‹ Jean LoupChapitre 69 sur 153 · LES CHIENS DU JARDIN D'AGGLIMATION · texte numérisé non relu

LES CHIENS DU JARDIN D'AGGLIMATION

Ce jour-là, M. Lagarde était sorti aussitôt levé; il rentra un peu avant onze heures. En traversant la salle à manger^ il jeta les yeux sur la table, sur laquelle le valet de chambre avait déjà mis trois couverts.

La cuisinière était à ses fourneaux, très affairée. Son maître lui avait dit de se distinguer, et elle tenait à mettre en pratique toute sa science culinaire.

— Qui donc attend-on? se demandai t-t-elle ? Deux princes, probablement.

M. Lagarde s'était assis dans son cabinet, à sa place habituelle, devant son bureau. Bien qu'il fût toujours songeur, son front était moins sombre, sa figure moins triste; ses traits avaient une certaine animation, ses yeux brillaient. Évidemment il y avait en lui quelque chose d'heureux, une douce pensée qui, momentanément, lui faisait moins sectir sa souffrance.

A chaque instant il regardait la pendule, il attendait sans impatience, mais comptant les minutes, les secondes. Dans l'antichambre, le domestique attendait aussi.

Un coup de sonnette retentit.

— Voilà le premier^ murmura M. Lagarde en se levant; c'est le vieillard.

. La porte du cabinet s'ouvrit et le valet annonça :

— Monsieur Jacques Vaillant.

L'ancien dragon n'était plus Thomme vigoureux, au caractère énergique que nous avons connu autrefois ; la douleur était restée peinte sur son visage, sa barbe et ses cheveux étaient devenus blancs.

Il parut dans son costume de voyage, poudreux, un peu fripé, portant sa valise. Il tendit à M. Lagarde sa main libre.

— Non, non, dit vivement celui-ci, ce n'est pas ainsi que je reçois mes bons amis.

Il prit le vieillard dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues. Jacques Vaillant eut de la peine à retenir ses larmes ; il ne s'attendait certainement pas à un semblable accueil.

— Je suis tout honteux, dit-il, de me présenter ainsi ; mais je vous ai obéi, monsieur, je suis venu directement de la gare ici.

— Vous allez pouvoir vous occuper de votre toilette, nous ne nous mettrons à table que dans vingt minutes. Mon valet de chambre va vous conduire dans votre chambre.

Firmin, ajouta-t-il, en se tournant vers le domestique qui attendait les ordres de son maître, prenez la valise de M. Vaillant et veillez à ce que rien ne lui manque.

Le vieillard suivit le valet de chambre.

Un quart d'heure s'écoula. Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.

— Exactitude militaire, dit M. Lagarde.

— Firmin annonça :

— Monsieur Jacques Grandin.

Le jeune lieutenant de hussards, en costume bourgeois, le ruban rouge à la boutonnière de sa redingote, entra dans le cabinet.

— Mon ami ! dit M. Lagarde.

Et il lui ouvrit ses bras.

— Vous m'avez appelé, me disant : tel jour à telle heure, soyez chez moi, prononça Jacques d'une voix vibrante d'émotion; me voici. Vous avez besoin de moi : ordonnez, mon ami, mon père, je suis prêt. Vais-je donc pouvoir enfin faire quelque chose pour vous ?

M. Lagarde eut un doux sourire.

— Mon cher Jacques, répondit-il, je n'ai rien encore à vous demander aujourd'hui : mais patience, cela pourra venir. Je vous ai appelé parce que j'éprouvais le besoin de vous voir. Pour me donner cette satisfaction, c'est vingt lieues que je vous ai fait faire.

— En chemin de fer, quand, pour vous, j'irais à pied au bout du monde.

— Je le sais. Et puis, Jacques, j'ai aussi une surprise à vous faire.

— Une surprise ?

— Regardez.

La porte venait de s'ouvrir.

L'officier se retourna vivement et poussa une exclamation de joie à laquelle répondit une autre exclamation, non moins joyeuse.

Et le parrain et le filleul tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Deux malheureux à consoler, le bonheur à leur rendre, se disait M. Lagarde.

La voix de Firmin se fit entendre.

— Le déjeuner est servi.

— Mes amis, à table, dit M. Lagarde.

En se rendant à la salle à manger, le vieillard et le jeune homme échangèrent rapidement à voix basse les paroles suivantes :

— Sais-tu pourquoi nous sommes ici tous les deux ?

— Je ne sais rien.

— Qu'est-ce que cela signifie ? Je cherche vainement à comprendre.

— Ma surprise n'est pas moins grande que la vôtre.

— M. Lagarde a certainement quelque chose à nous dire.

— Cela n'est pas douteux.

— Mais quoi?

— Attendons.

— C'est étrange!

On parla peu pendant le déjeuner. Les convives de M. Lagarde avaient grand appétit; lui-même mangea mieux que d'ordinaire. Tous les mets furent trouvés exquis. La cuisinière s'était réellement distinguée. On but des vins délicieux.

A chaque instant les deux convives se regardaient et semblaient se dire :

Il ne nous a rien dit.

Dès que M. Lagarde prononçait un mot, ils étaient tout oreilles^ espérant que la communication attendue allait venir. Mais l'amphitryon qui^ d'ailleurs, parlait peu, ne disait rien qui pût permettre de deviner pour-

quoi il avait fait venir Jacques Vaillant de Mareille, et Jacques Grandin, de sa ville de garnison.

— Il nous dira cela au dessert, pensaient-ils de plus en plus étonnés. Au dessert, M. Lagarde ne fut pas plus communicatif.

— Ce sera en prenant le café.

Le domestique servit le café, qu'on savoura dans des tasses de Sèvres. On goûta aux liqueurs. Et toujours rien. Même silence de M. Lagarde. Il offrit des cigares. Le jeune homme en prit un. Jacques Vaillant ne fumait pas.

— Maintenant, c'est le moment où jamais, pensa le vieillard.

Le lieutenant, lui, ne savait plus que penser. Il interrogeait M. Lagarde du regard et semblait lui dire :

Vous avez une révélation quelconque à nous faire, nous le savons; pourquoi ne parlez-vous pas, qu'attendez-vous ?

Ceci n'échappa point à M. Lagarde, pas plus que tout à l'heure la mine étonnée de ses convives, les regards échangés ; mais il avait l'air de ne s'apercevoir de rien. Sans doute, il ne jugeait pas que le moment fût venu de donner une explication.

Ayant fumé son cigare, il se leva.

— Aujourd'hui, dit-il, et jusqu'à ce soir, vous m'appartenez tous les deux. Demain, je vous rendrai votre liberté et vous pourrez causer, car vous devez avoir mille choses à vous dire. Mais il s'agit d'employer notre après-midi ; voyons^ que pourrions-nous faire ?

— Tout ce qui vous sera agréable, répondit le lieutenant. M. Lagarde réfléchit un instant.

— Monsieur Vaillant, connaissez-vous le Jardin d'acclimatation ?

— Non monsieur.

— Eh bien, mes amis, voici ce que je vous propose : une visite au Jardin d'acclimatation et après une promenade autour des lacs et dans les magnifiques avenues du bois de Boulogne.

Les deux hommes s'inclinèrent silencieusement.

— Je ne me suis pas encore donné le souci d'une écurie, reprit M. Lagarde, ce qui me dispense d'avoir un cocher. J'ai tout simplement un modeste attelage que je loue au mois. La voiture nous attend, messieurs, nous pouvons partir.

— Eh bien ? fit Jacques Vaillant, à l'oreille de son filleul, pendant qu'ils descendaient l'escalier derrière leur hôte.

— De plus en plus singulier.

— Ce n'est pourtant pas uniquement pour le plaisir de nous avoir chez lui qu'il nous a fait venir, moi surtout, de si loin.

Jacques Grandin tomba sur ses genoux et prit sa tète dans ses mains (page 0S7).

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— Certainement, et je me perds dans les suppositions.

— Il finira bien par s'expliquer.

— Je l'espère.

On prit place dans la voiture de remise, une calèche légère, bien suspendue, attelée de deux chevaux qui, bientôt, filèrent au jrand trot.

A l'entrée du jardin, M. Lagarde montra une carte, et la voiture pénétra dans le parc et alla s'arrêter tout près de la construction et de^ petits enclos réservés aux animaux de la race canine.

Les promeneurs mirent pied à terre.

— J'aime beaucoup les chiens, dit M. Lagarde ; le chien est le meilleur ami de l'homme, a dit Buffon ; l'illustre naturaliste ne vous connaissait pas, mon cher Jacques, ajouta-t-il, souriant gracieusement. Il y a ici des chiens superbes, braques et épagneuls de toutes robes, de toutes les tailles, de toutes les familles, depuis le Bichon ou chierïde Malte etl'Alco, chien d'Amérique, les plus petits animaux de la race canine, jusqu'aux Terre-Neuve et aux chiens de montagne les plus grands et les plus forts. Venez, nous allons faire le tour de ces treillis.

Tenez, voilà le chien des Esquimaux, et le Dingo de la Nouvelle- Hollande ; celui-là est le chien de Sibérie.

Voici le chien du mont Saint-Bernard, le chien des Pyrénées, le chien de Brie.

Magnifiques, ces lévriers. Voilà le grand lévrier, le lévrier d'Ecosse, celui d'Irlande, celui de Russie.

Regardez ce molosse, l'admirable bête. C'est un Danois.

Passons, ce sont les chiens de berger de France et d'Ecosse.

Ah ! voici les chiens-loups, les barbets ou chiens canards, les griffons. Ici, nous voyons les terriers et les bassets : celui-là est le Renardier des Anglais, celui-ci le Terrier-griffon ; voilà aussi le braque du Bengale ; le basset de Burgos, le basset de Saint-Domingue ; voyez, les bassets ont les uns les jambes droites, les autres les jambes torses.

Vous connaissez les mâtins, ces gardiens fidèles de nos maisons et de nos fermes; en voilà une jolie collection : le chien Marron, le chien du Cap, le Wali de l'Himalaya, le Dhole des Indes-Orientales, le Quao des montagnes de Ramghur, le chien de Sumatra, le PoulL de la Nouvelle- Irlande, le petit et le grand Koupara de la Guyane.

Maintenant, voici les petits chiens, diverses variétés d'épagneuls, qui composent la catégorie des chiens d'appartement. Celui-ci, qui attend que je lui jette un morceau de pain, est le petit épagneul diminutif de l'épagneul français ; voilà le Pyrame marqué de feu, le Bichon avec ses longs poils hérissés, le Gredin au pelage d'ébène, le King-Charles, le Chien-lion.

l.IV. 86. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G'«. Liv. 86.

— Oh ! fit tout à coup Jacques Grandin.

— Qu'avez-vous ? demanda M. Lagarde avec un commencement d'inquiétude.

— Rien. Une surprise.

Et, s'adressant à Jacques Vaillant :

— Parrain, voyez-vous ?

— Oui, je vois de très jolis petits chiens.

— Mais celui-là, tenez, celui-là qui s'approche du treillis?

— Ah ! comme il ressemble au pauvre Fidèle !

— N'est-ce pas ? Gomme deux gouttes d'eau se ressemblent.

— Même taille, même tête, même regard, même allure, mêmes marques de feu aux pattes, aux yeux et au museau.

— G'est un chien pyrame, dit M. Lagarde. Et vous trouvez qu'il ressemble à Fidèle?

— Si bien, que si je n'avais pas tenu mon pauvre Fidèle mort dans mes mains, je croirais que c'est lui, répondit le vieillard, ne cherchant pas à cacher son émotion.

— Eh bien, monsieur Vaillant, je vais acheter ce chien et vous l'offrir.

— Quelle idée. !

— Le désir de vous être agréable. Vous lui donnerez le nom de Fidèle. Vous accepterez bien ce petit présent de ma part?

— Je n'ose refuser.

— Ge sera bientôt fait, vous allez voir, reprit M. Lagarde. Et il appela le gardien.

— Quel est le prix de ce chien ? lui demanda-t-il ?

— Ginquante francs.

— Avec cinq francs pour vous, cinquante-cinq francs. Vous allez le prendre et vous l'apporterez au bureau de l'administration oii vous nous trouverez.

Un quart d'heure après, les promeneurs faisaient en voiture le tour du jardin, Jacques Vaillant caressant le nouveau Fidèle qui croquait un biscuit sur ses genoux.

— Voyez, disait en souriant M. Lagarde, le voilà déjà familier avec vous ; il comprend, il sent que vous êtes son maître.

La promenade dans le jardin terminée, la voiture descendit la belle route qui mène à la cascade, devant laquelle on s'arrêta un instant. M. Lagarde montra le champ de courses à Jacques Vaillant, puis on gagna le bord de la Seine. On revint au bois par la magnifique allée des polonias et, ainsi qu'il avait été dit, on fit le tour des lacs avant de rentrer à Paris.

Fidèle paraissait très satisfait de sa nouvelle position et ne s'étonnait point qu'on le comblât de caresses et de friandises.

La demie de six heures sonnait comme on descendait de voiture devant la maison où demeurait M. Lagarde.

La cuisinière attendait le retour de son maître pour mettre la dernière main à ses sauces et donner le dernier tour de feu à son rôti.

Ces messieurs n'eurent que le temps de causer un instant dans le salon. Le domestique vint annoncer que monsieur était servi. On passa dans la salle à manger. Le potage à la bisque d'écrevisses était fumant sur la table.

Fidèle, en liberté, témoignait sa joie par des bonds et une infinité de cabrioles fort amusantes, ne s'arrêtant que pour lécher une main ou se dresser et mettre ses pattes sur le genou de l'un ou l'autre de ses nouveaux amis, quémandant, le gourmand, une sucrerie ou un des gâteaux qu'il voyait sur les assiettes.

Après le dîner, on prit le café comme le matin, puis on alluma le cigare et on revint dans le salon, éclairé comme s'il y avait eu grande réception.

Pendant un instant, le silence fut profond. M. Lagarde avait l'air de réfléchir. Le vieillard et le jeune homme attendaient l'explication qu'il ne pouvait plus tarder à leur donner.

Quant à Fidèle, gorgé de petits-fours et de sucreries, il s'était crânement installé sur la soie d'un fauteuil, et sommeillait, ouvrant de temps à autre, tantôt l'œil droit, tantôt l'œil gauche.

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