‹ Jean LoupChapitre 71 sur 153 · MENACE D'ORAGE · texte numérisé non relu

MENACE D'ORAGE

Jacques Vaillant et Jacques Grandin ont vu le médecin de Jeanne, qui leur a donné ses instructions et leur a confié ses espérances en leur faisant connaître le projet qu'il voulait mettre à exécution. T^ous deux sont retournés, le vieillard à Mareille, emmenant Fidèle, le lieutenant à

sa garnison, où il va demander de nouveau, non plus une permission de trois jours, mais un congé de trois mois.

M. Lagarde a quitté Paris, lui aussi. Nous le suivrons à Épinal, dans cette maison qu'il a louée et fait meubler, où demeure Jean Loup dans un pavillon, et M""® de Simaise et sa fille dans le corps principal de l'habitation.

M""^ et M"® de Simaise vivent là très retirées, ne sortant presque jamais, ne songeant qu'à remplir la mission délicate qui leur a été confiée.

La baronne se fait appeler M."""" Sandras. A l'exception de quelques amis d'une discrétion absolue, tels que M. de Violaine et M. Roubaud, le notaire, nul ne sait que la baronne de Simaise et sa fille habitent à Épinal sous un nom d'emprunt.

Ces dames ont quitté Vaucourt depuis dix-huit mois et n'y font que de rares apparitions. On croit qu'elles voyagent. Rien ne souffre sur le vaste domaine : les jardins et le parc du château sont tenus comme s'ils étaient sous l'œil de la maîtresse,; les coupes et les ventes de bois se font régulièrement; les fermes sont florissantes et les pauvres ne sont- pas oubliés. '

M. Lagarde était à peine entré dans la maison qu'un homme de cinquante ans, au regard doux, front large, intelligent, barbe et cheveux grisonnants, extérieur honnête, vint le saluer avec empressement. C'était le précepteur de Jean Loup.

— Gomment allez-vous, monsieur Popinot? lui demanda M. Lagarde. en lui tendant amicalement la main.

— Bien, monsieur, très bien^ comme vous voyez. Vous, monsieur, toujours en voyage et infatigable. Votre santé a-t-elle été bonne pendant ces deux derniers mois ?

— Oui, assez bonne, monsieur Popinot. Ainsi, vous êtes toujours satisfait de votre position ?

— Pour ne pas l'être, il faudrait que je fusse bien difficile, ou bien exigeant, monsieur. Mais je suis ici comme un prince ! Le jour viendra, — il est proche, peut-être, — où mes services deviendront inutiles ; alors, monsieur, je devrai quitter avec regret cette position que je vous dois.

— Nous n^en sommes pas encore là, cher monsieur, répliqua M. Lagarde en souriant ; du reste, soyez tranquille, on ne sera pas ingrat envers vous. Gomment va votre élève ?

— Bien, toujours bien.

— Vous êtes content de lui?

— On ne peut plus content. Doué d'une intelligence extrordinaire, il fait des progrès rapides, surprenants; moi-même je suis émerveillé. Il

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y a des choses qu'il sait avant de les avoir apprises : il devine. Chez lui, rintuition est naturelle et il a une incroyable facilité de compréhension et d'assimilation.

Le regard de M. Lagarde eut un rayonnement.

— Si monsieur désire qu'il fasse de hautes études, reprit le précepteur, nous pourrions, dès maintenant...

— Ne nous pressons pas, cher monsieur Popinot, interrompit M. Lagarde; qu'il apprenne d'abord et bien ce qu'il est indispensable à un homme de savoir.

— Vous l'interrogerez et vous n'aurez que des éloges à lui adresser.

— Ainsi qu'à ses maîtres, monsieur Popinot.

— Il est le premier à nous récompenser de nos soins par la satisfaction qu'il nous donne.

— Gommence-t-il déjà à parler l'anglais?

— Assez pour pouvoir causer avec vous dans cette langue.

— Bien.

— Ne désirez-vous pas le voir, maintenant ?

— Non, un peu plus tard; je dois d'abord' présenter mes respects à M'"^ et à M"« Sandras.

Que fait-il en ce moment ?

— Il est à la salle d'escrime avec son professeur. Progrès rapides comme pour les autres choses; toujours calme, il tire avec une souplesse de la main et du corps, une élégance... C'est un plaisir de voir son habileté à tous les jeux de l'escrime.

— Et l'équitation?

— Sa tenue à cheval ne laisse plus rien à désirer. •

— Il a toujours le même goût au travail?

— Il y met de la passion, monsieur ; plus il apprend, plus il veut apprendre.

— Il est toujours docile?

— Soumis et respectueux avec ses maîtres, il ne cesse de nous témoigner sa reconnaissance de ce qu'on fait pour lui. Nous n'avons plus, comme autrefois, à le menacer de M"° Henriette. Il redoute certainement d'entendre encore ces mots : « Nous le dirons à M"° Henriette ! » Il reste constamment sous l'influence salutaire de M"^ Sandras, et, pour que nous obtenions de lui tout ce que nous voulons, elle n'a plus à agiter sa baguette de fée.

A ce moment, une femme de chambre vint dire à M. Lagarde qut* M'"® Sandras l'attendait dans sa chambre.

69fi LE PROTECTEUR.

Il remercia le précepteur et suivit la domestique, qui l'introduisit près de sa maîtresse.

La baronne était seule. Prévenue de l'arrivée de M. Lagarde, elle avait éloigné Henriette, voulant causer secrètement avec le protecteur de Jean Loup.

Elle était pâle^ paraissait agitée et avait le regard troublé, inquiet. Elle se leva et tendit la main à M. Lagarde.

— Vous avez l'air contrarié, madame, dit-il, qu'avez-vous ?

— Je suis, en effet, très tourmentée, monsieur, répondit-elle. Je vous attendais avec une anxieuse impatience, et si vous ne m'aviez pas annoncé votre arrivée, je vous aurais écrit de venir au plus vite. Un nouveau malheur est prêt à me frapper !

— Vous ?

— Oui, monsieur, moi et ma fille.

— Quel est ce nouveau malheur?

— Hélas ! je ne le connais pas encore ; mais je sens sa menace.

— Je vous en prie, madame, ne vous effrayez pas si promptement. Elle secoua la tête.

— Vous allez comprendre, monsieur : mon mari est à Vaucourt depuis deux jours.

— Je le sais.

— Vous le savez?

— Oui. Vous n'ignorez pas que le baron de Simaise ne peut rien faire sans que j'en sois instruit.

— On lui a dit que j'étais absente, que je voyageais avec ma fille et qu'on ne savait pas quand je reviendrais.

— (( Soit, a-t-il répondu, j'attendrai le retour de M™® de Simaise. » Et il s'est installé au château, oii il commande et ordonne en maître.

Que veut-il, mon Dieu, que veut-il?

— Je l'ignore; mais vous ne tarderez pas à le savoir, sans doute. Je ne vous ai pas laissé ignorer dans quelle situation se trouve le baron de Simaise; il est ruiné et probablement à bout d'expédients. Ses propriétés ne lui appartiennent plus qu'en apparence, en apparence parce que, indépendamment d'un demi-million qu'il doit à un de ses amis, il doit à des prêteurs d'argent plus que la valeur de son hôtel, de son château et de sa ferme en Normandie. S'il se tient encore debout, c'est par un prodige d'équilibre.

N'ayant plus de crédit, repoussé de partout, vient-il, abandonnant tout à ses créanciers, renonçanc enfin à sa déplorable existence de viveur ëtionté, vient-il cherch" " ^in refuge près de vous? Je ne sais. Vient-il

-EAN LOUP.

Certes, le Jean Loup d'aujourd'hui était élégant et distingué (page 702).

VOUS dire, au contraire, — son impudence et son audace le rendent capable de tout :

— « Je n^ai plus d'argent et je ne veux rien changer à ma vie, et je tiens à conserver mon hôtel et mon château; vous, vous êtes riche et vous avez fait d'importantes économies depuis que vous vivez dans la retraite; donnez -moi tout l'or que vous avez, l^a femme doit se soumettre à son mari sans résister. J'ai gaspillé, en menant une conduite répu-

Ll\ . 88. y. HlCHEBOLRG. — JeAN LoUP. — l^D. J. KoUFi ET C'«. LiV. 88.

69« LE FKOTEGTEUU.

gnante, une fortune volée; je n'ai plus d'or pour continuer mon existence scandaleuse, donnez-moi le vôtre... Dans un an, dans six mois, plus tôt peut-être, si je suis poursuivi par mes créanciers, vous payerez mes dettes en contractant un emprunt sur votre domaine de Vaucourt qui vaut plusieurs millions? »

— Oh! monsieur! prononça la baronne toute tremblante et d*une voix brisée.

— Votre mari vous dira lui-même pourquoi il est venu à Vaucourt, madame ; mais soyez convaincue qu'un motif puissant a pu seul le déterminer à se rapprocher de vous.

— Je ne le comprends que trop, et c'est pour cela que je suis épouvantée.

— Vous ne devez pas vous effrayer; soyez calme et forte, au contraire, pour tenir tête à l'orage. N'oubliez pas qu'il y a entre nous un pacte d'amitié, et que je veille sur vous et votre fille; le jour où vous aurez besoin de moi, je serai là pour vous défendre.

— Mais que faire ? Je vous en prie, conseillez-moi !

— Votre mission ici est terminée, madame la baronne ; demain vous retournerez à Vaucourt. Vous vous trouverez en présence de votre mari ; il vous parlera, vous l'écouterez et lui répondrez comme vous le devez, avec 'fermeté. Défiez-vous : quoi qu'il vous demande, refusez ; ne faites aucune promesse, ne signez surtout aucun papier, vous êtes mère, vous n'avez pas le droit d'être généreuse ; gardez votre fortune !

— Mais elle ne m'appartient plus, elle n'est plus à moi cette fortune que je conservais à mes enfants ! s'écria-t-elle.

— Que voulez-vous dire, madame la baronne ?

— Je veux dire, monsieur, que tout ce que je possède appartient au marquis de Ghamarande ; le devoir de mes enfants et le mien, — notre honneur l'exige, — est de rendre au fils de la malheureuse Lucy ce qu.^ le baron de Simaise lui a volé !

— C'est juste, madame la baronne, et je ne puis qu'approuver le sentiment qui vous inspire. Mais, continua-t-il en souriant, après ce que vous avez bien voulu faire pour le pauvre Jean Loup, le marquis Jean de Ghamarande ne pourra se montrer bien exigeant. D'ailleurs, qui sait s'il n'existe pas quelque part une fortune qui lui ait été conservée?

Dans tous les cas, par son mariage avec votre fille, le jeune marquis aura un jour la moitié de votre fortune, l'autre moitié revenant de droit à votre fils Raoul. Mais ne sera-ce pas déjà un trésor inestimable pour Jean que d'avoir pour compagne de sa vie cette adorable jeune fille à qui sa mère a donné toutes ses vertus ?

Ces dernières paroles firent rougir M'"*' de Siraaise. Certes, elle méritait le compliment, mais elle en était confuse.

— Hélas! soupira-t-elle, un crime sépare ma fille de son cousin; cette union est impossible !

— Oui, répliqua vivement M. Lagarde, un crime les séparait, mais l'amour les a rapprochés; les enfants ne sont pas responsables et ne peuvent être maudits parce que le père est frappé de malédiction. Jean aime sa cousine et Henriette aime celui qui, grâce à Tamour qu'elle lui a inspiré, est devenu un homme civilisé.

Un jour. Dieu fit paraître son arc-en-ciel et dit : Ceci est le signe de ma réconciliation avec les hommes. L'amour de Jean et d'Henriette est aussi un signe de réconciliation. Non seulement le mariage de la victime avec la fille du coupable est possible, madame la baronne, mais il est nécessaire. Il est nécessaire, d'abord parce qu'ils s'aiment et que les séparer serait une chose odieuse; il l'est parce qu'il sera en même temps une réparation pour la victime et la réhabilitation dai coupable. Ayant l'avenir ouvert devant lui, Jean de Ghamarande ne songera pas à chercher dans le passé. Il ne doit rien savoir, il ne saura rien. Laissons la honte oii elle croupit et veillons à en préserver les innocents!

Le jour n'est pas éloigné oii Jean Loup portera le nom de son père ; alors, madame la baronne, je vous demanderai officiellement pour Jean de Ghamarande la main de M"^ de Simaise.

— Vous voulez absolument ce mariage, monsieur?

— Oh 1 moi, je ne veux rien que le bonheur de ceux dont je me fais le protecteur. Si Jean de Ghamarande et votre fille ne s'aimaient point, je ne vous parlerais pas ainsi.

— Gomme toujours, monsieur, je m'incline avec respect devant votre volonté.

— Parce que vous êtes mère et que vous sentez que là est le bonheur de votre fille.

La baronne soupira.

M. Lagarde reprit :

— Jusqu'au jour oii Jean Loup, ayant fait valoir ses droits, sera reconnu pour être le fils du défunt marquis de Ghamarande, laissons-le dans l'ombre ; gardez, madame, le secret que je vous ai confié ; W de Simaise ne doit pas savoir encore qu'il existe un lien de parenté entre elle et celui qu'elle aime.

— Je me conformerai à vos intentions. Ainsi, monsieur, ma fille dI moi nous pouvons partir demain ?

— Je vous rends la liberté .

— Vous m'avez offert une protection que j'accepte; si j'avais besoin de vous, où devrais-je vous écrire?

— A Paris, car dans trois jours Jean et moi nous ne serons plus à Épinal. A propos, votre mari est arrivé à Vaucourt, accompagné de son valet de chambre, qui se nomme Frédéric. Ne vous défiez point de cet homme; voyez en lui, au contraire, un ami. Frédéric est an homme à moi, en qui j'ai la plus entière confiance, et que j'ai placé près du baron de Simaise, vous devinez pourquoi.

— Je suis renseignée, répondit la baronne souriant tristement. Mais vous ne m'avez point parlé de vos dernières recherches concernant la malheureuse Lucy ; je devine la cause de votre silence : toujours rien.

Le front de M. Lagarde s'obscurcit et sa physionomie changea d'expression.

— Toujours rien! dit-il tristement.

— Hélas ! soupira la baronne.

— Et, cependant, j'espère toujours !

— Oh ! oui, monsieur, espérons !

— Dieu m'a fait retrouver l'enfant, il m'aidera à retrouver la mère.

— Et la fille des deux autres victimes, la pauvre Jeanne?

— Il y a de ce côté une douce lueur d'espérance. Mais je ne puis rien dire encore. Prochainement, il y aura à Mareille un événement dont vous entendrez parler; alors vous serez instruite, alors vous saurez si la fille de Charles Ghevry et de Zélima a été rendue à ceux qui l'aiment ou si elle est définitivement condamnée.

Madame la baronne a-t-elle encore quelque chose à me dire?

— Je ne vois pas...

— A me demander?

— Non, monsieur.

— Alors, madame, permettez-moi de prendre congé de vous.

— Ne vous reverrai-je point dans la soirée?

— ■ Je ne sais; vous allez être occupée, des caisses à préparer... Dans tous les cas, je vous verrai avant votre départ.

M. Lagarde mit un baiser sur la main de la baronne et sortit de la chambre.

M"'® de Simaise ouvrit une porte et appela sa fille.

Henriette parut dans sa rayonnante beauté, un peu pâle, cependant^ et toujours avec cette même nuance de tristesse répandue sur ses traits.

— Mon enfant, dit la mère, je viens de causer av",c M. Lagarde ; il a enfin jugé que notre présence ici n'est plus nécessaire ; la liberté nous est rendue; nous quitterons Épinal demain matin pour rentrer à Vaucourt.

La jeune fille tressaillit, sa pâleur s'accentua, sa poitrine se gonfla comme si elle allait sangloter, et elle baissa la tête pour ne point laisser trop voir, sans doute, les larmes qui roulaient dans ses yeux.

— Gomme elle Taime ! se dit la baronne. Elle reprit à. haute voix :

— Gomme je te l'ai dit, Henriette, M. de Simaise est à Vaucourt, où il nous attend. Tu vas revoir ton père. Puisqu'il revient à nous, c'est qu'il a le regret d'avoir si longtemps oublié sa fille. Tu lui témoigneras l'affection qu'une fille tendre et respectueuse doit à son père. Quels qu'aient été ses torts envers moi, tu n'as pas à prendre fait et cause pour ta mère. Tu sais que j'ai souffert et beaucoup pleuré, voilà tout. Ignorant la cause qui m'a éloignée de M. de Simaise, tu n'as pas à juger ses actions. Donc, mon enfant, tu ne dois voir en lui qu'un père qui a droit à ta tendresse, à ta soumission, à ton respect.

— Quoiqu'il soit constamment resté loin de nous, répondit Henriette, j'ai toujours aimé mon père.

Ne pouvant plus les retenir, ses larmes jaillirent, et elle se jeta éperdue au cou de sa mère.

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