‹ Jean LoupChapitre 64 sur 153 · LUEURS FUGITIVES · texte numérisé non relu

LUEURS FUGITIVES

Le docteur Reverchon resta jusqu'au soir à la villa.

Ce jour-là, Marie et Jeanne ne furent pas mises en présence.

Le lendemain, à l'heure du déjeuner, elles se trouvèrent tout à coup en face Tune de l'autre dans la salle à manger.

Jeanne se contenta de regarder Marie et de la saluer par un mouvement de tête.

A la vue de cette charmante et gracieuse enfant, dont la raison était éteinte, Marie éprouva une émotion extraordinaire qui n^échappa point à Tœil observateur du médecin ; mais il ne lui vint pas à la pensée qu'il avait à en chercher la cause.

La veille il avait longuement parlé de Jeanne à Marie : il ne pouvait donc s'étonner d'avoir surexcité la sensibilité de la jeune femme.

Celle-ci restait immobile en contemplation devant Jeanne; on aurait dit qu'elle était comme fascinée et qu'elle ne pouvait plus détacher son regard de ce pâle visage, d'une beauté si correcte, et surtout de ces grands yeux noirs qui semblaient noyés dans le vague d'un rêve sans fin.

Jeanne, dit le docteur, c'est une amie que je vous présente ; elle

se nomme Marie.

— Ah! bien, fit la jeune fille.

Marie sera bonne pour vous, Jeanne, et elle vous aimera beaucoup.

— Ah! bien.

Gela vous fait plaisir, n'est-ce pas d'avoir une amie? Jeanne hocha mélancoliquement la tête.

Le docteur la frappa doucement à Tépaule.

— Jeanne, reprit-il, est-ce que vous n'aimez pas votre nouvelle

amie ?

— Oh ! si, oh ! si, répondit la pauvrette.

— Oh ! la chère mignonne, s'écria Marie.

Et, entourant Jeanne de ses bras, elle lui mit sur le front un lon^' baiser.

Jeanne se laissa embrasser, mais sans paraître ni contente ni contrariée.

— Allons, mes enfants, dit le docteur, mettons-nous à table et déjeunons.

Jeanne s'assit à sa place habituelle, Marie se plaça à côté de .la jeune fille et le docteur en face de ses deux pensionnaires afin de pouvoir mieux observer.

— Marie, reprit M. Legendre, jevous ai cédé ma place près de Jeanne; à table vous me remplacerez près d'elle, comme vous remplacerez souvent aussi M"® Guérin, sa gouvernante. Servez Jeanne, Marie, mais un peu seulement de chaque plat : elle mange comme un oiseau. Un doigt de vin seulement dans son verre et de Teau. Oui, comme cela, c'est très bien.

Jeanne mangeait ou plutôt grignotait. A chaque instant elle s'arrêtait, et, la tête penchée sur son assiette, comme pensive, elle ne bougeait plus.

Le docteur, qui voulait la laisser le moins possible dans cet état de torpeur, disait à Marie :

— Poussez-la doucement et parlez-lui.

Jeanne, sentant la secousse légère, semblait se réveiller en sursaut.

Alors Marie lui causait afi*ectueusement, lui disant toutes sortes de paroles de tendresse. Jeanne écoutait, prononçait rarement un mot, mais, de temps à autre, un pâle sourire effleurait ses lèvres.

Après le déjeuner, la journée étant très belle, on descendit au jardin. Quand on en avait fait le tour, qu'on avait admiré les plates-bandes et les corbeilles fleuries, regardé les poissons rouges jouer dans le bassin, à la surface de l'eau, on s'asseyait sur un banc, puis, quand on s'était reposé, on recommençait la même promenade.

Il n'était plus possible à Jeanne, toujours en éveil, de retomber dans sa somnolence.

— Deux malheureuses 1 pensait le docteur, qui laissait aller seules ses pensionnaires, mais sans beaucoup les quitter des yeux ; oui, deux malheureuses, et la plus à plaindre n'est pas la pauvre folle!

On resta au jardin jusqu'à l'heure du dîner. Ainsi se passa cette première journée.

Beaucoup d'autres suivirent qui se ressemblèrent. Jeanne n'avait pas teirdé à prendre Marie en grande affection ; elle ne pouvait plus la quitter, elle voulait l'avoir toujours près d'elle.

Au jardin, quand elles se promenaient, Jeanne avait son bras accroché à celui de Marie, ou bien^ se tenant l'une et l'autre par la taille, se serrant, elles allaient ainsi par les allées comme deux amies dans un pensionnat, qui s'isolent de leurs jeunes camarades pour pouvoir se confier mutuellement leurs premiers petits secrets.

Il arrivait souvent, toutes deux étant assises en face Tune de l'autre, que Marie s'oubliait à contempler Jeanne, longuement, dans une sorte d'extase.

On aurait dit que, à ce moment, la jeune femme cherchait à percer la nuit de son mystérieux passé ou que, frappée tout à coup d'un souvenir vague, sa mémoire essayait de sortir des ténèbres épaisses qui l'enveloppaient.

Le docteur, qui ne cessait pas d'observer, voyait cela comme il voyait beaucoup d'autres choses, et il devenait rêveur.

Le cas de Marie l'intéressait au suprême degré, et il étudiait son sujet avec cette ardeur passionnée qui ne s'empare du savant que pour le conduire à de précieuses découvertes.

Rendre la mémoire à Marie, voilà ce qu'il voulait; mais le moyen? Il cherchait. Et il était forcé de reconnaître, hélas ! que c'était difficile à trouver.

Il s'était mis à l'ouvrage, cependant; mais il se trouvait devant une barrière si bien défendue qu'il s'arrêtait découragé.

Aucun jalon, aucun point d'appui dans cette nuit profonde oii il s'aventurait à tâtons, en trébuchant.

Ah! répétait-il souvent, si je parvenais à soulever un coin seulement du voile qui couvre ce passé, com^ne j'en aurais vite sondé les profondeurs.

Mais le passé restait sous son voile, > enseveli dans l'ombre, et paraissait vouloir, narguant les efforts de M. Legendre, garder son sjecret.

Si, de ce côté, le docteur n'avait pas lieu de se féliciter, il n'en était pas de même au sujet de Jeanne. De ce côté, il était pleinement satisfait. Une compensation.

Il avait constaté, avec une joie facile à comprendre, que, depuis l'entrée de Marie à la villa, la situation de Jeanne était dans une nouvelle période de sérieuse amélioration. Chaque jour annonçait un progrès nouveau.

Il n'y avait pas à s'y tromper, le mal allait en décroissant. Et cela était dû, à n'en pas douter, à l'heureuse influence de Marie.

Il semblait, en effet, qu'il y eût entre la jeune femme et la jeune fille une sorte d'affinité mystérieuse qui agissait puissamment sur Jeanne,

particulièrement quand, souriante, ravie, heureuse, elle s'abandonnait aux tendres caresses de son amie.

Et le docteur se frottait les mains et prenait des notes.

Marie ne sortait jamais, elle n'y tenait point, d'ailleurs ; qu'aurait-elle pu voir de plus en dehors de la maison que ce qu'elle avait sous les yeux quand, sa fenêtre ouverte, elle s'appuyait au balcon?

Être près de Jeanne, lui parler, la caresser, la bercer parfois dans ses bras comme un enfant, se promener avec elle dans le jardin, lui cueillir des fleurs qu'elle mettait dans ses cheveux, un bouquet qu'elle attachait à son corsage, cela lui suffisait; elle ne désirait rien de plus.

Au fait, qu'aurait-elle pu désirer ? Ignorante du passé, ne connaissant aucun des malheurs qui avaient certainement grondé sur elle, n'était-elle pas tranquille, heureuse, dans cette maison, autant et plus peut-être qu'elle ne l'avait été à la Gommanderie ?

Certes, M. Legendre était loin de se plaindre de l'humeur casanière de sa pensionnaire; il était enchanté, au contraire, de ses goûts solitaires.

Il ne tenait nullement qu'on sût dans le voisinage que Marie demeurait à la villa. II ne voulait pas qu'elle pût causer avec d'autres qu'avec lui et Jeanne : il désirait même, autant que possible, que personne ne la vît.

M. Legendre avait sa manière de voir, ses manies, disons le mot; un savant n'en est pas exempt. Marie était pour lui comme un de ces objets précieux et fragiles sur lesquels on met cette étiquette : Ne touchez pas dans la crainte de briser; la jeune femme était son sujet; elle n'appartenait qu'à lui.

Quand il était à Paris, M. Lagarde passait rarement une semaine sans venir voir le docteur et Jeanne. M. Legendre ne lui parla point de sa deuxième pensionnaire. Pourquoi? Graignait-il que M. Lagarde ne fût mécontent qu'il eût fait venir à la villa, sans son autorisation, cette étrangère, une inconnue? Peut-être.

Quoi qu'il en soit, le secret étant bien gardé, M. Lagarde ne soupçonna point la présence de Marie à la villa.

Quand il arrivait, sur un signe du docteur, la jeune femme disparaissait, et elle restait enfermée dans sa chambre pendant tout le temps de la visite. Elle ne sortait de sa prison volontaire que quand M. Lagarde était parti et que le docteur n'avait plus à craindre qu'il revînt, pour une cause ou pour une autre, avant de reprendre le train.

C'est le matin, pendant que Jeanne dormait encore, que M. Legendre, seul avec Marie, multipliait ses tentatives pour faire jaillir une clarté quelconque du cerveau de l'intéressante jeune femme.

Le docteur était persuadé qu'elle avait reçu une certaine instruction; sans doute elle avait oublié ce qu^elle avait appris comme le reste ; mais il devait être possible, en s'en donnant la peine, en y mettant la patience voulue, de lui faire retrouver peu à peu le souvenir des choses apprises.

Si ce premier résultat était obtenu, que ne pourrait-on pas espérer?

D'abord, et pour commencer, Marie savait-elle lire?

Il fallait s'en assurer.

M. Legendre mit sous ses yeux, successivement, plusieurs livres ouverts tirés de sa bibliothèque : les Fables de La Fontaine, un volume de Voltaire, un autre de V Histoire des Girondins, le Génie du Christianisme, Molière, le Marquis de Villemer, de Georges Sand. -

Marie regardait, souriait tristement, secouait la tête et c'était tout.

Le docteur lisait une phrase, tenant le doigt de la jeune femme et lut faisant suivre ainsi les mots qu'il prononçait. Elle répétait bien la phrase après lui, mais par cœur, elle ne lisait pas.

Ainsi Marie, qui parlait le français, sinon correctement, du moins d'une façon convenable, ne le lisait point.

— Qui sait, pensa le docteur, peut-être n'est-elle pas française ? Sa bibliothèque était riche en livres dans toutes les langues.

Il continua l'épreuve avec un volume allemand. Pas de résultat. Il en fut de même de l'italien et de l'espagnol. — Voyons l'anglais, se dit-il.

Il ouvrit devant la jeune femme le Paradis perdu de Milton.

Cette fois le docteur vit dans les yeux de Marie une sorte de rayonnement. Elle était agitée, ses lèvres remuaient. Il y avait en elle de l'hésitation, mais il était facile de voir qu'elle essayait de lire.

Le docteur connaissait parfaitement la langue anglaise; il lut un passage du poème et, après lui, tout en étant encore hésitante, la jeune femme lut le même passage et un autre presque couramment.

Le regard de M. Legendre s'illumina d'un éclair de triomphe.

— Plus de doute, se dit-il, elle est anglaise. Toutefois, il voulut avoir une preuve de plus.

Il apporta devant la jeune femme du papier blanc, lui mit une plume entre les doigts et lui dit :

— Écrivez :

Il dicta une phrase courte, facile à retenir.

Marie tressaillit. Gomme pour la lecture elle resta assez longtemps hésitante; mais, encouragée par les douces et affectueuses paroles de M. Legendre, elle finit par écrire lisiblement, quoique d'une main inhabile, la phrase dictée.

JEAN LODP.

Pomme-d'Api avait vingt-six ans (page 628),

— Marie, s'écria le docteur, laissant éclater sa joie, vous êtes

anglaise !

La jeune femme tressaillit de nouveau, leva ses grands yeux' sur M. Legendre, et, toute tremblante d -émotion, elle répondit :

— Oui, monsieur, je crois que je suis anglaise.

— Voyons, voyons, il faut que nous tâchions de découvrir le lieu oii vous êtes née. Faites des efforts pour réveiller votre mémoire ; il faut,

LiV. 79. K. RiCHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Kouff et G'«.

ma chère enfant, que nous fassions revivre successivement tous vos souvenirs.

Écoutez, soyez attentive, tâchez de vous rappeler; je vais nommer les comtés d'Angleterre, et, dans chaque comté, les principales villes; vous répéterez chaque nom après moi.

London, Rochester, Liverpool, Portsmouth, Leicester, Surrey, Birmingham, Durham, Lincoln, Hertford, Barlings, Bristol, etc..

Ce fut une sorte de revue générale de la géographie de l'Angleterre qui demanda plusieurs longues séances.

La jeune femme répétait chaque nom de ville, dont M. Legendre lui faisait, autant que possible, la description, lui parlant de ses monuments, de son commerce, de son industrie, lui disant enfin ce qui la rendait importante. Mais tout cela ne réveillait aucun souvenir.

Et pourtant, parlant maintenant constamment en anglais avec M. Legendre, et faisant chaque jour une lecture, la jeune femme parvenait à se rappeler parfaitement la langue anglaise.

Il y avait donc un résultat réel, un commencement de résurrection de la mémoire.

M. Legendre se fit envoyer de Paris les cartes géographiques des cinq parties du monde et celles plus complètes des États-Unis, des Iles Britanniques. Mais, bientôt, M. Legendre dut se convaincre qu'il cherchait vainement en Angleterre le lieu de la naissance de Marie.

On passa à l'étude de la carte de l'Hindoustan anglais.

Un matin, ils entrèrent, sur la carte, dans la province du Bengale.

— Calcutta, dit le docteur, capitale du Bengale et de. toutes les possessions anglaises dans l'Inde.

— Calcutta, répéta Marie, comme se parlant à elle-même.

La ville de Calcutta, continua le docteur, est bâtie sur la rive gauche du Hougly, bras occidental du Gange.

Le Hougly, le Gange, répéta Marie d'une voix qui trahissait une émotion singulière.

M. Legendre l'enveloppa de son regard.

Tout à coup, les yeux étincelants, frémissante, elle se dressa debout.

— Calcutta, Calcutta ! exclama-t-elle ; ah ! monsieur, monsieur !

— Eh bien, Marie, eh bien? l'interrogea anxieusement M. Legendre.

— Monsieur le docteur, une clarté se fait en moi...

— Ah!

— Je suis née à Calcutta.

— Après, Marie, après. . dit vivement le docteur, ne vous arrêtez pas, redoublez d'efforts pour vous souvenir.

La jeune femme était haletante^ son cœur avait des battements précipités.

En voyant ses traits contractés, les mouvements nerveux de ses sourcils, de ses narines, de ses lèvres, le docteur devinait les efforts inouïs qu'elle faisait pour se rappeler, pour briser enfin les liens qui enchaînaient sa mémoire.

— Ne vous découragez pas, Marie, dit doucement M. Legendre, nous arriverons sûrement à éclairer ces ténèbres ; comme vous le voyez par les résultats obtenus, si faibles qu'ils soient, ce n'est qu'une question de temps... Ah! si vous pouviez me dire seulement le nom de votre père, ce qu'il faisait!...

Elle secoua tristement la tête.

— Voyons, Marie, cherchez, cherchez encore...* Une lumière vous guide, suivez-la dans la nuit.

Elle poussa un profond soupir, ses bras tombèrent à ses côtés, et elle s'écria d'une voix déchirante :

— Je ne peux pas, je ne peux pas me rappeler! Deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

C'était fini; la lueur fugitive qui l'avait un instant guidée s'était éteinte.

Le docteur le comprit ; lui aussi laissa échapper un soupir et, tristement, il hocha la tête.

— Pauvre Marie! Pauvre femme! se disait-il : à peine essayons-noas de pénétrer dans ce passé obscur, oublié, que la porte, si difficilement entr'ouverte, se referme brusquement devant nous !

Ah! si j'avais le nom de sa famille, je connaîtrais bientôt les faits principaux qui ont marqué chaque année de son existence; alors, en lui racontant sa douloureuse histoire, en la faisant revivre dans le passé, je réveillerais successivement tou-s ses souvenirs et la mémoire lui serait rendue.

Mais où le chercher, ce nom? Gomment le découvrir? Est-ce elle qui me le livrera? Puis-je compter sur le hasard?... Oh! le hasard!... Eh bien qu'importe! je ne me découragerai point... Je sais ce qu'on peut obtenir à force de persévérance. Il ne faut pas se laisser battre, il faut vaincre!

Page 1