‹ Jean LoupChapitre 70 sur 153 · UN BOUQUET FAIT PARLER · texte numérisé non relu

UN BOUQUET FAIT PARLER

Enfin, M. Lagarde rompit le silence.

Son visage avait repris son austérité habituelle; mais il y avait dans son regard quelque chose de rayonnant, comme la douce lumière dont la bonté céleste nimbe le front de l'ancre consolateur.

^SQ LE PROTEGTEUU.

— Mes chers amis, dit-il, j'ai dû vous paraître un être bizarre, incompréhensible. Tantôt j'ai surpris vos regards étonnés, inquiets même, et j'ai entendu vos chuchotements. Certes, vous avez vite compris qu'un motif sérieux, d'une nature exceptionnelle, m'avait décidé à vous appeler près de moi, à vous faire venir de si loin, monsieur Vaillant, à votre âge. Et vous vous êtes demandé pourquoi je tardais tant avons faire connaître l'objet, la cause de cette réunion.

Mon Dieu, il y a des choses qu'on hésite à dire ou qu'on doit dire sûrement, avec certitude. Vous voyez, sur la cheminée, ce bouquet? Il n'était pas là quand nous sommes partis, il a été apporté en notre absence, et c'est lui qui me dit que je peux parler, maintenant, avec assurance.

C'est un bouquet de myosotis. Délicate et douce fleur, le myosotis est l'emblème du souvenir. Oh! le souvenir!

Vous n'avez pas oublié votre chère Jeanne, n'est-ce pas monsieur Vaillant ?

— Je la pleure toujours, j-ela pleurerai jusqu'au moment de mon dernier soupir.

Et le vieillard porta vivement son mouchoir sur ses yeux.

— Et vous Jacques, pensez- vous toujours à votre fiancée? Le jeune homme laissa échapper un long soupir.

— J'ai fait du souvenir de Jeanne un culte, répondit-il; elle n'existe plus, mais mon amour pour elle ne s'éteindra jamais ; je porterai éternellement son deuil dans mon cœur. Jamais un autre amour ne profanera le sanctuaire où vit le souvenir de ma bien-aimée!... Je ne désire pas une nouvelle guerre, oh ! non ; mais s'il fallait encore courir à la frontière, ah! je vous le dis, je serais heureux de me faire tuer, afin de pouvoir rejoindre ma Jeanne dans la tombe!

— Je comprends un pareil amour, Jacques ; c'est ainsi qu'un homme comme vous doit aimer ! Ah ! on peut dire qu'elle a été, qu'elle est chérie, celle-là qu'on aime jusque dans la mort!

Mes chers amis, préparez-vous tous les deux à apprendre quelque chose d'extraordinaire, d'invraisemblable; oui, préparez-vous aune surprise qui est en dehors de tout ce que vous avez pu supposer ou imaginer.

Vous avez été forts contre une immense douleur, vous le serez également contre une émotion moins terrible.

Quatre prunelles se dilatèrent et se fixèrent sur M. Lagarde.

— Ce n'est pas une nouvelle douleur qui va vous atteindre, reprit-il, c'est une joie que vous allez éprouver. Restez calmes, et soyez forts comme vous devez Têtre après les dures épreuves que vous avez subies,

Jacques Vaillant, votre fille, Jacques Grandin, votre fiancée, Jeanne dont vous gardée le pieux souvenir, Jeanne que vous regrettez, que vous aimez toujours...

Il s'interrompit comme effrayé de ce qu'il allait dire.

Anxieux, frémissants, les deux hommes étaient comme suspendus à ses lèvres.

— Eh bien, acheva-t-il d'une voix qui trembla malgré lui, Jeanne n'est pas morte !

Les deux hommes poussèrent en même temps un cri, et le lieutenant bondit sur ses jambes, les yeux hagards.

Le vieillard voulut aussi se dresser debout ; mais il retomba lourdement sur son siège, sans voix, pâle comme un spectre.

— Que dites-vous? exclama le jeune homme d'une voix éperdue.

— Mes amis, mes cbers amis, que la joie ne vous brise pas comme vous a brisés la douleur! Jeanne, votre Jeanne n'est pas morte; oui, elle existe, et vous la reverrez bientôt.

Un sanglot s'échappa de la poitrine de Jacques Vaillant. Jacques Grandin tomba sur ses genoux et prit sa tête dans ses mains, et ses larmes jaillirent.

Au bout d'un instant, le jeune officier releva les yeux et son regard se fixa de nouveau sur l'ancien franc-tireur, avec une ardente expression de respect et d'admiration.

— Mais, qui êtes-vous donc, monsieur? s'écria-t-il.

— Votre ami, Jacques.

— Oui, mon ami ; mais vous êtes grande vous êtes bon, vous êtes puissant copime Dieu.

— Laissez à Dieu ce qui n^appartient qu'à lui seul, Jacques, et ne le donnez pas à une de ses créatures. D'ailleurs, en ceci, j'ai fait beaucoup moins qu'un autre.

— Vivante, vivante! ma Jeanne n'est pas morte! disait le vieux capitaine d'une voix entrecoupée de sanglots et dans une sorte de délire.

C'est vous qui venez de dire cela, monsieur, poursuivit-il; c'est bien vrai, n'est-ce pas? Oh! vous n'oseriez pas me tromper, vous n'auriez pas la cruauté de vous moquer d'un vieillard en abusant de sa crédulité... Une fausse joie me tuerait. Mais non, Jeanne, ma Jeanne n'est pas morte. Je la reverrai! Oii est-elle? Qu'elle vienne vite dans les bras tremblants de son vieux père! Elle sait que je l'ai pleurée, n'est-ce pas, monsieur? Elle m'aime toujours, n'est-ce pas? Ma vieillesse consolée, de la joie pour mes vieux jours ! Je veux rajeunir, je ne veux pas mourir!

M. Lagarde attendit que tous deux se fussent un peu calmés, et

quand le vieillard eut cessé de sangloter et que le jeune homme eut essuyé ses yeux, il reprit la parole.

— Jeanne a été sauvée, dit-il, deux fois sauvée : d^abord de la souillure dont elle était menacée, ensuite de la mort dans laquelle elle voulait se réfugier. Et qui Fa sauvée? Celui que vous avez injustement accusé, Jacques Vaillant; celui qui vous aimait et qui vous aime toujours comme un frère, et dont vous avez douté, Jacques Grandin : le sauveur, c'est

— Jean Loup ! répéta le vieillard comme un écho.

— Je sais maintenant ce qui s'est passé : Jean Loup a parlé. Écoutez : Jeanne dormait profondément, malgré les éclats de la foudre et les

éclairs qui incendiaient le ciel. Un homme, dont le nom doit rester inconnu, s'introduisit par escalade, au moyen d'une échelle, dans la chambre de la dormeuse. Fidèle se réveilla le premier et sauta à la gorge de Finconnu pour défendre sa maîtresse. Mais Fidèle était plus courageux que fort; il paya de sa vie son dévouement : Thomme l'étrangla.

Jeanne sortit enfin de son sommeil et aussitôt, entre elle et son ennemi, une lutte terrible s'engagea. Déjà à moitié paralysée par la peur, les forces de la pauvre enfant s'épuisèrent vite; elle poussa un dernier cri et tomba évanouie sur son lit. A ce moment, Jean Loup, qui n'était pas loin et qui veillait, Jean Loup parut. Vous connaissez sa force de géant ; il pouvait broyer le misérable sous ses pieds comme un ver de terre; un instant il eut l'intention de l'étrangler; mais, heureusement, la bonté de sa nature dompta sa fureur. Il se contenta de montrer la fenêtre au misérable, et celui-ci s'empressa de prendre la fuite.

Jean Loup resta dans la chambre, prêt à défendre la jeune fille contre une nouvelle attaque, veillant sur elle comme un frère sur sa sœur ou un père sur sa fille.

Au jour naissant, Jeanne reprit l'usage de ses sens ert se souvint. Le chien étendu sous ses yeux, mort, ne lui rappelait que trop la lutte qu'elle avait eu à soutenir contre un individu qu'elle n'avait pu reconnaître. Jean Loup, qui s'était tenu à l'écart, s'avança. Jeanne le prit pour l'autre. Déplorable erreur que le malheureux ne pouvait faire cesser, ne sachant point parler.

Jeanne poussa des cris de terreur et de douleur, maudit celui qui l'avait sauvée et le repoussa avec fureur, avec dégoût. Ayant l'esprit troublé, ne pouvant se rendre compte de rien, la pauvre enfant eut une horrible pensée : elle s'imagina qu'elle avait été victime d'un monstrueux attentat commis par Jean Loup, et elle ne vit plus qu'une chose après un pareil malheur : la mort.

C'ait un plaiiip de voir ion habileté à tous les jeux de l'escrime (page 695).

Alors, monsieur Vaillant, Jeanne vous écrivit cette lettre,, trouvée plus tard dans votre chambre, où elle vous disait pourquoi elle voulait mourir.

Elle s'enfuit de la maison en proie à un égarement qui fit deviner à Jean Loup sa funeste résolution. Il s'élança sur ses pas. Jeanne se précipita dans le Frou. Jean Loup l'y suivit.. Il plongea une fois, deux fois sans résultat ; mais la troisième fois il parvint à trouver et à saisir la

In

Liv. S7.

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malheureuse enfant, que le courant rapide entraînait ; car la rivière devenait torrent. Grandies par la pluie de l'orage de la nuit, les eaux du Frou montaient à vue d'œil.

Jean Loup nagea vigoureusement vers la rive et, grâce à sa force musculaire, l'atteignit. Alors il saisit une branche qui flottait sur Feau; mais, tenant la jeune fille de son autre bras^ ils restaient tous deux suspendus à la branche, battus par le flot. Il était impossible à Jean Loup de sortir de la rivière, à moins de lâcher Jeanne, ce dont il n'eut même pas la pensée.

La situation était horrible. Si un secours ne leur arrivait pas bientôt, ils allaient périr tous les deux, car les forces de Jean Loup s'épuisaient et le flot, de plus en plus furieux, finirait par les emporter.

Jacques Vaillant et le jeune officier écoutaient, haletants, passant sans transition d'une émotion à une autre, buvant les paroles à mesure qu'elles tombaient des lèvres du conteur.

— Le secours que Jean Loup n^espérait point lui arriva cependant, continua M. Lagarde. Je faisais, à Tépoque, une excursion dans les Vosges ; j'avais passé la nuit à Haréville et m'étais remis en route de bon matin. Ma voiture suivait la route qui longe le Frou, entre Mareille et Blignycourt.

Arrivé en face de l'endroit oii Jean Loup luttait contre le courant, je vis ce qui se passait. Je mis vivement pied à terre, et, aidé de Landry, mon serviteur et mon ami en même temps, je parvins à tirer Jeanne et son sauveur du péril extrême où ils se trouvaient.

D'abord je crus que la jeune fille n'existait plus ; mais, au bout d'un instant, elle fit quelques mouvements. Elle vivait !

Les deux auditeurs respirèrent bruyamment, la poitrine dilatée.

— Elle vivait, poursuivit M. Lagarde, mais sa situation réclamait impérieusement des soins immédiats. J'interrogeai Jean Loup qui, naturellement, ne put me répondre. Que devais-je faire? Je n'hésitai pas. Je laissai Jean Loup au bord de la rivière, et je portai Jeanne dans ma voiture. Je lui donnai tous mes soins, pendant que le cheval nous emportait au grand trot sur la route. Nous fîmes dix lieues sans nous arrêter, car il était très important pour moi d'arriver à la petite ville de Darnay avant onze heures.

Jeanne avait repris l'usage de ses sens, le rose était revenu à ses ]oues et à ses lèvres; la respiration s'était rétablie, un peu courte, — il y avait encore de l'oppression, — mais les poumons reprenaient leur fonctionnement régulier. Cependant, après avoir prononcé quelques paroles incohérentes, auxquelles je ne compris rien, où le nom de Jean Loup

était mêlé, elle tomba subitement dans un état de torpeur qui me causa une nouvelle et sérieuse inquiétude.

Sitôt en arrivant à Darnay je la fis mettre dans un lit bien bassiné et j'appelai un médecin. Le troisième jour elle se ranima, elle retrouva la voix. Mais, hélas! Tébranlement cérébral que j'avais redouté existait; nous eûmes bientôt la certitude que la malheureuse enfant avait perdu la raison.

Jacques Vaillant poussa un cri rauque.

— Mon Dieu, mon Dieu ! gémit Jacques Grandin.

— Ne vous effrayez pas, dit vivement M. Lagarde, je n'ai pas fini, attendez. Jeanne avait recouvré ses forces : maintenant on pouvait la faire voyager sans crainte. Je la conduisis à Paris, chez moi, oii elle resta quinze jours. Pendant ce temps, je me mis en quête d'un médecin aliéniste, que j'eus le bonheur de trouver tel que je le désirais, c'est-à-dire ayant la science, toute sa liberté et l'ardeur du dévouement. Je lui confiai ma malade, lui demandant de la guérir.

X Tout ce qui dépendra de moi, je le ferai, » me répondit-il.

Le, savant docteur a toujours espéré, il n'a jamais douté ni de lui, ni de sa science ; mais je l'ai vu souvent découragé. Il savait avec quelle impatience j'attendais la guérison, afin de pouvoir vous dire à tous les deux : Jeanne n'est pas morte, je vous la rends ! Et il trouvait comme moi que c'était bien long.

Vous comprenez, n'est-ce pas, pourquoi, vis-à-vis de vous, j'ai, jusqu'à ce jour, gardé le silence?

Je ne pouvais pas vous dire que votre Jeanne avait été sauvée par Jean Loup, mais que vous l'aviez perdue d'une autre manière. C'eût été vous faire sortir d'une douleur pour vous plonger dans une autre peutêtre plus affreuse encore. Voulant vous rendre le bonheur complet, attendant que je puisse le faire, j'eus la force de me taire devant vos larmes.

— Ainsi, monsieur, balbutia Jacques Grandin d'une voix à peine distincte, aujourd'hui Jeanne est guérie?

Le vieillard joignit ses mains tremblantes.

— Non, pas encore, répondit M. Lagarde. . Il y eut deux soupirs étouffés.

— Mais le médecin m'a donné l'assurance que la guérison était en bonne voie, et ce beuquet de myosotis, qu'il m'a envoyé tantôt, est la confirmation de ses paroles. Le moment est venu pour lui de soumettre sa malade à une dernière et décisive épreuve. Maintenant, il fait plus que d'espérer; il a. presque la certitude que la raison sera rendue à Jeanne. La science a donné ce qu'elle pouvait. Dieu fera le reste.

Le médecin sera ici demain matin, vous le verrez; ce qu'il veut faire, il vous le dira, et il vous donnera ses instructions, car il compté beaucoup sur vous pour la grande épreuve.

— Quand verrons-nous ma pauvre Jeanne, monsieur? demanda le vieux capitaine.

— Dans huit jours, quinze jours au plus tard, je pense.

— Elle est loin de Paris ? interrogea Jacques Grandin.

— Tout près de Paris, au contraire ; elle est à Ghatou.

— Oh ! nous la verrons demain !

— Non. Défense absolue du médecin que vous la voyiez avant le jour et l'instant fixé par lui.

Le lieutenant baissa la tête.

— Le docteur redoute le moindre accident ; il veut éviter surtout toute émotion violente qui, venant à contretemps, pourrait compromettre la guérison.

— Quinze jours ! murmura Jacques Vaillant; quinze jours qui seront pour moi des siècles 1

— Fidèle ! appela M. Lagarde.

Le chien, qui se souvenait du nom qu'on lui avait donné toute la journée, leva la tête, puis se dressa sur ses quatre pattes, faisant frétiller sa queue.

M. Lagarde reprit, s'adressant à ses amis :

— Vous avez déjà deviné, sans doute, pourquoi je vous ai conduits au jardin d'acclimatation; j'espérais, sans en être certain, toutefois, que nous trouverions là un chien ressemblant à celui que Jeanne aimait tant. Gelui-ci, paraît-il, lui ressemble beaucoup.

^ — Absolument, dit le vieillard.

— Nous avons donc été servis à souhait. Inutile de vous dire que le nouveau Fidèle jouera un rôle d'une certaine importance dans la fecène que prépare le docteur.

Le chien s'élança de son fauteuil et bondit sur les genoux du vieux capitaine.

M. Lagarde sourit. •

— On dirait qu'il a compris mes paroles, fit-il,, et qu'il vous dit : Maître, tu peux compter sur moi !

Voilà, mes chers amis, ce que j'avais à vous dire aujourd'hui, acheva M. Lagarde. Demain, le médecin de Jeanne causera avec vous et vous fera part de ses espérances.

Le vieillard se leva, saisit une main de M. Lagarde, et, la serrant avec effusion:

— Ah ! monsieur, s'écria-t-il avec des larmes dans la voix, je dis comme Jacques : vous êtes bon comme le bon Dieu !

Mais Jean Loup, continua-t-il, Jean Loup, que j'ai cru coupable, qui a été arrêté, emprisonné, que j'ai tant de fois maudit!... Pas plus tard que demain j'écrirai au procureur de la République.

— Vous n'avez rien à apprendre aux magistrats du parquet d'Épinal, répliqua M. Lagarde; dès que Jean Loup a pu parler, il a fait luimême connaître son innocence. Immédiatement il a été l'objet d'une ordonnance de non-lieu ; depuis un an, Jean Loup est libre.

— Et le coupable?

— Le coupable doit rester inconnu. D'ailleurs, il fait ce qu'il doit pour racheter noblement les fautes du passé.

— Oii est Jean Loup ? Qu'est-il devenu ? demanda Jacques Grandin.

— Je ne puis répondre encore à vos questions, Jacques; mais vous pouvez vous rassurer sur le sort de celui que vous avez connu sauvage et misérable. Bientôt, vous le reverrez, luj aussi, et il vous redemandera votre amitié.

— Ah! je n'aurai pas à la lui rendre, je ne la lui ai jamais retirée !

— Le pauvre Jean Loup a beaucoup souffert depuis sa naissance ; il aura besoin d'amis sûrs et fidèles le jour oii il réclamera sa place en pleine lumière, le jour oii il entrera dans le monde, dont un crime infâme l'avait banni !

Ne m'interrogez pas, Jacques ; je ne veux rien vous dire encore. Plus tard, plus tard... quand Jean Loup portera le nom qui lui appartient.

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