GËORGETTE, DITE POMME-D'API
Le lendômain du jour où il avait eu la visite de M. Van Ossen, le célèbre banquier d'Amsterdam, et étant parvenu à calmer son irritation nerveuse, le baron de Simaise compta que cinq jours s'étaient écoulés sans qu'il eût songé à aller contempler le minois fripon de M"® Georgette, surnommée Pomme-d'Api.
— Que doit -elle penser? se demanda-t-il ; elle est probablement inquiète!
Le baron avait encore des heures d'illusion. M"® Georgette cotait ses caresses à un prix élevé. Malgré cela, le vieux beau avait la prétention d'être aimé pour luimême.
— Tantôt j'irai au cercle, se dit-il, j'y dînerai, puis j'irai passer la soirée tout entière près de Georgette. Gela fera diversion à mes pensées, m'empêchera de songer à tous mes ennuis; j'ai besoin d'un peu de gaieté autour de moi.
W^ Georgette, dite Pomme-d'Api, habitait rue de Bruxelles, entre la place de Vintimille et la place Blanche, un charmant petit hôtel qui lui appartenait. Cet immeuble n'était pas un cadeau du baron, Georgette l'avait acheté avec ses économies. Toutefois, comme Georgette n'avait pu faire des économies que grâce à la générosité de son protecteur, celui-ci avait tout de même payé les pierres de taille de l'hôtel et le carré de terre sur lequel il était construit.
Pomme-d'Api avait vingt-six ans, des yeux superbes, des cheveux à en céder à tant d'au Ires qui n'en ont plus, de jolies dents blanches, une bouche ravissante, un petit nez retroussé tout à fait gentil, de la beauté, enfin, autant et plus qu'il ne lui en fallait pour faire son chemin dans le monde de la galanterie; elle avait en plus suffisamment d'esprit, de la finesse, du savoir-faire, de la gaieté, du chic.
Elle avait 'débuté, entre seize et dix-sept ans, sur les planches d'un
petit théâtre où elle se fit beaucoup moins remarquer par son talent que par sa gentillesse et sa jolie figure rose d'ingénue.
Elle s'était faite comédienne parce que, étant pauvre et ayant horreur de Taiguille, il fallait bien qu'elle fit quelque chose; mais elle sentait ellemême qu'elle n'avait pas la vocation.
Elle voulait être indépendante, libre; déjà, sans doute, des idées mal. saines lui trottaient dans la tête; aussi, faisant bon marché de sa sagesse et de sa vertu, était-elle prête à lancer, au milieu d'un éclat de rire, son bonnet par-dessus les moulins.
Elle eut des aventures avec son directeur, le bailleur de fonds de l'entreprise, et cinq ou six comédiens plus ou moins inconnus, jusqu'au jour oii elle fit tourner la tête à un jeune Russe, venant de débarquer à Paris, chargé de roubles. Elle planta là son directeur, après lui avoir jeté à la figure le rôle qu'elle apprenait, pour se donner tout entière au boyard et à ses roubles.
Gela dura deux belles années, c'est-à-dire jusqu'au dernier rouble.
Alors le jeune Russe fut rappelé à Pétersbourg par le prince, son père. Il partit laissant Georgette un peu surprise de ce brusque départ, mais non inconsolable. Maintenant qu'elle avait trouvé sa voie, elle n'était plus embarrassée : elle se précipita dans les bras que le baron de Simaise lui ouvrait.
C'est le baron qui avait sérieusement lancé Pommc-d'Api. Tout ce qu'elle voulut, il le lui donna ; mais, en fille prudente et avisée, Georgette ne faisait pas de dépenses folles; elle savait que jeunesse et beauté passent, que, un peu plus tôt pour les unes, un peu plus tard pour les autres, les mauvais jours viennent ; elle ne voulait pas de dégringolades comme certaines qu'elle avait connues au premier étage et qui, maintenant, grelottaient de misère dans un taudis, sous le toit.
Elle ne s'entourait point d'un luxe ruineux; elle n'avait que trois domestiques : une cuisinière, sa femme de chambre et son cocher. Mais elle avait des inscriptions de rente au grand livre du Trésor ; elle laissait mûrir sa poire pour la soif.
Georgette ne sortait pas beaucoup et recevait peu : trois ou quatre amies seulement et quelques hommes entre les deux âges, ses admirateurs, dont plus d'un aurait bien voulu la prendre au baron. Mais Georgette était réservée et se tenait toujours sur la défensive, car le baron était ombrageux à l'excès et plus d'une fois, jadis, elle avait eu à souffrir de son humeur jalouse.
Lui était-elle fidèle? Sur ce point, on ne savait trop que dire.
Mais, étant donné le peu de poids de la vertu d'une courtisane, bien
des gens, même parmi les amoureux de Pomme-d'Api, qui attendaient rheure du berger, bien des gens n'hésitaient pas à dire : « Le baron est trompé comme les autres. » . En tout cas, si Georgette avait quelque part une réserve de plaisir, elle était bien cachée : Pomme-d'Api savait sauver les apparences.
Le jour ou plutôt le soir où nous pénétrons dans Fintérieur du petit hôtel de la rue de Bruxelles, Georgette était en compagnie d'une de ses amies, qui était venue lui demander à dîner.
— Oh ! sans façon, avait-elle dit, tout simplement pour passer quelques heures agréables avec toi.
Ces dames étaient sorties de table et, assises dans le petit salon, elles causaient confidentiellement, en fumant la cigarette de maryland.
— Oui, ma chère, dit Georgette, répondant à son amie, après avoir entr'ouvert ses lèvres roses pour lancer vers les dorures du plafond un léger nuage de fumée bleue, c'est aujourd'hui le cinquième jour que je passe sans avoir vu le baron.
— Et tu n'es pas un peu inquiète ?
— Oh ! inquiète, fit Georgette, laissant fleurir sur ses lèvres un sourire qui disait bien des choses.
— D'ailleurs, cela te donne un peu plus de liberté.
— Grois-tu que j'en aie jamais manqué, de liberté? Je me suis toujours arrangée pour être libre autant que cela m'était nécessaire. Va, nous donnons assez à l'homme pour ne pas nous laisser prendre ce que nous voulons garder.
— C'est bien vrai, ça.
— Les hommes sont tous d'affreux égoïstes : tout pour eux. Ils ne savent aucun gré des sacrifices que nous faisons pour eux. Vraiment, nous serions trop bêtes d'être leurs humbles esclaves.
— Tu as raison, Georgette ; du moment qu'ils nous traitent comme une marchandise, nous ne devons leur servir que ce qu'ils payent.
— Au comptant et avant livraison, ajouta Pomme-d'Api. Et elle se mit à rire.
— Enfin, reprit l'amie, tu ne te doutes point pourquoi M. de Simaise te prive de ses visites ?
— Mon Dieu! non, et je t'assure que cela ne me préoccupe pas au point de m' enlever ma gaieté.
— Oh! toi, Georgette, tu as toujours été sans souci; quelle heureuse nature que la tienne ! Quoi qu'il t'arrive, tu ris quand même, tu riras éternellement.
— Qui sait?
JEAiN LOUP. 631
— Tu n*as rien à craindre, toi.
— Tu crois cela ? Eh bien ! si, j'ai peur d'une chose.
— Quelle est cette chose ?
— La vieillesse.
— Allons donc, tu ne vieilliras pas, toi; tu resteras toujours jeune.
— Gomme M"® Ninon, n'est-ce pas, qui a découvert la fontaine d'eau de Jouvence ? Malheureusement, ma chère, la fontaine est à sec, sa source est tarie.
— Après tout, tu es riche; qu'est-ce que cela peut te faire de vieillir? Georgette secoua la tête.
— Quand on a des cheveux blancs, répondit-elle, la peau tannée comme un vieux parchemin, quand les jambes sont raidies, les bras décharnés, que la gorge est fondue, qu'il ne reste plus dans la bouche que quelques dents déchaussées, il est triste de se souvenir qu'on a eu la jeunesse et la beauté.
— Bah ! on ne peut pas être et avoir été.
— Soit; mais cela n'empêche pas qu'on voudrait toujours être ce qu'on a été.
— En vérité, ma chère Georgette, je ne sais pas pourquoi tu te mets à songer à la vieillesse quand tu tiens ta jeunesse toute fleurie?
— Cela m'arrive parfois, malgré moi, les jours de pluie.
— Ce soir, il fait un temps superbe.
— Tu as raison, je suis ridicule : on ne doit pas avoir de ces idées bêtes.
— Il faut les laisser à d'autres , Georgette, à celles qui auront tout perdu en perdant leur jeunesse. Il y en a assez de celles-là, va, et tu ne dois pas tenir à leur faire concurrence.
Toutes deux partirent d'un joyeux éclat de rire.
— J'en reviens à ton baron, reprit l'amie; c'est singulier, tout de même : cinq jours...
— Cinq jours, répéta Georgette.
— Et sans t'écrire?
— Pas un mot.
Il y a quelque chose là-dessous.
— Je ne sais pas.
— Tu ne dois pas ignorer ce qu*on dit.
— Que dit-on ?
— Qu'il est ruiné.
— Tu dois bien penser, ma chère, qu'on n'a pas été sans m'avertir.
— Grois-tu cela ?
— Je crois qu'il n'y a jamais de fumée sans feu.
— Alors, ce serait vrai ?
— M. de Simaise a eu et a peut-être encore des embarras d'argent.
— Gela expliquerait son éclipse : il est occupé, très occupé.
— Je ne sais pas. Dans tous les cas, je ne crois pas que le baron soit aussi mal dans ses affaires qu'on veut bien le dire. Il n'y a pas plus de quinze jours, ayant besoin d'une somme assez ronde, il ne me Ta pas refusée.
— Après tout, si M. de Simaise est ruiné et s'il te quitte, tu ne seras pas embarrassée.
— Peut-être.
— Alors ce sera rembarras du choix. Hé, hé ! je connais certain gros banquier, un autre baron, qui est tout prêt à prendre la suite des affaires : ancienne maison Simaise, baron X..., successeur.
— Oh ! la folle ! fit Georgette, laissant courir sur ses lèvres un sourire singulier.
A ce moment un coup de sonnette retentit.
— C'est lui, dit Georgette.
— Le banquier ?
— Non.
— De Simaise?
— Oui.
— Il paraît qu'il sait s'annoncer lui-même, puisque tu le reconnais à la façon dont il sonne.
La femme de chambre entr' ouvrit la porte et montra son minois chiffonné.
— Madame, dit-elle, c'est M. le baron.
— C'est bien; dites à M. de Simaise que je l'attends. Un instant après le baron fit son entrée dans le boudoir.
— Bonsoir, dit-il, tendant la main à Georgette, et saluant l'amie en même temps.
Celle-ci s'était levée.
— J'étais venue pour passer la soirée avec ma chère Georgette. ditelle ; mais je me retire.
— Alors, c'est moi qui vous fais fuir, dit le baron.
— Non certes, monsieur le baron.
— Tu peux bien rester encore un instant, dit Georgette.
— Mais non, mais non, je te quitte, je reviendrai un de ces soirs.
— Eh bien, je ne te retiens pas, à bientôt !
— Tu sais bien, Georgette, que je ne suis Jamais indiscrète.
Bonjour, petite, dit-ii (page 6i7).
Et, s'inclinant devant M. de Simaise-:
— Votre servante, monsieur le baron, dit-elle.
De Simaise rendit le salut froidement, sans prononcer un mot, et se laissa tomber dans un fauteuil.
Georgette accompagna son amie jusque dans l'antichambre.
Dis donc, chachotta Tamie à Toreille de Georgette, il a un drôle
d'air, ce soir, ton baron.
LlV. 80. E. RiCHEBOURO. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff bt G^*. LlV. 8Ck
— J'ai vu cela. Il a certainement quelque chose.
— Un hanneton qui trotte dans sa cervelle.
— Nous verrons bien.
— Tu comprends que je ne pouvais pas rester; il doit avoir un tas de choses intéressantes à te dire.
— C'est pour cela que je n'ai pas insisté pour te retenir.
— Je reviendrai demain dans l'après-midi... pour savoir.
— Oui, si tu veux.
Les deux amies se serrèrent la main et Georgette rentra dans le salon.