‹ Jean LoupChapitre 63 sur 153 · LA NOUVELLE PENSIONNAIRE DU DOCTEUR LEGENDRE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE PENSIONNAIRE DU DOCTEUR LEGENDRE

Le docteur Reverchon avait cessé de parler depuis un instant, et le docteur Legendre restait plongé dans une méditation profonde. Tout à coup, il releva brusquement la tête.

— Sais-tu bien, mon ami, dit-il, que ce que tu viens de me raconter e»t d'une singularité stupéfiante.

— Gomment l'entends-tu?

— Stupéfiante pour moi qui me crois un savant.

— Dame ! j'avoue qu'il y a là un étrange phénomène.

— 0 sience, science, source profonde, chose infmie comme Dieu, qu'on est bien loin encore de t'avoir arraché la moitié de tes secrets!...

Il resta encore un moment silencieux et reprit :

— Gomme cette malheureuse l'a dit elle-même, mon cher Reverchon, c'était une morte qui est ressuscitée.

Elle était folle ; sur ce point, pas de doute possible.

Et c'est pendant son sommeil, ensevelie sous la neige, que la raison lui a été rendue. Et la cause? Et la cause? Gherchez, savants! Manifestation évidente, merveilleuse ; sublime de la puissance divine ! Écrasement de notre orgueil 1 Étonnante contradiction des lois qui régissent la matière !...

Parbleu ! je ne dis pas qu'il y a là un miracle, mais nous sommes en présence d'un étrange phénomène.

La science, mon ami, est la force qui déchire tous les voiles, et, pourtant, que de mystères elle ne nous a pas encore révélés !

ii s'arrêta un instant, ayant Tair de réfléchir et poursuivit :

— Ah! nous sommes fiers de notre progrès!... Assurément nous en avons le droit : elles sont grandes et belles les découvertes de la science en ce, siècle ; mais les plus brillantes et les plus glorieuses seront les conquêtes des siècles qui suivront.

Nous faisons les premiers pas sur la route... Oh! ce sont des pas de géants, je le reconnais, mais la route est si longue que Fhomme n'arrivera jamais oii elle finit !

Reverchon ! interpella-t-il soudain le docteur propriétaire.

— Mon ami?

— Cette femme...

— Eh bien ?

— Il me la faut !

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire, Reverchon, que cette femme est un trésor rare el précieux et que je veux l'avoir.

— Mais...

— iu es mon ami?

— Certes!

— Alors pas de mais.

— Voyons, Legendre, quelle est ton idée?

— Comment! tu ne comprends pas?

— Si, peut-être, mais je ne veux pas me tromper.

— Tu viens de me parler d'un sujet d'études, c'est bien, mais ce n'est pas assez : il faut que le sujet me soit confié. Reverchon, je veux cette femme, oh! pas seulement pour étudier son cas extraordinaire; je la veux aussi pour la guérir.

— Mais elle se porte à merveille.

— Non, non, elle est malade... Et sa maladie est là, ajouta M. Legendre en se frappant le front.

— Tu voudrais entreprendre de faire revivre sa mémoire ?

— Pourquoi pas ?

— Ce serait une cure merveilleuse.

— Raison de plus pour me tenter.

M. Reverchon secoua la tête.

— Je crois bien, dit-il, que tu te donnerais une peine inutile.

— Qui sait?

— Mais songe donc qu'il y a bientôt dix-huit ans...

— Hé! qu'importe? N'a-t-elle pas retrouvé la raison après on ne sait combien d'années d'aliénation mentale? Reverchon, que je puisse

seulement, avec Taide de Dieu, soulever un coin du voile du passé ; alors, dissipant les ténèbres, je Téclairerai, ce passé, d'une brillante lumière.

— On se passionne en t'écoutant ; tu arrives à me convaincre.

— A la bonne heure !

— Ainsi, c'est sérieux?

— Quoi?

— Tu veux que Marie te soit confiée?

— Mais oui, mais oui ! Et pour cela, mon ami, je compte sur toi.

— Que dois-je faire?

— Décider ton fermier et sa femme, surtout, à se séparer de leur servante pendant un certain temps.

— Cette séparation sera certainement un chagrin pour eux; mais, en connaissant la cause, ils n'opposeront aucune résistance. Reste à savoir si Marie...

— Mon ami, j'ai pleine confiance en ton éloquence doublée du désir de m'être agréable.

— Elevé au rang d'ambassadeur, je tâcherai de me montrer excellent diplomate.

— Dès demain, tu partiras.

— Dès ce soir même.

— Soit. Tu te rendras en Bourgogne.

— A la Commanderie.

— Tu rempliras ta mission.

— Le mieux que je pourrai.

— Et vite tu reviendras à Ghatou.

— Amenant Marie.

— Bien entendu.

Le docteur Reverchon quitta le docteur Legendre à quatre heures; il rentra à Paris et, le soir, à sept heures quarante minutes, il prenait le train express de Paris à Lyon, arrivant à Laroche et s'y arrêtant à dix heures quarante.

Là, il le savait, il trouverait une voiture de louage pour le conduire à la Commanderie, à neuf lieues de distance. Il lui faudrait trois bonnes heures pour franchir ces trente-six kilomètres; il arriverait vers deux heures du matin à la ferme. Mais qu'importe? Du reste, à cette heure matinale, il trouverait déjà les garçons levés, étrillant les chevaux, emplissant les râteliers de foin mélangé de paille.

M. Legendre attendit avec une certaine impatience le retour de son obligeant ami.

Le surlendemain, à dix heures, le docteur Reverchon revenait à la villa

Au jardin, quand elles se promenaient, Jeanne avait son bras accroché à celui

de Marie... (page 622.)

de Ghatou en compagnie de Tintéressante servante de la Commanderie.

M. Legendre serra les mams de M. Reverchon de façon à lui faire comprendre combien il lui était reconnaissant de ce qu'il venait de faire pour lui.

Le savant ne se possédait pas de joie; mais il montra seulement qu'il était satisfait, se renfermant dans sa gravité pour dissimuler ses autres impressions.

LlV. 78. E. RiCHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G^». Liv. 78L

Ct8 LE PUOTEGTEUR.

Il accueillit Marie avec bonté et lui parla avec beaucoup de douceur.

— Ma chère enfant, lui dit-il^ prenant le ton paternel, mon ami, le docteur Reverchon vous a dit pourquoi je désirais vous avoir ici, près de moi; je vous remercie d'avoir bien voulu consentir à le suivre: je vous en remercie doublement, car ce sont des amis que vous.avez quittés pour venir vers un inconnu. Mais rassurez-vous, Marie, cet inconnu, vous le connaîtrez bientôt. Vous trouverez ici toute la sympathie que vous méritez, une afTcction sincère ; enfm je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous empêcher de trop regretter votre bonne amie, Texceliente Simone.

Vous êtes venue à moi avec un espoir, espoir qui est le mien; oui, mon enfant, espérons, quelque chose me dit que je pourrai faire beaucoup pour vous... Non, non, vous n'aurez pas à vous repentir d'avoir abandonné vos amis de là-bas pour vous confier à moi.

J'ai ici, mon ami Reverchon vous Ta probablement dit, une malade. Jeanne est toute jeune, toute charmante, et d'une douceur angélique; j'ai pour elle l'affection, la tendresse d'un père ; cette affection, cette tendresse, Marie, vous la partagerez avec Jeanne, vous serez aussi ma fille. Mes deux pensionnaires seront mes deux enfants.

— Oh ! monsieur, fit Marie, émue jusqu'aux larmes.

— Vous verrez Jeanne, ma chère enfant, continua M. Legendre; vous ^^rez même avec elle souvent. Dès que vous l'aurez vue, vous l'aimerez,

j'en suis sûr d'avance, et vous deviendrez tout de suite l'amie de la pauvre Jeanne, à qui il" manque peut-être une compagne à aimer.

— Monsieur le docteur, répondit Marie d'une voix vibrante d'émotion, à la ferme j'ai été un peu la mère des enfants des braves gens qui m'ont recueillie chez eux et m'ont fait une place dans la famille ; je serai ici ce que j'étais à la Gommanderie, j'aimerai votre chère Jeanne et je lui donnerai les soins affectueux d'une mère.

Je suis Tenue vers vous avec un espoir, monsieur le docteur; mais c'est surtout ce que m'a dit de vous M. le docteur Reverchon, qui m'a décidée à le suivre. C'est donc avec une entière confiance que je remets ma destinée entre vos mains.

— Bien, Marie, bien, mon enfant.

Pour l'instant tout était dit.

M. Legendre conduisit sa nouvelle pensionnaire dans la chambre qu'il avait fait préparer pour elle dès la veille.

Cette chambre, séparée de celle de Jeanne par une simple cloison, mais sans porte de communication, était la plus belle de la villa, ayant

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une vue magnifique sur les deux bras de la Seine, la Malmaison et les riants coteaux de Bougival.

— Oh! monsieur le docteur! s'écria la jeune femme, mais c'est trop beau, beaucoup trop beau pour moi !

— Non, Marie, répondit M. Leg.tndre; je vous ai donné cette chambre plutôt qu'une autre, parce qu'il m'a semblé que je devinais vos goûts : à la Commanderie, continua-t-il avec son doux sourire, vous étiez de la famille, sans doute, mais un peu aussi servante ; votre position n'est plus la même.

— Monsieur le docteur, ne suis-je pas ici pour vous servir?

— Pour me servir! s'exclama M. Legendre, avez-vous pu supposer cela un seul instant? Vous êtes ici chez vous, mon en fan ^ ; vous êtes ici maîtresse... Me servir!... C'est vous qu'on servira, Marie. Florentine, ma gouvernante fidèle et dévouée sera docile à vos ordres, comme elle l'est aux miens. Oh ! soyez tranquille, vous n'avez pas à craindre l'ennui ; vous ne serez pas inactive. D'abord, vous aurez Jeanne à aimer, à caresser; et puis, souvent, nous causerons, nous travaillerons ensemble.

Maintenant je vous laisse vous installer, prendre possession de votre chambre : vous avez une heure devant vous pour ranger vos petites affaires avant qu'on ne vous appelle pour déjeuner.

Sur ces mots M. Legendre quitta la jeune femme et rejoignit le docteur Reverchon.

— Eh bien! mon cher Legendre, demanda M. Reverchon, que penses-tu de ton sujet?

— .T'en suis enchanté, enthousiasmé.

— Tu vois que je n'ai rien exagéré en te faisant Téloge de Marie.

— Tu étais resté, au contraire, bien au-dessous de la vérité.

— Alors,, il. te semble, comme à moi, qu'elle n'est pas une fille de prolétaire ?

— Mon cher, sa distinction seule le prouve ; il y a en elle beaucoup, pour ne pas dire tout de la patricienne. Elle a évidemment reçu une éducation soignée, et je ne crois pas m'avancer en disant qu'elle était instruite autrefois. Enfin, mon cher Reverchon, il y a tout lieu de supposer que cette malheureuse jeune femme appartient à une classe élevée de la société.

Oh ! lui rendre la mémoire, c'est-à-dire lui faire retrouver tout ce qu'elle a perdu, comme ce serait une grande et belle chose !

Déjà M. Legendre pensait à la tâche difficile, pénible qu'il allait entreprendre, certain d'avance qu'il se heurterait à chaque pas à des obstacles peut-être insurmontables.

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