UN CURIEUX SUJET D'ÉTUDE
Un jour, deux mois avant la réapparition de M. Lagarde dans notre récit, le docteur Legendre reçut, à Chatou, la visite d'un de ses amis de province, le docteur Reverchon, médecin de talent très estimé, très aimé dans la petite ville haut-marnaise oii il habitait.
Les anciens amis de l'école ne s'étaient pas vus depuis une dizaine d'années ; aussi, enchantés de se revoir, se donnèrent-ils l'accolade fraternelle.
— Mon cher ami, dit M. Reverchon, j'ignorais que tu eusses quitté Paris et j'ai eu du mal à te trouver ; c'est à force de m'informer, de questionner à ton sujet ceux de nos anciens camarades que j'ai pu voir, que j'ai fini par apprendre qui tu t'étais installé à Chatou.
Maison charmante, situation délicieuse, grand confortable, tu as tout ici. Ainsi, tu as acheté cette propriété et tu es venu fonder, à Chatou, une maison de santé. Ma foi, tes malades n'ont pas à se plaindre : site riant, de la verdure, des ombrages, la Seine, Tair pur, vivifiant.
— Assez, assez, fit M. Legendre en souriant, si je te laissais aller, tu n'en finirais point. D'abord, mon ami, tu n'es pas ici dans une maison de santé; cependant, j'y ai une malade, une intéressante jeune fille qui m'a été confiée, dont j'ai entrepris la guérison, et à laquelle je me suis si bien attaché que j'ai aujourd'hui pour elle une affection quasi paternelle.
Cette maison n'est point la mienne, bien que j'aie l'air d'en être le propriétaire ; mon installation à Chatou n'est donc que momentanée. Si Jeanne, c'est le nom de ma chère malade, retrouvait la raison demain, ajjrès-demain je rentrerais dans mon petit appartement de la rue du Vieux- Colombier.
Par exemple, je ne dis pas que je serais enchanté de mon sort, non. Je n'ai jamais beaucoup aimé Paris et je ne désire nullement, je t'assare, y finir mes jours. Toujours vivre à la campagne, maintenant que j'y ai pris goût, ce serait mon rêve.
Je me plais à Chaton ; je m'y trouve si bien, loin de cette vie fiévreuse de Paris, n^ayant plus les continuels soucis de l'existence. Oui, je me plais ici; dans la solitude, le calme, au milieu du silence, il me semble que le travail m'est plus facile. Et puis, comme tu dis, Reverchon, la verdure, Tombre de ces grands arbres, la Seine sous mes yeux, l'air pur, vivifiant...
— Tu travailles toujours énormément?
— Le plus que jfe peux. Je revois mes anciens ouvrages, je les complète; j'en écris d'autres. Le travail, c'est ma vie. Je n'ai qu'une passion : l'amour de la science. Ah ! la science, mon ami, comme il est vaste, son domaine; il faudrait à un homme plusieurs siècles d'existence pour le parcourir tout entier.
Alors, ayant devant lui un auditeur attentif, heureux de l'écouter, le docteur Legendre parla longuement de ses laborieuses études, des notes qu'il avait péniblement amassées dans le recueillement et la méditation à la suite de ses savantes observations, matériaux précieux pour son grand ouvrage sur les affections nerveuses cérébrales.
— Parbleu, dit tout à coup le docteur Reverchon, il faut que je te parle d'une femme qui serait pour toi un intéressant et curieux sujet d'études.
— Quel est le cas de cette femme?
— Perte complète de la mémoire.
— Tiens, tiens, fit M. Lagarde.
— Et ce qu'il y a de singulier, c'est que, ne se souvenant absolument de rien du passé jusqu'à une époque de sa vie, elle se rappelle parfaitement tout ce qui est postérieur à ladite époque.
— Le cas est, en effet, très intéressant. Parle-mai donc de cette femme, je t'écoute. Oii est-elle?
— En Bourgogne, servante dans une ferme.
— Tu l'as vue ?
— • Oui.
— Il y a longtemps?
— Huit jours. Il faut te dire que la ferme oii cette femme est servante appartient à M™* Reverchon.
— Ah!
— Gomme tu le sais, je me suis marié par amour. Nous avons vécu pendant des années, ma femme et moi, très modestement ; mais, si nous n'avions pas la fortune, nous avions le bonheur.
iNous nous aimions.
Il y a deux ans, un héritage, sur lequel nous ne comptions pas le
moins du monde, est venu à M""" Reverchon : une trentaine de mille francs.
— Hé ! c'est assez coquet. Reçois mes félicitations, mon ami. De sorte que, aujourd'hui, vous avez et le bonheur et la fortune.
— Celle-ci n'empêche pas l'autre.
M. Legendre eut un fin sourire.
— Oui, mon ami, dit-il, mais à cette condition que voua vous aimerez toujours.
— Tu ne doutes pas de moi, je pense.
— Non, mon ami. Va, je suis certain que chez vous la fortune et le bonheur sont unis à jamais.
Mais reviens, je t'en prie, à ta servante de ferme.
— En venant à Paris, je suis passé par la Bourgogne pour visiter la ferme, qui est une partie de l'héritage en question, et faire connaissance avec le fermier. C'est comme cela que j'ai vu Marie.
— Ah ! la servante s'appelle Marie.
— C'est le nom qu'on lui a donné à la ferme, puisqu'elle ne se rappelle pas le sien.
— Quel âge a-t-elle?
— On ne sait pas au juste; mais elle doit avoir une quarantaine d'années.
— C'est une jeune femme.
— Gracieuse, douce, aimable et fort jolie encore.
— Voit-on qu'elle a soufifert?
— Non. Cependant, malgré qu'elle aille journellement aux champs, sa figure reste pâle, mais sans traces de souffrances passées. Elle n'a pas encore une seule ride ; elle conserve toutes ses dents qui sont fort belles, et je n'^ai pas aperçu un seul cheveu blanc dans sa magnifique chevelure noire.
— Mon cher Reverchon, c'est la perte de sa mémoire qui a préservé cette femme de la souffrance, car, ne t'y trompe pas, il faut un coup terrible pour tuer la faculté de se souvenir. Il n'y a pas à en douter, cette malheureuse a été folle pendant un certain nombre d'années.
— Je le crois comme toi.
— Sait-on à la ferme quelque chose de son passé ?
— On ne sait absolument rien.
— Ce n'est pas assez.
— Si tu le désires, je vais te raconter ce que m'a dit la fermière.
— Raconte, riion ami, et sois certain que je vais t'écouter avec la plus grande atteutiuu»
liuivpv*"'^ '^''■v-m m&m w \»\.,,-?
Et quand le fermier vint et qu'il vit les deux femmes à l'ouvrage, il sourit (page 6*^2).
— Voici donc ce que j*ai appris à la ferme de la Gomrr-^^nderie : Un jour de décembre — il y a de cela dix-sept ou - dix-huit ans — par un affreux temps de neige, laquelle, par un aigre -'v'ent de bise, tombait fine et serrée, une toute jeune femme se préser^ta à la ferme, en se traînant presque, pleurant à chaudes larmes , car ' ^^^^ était toute grêle^ ante.
Sous les morsures du terrible ^ent du nord, P^r une température de
LiV. 77. E. RiCHEBOuRG. — Jean Loup. — Éd. J. Ro ^^^f et C^; Liv. 77.
SIO LE PROTECTEUR.
vingt degrés au-dessous de zéro, les mains et le visage de la malheureuse étaient bleuis.
Bien qu'elle n'eût pas prononcé une parole, et par conséquent rien demandé, on s'empressa de l'accueillir.
On voyait qu'elle était transie de froid et on devinait qu'elle avait faim.
Peut-être n'avait-elle pas mangé depuis vingt-quatre heures. On la fit asseoir devant la grande cheminée, et vite sur les tisons enflammés on jeta un énorme fagot.
L'inconnue portait un costume de paysanne, bien doublé et assez convenable. Toutefois, on s'aperçut bientôt que la neige fondue sur elle avait traversé l'étoffe et qu'elle était mouillée dans toutes les parties de son corps jusqu'à la peau.
La chaleur ayant rendu à ses membres un peu de leur élasticité, on lui enleva son vêtement, d'oii se dégageait une forte buée, et on la revêtit d'un costume de la fermière tiré de l'armoire.
Elle paraissait toute confuse et heureuse en même temps des soins qu'on lui prodiguait.
Toujours silencieuse, elle remerciait par signes; elle saisissait les mains de la fermière et les baisait.
Toutes traces de malaise disparaissaient peu à peu et sa figure reprenait sa teinte habituelle.
Alors on put remarquer qu'elle était délicieusement jolie. On comprit qu'elle n'avait pas toujours porté l'habillement de paysanne et qu'elle devait appartenir à la classe bourgeoise. Ses mains fines, délicates, à la peau douce, disaient assez qu'elles n'avaient jamais été employées à un rude labeur. Et puis la gracieuseté de ses mouvements, ses manières, sa distinction native prouvaient qu'elle avait reçu une certaine éduc^ation.
On lui donna à manger. Elle avait faim et soif, car elle dévora les aliï2^ents qu'on mit devant elle et but avec une satisfaction évidente deux ou trois grands verres de vin chaud sucré.
Enfin, ^-^.confortée et bien réchauffée, elle ne donna plus aucune inquiétude à st; hôtes, qui avaient craint, un instant, delà voir trépasser. Elle avait p^ir chacun d'eux des regards doux, affectueux, qui exprimaient sa vive r^^nnaissance.
Mais elle ne pa^it toujours point; elle essayait de le faire, elle ne le pouvait pas.
On supposa q^'ell^i-^j^ muette.
La journée sepasscj^^^j^^^j^^^^ ^^ manifesta en aucune manière le
désir de s'en aller. Naturellement, ses hôtes ne songèrent pas à la renvoyer.
La fermière lui prépara, au contraire, un lit dans une chambre, où, Pheure du repos étant arrivée, elle la conduisit.
Quand l'inconnue comprit que l'hospitalité lui était donnée aussi complète, aussi grande que possible, elle eut un soupir de bonheur, de grosses larmes coulèrent sur ses joues et, se jetant au cou delà fermière, elle Tembrassa avec force, comme une sœur.
— (( Après cela, monsieur, — c'est la fermière qui parle, — la pauvre petite était bien tout à fait de la maison ; je n'aurais plus eu le cœur de lui dire : allez-vous-en.
» Elle se déshabilla sans mon aide, m'embrassa encore une fois et se mit au lit.
» Moi, je descendis pour rejoindre mon mari. Quand je fus près de lui, je ne pus plus me retenir, je me mis à sangloter.
— » Simone, me dit-il, que t'es donc bête de pleurer comme ça.
— » G'esL vrai, mais que veux-tu^ c'est plus fort que moi. Si tu savais comme elle est reconnaissante de ce que nous avons fait pour elle, et tout à l'heure comme elle m'a embrassée !
— » Soit, mais c'est pas une raison pour te mettre dans un état pareil.
— )) Dis donc, elle ne voudra peut-être plus nous quitter.
— » Tu crois ?
— » Oh ! je n'aurai pas le courage de la renvoyer.
— » Eh bien ! tu la garderas.
— )) Tu voudras bien ?
— » Simone, du moment qu'il y a pour six, tu t'arrafigeras pour qu'il y ait pour sept. »
— Ah ! mon cher Reverchon, s'écria M. Lagarde, voilà de bien braves gens, et il serait à souhaiter qu'il y en eût beaucoup comme cela en France !
— Tu n'ignores pas que la Bourgogne est le pays hospitalier par excellence.
— Oui, je sais ; mais continue, mon ami.
— Le lendemain et les jours suivants, l'inconnue ne montra point qu'elle avait l'intention de s'en aller, et ainsi que le fermier et la fermière l'avaient décide entre eux, ils gardèrent la jeune femme.
Persuadés qu'elle était muette, ils jugèrent inutile de la questionner. Gomme il fallait qu'ils l'appelassent par un nom, ils lui donnèrent celui de Marie.
L'inconnue répondait à ce nom , s'ingéniait à comprendre ce qu on lui disait, obéissait rapidement et montrait en tout une complaisance extrême.
Elle aidait la maîtresse dans les soins du ménage, prenait plaisir à donner à manger aux bêtes de la basse-cour, préparait la nourriture des porcs, s'occupait à la laiterie, et ne dédaignait pas certains travaux de récurie, faciles à faire et peu fatigants.
Un jour que la fermière passait la grande revue du linge de la ferme, Marie prit aussi une aiguille et se mit à Touvrage. La maîtresse fut émerveillée. Non seulement Marie était beaucoup plus habile qu'elle à manier l'aiguille, mais elle ne devait pas avoir sa pareille pour faire proprement et finement une reprise.
Et quand le fermier vint et qu'il vit les deux femmes à l'ouvrage, il sourit.
Gela voulait dire :
(( Cette femme qui s'est donnée à la ferme, n'est pas une charge pour nous, elle remplace avantageusement une grosse servante niaise, paresseuse et gQurmande, volontaire et insolente, que nous louerions très
cher. » .
Un peu plus tard, la fermière découvrit avec une vive surprise et une grande joie que Marie" n'était pas muette.
Elle parlait ; mais elle ne prononçait encore que certains mots, en hésitant, n'étant pas encore bien sûre de les avoir appris, en les entendant.
De jour en jour, cependant, Marie, qui y mettait de la persévérance, enrichissait son vocabulaire : après les mots, de petites phrases, puis des phrases plus grandes, plus complètes. Bref, au bout de six mois, Marie commençait à bien comprendre tout ce qu'on lui disait et à parler d'une façon suffisamment correcte.
Alors Simone interrogea Marie. Certes, elle en avait long à lui demander.
(( De quel pays êtes-vous?
a Quel est votre âge ?
u Comment vous appelez-vous î
.( Que faisaient vos parents?
a Étaient-ils riches -^u pauvres?
« Sont-ils encore de 3 monde ?
(( Quel grand malheur vous a frappée?
« Comment se fait-il que vous ne saviez plus parier?
u Pourquoi avez-vous quitté votre pays ?
a Comment êtes-vous venue à la Commanderie?
A ce déluge de questions, Marie répondait : — (( Je ne peux pas vous dire. Je ne sais rien,
— » Quoi, vous ne vous souvenez de rien.
— M De rien.
— » Plus de mémoire?
— )) Tout ce que j'ai fait, tout ce qui m'est advenu avant mon arrivée ici, je ne me le rappelle pas. C'est dans la nuit noire... Ah! croyez-le, Simone, moi aussi, je voudrais bien savoir qui je suis, d'oii je suis sortie.
» J'ai un nom, je dois avoir ma famille... Gomme vous autrefois, Simone, comme vos petites filles aujourd'hui, j'ai eu une enfance heureuse, peut-être...
» Hélas ! je ne puis dire quelle fatalité s'est attachée à moi, de quel épouvantable malheur j'ai été frappée. Sans doute, je suis une victime; mais, qu'ai-je eu à souffrir? Je l'ignore. Je ne le saurai probablement jamais, car je cherche en vain dans les ténèbres épaisses de mon cerveau. Là, tout est détruit, tout ce qui concerne le passé, mon passé, à moi, quel qu'il ait été.
» Ah! le commencement de mon existence nouvelle date seulement de la veille du jour où je suis entrée chez vous, dans cette maison ou je me trouve si heureuse qu'il me semble que j'y suis née ou que j'y ai toujours vécu.
» Après un sommeil dont je ne pourrais dire la durée, je me suis réveillée tout à coup ; j'étais ensevelie sous la neige, je me soulevai et me dressai debout, sortant ainsi de mon blanc linceul.
» Je me trouvais au milieu d'un bois, dans une solitude immense, comme au fond d'un désert.
» Le mugissement de la tempête et le bruit des branches sans feuilles s'entrechoquant, troublaient seuls le silence autour de moi. Je ne fus pas effrayée cependant.
» Gomment étais-je venue là? Après avoir fait, sans doute, un très long voyage. Mais je ne pus me rendre compte de rien.
» Enfin, voulant m'éloigner de ce lieu lugubre, je me mis à marcher droit devant moi, ignorant oii mes pas me conduisaient. La nuit vint. Je me réfugiai dans une cabane abandonnée, mais je ne dormis pas : c'est sans doute la souffrance causée par le froid qui éloignait le sommeil.
» Au jour, je me remis en route et, allant toujours droit devant moi, à Taventure, je marchai, me soutenant par un reste d'énergie, jusqu'au moment oii ma bonne étoile m'a conduite ici.
» Voilà toute mon histoire, Simone.
» Je suis comme une morte ressuscitée. »
— Telle est, mon cher Legendre, acheva le docteur Reverchon, autant que j'ai pu me le rappeler, et aussi complet que possible, le récit que m'a fait Simone, la fermière.
Inutile d'ajouter que Marie est aimée et choyée à la Gommanderie; elle n'est pas une étrangère, dans la maison ; elle y est considérée comme si elle était la sœur de Simone.