les médecins.
Grand émoi du frère et de la mère de la marquise : en effet, si le marquis mourait, ses cousins s'emparaient de son héritage et ils retombaient, eux, dans la misère, car le marquis, ne voulant point croire à sa fin prochaine, refusait de tester en faveur de sa femme.
Gomment faire ? quoi imaginer ?
Voici ce qu'ils trouvèrent :
Introduire un enfant, un héritier direct dans la maison du marquis.
Imposant donc leur volonté à la jeune marquise, complètement dominée par sa mère, ils annoncèrent un beau jour au marquis que sa femme était encemte.
On trouva le moyen d'envoyer M. de Goulange aux îles d'Hyères pour rétablir sa santé, et pendant qu'on gardait la jeune femme à vue dans son hôtel, on répandait partout le bruit qu'elle serait bientôt mère.
La prétendue grossesse va i)ien; mais il faut un enfant nouveau-né à l'heure voulue, afin de faire croire à un accouchement.
Cet enfant. Blaireau se charge de le trouver ; il l'aura dans quatre
1) Voir V Enfant du faubourg, romaa eo 2 vol., de M. Emile Richebourg. (Deatu et Roy
mois, à quelques jours près, puisque la marquise est soi-disant enceinte de cinq mois.
Il met des agents en campagne et ne tarde pas à découvrir une pauvre jeune fille séduite, puis abandonnée par son séducteur, laquelle sera mère dans quatre mois.
Gabrielle croit aux paroles d'amitié d'une femme, créature de Blaireau, qui a reçu les instructions du maître coquin, et accepte sans difficulté d'aller vivre avec sa nouvelle amie, à Asnières, dans une maison isolée, louée quelques jours auparavant par Blaireau.
Gabrielle ne sort jamais; elle a assez du jardin pour se promener; mais elle est choyée, dorlotée, on la comble de petits présents, on Taccable de caresses hypocrites. Dame ! on ne veut pas qu'elle se fatigue, qu'elle ait de Tennui ou des chagrins pouvant nuire à sa chère santé : ne faut-il pas qu'elle mette au monde un enfant bien constitué et bien portant?
On a pensé d'abord que la jeune mère, heureuse d'en être débarrassée, livrerait son enfant sans résistance ; mais Gabrielle, qui sent tressaillir son sein, déclare nettement qu'elle veut garder son enfant et l'élever elle-même, de son lait.
— (( Puisqu'elle ne veut pas le donner, dit Blaireau, on le lui prendra. »
Ainsi fut fait.
L'enfant vint au monde dans la nuit ; quelques heures après, profitant du sommeil de la jeune mère, sa fausse amie abandonna la maison, emportant le nouveau-né, précieusement enveloppé dans ses langes.
Une voiture, attelée de deux forts chevaux, bons coureurs, attendait la femme pour la transporter rapidement au château de Coulange, à quelques lieues de la ville de Meaux.
La femme et l'enfant furent introduits secrètement au château dont, par mesure de précaution, tous les domestiques avaient été momentanément éloignés.
Dans la journée, on annonça joyeusement l'heureuse délivrance de la marquise, qui venait de donner le jour à un fils. Et l'enfant de Gabrielle fut déclaré, à l'état civil de la commune, comme étant le fils du marquis et de la marquise de Coulange.
La présence de la femme au château s'expliqua facilement : c'était une sage- femme renommée qu'on avait fait venir de Paris.
Le tour était joué. Grâce à l'adresse de Blaireau, à son génie infernal, le marquis de Coulange pouvait mourir : il avait un héritier.
— Tout cela est inouï, monsieur Claude.
— De ces choses inouïes, de ces secrets terribles, monsieur, il y en a plus qu'on ne pense dans les familles.
— Ainsi, la marquise laissa faire?
— Elle protesta, au contraire, de toutes ses forces. Mais que pouvaitelle, placée ainsi qu'elle Tétait, entre deux dominateurs, sa mère et son frère, qui avaient brisé sa volonté?
D'ailleurs, le marquis revint à peu près guéri. En voyant l'enfant qu'il croyait son fils, il eut de tels transports de joie, il se prit d'une si grande affection pour son héritier, que la pauvre marquise n'eut plus le courage de lui révéler le terrible secret.
— Et la malheureuse a pu vivre ainsi, avec ce secret qui devait l'écraser?
— Oui. Elle seule sait ce qu'elle a souffert. Plus tard, bien des années après, elle trouva enfin en elle la force nécessaire pour tout dire au marquis.
— Alors?
— Alors, monsieur, le marquis pardonna et garda son fils qui, d'ailleurs, était un jeune homme accompli et digne du grand nom qu'il portait.
— Et Qibrielle, monsieur Claude, la pauvre Gabrielle (1) ?
— Son réveil fut épouvantable, son désespoir fut si grand qu^elle perdit la raison.
M. Lagarde ne put s'empêcher de tressaillir.
— Oh ! encore une folle ! s'écria-t-il ; mais partout où il passait, ce Blaireau, il laissait donc la folie ?
— La folie et souvent la mort !
, — Quel monstre !
— Gomme vous devez le penser, monsieur Lagarde, ce n'est que longtemps, bien longtemps après les événements, que les faits dont je vous parle ont été connus de la police.
L'enlèvement de l'enfant, à Asnières, fit grand bruit, et un policier d'un rare mérite, comme nous en avons trop peu, malheureusement, l'agent Morlot, s'imposa la tâche de retrouver l'enfant de Gabrielle.
Pendant des années, sans se lasser, sans se décourager, sans serebuier jamais, il chercha.
— A-t-il trouvé?
— L'enfant déjà grand, oui ; mais pas les auteurs du rapt. Je vous le répète, Blaireau était insaisissable. Il ne laissait jamais nulle part la trace de son passage.
(1) Voir Deux Mères, roman en 2 vol., de M. Emile Richebourg. (Dentu et Roy, éditeurs.)
Pour en revenir à Morlot, soit qu'il eût été effrayé par la haute situation du marquis ou qu'il eût obéi à tout autre sentiment, il n'instruisit point ses chefs de ce qu'il avait découvert; il préféra donner sa démission ; mais auparavant, il avait livré à la police la moitié au moins de la fameuse bande de Blaireau.
— Et c'est ainsi que la police a tout découvert ?
— Grâce à cette très importante prise, la police tenait enfin les auteurs, jusqu'alors inconnus, d'une infinité de crimes. Il y eut des châtiments sévères : des condamnations aux travaux forcés à perpétuité, des condamnés à mort. Et pendant ce temps, lisant probablement les comptes rendus de la cour d'assises. Blaireau était tranquillement chez lui, jouissant en paix du produit de ses crimes.
— Gomment avez- vous eu, enfin, connaissance des agissements de ce grand misérable?
— A la suite de son dernier exploit.
— Ah ! voyons ce dernier exploit.
— Blaireau ayant à redouter je ne sais trop quoi d'une jeune fille, lingère dans une maison de santé...
— Toujours des fous ou des folles, interrompit M. Lagarde.
— Oui, toujours, fit le chef de la sûreté, en souriant. Donc^ la jeune fille en question pouvant troubler sa tranquillité, Blaireau songea à la mettre dans l'impossibilité de lui nuire. Pour cela, il n'y avait qu'à la faire disparaître.
Or, une nuit, profitant de l'absence du chef de l'établissement et de sa famille, après avoir endormi le concierge à l'aide d'un narcotique, et avec l'aide d'un domestique de la maison, un homme à lui, il enleva la lingère.
Il la conduisit à Saint-Mandé, dans une petite maison habitée par une femme qui lui était entièrement dévouée. La jeune lingère fut enfermée dans une sorte de cachot, séquestrée comme l'avait été la pauvre Gabrielle, et confiée à la garde de la dame du logis. Blaireau usait, abusait de la séquestration; il faut croire que ce moyen lui avait toujours réussi.
M. Lagarde eut un haut-le-corps.
— Oh ! la séquestration ! murmura-t-il. Le chef de la sûreté continua :
— Il va sans dire que le rapt de la jeune fille fut aussitôt dénoncé au parquet. Nos plus fins limiers se mirent en campagne. Mais cette fois encore la police aurait longtemps cherché en vain, sans deux ouvriers ébénistes du faubourg Saint-Antoine.
Ceux-ci s'étaient trouvés attardés à Saint-Mandé, la niiit de l'enlève-
ment ; ils avaient vu une voiture s'arrêter dans une ruelle, devant la porte d'un jardin. Deux hommes avaient tiré de la voiture une femme, laquelle avait fait entendre des gémissements- pendant que l'un des hommes, l'ayant chargée sur ses épaules, la transportait dans la maison. Aussitôt instruit de ce fait, poursuivit M. Claude, je pris mes mesures en conséquence. Le soir même, la maison fut cernée par mes agents et ouverte de force. Blaireau s'y trouvait avec sa complice.
— Ah ! enfm !
— Attendez. Le bandit parvint à s'échapper; mais la femme fut arrêtée. Devant le commissaire de police elle jura ses grands dieux qu'elle ne connaissait ni le nom, ni la demeure de l'homme qui lui avait amené la lingère. Heureusement, sur les indications de la jeune fille, le domestique qui avait pris part à . son enlèvement fut capturé par les agents, et c'est lui qui livra le nom de Blaireau et donna son adresse rue du Roi-de-Sicile.
Gomme bien vous pensez, on ne remit pas au lendemain l'arrestation du misérable.
Une escouade d'agents, conduite par un commissaire de police, fit irruption dans le domicile de Blaireau. Il s'était enfermé dans son cabinet dont les portes étaient en plus fortement barricadées. Voyant qu'il restait sourd à toutes les sommations, le commissaire donna l'ordre de briser les portes à coup de hache. Ce ne fut pas long.
Mais avant que le premier agent ait franchi le seuil du cabinet, une louble détonation se fit entendre. Blaireau venait de se faire sauter la cervelle.
On le trouva étendu sur le dos au milieu de son cabinet. Son sang coulait à flots de deux trous que les balles avaient faits aux tempes.
On ne savait pas encore, alors, que la société venait d'être délivrée de son plus implacable et plus terrible ennemi.
Gomme je vous l'ai dit, monsieur, c'est moi qui ai saisi les papiers appartenant à Blaireau ; la plupart n'ont pas été conservés ; il n'existe plus, à son dossier, que les documents qui paraissaient avoir une certaine importance. Gomme, par exemple, ce reçu, daté d'Asnières, 2 mai, 1853.
Il donne à une dame Félicie Trélat, quittance de quinze cents francs, prix de six mois de location d'une maison sise à Asnières, rue Vieilled'Argenteuil. Or, cette maison est celle où Gabrielle a été séquestrée, où son enfant lui a été volé dans la nuit du 1 9 au 20 août.
G'était une révélation.
On pensa que la femme arrêtée à Saint-Mandé sous le nom de Solange
Un jour de décembre, par un temps alïreux de neige... (page 609.)
LiV. 76. — JEAN LOUP
pouvait être cette Félicie Trélat, qui avait habité rue Vieille-d'Argenteuil.
Interrogée sur le fait du vol de Tenfant, la Solange parut très étonnée et nia effrontément.
Mais elle fut mise en présence de la sage-femme qui avait donné ses soins à Gabrielle et de plusieurs autres personnes d'Asuières qui, toutes, n'hésitèrent pas un instant à la reconnaître. Elle ne pouvait plus nier.
Alors, poussée dans ses derniers retranchements, sachant, d'ailleurs, que Blaireau n'était plus, elle entra dans la voie des aveux.
Bref, monsieur, l'existence de ce dossier est due aux étranges révélations de cette femme.
— Pardonnez-moi, monsieur Claude, si je vous fais cette question : m'avez-vous donné connaissance de tout ce que contient ce dossier?
— Oui, sauf quelques faits de minime importance. , — Merci.
— Espériez-vous donc y trouver des renseignements concernant la personne que vous cherchez ?
— Je me suis rendu près de vous, ce matin, désireux de savoir ce qu'avait été ce personnage sinistre appelé Blaireau, et comment il avait fini; mais point avec la pensée que je pourrais être éclairé, en même temps, sur le sort de la personne qui est l'objet de mes incessantes recherches. J'avoue, cependant, qu'une douce lueur d'espoir m'était venue quand vous avez parlé des révélations faites par cette femme que vous appelez la Solange.
— Alors, monsieur, vous supposez que la disparition de la personne à laquelle vous vous intéressez si vivement est Tœuvre de Blaireau?
— Ah ! monsieur Claude, comme vous le disiez tout à l'heure, il s'en faut de beaucoup que les crimes de ce hideux scélérat soient tous connus. Je ne fais pas que supposer, monsieur, je suis sûr que la malheureuse femme, dont je tiens tant à connaître la destinée, est une des victimes de Blaireau.
Le chef de la sûreté regarda fixement M. Lagarde.
— Est-ce qu'il avait intérêt à s'en débarrasser ? demanda-t-il.
— Blaireau, dans cette affaire, comme dans celles que vous connaissez, n'a été qu'un instrument, répondit M. Lagarde.
— Un instrument est une chose dont on se sert, répliqua M. Claude.
— Assurément.
— Monsieur Lagarde, puisque vous savez que, dans l'affaire en question. Blaireau n'a été que l'instrument, il faut que vous sachiez également pourquoi et au nom de qui il a agi.
LlV.76. E. RicHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G^». LiV. 76.
— Je le sais, monsieur. Ah! il y a un coupable qu'il serait facile d'atteindre.
— Eh bien, monsieur, eh bien ?
— Je dois taire son nom, je ne peux pas vous le livrer. M. Claude resta un moment silencieux.
— Je comprends, dit-il, en hochant la tête : des considérations de famille, un grand scandale à éviter, la honte refoulée dans l'ombre, sauver un grand nom de la flétrissure : donc l'absolue nécessité du secret.
— Oui. monsieur Claude, oui.
— Et voilà pourquoi, monsieur, trop souvent, de grands criminels échappent à l'action de la justice.
— Oui, trop souvent, murmura M. Lagarde.
— Que de fois, dans ma longue carrière de fonctionnaire, je me suis vu arrêté, les mains liées, en face de coupables auxquels je ne pouvais pas toucher; j'étais obligé de fermer mes oreilles, de me boucher les yeux.
— Vous avez fidèlement servi l'Empire.
— Oui, monsieur, fidèlement, et pourtant sans l'aimer. Aujourd'hui, je sers la République, comme je servirais demain une royauté. Je n'ai riea à voir aux choses de la politique; je n'ai pas à m'occuper de telle ou telle forme de gouvernement.
Ou est-ce que je suis? Un policier, voilà tout. Fonctionnaire d'un gouvernement, c'est mon pays que je sers. Gomme le soldat, j'ai des chefs à qui je dois obéir.
Mais revenons à ce qui vous intéresse. Vous vous êtes donné la mission de chercher et de retrouver une femme disparue depuis de nombreuses années; cette femme a été victime d'une affreuse machination.
Vous connaissez le coupable... Oh ! je ne vous demande pas son nom ; gardez, monsieur, gardez votre secret; mais enfin, puisque vous connaissez l'ennemi de la malheureuse femme, pourquoi ne pas vous adresser directement à lui?
— Je l'ai fait.
— Eh bien?
— Il ne sait rien.
— Est-ce possible ?
— Oui, il ignore lui-même ce que la malheureuse est devenue.
— Gela indique qu'après l'avoir livrée à Blaireau, il ne s'est plus occupé d'elle.
— Oui, monsieur Claude, et l'infâme Blaireau n'est plus.
JEAN LOUP. r.05
— Je vous le disais tout à Theure, monsieur, Blaireau était possesseur de bien des secrets, qui sont enfouis avec lui dans la tombe.
Il y eut un moment de silence.
— Monsieur Claude, reprit M. I.ao-arde, Blaireau devait se ^aire payer cher, très cher ses services.
— Assurément.
— Il a dû laisser une très grande fortune.
— Des millions. Mais vous allez voir : en comptant tout, mobilier et argent, je n'ai pas trouvé chez lui plus de vingt-cinq à trente mille francs. C'était étrange, inexplicable. Nous ne tardâmes pas à avoir le mot de rénigme.
La veille, ou peut-être le jour même du suicide de Blaireau, en son absence, un de ses anciens complices s'introduisit chez lui, força le coffrefort et fit main-basse sur tout ce qu'il renfermait : pierres précieuses, or, billets de banque, valeurs mobilières.
— Un voleur volé !
— Oui, et ce vol, qui enlevait à Blaireau, d'un seul coup, le produit de vingt années de crimes, n'a certainement pas été pour rien dans la résolution qu'il a prise de se donner la mort. En effet, avant que les agents se présentassent chez lui pour l'arrêter, il avait eu plus de temps qu'il ne lui en fallait pour fuir à l'étranger.
Quant à la fortune de Blaireau, celui qui l'avait volée, — un criminel converti, le cas est rare, — le voleur, dis-je, devenu honnête homme, la remit tout entière entre les mains du préfet de la Seine.
— En vérité!
— Oui, monsieur. Enfin, la fortune de Blaireau est aujourd'hui le patrimoine des pauvres : l'assistance publique, les sociétés de bienfaisance, les hôpitaux, les hospices civils de la ville ont eu chacun leur part du gâteau.
— Ah ! fit M. Lagarde, cela me donne un certain soulagement. Voilà donc une réparation ! Après l'œuvre du mal, l'œuvre du bien!
Il s'était levé.
Je ne veux pas abuser plus longtemps de vos précieux instants, dit-il, je vous laisse à vos travaux. Encore uoe fois merci de votre extrême obligeance et des renseignements que vous avez bien voulu me donner.
— Ce sera toujours un plaisir pour moi de vous être agréable.
— J'aurai peut-être encore à faire appel à votre bon vouloir, monsieur Claude, mais je n'abuserai pas.
Le chef de la sûreté sourit.
Les deux hommes se serrèrent la main et M. Lagarde se retira.
LE PaOTECïEUU.