‹ Jean LoupChapitre 68 sur 153 · LA DEMANDE EN MARIAGE · texte numérisé non relu

LA DEMANDE EN MARIAGE

Carini n'était pas encore sorti de l'hôtel lorsque Frédéric ouvrit la porte de la chambre de son maître.

— Monsieur le baron, dit-il, M. Pedro Castora est dans le salon depuis un quart d'heure.

— Pourquoi l'avoir fait attendre?

— Il n'a pas voulu qu'on l'annonçât, sachant que vous étiez avec quelqu'un. Je ne veux pas qu'on dérange M. de Simalse, a-t-il dit; j'attendrai qu'il soit libre, en fumant un cigare.

Le baron se précipita vers la porte et cria :

— Venez donc, mon cher Pedro, venez donc!

Le jeune homme sortit aussitôt du salon et vint mettre sa main dans celle que le baron lui tendait.

Pedro avait un air sérieux, grave, réfléchi, qui fit tressaillir le baron, toujours inquiet et gêné en présence du Brésilien depuis le chèque du Comptoir d'escompte.

— Mon cher Pedro, dit de Simaise, interrogeant la physionomie du jeune homme et après avoir refermé la porte de sa chambre, que devenez-vous donc? La semaine entière s'est passée sans que j'aie le plaisir de vous voir. Je n'ai pu vous rencontrer ni au bois, ni au théâtre, ni au •*.ercle. Je serais allé chez vous si j'eusse été sûr de vous y trouver. Vous êtes un peu pâle; auriez- vous été souffrant?

— Non.

— Est-ce que vous avez fait un second voyage pour admirer les prairies en fleur, les collines verdoyantes et autres beautés champêtres^

— Je ne suis pas sorti de chez moi.

— Est-ce possible? Qu'avez-vous pu faire pendant ces six longs jours de retraite et de solitude ?

— J'ai beaucoup réfléchi, baron, ou, si vous le préférez, j'ai rêvé.

— Ah! oui, c'est vrai : chez vous, Pedro, le rêve tient lieu de la réalité.

— Pas précisément, de Simaise, mais c'est en rêvant que je la cherche.

— Eh bien ! l'avez- vous trouvée ?

— Oui.

— Alors?

— Alors, baron, je cesse de rêver et ne veux plus songer, maintenant, qu'à saisir la réalité vers laquelle le rêve m'a conduit.

— Homme singulier, fit de Simaise; pour ceux qui vous connaissent le mieux, pour moi, votre meilleur ami, vous serez toujours un être incompréhensible !

Et il se mit à rire.

Le jeune homme s'approcha de la cheminée et s'oublia un instant à conlempler la figure adorable de M*"' Henriette de Simaise. Puis, revenant [>rès du baron :

— Mon cher baron, dit-il, j'ai pris une grande résolution.

— Ah!

~~ Je veux me marier,

— Allons donc!

— - Ne soyez pas incrédule, dit gravement Pedro; oui, je veux me marier. Voyez-vous, je suis las de celte vie dissipée, énervante, ..sans raison, sans base, de cette existence pleine de plaisirs et malgré cela vide de tout qu'on mène à Paris. Depuis plusieurs années déjà je suis seul au monde; pendant quelque temps ma grande fortune m'a tenu lieu de bien des choses; mais, qu'est-ce que la fortune quand on n'a que cela? Je m'aperçois maintenant que la richesse est à peine un accessoire dans la vie heureuse telle, que je la comprends.

Je suis riche, la belle affaire!... Ma fortune ne m'empêche plus de sentir le poids et la tristesse de mon isolement ! N'ayant plus aucun parent, de Simaise, je veux me créer une famille. Pour tout homme il faut que la vie ait un but. Eh bien ! voilà, je veux me donner une compagne et avoir ensuite, je l'espère, des enfants à aimer. Il y a en moi un imibense besoin d'affection à recevoir et à rendre que j'ai hâte de satisfaire.

Le baron souriait.

— Mon cher Pedro, répliqua-t-il d'un ton léger, et doucement railleur, je suis depuis longtemps habitué aux fantaisies de votre esprit capricieux; votre humeur suit les mouvements du baromètre : vous voyez ^out en rose les jours de soleil, tout en noir les jours de pluie. En ce moment le vent est au mariage, il tournera d'un autre côté; le rêve de demain amènera une nouvelle idée qui prendra la place de celle du rêve d'hier.

Le jeune homme secoua la tête.

— De Simaise, dit-il, vous ne m'avez pas compris.

— Mais si, mais si.

— J'ai clos la série de mes rêves; je vous l'ai dit tout à l'heure, j'ai cessé de rêver.

— Ainsi, c'est sérieux?

— On ne peut plus sérieux.

— En ce cas, Pedro, me mettant à votre diapason, je deviens grave ainsi que l'exige la circonstance. Donc, vous voulez vous marier?

— Oui. Et croyez, de Simaise, que ce n'est pas sans avoir beaucoup réfléchi que j'ai pris cette très grave résolution.

, — On sçiit, Pedro, que vous n'êtes pas un étourdi. Eh bien! qu'est-ce que je vous disais l'autre jour?

— Vous me disiez?

— Je vous disais : Pedro, vous êtes amoureux de cette jeune fille

L'officier se retourna vivement et poussa une exclamation de joie (page 619).

après laquelle vous avez couru je ne sais où et vous avez en tête le projet de vous marier.

— Oui, je crois me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela.

— Alors, Pedro, cette jeune fille...

— N'est plus en cause, interrompit vivement le Brésilien, c'est d'une autre qu'il s'agit.

LlV. 85. E. RiCHEBOURG. - Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G^*. Liv. 83.

— D'une autre?

— Oui.

— Où donc Tavez-vous si vite découverte?

Ici^ répondit Pedro, et voilà son portrait, ajouta-t-il en désignant

de la main la photographie.

— Ma fille? exclama le baron.

— Oui, de Simaise, votre fille.

— C'est Henriette que vous voulez épouser?

— Verriez-vous un empêchement?

— Aucun, Pedro, aucun.

La figure du jeune homme s'épanouit.

— A la bonne heure ! fit-il.

— Et vous aimez Henriette, Pedro ?

— Je l'aime.

— Mais vous ne connaissez d'elle que cette photographie.

— Qu'importe, si cela m'a suffi pour l'aimer?

— Vous Taimez, vous l'aimez?...

— Il faut bien que cela soit, puisque je désire la prendre pour femme, associer sa vie à la mienne. Enfin, vous ne me repoussez pas?

— Oh! mon cher Pedro!

— Et vous ne voyez aucuji obstacle? •

— Aucun, je vous Fai Hit; pourtant, Pedro...

— Dites.

— Je ne suis pas seul ; il y a la baronne.

— Oui, il y a M"™^ la baro-ine de Simaise.

— Elle peut ne pas vouloir.

— Si vous êtes résolument avec moi, de Simaise, M™* la baronne me fera un accueil favorable.

— Si je suis avec vous, Pedro? Oh ! vous n'en doutez pas!

— Non ; aussi ai-je pleine confiance.

— Ce n'est pas tout, Pedro ; il y a aussi Henriette.

— Eh bien? '

— Elle ne vous connaît pas et n'a probablement jamais entendu parler de vous.

— M}^^ de Simaise me connaîtra.

— Sans doute; mais vous savez ce que sont les jeunes filles : elles ont leurs caprices, leurs idées, peut-être aussi, comme vous, Pedro, leur idéal rêvé ; il faudrait qu'Henriette vous aimât.

— Je me ferai aimer.

— Vous avez réponse à tout, vous ne doutez de rien.

— Vous me *trouvez présomptueux ?

— Non, certes.

— Je vous le répète, de Simaise, je suis plein de confiance, d'abord parce que vous êtes avec moi et que vous défendrez ma cause, et ensuite parce que j'ai des moyens excellents à employer pour réussir.

Je suis fataliste, et je vois mon mariage avec M"® de Simaise écrit en lettres d'or sur une page du grand livre des destinées humaines.

Sans doute, c'est pour ma satisfaction, pour la réalisation de mon rêve le plus doux et le plus beau que je désire cette union; mais j'ai d'autres raisons : je veux en même temps accomplir une grande chose. Je suis allé loin dans mon rêve et je veux le réaliser dans toute son étendue.

Je vous disais tout à Theure : je suis las de l'existence que je mène depuis des années, existence vide, sans utilité ; je souffre de mon isolement, il me faut une famille. Eh bien ! de Simaise, en épousant M"® Henriette, j'ai immédiatement ce que je demande, une famille entière : un père, vous; une mère, M"'^ la baronne de Simaise; un frère, votre fils Raoul. Voilà la dot que ma femme m'apportera, l'unique dot que je veuille recevoir.

Oui, j'aurai ainsi une famille, car c'est en famille, tous ensemble, que nous vivrons. Si mon hôtel n'est pas assez vaste, j'en achèterai un autre. Depuis longtemps, trop longtemps, de Simaise, vous et votre femme vivez séparés ; M"*® la baronne a-t-elle eu tort ou raison de s'éloigner de vous ? Je n'ai pas à me prononcer. Le mariage de M"° de Simaise sera l'occasion d'un rapprochement. D'un commun accord nous détruirons la barrière élevée entre vous, et le rapprochement se fera, il le faut. Vous témoignerez le regret, le repentir des choses passées, et M""® la baronne pardonnera. Sur tout nous jetterons un voile et appellerons l'oubli.

Rentrant ainsi dans la famille, de Simaise, vous commencerez une existence nouvelle et vous verrez que celle-ci vaudra mieux que l'autre.

Au point oii nous en sommes, je puis vous parler avec une entière franchise : vous êtes assez mal dans vos affaires ; vos créanciers sentent votre gêne et deviennent exigeants, arrogants, avant de se montrer insolents, et vous talonnent sans cesse. Je ne connais ni vos ressources, ni exactement votre situation financière, mais je ne crois pas me tromper en disant que si vous allez encore un an, deux ans au plus, ce sera tout. Donc, je vous sauve de la ruine et je refais votre fortune. On ne compte pas avec les siens.

Encore plein de force et de jeunesse, habitué que vous êtes à une existence mouvementée, le calme de la vie sédentaire, le désœuvrement

pourraient vous être funestes; il vous faudra dépenser une certaine somme d^activité afin de ne pas vous laisser dévorer par Tennui. J'ai déjà songé à ce qu'il y aurait lieu de faire pour répondre à cette nécessité de mouvement et d'activité. Il me sera facile de vous faire nommer membre du conseil d'administration d'une importante maison de banque, de deux ou trois compagnies de chemins de fer ou directeur d^une mine ou d'une autre grande exploitation industrielle.

Voyez-vous, de Simaise, le grand tort de beaucoup de gens riches, c'est de ne pas savoir se servir de leur fortune, de ne pas savoir, veux-je dire, l'employer utilement pour eux et pour les autres.

Il ne suffit pas de dire : je suis cinq fois, dix fois, vingt fois millionnaire; il faut pouvoir dire encore et surtout : grâce à ma fortune, voilà les services que j'ai rendus, le bien que j'ai fait, que je fais, et celui que j'espère faire encore.

Est-elle bien placée la fortune entassée dans les sacs d'un avare?

Eh bien ! quiconque a la richesse et n'en fait pas profiler les autres doit être abaissé au niveau de l'avare ; l'un vaut l'autre : avarice, égoïsme, deux choses hideuses ! Celui qui jouit de tout égoïstement n'est pas digne de la fortune qu'il doit quelquefois à son travail, à son intelligence, mais le plus souvent au hasard de sa naissance.

Pour conclure, je dis : si la fortune est un élément nécessaire pour rendre la vie facile, il ne faut pas qu'elle soit considérée comme un lit voluptueux sur lequel s'endort l'homme qui croit n'avoir rien à faire, parce qu'il n'a pas besoin de travailler pour gagner son pain de chaque jour. L'or est un levier puissant, il faut s'en servir pour soulever quelque

chose.

Enfin, de Simaise, je viens de vous faire part de quelques-uns de mes projets. Ai-je votre approbation?

— Si je vous approuve! exclama le baron. Ah! Pedro, mon cher Pedro !

Il saisit les mains du jeune homme et les serra avec une émotion vraie ou feinte.

— Vous êtes l'homme généreux par excellence, Pedro, vous avez droit à toutes les admirations !

— Oh! oh! prenez garde, de Simaise, répliqua le Brésilien en souriant, on ne doit pas se montrer aussi enthousiaste vis-à-vis d'un futur gendre !

Il continua :

— Votre fils n'est pas oublié dans mes arrangements de famille ; il trouvera en moi l'amitié et le dévouement d'un frère. Je n'ai pas besoin

de vous dire, n'est-ce pas, que la fortune entière de M""® la baron ae de Simaise sera pour lui. L'éclat du nom de Simaise ne pâlira point : après vous, baron, Raoul sera là pour lui conserver son lustre. Maintenant que je vous ai tout dit, avez-vous quelques objections à m'opposer?

— Aucune, Pedro, aucune.

Le jeune homme se leva.

— Monsieur le baron de Simaise, dit-il, prenant un ton solennel, j'ai rhonneur de vous demander la main de M"^ Henriette de Simaise, votre fille ! ,

A son tour le baron se leva et, d'un ton également solennel, il répondit :

— Monsieur Pedro Gastora, ma fille et moi nous sommes très honorés de votre demande; je suis heureux de vous accorder la main de M"® Henriette de Simaise.

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