LA MOUCHE DU COCHE
— Gomme vous devenez rare, monsieur le baron, dit Georgette; c est une surprise que vous me faites ce soir, car je ne vous attendais plus.
— M'avez-vous réellement attendu ?
— Tous les jours, monsieur, à toutes les heures, vous le savez bien. Peut-on vous demander ce que vous avez fait toute cette semaine ?
— J'ai été très occupé.
— Des ennuis?
— Oui, des ennuis ; qui n'en a pas ?
— C'est vrai ; chacun a les siens.
— Les vôtres, Georgette, sont assez doux.
— Vous croyez cela, monsieur ; eh bien ! vous vous trompez.
— En ce cas, ma chère^ dites-moi un peu quels sont vos horribles ennuis.
— N'est-ce donc rien de penser à vous , de ne pas vous voir et d'ignorer absolument ce que vous devenez? Rien, pas un mot. Il vous était pourtant facile de m'envoyer un domestique. A quoi servent-ils, vos domestiques ? Ont-ils donc tant à faire ?
— Ma foi, je n'y ai pas songé.
— Gomme tout à l'heure, en arrivant, à me donner un baiser.
— Ma chère, vous n'éliez pas seule.
— J'accepte votre excuse.
— Ainsi vous m'avez attendu?
— Est-ce que vous en doutez, par hasard?
— Non, non, mais pas à toutes les heures, comme vous le prétendez; vous ne me ferez pas croire, ma chère, que, pour m'attendre, vous êtes restée enfermée dans votre boudoir. ^
— Ah! je vous vois venir : vous êtes contrarié et vous tentez de me cnercher querelle, de me faire une scène de jalousie afin de passer sur moi votre mauvaise humeur.
— Suis-je donc de mauvaise humeur ?
— Oui, et cela se voit assez.
— Décidément, Georgette, répliqua le baron en souriant, ce n'est pas moi, mais vous qui cherchez querelle.
— Eh bien ! oui, oui.
— Pourquoi?
— Parce que je ne suis pas contente du tout.
— Allons, Georgette, faisons la paix.
Il lui prit la main, l'attira contre lui et lui mit un baiser sur les lèvres.
— Ah! gros loulou, va, fit-elle, en lui donnant une petite tape sur la joue;
Et elle fit éclater les notes joyeuses d'un rire argentin.
— Donc, reprit le baron, M"^ Georgette n'est pas sortie de chez elle depuis cinq jours.
— Si, si, je suis sortie.
— Je comprends mieux. Tous les jours?
— Dans l'après-midi. J'ai profité de la liberté que vous me laissiez, monsieur. J'ai fait des visites que je devais. On a des amies, il faut bien les aller voir de temps à autre.
— Il n'y a pas de mal à cela, au contraire.
— J'ai vu Mathilde, miss Rigolette, la grande Garo...
— Caroline la sèche.
— Elle l'est, en effet; une asperge montée. J'ai passé aussi toute une iiprès-midi avec Charlotte.
— Ah, oui, la petite Charlotte.
— L'Égérie de votre ami Pedro Gastora. Quel drôle de corps, mon Dieu, quel drôle de corps que cet homme de l'Amérique du Sud !
— Hein ! Georgette. Il me semble que vous n'êtes guère respectueuse envers mon ami Pedro.
— Laissez-moi donc, c'est à se pâmer de rire... Ah! ah! ah! ah! Ah! ah! ah! ah!
Et elle riait à se tenir les côtes.
— Voyons, Georgette, qu'est-ce qui vous fait rire ainsi?
— Ce que m'a raconté Charlotte.
— Que vous a-t-elle raconté ?
— Des cocasseries.
— Voilà un mot qui me parait un peu risqué.
— Ma foi, tant pis, je n'en ai pas un autre.
— Il ne me dit point ce que vous a raconté Charlotte
— Des choses incroyables, mon cher, inouïes, fantastiques, funambulesques... Ah! ah! ahi Ah! ah! ah! quel drôle de corps, quel drôle de corps!
— Vous riez, mais, avec tous vos éclats de rire, vous ne m'apprenez rien.
— Est-ce que M. Perdreau, pardon! Pedro de la Castora n'a pas fait ses petites confidences à son tendre ami le baron de Simaise?
— Pedro est un garçon froid, réservé, très discret, qui ne dit jamais de ses affaires que ce qu'il veut dire.
— En voilà, un bon type !
— Oui, il est un peu original.
— Un peu beaucoup. Et s'il n'était que cela... Quel type, Léon, quel type! Si jamais il donne des pépins mûrs, je demande qu'on les scûse en pépinière; ou bien si cet oiseau rare venait à trépasser, je demande encore qu'il soit empaillé et conservé dans un musée.
— Ah çà! Georgette, que vous a donc fait ce pauvre Pedro?
— Rien, baron, rien, pas plus à moi qu'à Charlotte.
— Alors, qu'avez-vous contre lui?
— Mais rien, rien, rien.
— n faut pourtant s'expliquer.
— Ainsi vous ignorez?...
— Je vous l'ai dit, Pedro ne parle jamais de ses affaires intimes.
— Vous savez cependant ce qu'*il a fait pour Charlotte ?
— Oui, un peu.
— Il lui a acheté un hôtel, chevaux, voitures ; elle a quatre domestiques, un de plus que moi; ses robes sortent de chez nos meilleures couturières ; elle change de chapeaux comme une autre de chemises; elle a des bijoux d'une richesse et d'une beauté incomparables; ses tiroirs regorgent de dentelles, comme ses armoires de linge ; ses services sont en porcelaine de Sèvres, or, vermeil et argent.
Le baron soupira.
— Pedro Gastora est si immensément riche, dit-il, qu'il peut faire tout ce qu'il veut.
— Enfin, je ne crois pas qu'il y ait à Paris une autre femme ayant un luxe pareil à celui de Charlotte.
— Cette petite grisette a bien réussi, grommela de Simaise entre ses dents.
— Eh bien! malgré tout ce que Pedro a donné et donne encore à Charlotte, croiriez-vous, mon cher. . . Oh ! là ! là ! Oh ! là ! là !
— Eh bien?
— Croiriez-vous, baron, reprit Georgette en faisant claquer son ongle entre ses dents, qu'il n'y a pas ça entre eux ?
— Bah!
— C'est comme je vous le dis. Oh ! là ! là ! Oh ! là ! là !
— Incroyable!
— Pyramidal ! N'est-il pas^ après sa mort, à conserver comme une momie pendant des siècles? Oh! là! là! Oh! là! là! •
— Je ne croyais pas, je l'avoue, que Toriginalité de Pedro pût aller jusque-là.
— Vrai, c'est à mourir de rire. Une ou deux fois par semaine, rarement deux fois, il vient voir Charlotte.
— (( Bonjour, petite, dit-il. »
Il lui serre le bout des doigts. De loin en loin, pas même une fois dans un mois, quand il est de joyeuse humeur, comme hier, par exemple, il lui met respectueusement un baiser fraternel sur le front. Il s'assied, allume un cigare, cause peu ou point, se lève au bout d'une heure, son cigare étant fumé, prend son chapeau, sa canne, dit : « à revoir, petite, » et s'en va.
Et cela dure depuis bientôt deux ans.
— Charlotte n'a pas à se plaindre : Pedro n'est pas exigeant.
— Tenez, vous ne connaissez pas encore la femme, monsieur ; qui vous dit que Charlotte n'est pas furieuse, au contraire, parce qu'il ne lui demande rien ?
— Il est probable qu'elle donne ailleurs ce qu'il ne réclame point. Georgette haussa les épaules.
— Tous les mêmes, les hommes, fit-elle d'un air pincé. Eh bien ! non, vous avez beau dire, baron^ c'est trop drôle... Quel type! Oh! là! là!
A propos, continua-t-elle, il a fait un petit voyage, il a été absent près de quinze jours. Où est-il allé? Il n'a eu garde de le dire à Charlotte. J'ai pensé, ne vous voyant pas, que vous étiez allé le rejoindre.
638 LE PUOÏECIEUR.
— Je n'ai pas quitté Paris.
— Où vous êtes si occupé.
— Oui, Georgette, et plus que vous ne le pensez.
Elle resta un moment silencieuse, la tête inclinée, le regardant en dessous.
— Et ces embarras d^argent, baron, reprit-elle, en êtes-vous sorti?
— A peu près. Mais une chose autrement intéressante et sérieuse me préoccupe en ce moment.
— Ah! et cette chose?
— Un héritage sur lequel je ne comptais point.
— Un héritage?
— Mon Dieu! oui.
— Et il est important? interrogea Georgette, appuyant sur les mots.
— Oui, important.
— Quelques centaines de mille francs ?
— Mieux que cela, ma chère, des millions.
— Des millions, exclama- t-elle, plusieurs millions?
— Plusieurs.
— Combien donc ?
— Vingt millions.
Georgette bondit sur ses jambes, et, dansant, battant des mains, elle criait :
— Vingt millions ! vingt millions !
Devenue plus calme, elle sauta sur les genoux du- baron et lui fit un collier de ses bras. Il y eut une avalanche de baisers.
— Ah! mais, sont-ils bêtes les gens, s'écria-t-elle, sont-ils bêtes! Comment pouvaient-ils dire une pareille chose?
— Qu'est-ce qu'ils disaient, les gens?
— Ils disaient que le baron de Simaise était en pleine dégringolade ; oui, ils disaient que mon Léon était ruiné... Oh ! les imbéciles !... Vois-tu, mon gros loulou, ils sont jaloux de toi, oui jaloux, parce que tous, tant qu'ils sont, ces parvenus, ces goujats, ils ne te vont pas à la cheville; ils seraient dignes, tout au plus, de lécher les semelles de tes bottes... Ruiné, mon Léon ? Allons donc ! est-ce, que le baron de Simaise, un vrai baron, lui, peut jamais être ruiné?... Vingt millions ! Oh! les imbéciles ; en vontils faire un nez !
Il me semble que je vois déjà la tête du gros banquier; tu sais, ce baron pour de rire, dont on ne peut prononcer le nom qu'en éternuant, et qui m'envoie des bouquets gros comme la tour Saint-Jacques. Oh! là, là, là, là!...
— Ma chère Georgette, je sais depuis longtemps que, si j'étais ruine, cela ferait plaisir à Len des gens.
— Des jaloux, que je te dis! Maintenant, parlons de nous deux, de tes affaires, mon gros chéri, tu sais si elles m'intéressent, tes affaires... Voyons, quand le touches-tu, ton héritage?
Le baron hocha la tête.
— Quoi donc? fit Georgette.
— Il y a quelque chose qui s'oppose à ce que j'entre immédiatement en possession.
— Ah! un cheveu!... c'est toujours comme cela dans les héritages.
— Cette fois la difficulté est réelle et sérieuse.
— Qu'est-ce que cela pour toi, gros chéri? si grande qu'elle soit, la difficulté, tu en auras raison.
— Je ne -sais pas.
— Gomme tu dis cela ! D'abord où sont-ils, ces fameux millions ?
— A Amsterdam, dans la caisse du célèbre banquier Van Ossen.
— Ce n'est pas trop loin de Paris. De sorte que, s'il n'y avait pas la difficulté sérieuse, tu n'aurais qu'à tendre la main pour recevoir?
— Oui.
— Eh bien! mon Léon, voyons la difficulté; parle-moi de cela... Tu sais que plus d'une fois je t'ai donné de bons conseils.
— Dans cette affaire tu ne peux m'en donner aucun.
— Peut-être, Léon, peut-être.
— Ma pauvre Georgette, ce n'est pas toi qui peux me tirer de l'embarras oii je me trouve.
— Rappelle-toi la mouche du coche.
— Ma situation est un peu celle du coche : je suis embourbé.
— Eh bien! moi, gros chéri, je suis la mouche.
Et les dents serrées, la langue au palais, elle se mit à imiter le bourdonnement de l'abeille.
— Tu veux savoir, Georgette?
— Mais tu le vois bien.
■— Alors, écoute.
— Je ne souffle plus mot.
— Quand mon frère est mort, il y a de cela vingt-cinq ans. j'ai hérité delui.
— Naturellement.
— Mais je n'ai pas eu son héritage complet. -- Au!
— Il avait encore à Batavia, — c'est là qu'il a fait fortune, — quatre
ou cinq millions laissés dans une maison de commerce. Non seulement j'ignorais ce détail, niais je ne connaissais pas non plus l'existence de cette portion importante de la fortune de mon frère. Le marquis avait, paraît-il, un mandataire à Batavia. Ce mandataire, qui a depuis disparu, a versé les millions à la Banque de Batavia, succursale de la banque Van Ossen d^'Amsterdam. Bref, le banquier a fait valoir le capital.
— Et les millions ont fait des petits.
— Oui, puisqu'ils étaient quatre ou cinq et qu'ils sont vingt aujourd'hui. Le banquier trouve qu'il a gardé ce dépôt assez longtemps.
— Aimable banquier !
— Et il veut le remettre à qui de droit.
— A qui de droit, c'est-à-dire à M. le baron de Simaise, à toi, mon bon chéri. Il me semble que tu n'as qu'à aller lui dire : Banquier de mon cœur, je suis le baron de Simaise, ouvre ta caisse.
— Attends, Georgette, attends. Une autre chose que j'ignorais : mon frère avait une maîtresse.
— Voyez-vous ça !
— Or, d'après la volonté exprimée du marquis, cette maîtresse devait hériter des millions de Batavia.
— Pourquoi n'a-t-elle pas hérité ?
— Parce que, comme le mandataire de mon frère, et peu de temps après la mort du marquis, elle a disparu.
— Bon ! je vois apparaître la difficulté.
— Donc nul ne sait ce que cette femme est devenue, si elle est morte ou si elle existe encore.
— Elle est morte, dit Georgette avec assurance.
— Il n'y a pas à en douter, et le banquier hollandais en est lui-même convaincu.
— Eh bien, alors ?
— Seulement, et voilà ce qui me met dans l'embarras, le banquier veut avoir la preuve qu'elle n'existe plus.
— Encore un bon type, ce banquier. Une femme a disparu depuis longtemps, ce qui signifie qu'elle est morte, il en est d'ailleurs convaincu, et cela ne lui suffit pas?... Ah çà! quelle meilleure preuve veut-il donc?
— Il exige un acte de décès.
— Ah ! un acte de décès ! fit Georgette.
— Voilà, ma chère, la difficulté en présence de laquelle je me trouve.
— Oui, je la vois.
— Et les millions sont là, et jusqu'à nouvel ordre je ne peux pas y toucner.
Le maître du lieu était bien tel que Georgette l'avait dépeiat (page 647).
Liv. 81
— Mais il faut bien vite lui fournir son acte de décès, à ce Hollandais.
— Où le prendre?
Georgette resta silencieuse, et, pensive, se gratta l'oreille.
IL SIGNOR GARINI
— Léon, reprit Pomme-d'Api au bout d'un instant, c'est donc bien difficile de se procurer un acte de décès ?
— Non, quand il existe et qu'on sait où le trouver,
— Mais, voilà ! tu ne sais pas.
— Malheureusement.
— Et il te faut cela absolument.
— Sans quoi?...
— Les millions resteront encore pendant des années dans les mains du banquier.
— Ah! par exemple, cela ne peut pas être. Léon, tu ne sais pas?... Puisque tu ne sais où trouver Tacte qu'on te demande, il faut en faire fabriquer un.
Le baron sursauta, car les paroles de la courtisane étaient l'écho de sa pensée secrète.
— J'y ai pensé, répondit-il ; mais il faudrait, pour cela, savoir à qui s'adresser : il faudrait trouver un homme intelligent, adroit, en qui je pourrais avoir une entière confiance, et qui saurait comment procéder dans cette affaire.
— Eh bien, Léon, j'ai cet homme.
— Que dis-ta?
— Je dis que je connais un individu qui se chargera de te tirer d'embarras
— Je n'ai pas confiance,
— Tu as tort.
LiV. 81. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Ed. J. Rouff et G*\ LïV. 81.
— Gomment as-tu connu ce personnage?
D'abord j'ai entendu parler de lui plusieurs fois et je sais assez ce
qu'il peut faire; et puis je l'ai vu.
— Où cela?
Chez lui. Oh! une seule fois, et il m'a fait ses offres de service.
— Il t'a offert ses services, à toi?
Pourquoi pas? « Ma charmante, m'a-t-il dit, si vous vous trouviez
un jour dans une situation difficile quelconque, venez me trouver. »
— Gomment se fait-il que tu sois allée chez cet homme?
— Voici : il a fait la connaissance, il y a quelques mois, de la grande Garo, dont il est aujourd'hui, c'est elle qui le dit, amoureux fou. Un jour, Garo m'a priée de l'accompagner chez son vieux, et j'y suis allée, pour voir.
— Ah ! c'est un vieux ?
— Entre cinquante et soixante ans. Encore un drôle de corps, mon cher, un type, quoi. Ge n'est pas un Français, c'est un Italien.
— Gomment s'appelle-t-il ?
— Signor Garini, et comte, rien que cela, par-dessus le marché.
— Gomte de fantaisie.
— Du tout, il paraît que c'est vrai ; il est comte du Saint-Empire. Seulement, nul ne sait ce qu'il a été, et bien fin serait celui qui devinerait ce qu'il est réellement. Moi, j'ai l'idée que c'est un espion et qu'il est affilié à quelque société secrète dans laquelle il y a des prêtres, car j^en ai vu sortir deux de chez lui le jour oii j'y suis allée.
G'est un grand sec, décharné; il est à l'unisson de sa Garo, et je t'assure que les deux font joliment la paire. Il a le teint presque jaune, de grands yeux noirs, qui ont toujours l'air effaré, et une moustache qui n'en finit pas; il pourrait la nouer sous son menton. Il n'est pas beau, le signor Garini.
G'est assez cossu chez lui, bien que tout y soit sombre comme sa personne. Bien sûr, il doit être riche; mais il est avare comme tous les Harpagons ensemble.
— Et tu crois que cet homme se chargerait...
— Oui, je le crois; il est toujours à l'affût d'une bonne affaire. Il se mettra en quatre pour toi, surtout si tu lui promets de le bien payer. Signor Garini aime l'argent, et Dieu sait ce qu'il a fait et fera encore pour en amasser.
— Alors, tu me conseilles de le voir?
— Oui, et pas plus tard que demain.
— Je t'avoue, Georgette, que je n'ai pas grande confiance.
— Tu verras.
— Après tout je ne risque qu'une démarche inutile.
— Moi, Léon, j'ai confiance.
— Où demeure- t-il, ce signor?
— Rue du Cherche-Midi, n** 7o.
— J'écris l'adresse sur mon carnet pour ne pas l'oublier.
— Tu iras demain ?
— J'irai.
— Parle-lui hardiment, sans avoir peur de l'effaroucher ; c'est un de ces hommes qui ne s'étonnent de rien. Sois bien persuadé que Carini a à son service de très grands moyens d'action. Cet Italien est une puissance. Il a dans sa manche de grands personnages, ce qui permet de supposer que dans la politique ou autrement il a rendu d'importants services. Tu comprends qu'un pareil homme peut beaucoup.
Tu connais Victor Jolivet?
— Le coulissier?
— Il n'y a pas deux Jolivet ; il n'y a que le superbe Jolivet, l'homme au trois, au quatre, au cinq pour cent, aux dix mille Suez, aux vingt mille ottomanes, Jolivet le merveilleux, Jolivet le héros de la coulisse et de la petite bourse du soir. Eh bien! en 1869 et en 1870, Victor Jolivet roulait sur des millions ; on ne parlait que de lui, de sa chance incroyable jusqu'aux antipodes.
La guerre arriva, puis la Commune... Crac, voilà mon Jolivet démonté, jeté par terre, les quatre pattes en l'air. Il est exécuté à la Bourse; son hôtel, ses chevaux, tout est vendu, on ne lui laisse que le vêtement qu'il a sur lui. Plus rien. Jolivet est gueux comme trente-six mendiants, râpé sur toutes les coutures.
Il va trouver Carini et, après lui avoir parlé de sa déveine, il se met entre ses mains, se livre à lui. Il reparaît à la coulisse, la chance lui revient, il reprend ses millions dans les poches des autres. Bref, aujourd'hui il a racheté un hôtel plus beau que le premier et Jolivet est redevenu plus que jamais le superbe Jolivet.
— C'est vrai; il y a dans l'existence de Jolivet, depuis trois ans, deux coups de baguette de fées, l'une contre, l'autre pour.
— La méchante et la bonne fée. Carini est l'ami de la dernière. Mais je sais autre chose.
— Voyons, voyons !
— Cela remonte à quelques années. A l'époque, Carini avait pour ami un prince russe à qui il avait probablement rendu certains services.
Le prince s'était épris d'une jeune et jolie modiste, rencontrée un soir à Valentino, et Tavait bel et bien épousée.
Peu de temps après le mariage, le prince et sa femme partirent pour ritalie, en compagnie de la soeur de la princesse, très jolie aussi, et du signer Garini qui, en sa qualité d'Italien, devait être partout leur cicérone.
On était depuis deux mois à peine en Italie lorsque la princesse tomba malade subitement, juste au moment où le prince était rappelé en Russie pour je ne sais quelle chose importante. Il fut donc forcé de partir, laissant la princesse aux soins de sa sœur, et les plaçant toutes deux sous la protection de Garini.
Un mois se passe. Une affreuse nouvelle arrive de Russie : le prince a fait une chute de cheval et il est mort après avoir souffert horriblement pendant vingt-quatre heures. Mais il a pensé à sa femme et il a eu le temps de faire un testament en sa faveur.
Soit. Mais à quoi bon? La princesse va mourir, elle n'a plus que quelques jours à vivre.
Garini songe à tirer parti de la situation, à l'exploiter à son profit, bien entendu, dans une certaine mesure, et il prend ses dispositions en conséquence.
La sœur de la princesse, qui est en même temps sa femme de chambre, devient facilement la complice de l'Italien.
La princesse meurt et c'est le décès de sa sœur qu'on déclare ; en Italie, on n'y regarde pas de si près. Par ce joli petit tour à la Garini, l'une des deux sœurs est substituée à l'autre ; la vivante s'empare du nom, du titre, de tout ce qui appartient à la morte.
— Oh ! mais, c'est très fort, cela, fit le baron.
— N'est-ce pas ?
— Sait-on ce qu'est devenue la fausse princesse ?
— Elle s'est rendue en Russie oii elle a été mise en possession de la part d'héritage lui revenant. Depuis, elle s'est mariée, et elle est véritablement princesse russe. G'est une grande dame de la Moscovie.
— Décidément, ma chère, je commence à croire que ton signer Garini est un homme d'un grand mérite.
— Je te l'ai dit, c'est un homme qui peut beaucoup.
— Tu viens de me donner une idée de son savoir-faire. Mais, dismoi, comment as-tu appris cette singulière histoire de princesses ?
— Gomment? G'est bien simple : J'ai connu le prince et les deux sœurs étaient mes amies. La princesse d'aujourd'hui est revenue à Paris il y a deux ans pour y passer quelques mois; je l'ai rencontrée au bois, par hasard, et je l'ai reconnue. Juge de ma surprise. G'est elle que je
croyais morte. Pressée par mes questions, elle finit par m'avouer la vérité; et c'est ainsi que j'ai pu apprécier la haute valeur du signor Garini.
— Eh bien ! ma chère Georgette, je saurai demain ce que cet illustre italien pourra faire pour moi.
Il était près d'une heure du matin quand M. de Simaise quitta Pommed'Api ; il rentra à son hôtel et, sa fièvre étant calmée, caressant l'espoir d'avoir sous la main Thomme qu'il lui fallait, voyant déjà les millions voyager entre Amsterdam et Paris, il passa une assez bonne nuit.
A neuf heures il était debout. Il s'habilla et sortit à pied. Mais, à l'entrée de Tavenue, il prit une voiture de place et donna l'ordre au cocher de le conduire rue du Gherche-Midi.
Gomme il l'avait pensé, Garini, à cette heure matinale, était chez lui. Il remit sa carte à un domestique tout de noir habillé et il fut reçu immédiatement.
Le baron se trouva en présence de l'Italien, dans une grande pièce carrée à deux fenêtres, ayant dans son arrangement, ses meubles, ses tapisseries, une ressemblance frappante avec le cabinet de Blaireau. Sur le bureau de vieux chêne sculpté, placé au milieu de la pièce, devant les fenêtres et tout près de la cheminée, c'était le même désordre de paperasses poussiéreuses, entassées pêle-mêle les unes sur les autres. Aussi, de Simaise ne put-il s'empêcher de penser à son ancien complice.
Le maître du lieu était bien tel que Georgette l'avait dépeint.
Il était vêtu d'une longue houppelande noire, vieille, usée, crasseuse. Sa figure était celle d'un ascète, et il y avait dans ses mouvements, ses gestes, dans l'expression de son regard quelque chose de monacal.
On devait se demander, en l'abordant, si l'on n'était pas en présence d'un religieux d'un ordre quelconque, et s'étonner qu'il ne portât point la robe du moine ou la soutane du prêtre.
Après avoir salué obséquieusement le baron, il l'invita à s'asseoir, en lui indiquant un fauteuil.
— Je n'avais pas l'honneur de connaître personnellement M. le baron de Simaise, dit-il avec un léger accent, qui trahissait sa nationalité ; mais souvent, bien souvent, j'ai entendu parler de vous, monsieur le baron, très avantageusement. Ah ! monsieur le baron, c'est un grand honneur que vous me faites aujourd'hui. Mais votre visite me dit assez que vous avez quelque chose à me demander. Serais-je donc assez heureux pour pouvoir vous être agréable ou utile en quelque chose ?
— Monsieur Garini, c'est dans cet espoir que je suis venu vous trouver.
048 LE IMIOTECTEUU.
— Oh ! Je suis entièrement à votre service.
— Je ne vous connaissais pas, monsieur Garini, c'est hier pour la première fois qu'on m'a parlé de vous.
— La charmante Georgette, sans doute, monsieur le baron.
— En effet, c'est Georgette qui m^a dit que vous étiez un homme de confiance et que, peut-être, vous pourriez m'aider à sortir d'une situation difficile dans laquelle je me trouve en ce moment.
— La charmante Georgette a probablement beaucoup exagéré en vous parlant de moi ; mais, si je le peux, monsieur le baron, je vous aiderai avec plaisir. Veuillez donc me dire de quoi il s'agit.
— Vous ignorez sans doute que j'avais un frère aîné.
— Je n'ignore pas cela, monsieur le baron; ce frère, né d'un premier lit, était le marquis de Ghamarande ; il a péri dans un naufrage en faisant la traversée de Batavia au Havre.
— Oui, monsieur. Mon frère était pauvre, le général de Ghamarande, son père, ne lui ayant rien laissé; il était parti jeune pour Batavia oii il a fait une grande fortune.
— Vous avez été son héritier ?
— Oui. Mais mon frère n'était pas revenu en France avec toute sa fortune. Il avait laissé, et cela, je l'ignorais, trois ou quatre millions à Batavia.
— Ah! vraiment.
— Ges millions, après la mort de mon frère, ont été déposés entre les mains d'un banquier, lequel a admis ce capital à participer dans les bénéfices de sa maison. Des années se sont écoulées et, le premier capital grossissant sans cesse, par l'accumulation des bénéfices de chaque année, représente aujourd'hui la somme énorme de vingt millions.
— G' est tout simplement merveilleux, monsieur le baron. Et comment appelez-vous le banquier incomparable qui a fait cette chose admirable?
— Van Ossen.
— Van Ossen d'Amsterdam ! Oh ! alors, cela ne m'étonne plus.
— Est-ce que vous connaissez M. Van Ossen.
— Non ; mais la réputation de cette grande maison d'Amsterdam n'est-elle pas universelle ?
— G'est vrai.
— Gontinuez, monsieur le baron.
— M. Van Ossen est venu me trouver et m'a appris lui-même l'existence de cette immense fortune. Il trouve qu'il a suffisamment conservé le dépôt qui lui a été confié et il désire s'en débarrasser.
Cette jeune femme folle, que Blaireau avait enfermée dans les ruines du vieux * châleau de Blaincourt... (page 653j.
— C'est panait.
— Malheureusement, ici se dresse une difficulté.
— Mais je ne vois pas...
— Une autre chose que j'ignorais, monsieur Garini, mon frère s'était marié.
— Diable! diable!
— Je savais bien qu'il avait amené en France, à Paris, ou plutôt à
UV. 82. E. RiCHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G'«. Liv. 82.
Port-Marly, où il l'avait installée dans une villa, une toute jeune femme, très jolie, appelée Lucy Glandas; c'était une créole anglaise, née aux Grandes- Indes, paraît-il. Je ne l'ai vue qu'une seule fois, et, mon frère m'ayant caché son mariage, je croyais sincèrement que Lucy Glandas n'était que sa maîtresse.
Or, depuis vingt-cinq ans bientôt que mon frère est mort, Lucy Glandas a disparu.
— Ah !
— Et, malgré toutes les recherches qui ont été faites, on n'a pu savoir ce qu'elle est devenue.
— Elle est morte.
— Sans aucun doute. M. Van Ossen en est convaincu comme moi. n faudrait avoir son acte de décès. M. Van Ossen me reconnaît parfaitement, Lucy Glandas n'existant plus, pour l'unique et légitime héritier de mon frère. Mais, avant de remettre entre mes mains le capital énorme dont il est dépositaire, il réclame l'acte de décès de Lucy Glandas.
— Cela, monsieur le baron, c'est forcé !
— Je le sais, monsieur Garini, mais où puis-je le trouver, cet acte? Vous connaissez maintenant la situation, vous voyez en présence de quelle difficulté je me trouve.
— Elle est grande, en effet.
— Que faire ?
— Je ne vois pas...
— Examinez, monsieur Garini, et dites-moi si vous pouvez m'aider. Je n'ai pas besoin d'ajouter que vos services seront récompensés de façon à vous satisfaire pleinement.
— Oh ! je pense bien, fit l'Italien, ébauchant un sourire. Il resta un moment silencieux et reprit :
— La dame, dites- vous, demeurait à Port-Marly.
— Oui.
— Et c'est peu de temps après la mort de votre frère qu'elle a disparu?
— Un mois ou deux après. Alors, selon ce qui m'a été dit, eUe était folle.
— Ah ! elle a perdu la raison.
— Ne sachant pas qu'elle était la femme de mon frère, je ne me suis pas beaucoup occupé d'elle.
— Je comprends cela. Cependant, monsieur le baron, vous ne devez pas ignorer comment elle a quitté sa demeure de Port-Marly. Je veux bien essayer de vous tirer de l'embarras où vous êtes, mais il faut que je voie
ce qu'on peut faire. Veuillez donc me dire tout ce que vous savez. Il est important que nous puissions suivre la trace de Lucy Glandas aussi loin que nous le pourrons, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle nous échappe.
— Gomme je viens de vous le dire, elle était folle.
— On a dû la placer dans une maison de santé ou dans un hospice.
— Non. Quelqu'un qui s'intéressait à elle, — j'ai supposé que c'était le mandataire d'un membre de sa famille, — vint un jour la prendre à la villa de Port-Marly.
— Où fut-elle conduite ?
— Dans les Vosges.
— Gomment, si loin que cela ?
— On tenait à la placer dans une maison particulière. Là, elle eut, pour lui donner des soins, un vieux médecin spécialement attaché à sa personne.
— Voilà déjà un précieux renseignement, monsieur le baron. Nous suivons Lucy Glandas dans les Vosges. Dans quelle ville, monsieur le baron ?
— Ge n'est pas dans une ville, mais dans un village qu'elle a été conduite.
— Le nom du village ?
— Blaincourt.
Le signer Garini eut un tressaillement que de Simaise ne remarqua point, et une lueur étrange traversa son regard.
— Bien, monsieur le baron, fit-il , nous voilà à Blaincourt, dans cette maison particulière où la folle reçoit les soins que son état réclame. Lui rend-on la raison ?
— Non.
— Gombien de temps est-elle restée à Blaincourt î
— Plusieurs années, je ne sais pas au juste.
— Naturellement... vous vous occupiez si peu d'elle... Enfin, elle reste là, entourée de soins, quatre, cinq ou six ans. Ensuite, monsieur le baron ?
— Une nuit elle mit en défaut la vigilance de la femme chargée de veiller sur elle sans cesse, et elle parvint à s'échapper de la maison. Dès lors, monsieur, on n'a plus entendu parler de la malheureuse. .
— Malheureuse, en effet, murmura l'Italien. Et tout bas il se dit :
— Est-ce qu'ils l'auraient assassinée ?
— Je sais, reprit le baron, qu'on a fait alors de nombreuses recher-
ches pour la retrouver^ mais sans aucun résultat. Nulle part elle n'avait laissé une trace de son passage.
— Qu'a-t-on supposé, monsieur le baron?
— Qu'elle avait péri misérablement d'une façon quelconque. En effet, si elle n'est pas morte de faim dans quelque lieu désert, elle a dû se noyer ou tomber au fond d'un précipice, ou bien encore, perdue dans les bois, elle a été dévorée par des carnassiers affamés.
— On peut accepter l'une ou l'autre de ces supposition*. Mais, sortant du domaine de l'hypothèse, il y a une chose qui ne laisse pas un doute, c'est que Lucy Glandas, disparue depuis vingt ans, dans les conditions que vous venez de me faire connaître, n'existe plus.
Malheureusement nous ne savons pas où elle est morte, monsieur le baron, et ce serait risquer beaucoup que de vous mettre entre les mains son acte de décès, si, comme il faut prudemment l'admettre, le banquier hollandais se montre un tant soit peu méticuleux.
Assurément on peut se procurer l'acte de décès d'une femme morte inconnue dans un hospice d'aliénés ou ailleurs ; mais cet acte ne serait pas une preuve suffisante pour le banquier, puisqu'il ne porterait pas le nom de Lucy Glandas.
En fabriquer un où rien ne manquerait serait commettre une grave imprudence, car, si le banquier concevait le moindre doute, il aurait vite découvert la fausseté du document produit. Alors, ses auteurs et vousmême, monsieur le baron, vous auriez maille à partir avec la justice, qui ne plaisante jamais quand elle tient en sa main une affaire criminelle.
Non, non, il ne faut pas même songer à cela.
Dans certains cas on peut employer la fraude, mais non dans celui-ci. Ce serait se lancer follement dans une aventure pleine de périls et dont les suites sont faciles à prévoir.
— Ainsi, monsieur Garini, vous ne pouvez rien faire ?
— Je ne peux que vous donner un conseil, monsieur le baron.
— Voyons, monsieur.
L'Italien regarda fixement le baron.
— Il faut, dit-il, vous adresser au tribunal civil; vous obtiendrez facilement une déclaration d'absence, de disparitiou , et la difficulté sera tranchée ainsi.
Le baron devint subitement très pâle.
— Je ne peux pas faire cela, balbutia- t-il.
Un feu sombre s'alluma dans les yeux noirs du signer Garini.
— Maintenant je suis suffisamment instruit, pensa- t-il. Il resta un moment silencieux, ayant l'air de réfléchir.
— Il est fâcheux, monsieur le baron, reprit-il, que vous ayez de la répugnance à faire valoir vos droits devant les tribunaux. Mais ne parlons plus de cela. Voyons, ne pourrait-on pas tenter un arrangement?
— Un arrangement?
— Oui, avec le Hollandais ; on lui ferait certaines propositions.
— Quelles propositions?
— Je ne sais pas encore, monsieur le baron ; il faut voir le banquier. Il est à Paris en ce moment, je suppose?
— Oui, pour quelques jours encore.
— Où demeure-t-il ?
— Rue de Richelieu, au coin du boulevard.
— Je reprends. Il faudrait le voir, causer avec lui, se rendre exactement compte de ses exigences, sonder le terrain, connaître par quel côté il est abordable, savoir, enfin, quel est chez lui Tendroit faible qu'on peut attaquer. Alors, connaissant Thomme, on agirait.
— Est-ce que vous vous chargeriez de le voir ?
— Pourquoi non? Ne suis-je pas un peu un homme d'affaires?
— Eh bien, oui, monsieur Garini, voyez M. Van Ossen.
— En qualité d'homme d'affaires, envoyé par vous?
— Envoyé par moi.
•— Ayant vos pleins pouvoirs ?
— Oui.
— De sorte que, si je traitais avec le banquier, vous ratifieriez ce que j'aurais fait?
— Ce que vous ferez, monsieur Garini, je l'approuve d'avance.
— G'est bien, monsieur le baron, le banq.uier hollandais aura ma visite- Les deux hommes causèrent un moment encore, puis M. de Simaise
se retira.
— Je viens d'apprendre des choses fort intéressantes, se disait le signor Garini, en rentrant dans son cabinet, après avoir reconduit le baron; ainsi, cette jeune femme folle, que Blaireau avait enfermée dans les ruines du vieux château de Blaincourt, c'était la belle-sœur de M. le baron de Simaise, la marquise de Ghamarande. Une marquise!... S'ils ne l'ont pas étranglée et jetée ensuite dans un trou insondable, ils l'ont abandonnée quelque part et elle est morte depuis longtemps.
Ah ! monsieur le baron, vous ne vous êtes guère douté, en me faii::aut votre petit récit, que celui qui vous écoutait a travaillé autrefois sous les ordres de Blaireau...
Ce que vous m'avez caché, monsieur le baron, je n'ai pas eu beau-
m^ LE PROTECTEUR.
coup de peine à le deviner. C'est vous qui avez livré votre belle-sœur à Blaireau pour vous emparer de la fortune de votre frère.
Garini resta un moment pensif, la main appuyée sur son front.
— Pourquoi donc ne m'a-t-il point parlé de son neveu, de Tenfant que la folle a mis au monde ? se demanda-t-il tout à coup. Est-ce qu'on ne lui a pas appris la naissance de ce rejeton d'une illustre famille?... C'est possible. Avec Blaireau on ne savait jamais tout; à ceux même pour qui il travaillait, le maître cachait bien des choses.
Si le baron a appris la naissance de Tenfant, on a pu lui dire en même temps qu^ii n'avait pas vécu.
Alors il ne sait rien ; il pense que, comme la mère, Tenfant n'existe plus; il ignore qu'il a été livré à des saltimbanques qui avaient besoin d'un jeune sauvage pour faire aller leur métier.
Du reste, quel autre que moi sait cela maintenant?
Grappier est mort ; Blaireau s'est tué, et la tête de Princet est tombée dans le sac de son.
Reste à savoir si le petit vit toujours. Le petit!... Il doit avoir six pieds aujourd'hui... Non, non, il n'est pas mort : bien jeune encore, le gaillard était déjà solide, et d'une force... J'en sais quelque chose, puisqu'il m'a fallu le ligoter dans la voiture.
S'il ne remplit plus, dans la troupe de maître Grillardon, le rôle de sauvage, il doit tenir maintenant^ à la satisfaction du public, l'emploi de lutteur; il soulève des charges énormes et jongle avec des poids de cinquante kilos.
Et c'est un marquis, un vrai marquis, et il y a, à Amsterdam, dans la caisse d'un banquier, vingt millions qui lui appartiennent !
Tonnerre ! quelle drôle de chose que la vie !
Allons, il faudra le retrouver, ce jeune marquis; pour cela, je n'ai qu'à me mettre à la recherche de maître Grillardon et de sa troupe ambulante. Alors, alors... quel joli coup de fortune pour toi, mon cher Garini!
Et toi, illustrissime Blaireau, que penses-tu de cela?
Quant à vous, M. le baron de Simaise, vous avez eu votre part de millions, qu'osez- vous réclamer encore? Vous n'aurez plus rien, plus rien... Et fort heureux vous serez, monsieur le baron, si, un de ces jours, on ne vous voit pas devant les robes rouges entre deux gendarmes.
MONSIEUR VAN OSSEN
Gomme la plupart des grandes maisons de banque étrangères, la maison Van Ossen d'Amsterdam avait une succursale à Paris, ayant son conseil d'administration et son directeur.
Tous les matins, pendant le séjour à Paris de M. Van Ossen, le directeur de la maison de Paris venait travailler une heure ou deux avec le célèbre banquier.
Un matin, M. Van Ossen et son employé supérieur étaient encore ensemble lorsqu'un domestique annonça le signor Garini.
Ge nom italien n^'était pas connu du banquier ; mais ayant l'habitude de toujours recevoir quiconque se présentait chez lui, il n'avait aucune raison pour fermer sa porte à cet inconnu qui sollicitait une audience.
Le travail de la matinée était terminé. M. Van Ossen congédia son subordonné et le signor Garini fut introduit dans le cabinet du banquier hollandais.
L'attitude obséquieuse de l'Italien, ses manières cauteleuses et son air sournois et cafard déplurent à M. Van Ossen ; mais, homme du monde avant tout et conservant toujours son aménité, il ne laissa rien deviner de ses impressions. Froidement, mais avec une grande politesse, il montra un siège à Garini et le pria de vouloir bien faire connaître le but de sa visite.
— Monsieur, répondit Tltalien, ayant un sourire agaçant stéréotypé sur les lèvres, je viens vous trouver de la part de M. le baron de Simaise.
— Ah ! fit M. Van Ossen, dont les traits s'animèrent.
— M. de Simaise veut bien m'honorer de s®n amitié et de sa confiance, continua Garini, et comme je me suis beaucoup occupé d'affaires autrefois, M. le baron me demande souvent des conseils que je suis heureux de lui donner.
— Je n'en doute pas, monsieur. Enfin, M. de Simaise vous a envoyé vers moi.
— Oui, monsieur.
— Quelle communication avez-vous à me faire de sa part?
— M. le baron m'a instruit de la visite que vous lui avez faite et de la situation dans laquelle vous vous trouvez vis-à-vis de lui.
— Je vous assure, monsieur, que cette situation n'est nullement embarrassante pour moi.
— Sans doute, sans doute... Enfin, monsieur Van Ossen, c'est à ce sujet, avec l'autorisation de M. de Simaise et comme son mandataire, que je viens causer avec vous.
— Eh bien, monsieur, je vous écoute.
— Vous avez, dans la caisse de votre maison de banque, une somme de vingt millions qui appartiennent aux ayants droit ou héritiers directs du défunt marquis de Ghamarande.
— Oui, monsieur, et je suis prêt à me dessaisir de cette somme, qui est un dépôt confié autrefois à la loyauté de mon aïeul. Gomme j'ai eu l'honneur de l'expliquer à M. de Simaise, c'est à la veuve du marquis de Ghamarande que le dépôt devait être remis. A défaut de réclamation, nous devions le conserver pendant dix- huit ans, au bout desquels il nous était imposé le devoir de rechercher la veuve du marquis, afin de la mettre en possession de son héritage.
Exécuteur de la volonté de mon aïeul et de celle de mon père, monsieur, j'ai fait faire vainement de nombreuses recherches pour retrouver la marquise. Finalement, j'ai dû me convaincre qu'elle n'existe plus.
— C'est aussi ma conviction, monsieur.
— Gomme vous le savez, je me suis décidé à voir M. de Simaise, à l'instruire de choses qu'il ignorait, ayant la presque certitude qu'il, est aujoud'hui l'unique héritier de son frère.
L'Italien eut un sourire plein de réticences. M. Van Ossen poursuivit :
— Ayant la confiance de M. de Simaise, qui s'inspire souvent de vos conseils, vous devez connaître parfaitement notre situation respective.
— Oui, monsieur, parfaitement. Vous voulez bien reconnaître dan? M. de Simaise l'héritier de son frère, mais avant de le mettre en possession, vous exigez qu'il vous fournisse la preuve de ses droits.
— J'y suis bien forcé, c'est légal.
— Oui, monsieur.
-— En dehors des opérations de banque qui me sont familières, je crois connaître un peu aussi la jurisprudence de mon pays et celle de la
1 * ■ ' ■ t 1 ".i;ji.ii4
Carini sortit piteusement et l'oreille basse (page 663).
France. Il ne m'est pas permis de me dessaisir des millions en faveur de M. de Simaise, si je n'ai pas au moins un acte qui soit ma garantie, qui mette complètement à couvert ma responsabilité.
— Mais c'est trop juste, monsieur, c'est trop juste.
— D'ailleurs, je ne demande pas beaucoup : seulement un extrait de l'acte de décès de la marquise; mais je tiens essentiellement, vous le comprenez, monsieur, que cet acte, revêtu des signatures et des timbres
LiV. 83. E. RiciîEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et C\: Liv. 83.
exigés par la loi française, ne puisse laisser aucun doute sur le décès de la veuve de Ghamarande.
— Malheureusement, monsieur, le baron de Simaise est dans l'impossibilité de vous fournir cette pièce.
:■ — J'en suis désolé.
— Et pourtant la marquise de Ghamarande est morte.
— J'en suis convaincu, je vous l'ai dit ; mais j'ai le droit de douter, tant que je n'aurai pas la preuve de sa mort.
— Mais tout prouve qu'elle est morte, monsieur Van Ossen.
— Tout et rien, monsieur.
— Gomme vous le savez, la marquise avait perdu la raison. Ne connaissant personne, inconnue elle-même, ne parlant pas le français, abandonnée, elle se trouvait dans une situation épouvantable. Au dire des uns, elle aurait été réclamée par un parent et emmenée en Angleterre ; d'autres prétendent que c'est l'administration des hospices qui a disposé de son sort; d'après une troisième version, la pauvre folle se serait enfuie de la maison où elle demeurait à Port-Marly.
M. Van Ossen eut un fin sourire.
— Qu'est devenue la malheureuse jeune femme? continua Garini; nul ne saurait le dire. Dès lors on peut supposer avec raison qu'elle a été trouvée errante sur un chemin quelconque, près ou loin de Paris, et enfermée dans une maison d'aliénées où elle est toujours restée inconnue. Et c'est là qu'elle serait morte. Les vaines recherches que vous avez faites le disent assez. Assurément, il y a eu un acte de décès ; mais que constate-t-il, cet acte? Seulement ceci : qu'une femme inconnue, entrée à l'hospice tel jour, est décédée tel jour sans qu'on ait pu établir son identité.
Ge ne sont là que des suppositions; mais convenez, monsieur, qu'elles touchent de près à la réalité.
Quoi qu'il en soit, il est avéré que, par une déplorable fatalité, la marquise de Ghamarande s'est trouvée, inconnue et ne pouvant se faire connaître, livrée à des étrangers.
Le baron de Simaise seul pouvait veiller sur la pauvre femme, la protéger ; mais il ignorait qu'il existât entre elle et lui un lien de parenté.
— Oui, fit le banquier d'un ton très naturel, mais qui n'était pas exempt d'ironie; M. le baron ne savait pas, malheureusement, que son frère avait épousé Lucy Glandas à Batavia.
— Et c'est un malheur, monsieur Van Ossen, un grand malheur que le marquis de Ghamarande ait cru devoir, on ne sait pour quelle cause, cacher son mariage à son frè^e. Si M. de Simaise eût su que Lucy Glan-
das était sa belle-sœur, il aurait lait pour elle ce qu'un bon parent doit faire, il ne Faurait point perdue de vue, et vous et lui n'auriez pas à vous débattre au milieu des difficultés actuelles.
— C'est bien vrai, monsieur. Gomment en sortir?
— Je ne vois pas le moyen.
— Vous tenez absolument à cet acte de décès?
— Oh! absolument. Je vous le répète, tant que cette preuve de la mort de la marquise ne me sera pas fournie, je dois croire qu'elle existe et je suis obligé de lui conserver son héritage.
— Gela peut durer de longues années encore.
— J'attendrai, monsieur.
— Si M. de Simaise ne s'est pas mépris sur le sens de vos paroles, il paraîtrait, pourtant, que vous avez hâte de terminer cette affaire ?
— G'est vrai, monsieur ; oui, je voudrais que ce compte Ghamarande, depuis si longtemps sur nos livres, fut enfin et définitivement réglé.
— Alors, monsieur Van Ossen, comment concilier ces deux choses : votre exigence à laquelle il est impossible de donner satisfaction, et votre vif désir de vous débarrasser des vingt millions ?
Le banquier sourit doucement.
— Mon cher monsieur, répliqua-t-il lentement, exécuteur d'une volonté, je voudrais, comme cette volonté me l'ordonne, remettre l'héritage du marquis de Ghamarande à qui de droit ; mais je vous prie de croire que les millions, prêts à sortir de ma caisse, ne m'embarrasseront nullement s'ils y restent. Dans notre maison, où le roulement de caisse se chiffre chaque année par des milliards, qu'est-ce que vingt, trente, cinquante millions de plus ou de moins ? Presque rien.
La marquise de Ghamarande est-elle morte, est-elle vivante ? Je crois qu'elle n'existe plus, mais cela ne peut me suffire : il faut que j'aie entre les mains l'acte qui me le prouve. Je ne sors pas de là.
— Même si le dépôt qui fut autrefois confié à votre aïeul devait rester éternellement entre vos mains ?
— Oui, monsieur, même dans ce cas.
— Cependant il vous serait agréable de pouvoir liquider cette affaire ?
— Je vous l'ai fait assez comprendre, je crois.
— Eh bien ! monsieur Van Ossen, on peut trouver le moyen dé trancher la difficulté.
— Mais je ne demande pas mieux, monsieur; voyons, voyons !
— Avant tout, il faut qu'il soit bien entendu que, pour vous et moi, la marquise de Ghamarande n'existe plus.
— Soit.
Garini resta uu moment silencieux, ayant Tair de réfléchir profondément.
— Monsieur Van Ossen, reprit-il, le regard plongé dans les yeux du banquier, quand la marquise de Chamarande est devenue folle, elle était enceinte.
M. Van Ossen eut un tressaillement qui n'échappa point à l'œil observateur de l'Italien.
— Oui, on a dit cela, répondit-il.
— C'était vrai. Gomme vous, monsieur, j'ai fait des recherches qui n'ont pas été sans résultat.
— Vous avez découvert ?
— Ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire : que la marquise était enceinte et qu'elle a mis au monde un enfant.
— Oh ! lit le banquier, encore un on-dit.
— Non monsieur; je vais plus loin : je sais que cet enfant est né viable, bien constitué, bien portant; qu'il a vécu; je sais enfin qu'il est du sexe masculin.
— Mais c'est très curieux, extrêmement intéressant ce que vous m'apprenez là, cher monsieur ; comment M. de Simaise ne m'a-t-il point parlé de cet enfant ?
— Un homme aujourd'hui, monsieur.
— Sans doute, s'il n'est pas mort.
— Il existe, monsieur, il existe !
A son tour le banquier attacha son regard perçant sur le visage de Garini.
— Mais je réponds à votre question, continua l'Italien : M. de Simaise ne vous a point parlé du fils de son frère parce qu'il ignore son existence.
— Ah ! Et vous qui savez, vous ne l'avez pas instruit?
— Je ne lui ai rien dit.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne voulais parler du résultat de mes recherches qu'à vous seulement.
— Je ne vois pas la raison, mais qu'importe.
Enfin, vous prétendez que la marquise a donné le jour à un enfant, que cet enfant a vécu, qu'il existe !
— Oui, monsieur.
— Où est-il né ?
— Je l'ignore, répondit Garini avec aplomb, mais soyez tranquille, je le saurai.
JEAN LOUP. GGl
— Je ne veux opposer aucun doute à vos affirmations, monsieur. Certes, il faut que vous soyez bien certain de ce que vous avancez pour parler avec tant d'assurance : il faut aussi que vous sachiez au moins oii se trouve le fils du marquis et de la marquise de Ghamarande.
— Je ne puis vous dire où il est en ce moment; mais je ne vous demande pas plus d'un mois pour le trouver.
M. Van Ossen sentit sa poitrine se dilater, et il respira plus à Taise.
— Et après, signor Garini ? demanda-t-il
— Après? fit ritalien interloqué.
— Oui, après, qu'arrivera-t-il ?
— Vous sortirez de l'impasse oiiTous êtes. Le banquier secoua la tête.
— Non, répliqua-t-il, cela ne changerait en rien la situation.
— Gomment, en rien ?
— D'abord, monsieur, ce jeune homme se présenterait-il muni de son acte de naissance, afin d'établir qu'il est bien le fils de la marquise de Ghamarande? Je ne le crois pas, puisque la marquise étant restée mconnue, on n'a pu inscrire sur les registres de l'état civil que la naissance d'un enfant sans nom de famille, né d'une mère inconnue.
— Je ne sais pas si ce jeune homme pourra produire son acte de naissance; mais je vous promets qu'il sera en mesure de vous fournir des preuves irrécusables qu'il est le fils de la marquise de Ghamarande.
— Je veux bien vous croire, monsieur ; néanmoins, malgré ces preuves irrécusables, constatant son identité, je n'en exigerais pas moins l'acte de décès de la marquise.
Un éclair fauve sillonna le regard de l'Italien.
— Ge serait un déni de justice ! s'écria-t-il, oubliant toute retenue ; autant dire tout de suite que vous ne voulez pas rendre le dépôt qui vous a été confié, que vous voulez garder l'héritage de l'orphelin.
M. Van Ossen fut pris d'un tremblement nerveux et pâlit ; cependant il eut la force de rester calme.
Depuis un instant déjà il savait à quelle espèce d'individu il avait affaire.
— Vous jugez à votre point de vue, monsieur, et moi à ma manière, répliqua-t-il sèchement.
— Ge qui rend votre mauvais vouloir évident, répondit Garini sur le même ton.
— Il vous semble monsieur ; oh ! il importe peu que ma conduite, en cette circonstance, soit appréciée d'une manière ou d'une autre. D'accord avec ma conscience, je me renferme dans ce qui est mon droit absolu, et
en même temps mon devoir; je vous déclare donc que rien au monde ne pourra mettre obstacle à ce que je veux.
L'Italien se mordit les lèvres avec une sorte de fureur.
M. Van Ossen poursuivit :
— Tant que je pourrai croire que la marquise existe, je suis obligé de la considérer comme Tunique héritière de son mari. Il y a dans mon cabinet, à iVmsterdam, des instructions écrites de la main de mon aïeul qui sont ma loi. Dans cet écrit, il n'est point parlé d'un enfant qui serait né du mariage du marquis de Ghamarande. Or, ce n'est ni à M. le baron de Simaise, ni à ce jeune homme, dont vous venez de me révéler l'existence, que je dois rendre mes comptes, mais à la marquise elle-même; à moins — je vous le répète une dernière fois — que son acte de décès produit vienne me prouver qu'elle n'existe plus. Dans ce cas seulement, le jeune* homme dont vous venez de me parler pourrait être appelé à faire valoir ses droits. Voilà, monsieur, tout ce que j'ai à vous dire.
— Et pourtant, monsieur, vous le déclarez vous-même, vous êtes convaincu que la marquise est morte.
— Vous qui vous entendez aux affaires, monsieur, et qui êtes naturellement un légiste, vous devez savoir que ma conviction serait chose sans valeur devant un tribunal. Mais à quoi bon discuter plus longtemps, je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit.
— Je vous ferai remarquer, monsieur, qu'il y a là matière à procès.
— Ah! vous croyez ?... Gela, je vous assure, est en dehors de toutes mes préoccupations. Un procès ! quel serait ce procès, je vous prie?
— Une demande en restitution.
Le banquier haussa les épaules.
— Et sur quoi vous appuierez-vous, monsieur ? Oui, sur quoi ? Quelle pièce authentique sérieuse avez-vous entre les mains? Il a été donné un reçu du capital déposé dans notre caisse ; j'en ai la copie; il y est dit que la somme versée prendra part aux bénéfices des opérations de la maison de banque.
Mais où est-il ce reçu ? D'ailleurs, cette pièce produite en justice me donnerait encore raison contre mes adversaires.
Garini comprit qu'il n'avait plus rien à espérer ; cette magnifique affaire lui échappait; c'était un coup manqué. Il était humilié de voir avec quelle aisance le banquier répondait victorieusement à tous ses arguments. La supériorité de M. Van Ossen l'écrasait.
Celui-ci reprit :
— Ah ! ah ! un procès ! Je voudrais bien voir cela. Ce serait une satisfaction pour moi ; mais elle ne me sera point donnée. Voyons, conti-
Eua-t-il, ne cachant plus cette fois son ironie, est-ce M. le baron de Simaise qui voudrait m'attaquer ? Je l'attends. Mais non, il n'oserait pas... Je sais qu'il a d'excellentes raisons pour ne pas réclamer l'appui des tribunaux. Est-ce l'autre? Ce jeune homme qui est, dites-vous, le fils du marquis et de la marquise de Ghamarande ? Eh bien, je n'ai pas plus à redouter de celui-ci que du premier.
Un capital a été confié à notre maison ; ce capital est aujourd'hui de plus de vingt millions, et il augmente tous les jours. Qu'on m'apporte la pièce authentique que je réclame et nous verrons après !
Sur ces paroles, M. Van Ossen se leva, faisant comprendre au visiteur qu'il n'avait plus rien à lui dire et qu'il devait se retirer.
— Ainsi, c'est votre dernier mot? dit l'Italien en prenant son chapeau.
— Mon dernier mot, monsieur.
— C'est bien, fit Garini, lançant à son vainqueur un regard de défi. M. Van Ossen toucha le bouton d'une sonnette.
Un domestique parut aussitôt.
— Reconduisez monsieur, dit le banquier.
Garini sortit piteusement, l'oreille basse^ mais ayant en lui le grondement d'une rage insensée, et ruminant déjà le projet d'une vengeance à ritalienne.