IL Y A LOIN DE LA COUPE AUX LÈVRES
Il se jeta dans la voiture de place qui l'attendait sur le boulevard, en donnant au cocher le numéro de l'hôtel de Simaise, avenue des Champs-Elysées.
Garini venait d'éprouver une cruelle déception; il avait fait ce qu'on appelle un pas de clerc. Four complet! Il était forcé de reconnaître qu'il avait eu affaire à plus fort que lui.
Quoi, lui^ Garini, un malin, un élève de Blaireau, il s'était laissé
664 LE PUOTECTEUR.
rouler par un banquier hollandais! Misère!... C'était à se ronger le3
poings de rage.
Fallait-il donc qu'il renonçât à l'espoir si tendrement, si audacieusement carressé, d'enrichir celui qu'il avait vendu autrefois à des saltimbanques, à condition, bien entendu, que son protégé ne mettrait pas de bornes à sa reconnaissance?
Renoncer! c'est-à-dire se reconnaître battu et rendre les armes, jamais, jamais ! Non, il ne pouvait se désintéresser d'une affaire aussi
splendide.
Pour le moment, M. Van Ossen avait le dessus, mais Garini prendrait bientôt sa revanche. Il allait se mettre immédiatement, avec ardeur, sans perdre un temps précieux, à la recherche du jeune saltimbanque; certainement, il ne lui serait pas difficile de le trouver.
Celui-ci deviendrait, dans ses mains, un instrument terrible, et il frapperait durement, en assommeur. Tant pis pour ceux qui recevraient les coups.
Le baron de Simaise serait perdu, mais cela lui était bien égal ; était-ce sa faute, à lui, si M. le baron avait placé sa tête entre l'enclume et le marteau ?
Carini était vaindicatif, haineux; il avait eu le bonheur d'échapper à la justice des hommes, mais il était resté l'ennemi implacable de la société ; il voulait se venger, peu lui importait sur qui tomberait sa vengeance.
Ah ! M. Van Ossen voulait garder les millions ! On verrait bien. Grâce au signor Carini, le jeune saltimbanque saurait prouver qu'il est le fils du marquis et de la marquise de Chamarande, qu'il est né au vieux château de Blaincourt où sa mère, folle, avait été enfermée, qu'il est enfin l'unique héritier de son père.
Oui, puisqu'il le fallait, il y aurait un procès; on plaiderait. Ah! d'étranges choses seraient révélées devant le tribunal!... Car, Blaireau étant mort, Carini était délié de tous ses serments ; il n'avait plus aucun secret à garder.
L'affaire serait bien conduite et vigoureusement défendue, et, cela n'était pas douteux, le jugement rendu en faveur du saltimbanque serait le triomphe de Carini.
Alors, malgré lui, en dépit de ses résistances, le banquier hollandais serait forcé de rendre ses comptes, d'ouvrir sa caisse... Voilà les millions! Bravo ! Nous sommes Chamarande ! A nous les millions !
La voiture s'arrêta et coupa court au rêve plein de bruits métalliques du signor Garini.
JEAi\.LOUr
ne veux pas qu'on dérange M. de Simaise, a-t-il dit , j'attendrai qu'il soit libre, en fumant un cigare (page 671).
Il mit pied à terre et entra à l'hôlel de Simaise. Il fit annoncer sa visite par un domestique, et, sans le faire attendre, le baron le reçut dans sa chambre.
— Je vous attendais, dit de Simaise, puisqu'il était convenu que vous verriez le banquier ce matin. Eh bien, qu'avez-vous fait ? demanda-t-il anxieusement.
- - Héias ! rien, monsieur le baron.
LlY. 84, E. BîcjiKBOiiTuî. — Jkan Loui*. •— Éd. J. Rouv-f et CJ* Liv. 84.
666 LE PHOTECTEUR.
Le Hollandais s'obstine à réclamer l'acte de décès, il n'en veut pas démordre.
— Ridicule exigence, quand il sait aussi bien que moi que cette pièce n'existe pas, n*a jamais existé!
— Croyez bien, monsieur le baron, que si le banquier se montre -à ce point exigeant, c'est qu'il a ses raisons pour cela.
— Quelles raisons?
— Il ne me les a pas fait connaître.
— Oh! je les devine, ses raisons : il veut garder les millions!... mais nous verrons, nous verrons. •
L'Italien sourit en regardant sournoisement le baron. Celui-ci reprit :
— Nous avions décidé que je lui abando:iri3ra.<r is qnfivf, la moilié, s'il le fallait, et que je lui donnerais quittance de la somme entière. Ne lui avez-vous pas proposé cette transaction, monsieur Carini?
— Eh! je m'en suis bien gardé; il ne m'a fallu qu'un instant pour juger notre homme : si je lui eusse fait cette offre, monsieur le baron, immédiatement il m'aurait fait jeter à la porte par ses valets. J'ai raisonné avec lui, défendant pied à pied vos intérêts, et j'ai vainement combattu pour détruire ses arguments. M. Van Ossen s'est renfermé dans une idée fixe ; il n'en sort pas, il ne veut rien entendre, rien comprendre. Je suis allé jusqu'à le menacer d'un procès.
Le baron changea de couleur.
— Eh bien? fit-il.
— Il m'a répondu d'un ton sec, avec hauteur, qu'il était prêt à répondre, devant n'importe quel tribunal, à la demande que vous voudriez lui faire.
— Un procès! Je ne veux pas de procès ; je vous l'ai dit déjà, monsieur Carini. J'ai horreur des hommes de loi; défendre mes intérêts en justice me répugne ; non, je n'intenterai pas un procès par respect pour la mémoire de mon pauvre frère.
— Et surtout pour ne pas réveiller le chat qui dort, pensa Carini. Il reprit à haute voix :
— Bref, monsieur le baron, j'ai quitté le Hollandais, en ne saciiant trop que penser; à ne vous rien cacher, je vous avoue que je me suis demandé et que je me demande encore si ces fameux millions existent réellement.
— Quoi! s'écria de Simaise, vous avez un doute?
— Mon, Dieu, oui, monsieur le baron.
— Détrompez-vous^ monsieur Carini, les millions existent : il y u.
sur les livres de la banque Van Ossen, d'Amsterdam, un compte Chamarande.
La façon dont m'a parlé le banquier, ce qu'il m'a dit, ne permet pas de douter. J'avais toujours cru que mon frère, lorsqu'il a péri en mer, revenant de Batavia, était porteur de la fortune qu'il était allé recueillir en sa qualité d'héritier de son parent Philippe de Villiers. Ce n'est donc pas sans surprise que j'ai appris de M. Vaa Ossen que plus de quatre millions, crus perdus, étaient restés à Batavia entre les mains des associés de la maison Philippe de Villiers.
Ces millions, augmentés de leur part de bénéfices pendant quatre ans environ, oat bien été versés en dépôt dans la caisse de la banque Van Ossen, avec des conditions spéciales do participation dans toutes les opérations financières de la banque, par suite desquelles le capital déposé a pu s'élever, au bout de dix-huit ans, au chiffre énorme de plus de vingt millions.
En vérité, cher monsieur Garini, votre doute est inexplicable.
— Avec ce Hollandais, monsieur le baron, une énigme vivante, on a le droit d'être défiant, de se tenir sur ses gardes,
— Et d'ailleurs, monsieur Garini^ pourquoi M. Van Ossen serait-il venu me parler de ces millions, auxquels je ne pensais guère, s'ils n'existaient point.
— Geci me paraît sans réplique, monsieur le baron : je ne puis plus douter de l'existence des millions, mais voulez-vous que je vous fasse connaître le fond de ma pensée?
— Je vous en prie, monsieur Garini.
— Eh bien ! monsieur le baron, j'ai dans l'idée que M. Van Ossen a essayé de vous tendre un piège.
— Un piège?
— Oui.
— A moi ?
— A vous, monsieur le baron.
— Et pourquoi, monsieur Garini? Dans quel but?
— Je puis me tromper, monsieur le baron, qui ne se trompe pas? Tout le monde est sujet à erreur. Cependant j'ai cette conviction que le banquier hollandais n'a jamais eu l'intention de vous mettre en possession des millions dont il est le dépositaire.
— Pourtant, monsieur Garini...
— Ah! oui, si vous aviez pu vous procurer l'extrait de l'acte de décès?... Eh bien! monsieur le baron, même dans ce cas, le banquier aurait trouvé une autre raison pour vous fermer sa caisse et garder les
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millions. En venant vous parler de cette merveilleuse fortune, il s'en servait comme d'un appât.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, monsieur Garini.
— Le banquier espérait simplement obtenir de vous une révélation.
— Une révélation?
— Pensant que vous n'aviez jamais perdu de vue Lucy Glandas, il croyait pouvoir, grâce à vous, acquérir la certitude de sa mort. Croyezbien, monsieur le baron, qu'on a fait de nombreuses et infructueuses recherches pour retrouver la marquise de Ghamarande ; le banquier ne s'est adressé à vous qu'en désespoir de cause. Oui, on a cherché et on cherche encore activement la marquise.
— Qui la cherche? le banquier?
— Il vous l'a dit lui-même; mais je ne crois pas qu'il agisse pour son propre compte.
— Pour le compte de qui agirait-il?
— De ceux qui ont intérêt à savoir ce qu'est devenue la marquise
— Je ne vois pas... balbutia le baron.
— Enfin, monsieur le baron, voici, selon moi, ce qu'on veut : savoir si la marquise est morte ou si elle existe encore.
— Mais encore une fois, pourquoi ?
— Parce qu'on est las de la chercher inutilement partout et qu'on voudrait être, enfin, fixé sur son sort. Je vous le répète, monsieur le baron, on comptait sur vous pour acquérir une certitude. Si vous aviez pu fournir la preuve du décèsj on aurait aussitôt cessé les recherches ; mais vous ne savez rien, vous ne pouvez rien prouver ; dès lors on reste dans le doute et on a le droit de supposer, d'espérer que la folle n'a pas cessé de. vivre, et les recherches continuent.
— Mais, monsieur Garini, qui donc, si ce n'est le banquier seul, dépositaire de la fortune de mon frère, à intérêt à savoir si Lucy Glandas est morte ou si elle existe encore ?
— Je ne sais pas, monsieur le baron.
— J'ai beau examiner, chercher, je ne vois que M. Van Ossen.
— L'Italien secoua la têle.
— Gomme je vous l'ai dit, monsieur le baron, répliqua-t-il, je puis me tromper, faire fausse route dans mes suppositions, néanmoins je garde ma coiiviction. Oui, je crois, jusqu'à preuve du contraire^ que dans cette affaire, le banquier hollandais n'est qu'un mandataire ayant accepté une mission qui lui a été confiée.
— Par qui, monsieur Garini, par qui ?
— Je l'ignore comme vous, monsieur le baron. Mais je maintiens
mou idée que le bauquier u'agit pas de lui-même. Vous ne voyez que M. Van Ossen; moi je devine derrière lui une personne cachée, une volonté qui le dirige.
De Simaise ne répondit pas. Il prit sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir.
Sans être affirmatives, les paroles de l'Italien avaient fait impression sur lui. Quelle pouvait donc être cette personne qui, se tenant niybtcrieuscment cachée dans l'ombre^, faisait agir le banquier?
Sa pensée se porta sur sa femme, qui, seule, maintenant, connaissait les choses terribles jetées dans le trou noir de Toubli. Il ne voyait que la fe, ^baronne; elle seule pouvait se mêler d'une façon plus ou moins intéressée de cette affaire d'héritage. Condamnée depuis si longtemps au silence, forcée de garder le^secret des crimes de son mari, la baronne ne pouvait lui nuire, il n'avait rien à redouter de ce côté.
Mais pourquoi toutes ces inutiles recherches pour retrouver la marquise? De Simaise connaissait sa femme, ses sentiments d'honneur et de probité; assurément elle ne voulait pas qu'il fût mis en possession de rhcritage tant qu'elle pourrait croire la marquise vivante; mais Lucy Glandas était morte, tout le démontrait; un jour ou l'autre le banquier et la baronne finiraient par n'en plus douter; alors il faudrait bien lui remettre les millions. Seulement aurait-il longtemps à attendre?
A côté de tout cela une chose étonnait singulièrement le baron . il y avait un enfant, la baronne le savait; pourquoi ne parlait-on point de lui?
M. Van Ossen en avait touché u.a mot, mais laissant voir qu'il ne croyait même pas qu'il eût été mis au monde. En admettant qu'il existât encore, cet enfant abandonné, perdu, sans état civil, était maintenant introuvable. Sur ce point, le baron était parfaitement tranquill-e.
Cependant, si Tintervention de la baronne se faisait réellement sentir dans cette affaire, pourquoi, puisqu'on cherchait si activement la mère, ne faisait-on pas également des recherches pour retrouver l'enfant?
Le baron ne comprenait plus. Il se dit :
— Ou ils ont compris que de ce côté ils n'avaient rien à espérer, ou ils ont acquis la certitude que le fils de la marquise n'existe plus.
Après tout, continua-t-il, suivant le cours de ses réflexions, rien n'indique sérieusement l'intervention de la baronne et, au contraire, tout prouve que M. Van Ossen agit de lui-même.
Carini n'est pas* sûr; il n'affirme rien, il ne fait que supposer. D'ailleurs, il déclare lui-même qu'il se trompe peut-être.
Le baron releva brusquement la tête et surprit le regard perçant de
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ritalieii ritacho sur lui; mais il ne remarqua point le sourire singulier qui s'elïaça subitement sur les lèvres de l'élève de Blaireau.
— Cher monsieur Carini, dit de Simaise, ce que vous pensez peu ôlrc vrai ; mais ce n'est qu'une supposition et je ne puis être encore d votre avis. Quoi qu'il en soitj nous ne sommes pas plus avancés aujou} d'iuii qu'hier.
— Je suis forcé de le reconnaître, monsieur le baron.
— Nous ne pouvons prendre aucune décision en ce moment; il nous ^?Ait encore et sérieusement examiner la situation, vous de votre côté, riioi du mien; nous réfléchirons sur nos moyens d'action et nous nous en! cadrons sur ce qu'il y aura lieu de faire.
— Monsieur le baron, je suis toujours à vos ordres, désireux de vous scr\ ir et de vous être agréable.
— J'en suis convaincu, monsieur Carini.
— Quand aurai-je l'avantage de vous revoir, monsieur le baron? demanda l'Italien en se levant.
— Dans deux ou trois jours j'irai vous voir.
— N'oubliez pas, monsieur le baron, que chaque fois que vous aurez besoin de moi, pour n'importe quelle afTaire, vous me trouverez à votre disposition.
— Merci, monsieur Carini, je me souviendrai.
Le signor Carini ploya sa longue échine et, restant courbé, marcha vers la porte en reculant.