ESCARMOUCHE
M""" la baronne de Simaise et sa fille étaient au moment de leur départ.
M. Lagarde -et son protégé, que nous continuerons pendant quelque temps encore à appeler Jean Loup, ou simplement Jean, attendaient dans le salon de lecture qui, nous le savons, séparait la chambre de Tun de celle de l'autre.
Debout devant une fenêtre ayant vue sur la cour, ils virent les domestiques descendre les malles, qu'ils chargeaient ensuite sur une voiture de louage, attelée de deux chevaux.
Malgré la promesse que son protecteur lui avait faile la veille, Jean Loup était triste. Sans doute, cette séparation était forcée, Jean le comprenait; mais il l'acceptait comme un cruel sacrifice. Il avait le cœur gros, le pauvre garçon, et, sans la présence de M. Lagarde, il aurait certainement laissé éclater sa douleur.
. Un domestique vint les prévenir que M""® Sandras et sa fille étaient prêtes à monter en voiture.
— Bien, répondit M. Lagarde ; dites à ces dames que nous descendons.
Puis, s'adressant à Jean Loup :
— Venez, mon ami, dit-il, venez. N'oubliez pas mes recommanda-tiens; soyez calme, pas de faiblesse.
En même temps qu'eux, sortant de l'autre corps de bâtiment, la baronne et Henriette parurent dans la cour. C'est là qu'on allait se dire adieu.
La mère et la fille étaient vêtues de noir, très simplement, et avaient
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chacune un voile long et épais relevé sur le chapeau. La baronne tenait à la main un petit sac de voyage.
Les deux hommes, tête nue, s'avancèrent vers les dames, qui s'étaient arrêtées à quelques pas des marches de pierre du perron.
M'"» de Simaise avait la figure fatiguée, les yeux gonflés, mais elle paraissait calme, résignée à souffrir encore. Henriette était pâle et toute tremblante; on pouvait voir sur ses joues des traces de larmes mai essuyées.
La baronne mit sa main gantée dans celle que lui tendit M. Lagarde.
— Au revoir, madame, dit celui-ci, au revoir et à bientôt, j'espère!
— Je ne cesserai pas de penser à vous, répondit M""" de Simaise.
Ils ne se dirent que cela ; mais ils restèrent un instant en face Tun de l'autre, les yeux dans les yeux, langage muet plus éloquent que la parole.
M. Lagarde se tourna ensuite vers Henriette, et lui dit simplement ces paroles, qu'elle seule pouvait comprendre :
— J'ai tenu et je tiendrai toutes mes promesses.
La jeune fille lui répondit par un regard plein d'une vive reconnaissance, puis fit un pas en avant, tendant son front.
Très ému, M. Lagarde l'embrassa.
Alors Jean Loup, qui s'était tenu un peu en arrière, s'approcha de la baronne.
— Madame, dit-il d'une voix vibrante d'émotion, j'ai le bonheur de savoir maintenant tout ce que vous et M"" Henriette avez fait pour moi. Ah ! je suis fier, je suis heureux d'avoir été l'objet d'un pareil dévouement. Quand je pense à ce que j'étais, quand j'établirai une comparaison entre l'homme sauvage et l'homme que je suis aujourd'hui, je me dirai toujours : Voilà leur ouvrage. Avec mes vifs remerciements, madame, recevez l'expression de ma profonde et ardente reconnaissance.
— Ce que nous avons fait pour vous, Jean, nous le devions, répondit la baronne : vous avez sauvé la vie à ma fille, mon ami, ni elle ni moi ne pouvons l'oublier. Jean, ajouta-t-elle, avec une sorte de surexcitation, embrassez-moi !
Le jeune homme eut un tressaillement de joie ; cependant, il hésita un instant, retenu par un sentiment de respect. Mais la baronne avait ouvert ses bras ; il s'y précipita en laissant échapper un sanglot.
Quand il s'approcha d'Henriette, il ne put que prononcer un mot : « Merci ! » et les autres paroles restèrent dans sa gorge, étranglées. Alors, la poitrine oppressée, le cœur serré, mais les yeux rayonnants, il s'agenouilla et saisit une des mains de la jeune fille sur laquelle il colla ses lèvres frémissantes.
Henriette, muette aussi, ne put plus retenir ses larmes, elles jaillirent. Pour les cacher et pour cacher sans doute aussi la vive rougeur qui avait succédé à sa pâleur, elle baissa vivement son voile.
Jean Loup se releva et jeta un regard rapide sur son protecteur; M. Lagarde avait son doux sourire sur les lèvres.
— Les chevaux s'impatientent et le conducteur attend ; partons, dit M"® de Simaise, échangeant un dernier regard avec M. Lagarde.
Elle et sa fille traversèrent la cour, franchirent le seuil de la porte et se jetèrent dans la voilure;, dont, presque aussitôt, on entendit le roulement sur le pavé de la rue.
Jean Loup était resté à la même place, immobile comme une statue. M. Lagarde lui mit affectueusement la main sur Tépaule. Jean sursauta comme s'il venait d'être réveillé brusquement.
— Après-demain, lui dit M. Lagarde, nous partirons aussi. Le jeune homme soupira.
— Il faut être fort, mon ami ; ce sont là les petites épreuves de la vie. Jean Loup sourit tristement et, regardant son protecteur :
— Êtes-vous content de moi? demanda-t-il.
— Oui. Vous avez su vaincre votre émotion, autant qu'il le fallait; vous êtes resté plus calme, plus maître de vous que je ne l'espérais ; c'est bien, Jean, c'est bien ! Vous n'avez rien dit et rien fait qui puisse faire soupçonner à Henriette mes projets qu'elle doit ignorer pendant quelque temps encore.
Vous commencez une existence nouvelle , mon ami ; vous aurez d'autres luttes à soutenir; dans ces. combats de la vie, ce n'est plus par la force physique que vous triompherez, mais par la force morale. Oui, Jean, je suis content de vous, car aujourd'hui vous avez été fort.
Il avait été fort, le pauvre Jean Loup ; mais, quand son bienfaiteur l'eut quitté, il courut se cacher dans sa chambre pour pleurer comme un enfant.
Le lendemain du retour de la baronne de Simaise à Vaucourt, son mari, qu'elle avait seulement salué la veille, sans lui adresser la parole, lui fit demander par un domestique de vouloir bien lui accorder un moment d'entretien.
La baronne s'attendait à cette entrevue inévitable ; elle fit répondre au baron qu'elle était prête à le recevoir dans sa chambre. Elle n'eut que le temps de calmer son agitation et de s'affermir encore dans sa résolution de tout refaser, quel que soit l'objet de la demande.
Baronne ! s'écria-t-il, n'entreprenez pas une nouvelle lutte avec moi, elle serait terrible (page 727).
Ltv. 9i. — JEAN LOUP
Liv. 91
Le baron parut, souriant, pimpant, dégagé, vêtu comme toujours très élégamment et à la dernière mode. Il s'inclina cérémonieusement devant sa femme qui, dédaignant de lui rendre son salut, lui fit seulement signe de s'asseoir.
— Ah! ah! fit-il, vous avez été bien étonnée, hier, en arrivant, de me trouver installé chez vous !
— En effet, monsieur, répondit-elle froidement.
— Vous ne vous attendiez guère à cette surprise ; je n'ai pas la prétention de croixe qu'elle vous a été agréable; mais n'importe, c'était une surprise. Vous avez fait ici des merveilles, madame la baronne, tout est superbe. Vaucourt, grâce à votre bon goût, est devenu un paradis. Recevez mes sincères félicitations.
Vos gens n''avaient pu ou n'avaient pas voulu me dire quand vous reviendriez ; je ne vous demande point oii vous êtes allée, cela ne me regarde pas. — Ayant absolument besoin de vous voir, de causer avec vous, je me suis installé ici de mon mieux, bien résolu à attendre votre retour, pendant tout Tété, s'il Teût fallu. Vous m^avez fait la gracieuseté de revenir très vite, je vous en remercie.
A propos, Henriette a été charmante avec moi, un peu timide, un peu embarrassée, peut-être, mais affectueuse autant que je pouvais le désirer. Vous ne lui avez pas appris à détester son père, c'est bien. Les secrets des père et mère n'appartiennent pas à leurs enfants : j*étais certain de trouver Henriette, sur ce point, absolument ignorante.
Avez-vous eu depuis peu des nouvelles de Raoul ? Il va bien ; il a été élevé au grade d'officier. Il fera son chemin ; cela doit vous faire plaisir, vous adorez vos enfants... Un homme, ça va tout seul, il sait toujours se tirer d'affaire. Hum, ce n'est pas comme une jeune fille ; on a pour elle des inquiétudes continuelles; il faut la surveiller, la guider, s'occuper de son avenir...
Vous m'écoutez complaisamment, baronne, bien que vous soyez impatiente de connaître la cause de ma présence à Vaucourt. Eh bien, pour ne pas vous faire languir plus longtemps, je vous dis tout de suite que je suis ici au sujet d'Henriette.
La baronne tressaillit et se redressa brusquement.
— De ma fille ! exclama-t-elle.
— De notre fille, si vous le voulez bien, répliqua le baron en appuyant sur les mots.
— Eh bien, monsieur, eh bien?
— Oh ! c'est très simple : j'ai pensé que notre fille était en âge d'être mariée, et je lui ai trouvé un mari.
724 LE PUOTEGTEUR.
La baronne sentit comme un coup violent dans son cœur, et le rouge monta à son front. Mais elle voulait rester calme, elle se contint.
— En vérité, monsieur, vous m'étonnez, répondit-elle ; toutefois, je m'empresse de vous dire que vous vous êtes donné une peine inutile. Je ne suis point disposée encore à marier ma fille; quand le moment sera venu, c'est sa mère, vous entendez bien, monsieur, c'est sa mère qui se chargera du soin de lui trouver un époux digne d'elle.
M. de Simaise fronça les sourcils.
— Baronne, répliqua-t-il, vous paraissez oublier complètement que les droits du père sont au moins égaux à ceux de la mère. Henriette ne peut pas se marier sans le consentement de son père.
— Oh ! son père, vous Têtes si peu !
— C'est votre faute ; vous ne deviez pas quitter votre mari. Les yeux de la baronne s'enflammèrent.
— Ne me rappelez pas les horribles choses du passé, monsieur, s'écria-t-elle avec force ; non, ne me les rappelez pas !
— Soit, fit-il, laissons-les dormir. D'ailleurs, vous avez raison, tout ce que nous pourrions dire maintenant ne changerait pas un iota dans la situation que nous nous sommes faite. Je reviens à mon sujet : Il se présente pour Henriette un parti magnifique.
— Mais, monsieur, interrompit-elle, à quoi bon me parler de cela?
— Permettez, baronne, je tiens à vous édifier complètement. Elle fit un mouvement d'impatience.
— Parti superbe ! continua de Simaise : or, je veux ce mariage et vous semblez vouloir vous y opposer.
— D'une façon absolue, de toutes mes forces.
— Ce n'est pas votre dernier mot. Le mari que je veux donner à Henriette se nomme Pedro Gastora.
— Je ne connais pas ce monsieur; Henriette et moi n'avons jamais entendu parler de lui.
— C'est possible. M. Pedro Gastora est Brésilien : sa famille, illustre comme celles des Medina-Cœli, des Guatemala, des d'Arcos, des d'Albe, est originaire d'Espagne; Pedro est lui-même un gentilhomme des plus distingués, et, ce qui ne nuit en rien à toutes ses qualités, il est archimillionnaire.
— Qu'est-ce que tout cela me fait, à moi? Je marierai ma fille selon son cœur, jamais pour de l'argent.
— L'argent, madame, dont vous paraissez si dédaigneuse, ne saurait gêner en rien les choses du cœur. J'ajoute que je connais M. Pedro Gastora depuis longtemps déjà et qu'il est mon ami.
— Ah!... mauvaise recommandation!
— A la bonne heure, fit de Simaise en saluant; vous ne déguisez pas votre pensée, madame la baronne. J'ajoute encore que Pedro Gastora est épris d'Henriette.
La baronne laissa échapper une exclamation et répliqua avec ironie :
— En vérité, c'est très drôle ! Cet homme est épris de ma fille qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vue, dont probablement il n*a jamais entendu parler que par vous !
— Vous vous trompez, baronne; Pedro Gastora connaît Henriette, dont il a vu chez moi le portrait très ressemblant.
Nouvelle exclamation de M""^ de Simaise.
— Ainsi, fit-elle sur le même to^i ironique, c'est en regardant une photographie plus ou moins bien réussie, que votre M. Pedro Gastora a senti naître en lui une si violente passion pour ma fille ?
— Parfaitement.
— En vérité, cela devient grotesque, et je rirais, oui, je rirais de bon cœur si je pouvais encore m'égayer. Mais brisons là, monsieur. Si vous n'aviez que cela à me dire, vous auriez fait aussi bien de ne pas vous déranger.
— Ne perdez pas de vue, madame, que je veux ce mariage.
— Et moi je le repousse, car il est impossible !
— Pourquoi impossible?
— Je vous ai déjà dit mes raisons : je désire garder ma fille près de moi le plus longtemps possible; quand je me déciderai à la marier, c'est que j'aurai trouvé l'homme à qui je pourrai confier sans crainte le soin de la rendre heureuse; et cet homme, Henriette l'aimera, car je n'admets pas le mariage sans l'affection réciproque, sans l'amour, sans l'amour vrai. J'ai été indignement trompée, moi; ma fille ne le sera pas, je vous le jure ! Je veille sur elle et je saurai la défendre contre vous qui voudriez la livrer à un de vos amis comme condition, — une voix me le crie, — de quelque marché honteux.
M. de Simaise blêmit et se mordit les lèvres. Mais, prêt à s'emporter, il eut la force d'être maître de lui.
— Je ne tenterai pas de changer l'opinion peu flatteuse que vous avez de moi, répondit-il, car je sais que je ne réussirais point; mais je vous prie de croire que je veux autant que vous le bonheur d'Henriette. Je désire, moi aussi, qu'elle se marie selon son cœur; quand elle connaîtra M. Pedro Gastora, elle l'aimera.
Un sourire singulier glissa sur les lèvres de la baronne.
726 LE PROTECTKUR.
— Je ne crois pas cela, répliqua- t-elle ; d'ailleurs, Henriette ne verra jamais ce monsieur.
— Vous vous trompez, baronne : dès hier, aussitôt après votre arrivée, j'ai écrit à M. Pedro Gastora; il recevra ma lettre aujourd'hui, et demain, avant la nuit, sûrement il sera ici.
— Quoi ! s'écria la baronne indignée, vous avez fait cela sans me prévenir, sans mon autorisation?
— Je l'ai fait. Il m'a semblé que j'avais le droit, sans votre permission, d'inviter un de mes amis à venir passer quelques jours avec moi, chez ma femme.
— Ah! vous êtes bien toujours le même homme! riposta- t-elle en l'écrasant sous un regard de mépris.
— Je n'ai pas eu encore le temps de changer, fit-il, narquois. Mon Dieu, madame, vous connaissez le proverbe : Qui veut la fin veut les moyens.
— Ce monsieur ne sera pas reçu ici ! Le baron secoua la tête en souriant.
— Je n'ai pas cette crainte, dit-il ; vous êtes trop bien élevée et vous êtes restée trop femme du monde pour faire une impolitesse, une grossièreté à un jeune homme du meilleur monde, distingué sous tous les rapports, et qui a déjà pour vous, avant de vo.us connaître, de l'admiration et le respect qui vous est dû. Vous le recevrez, et vous serez même gracieuse avec lui, parce que ce jeune homme ne doit pas soupçonner la véritable cause de notre longue séparation.
— Mais enfin, monsieur, qu espérez-vous?
— Ce mariage.
— Non, non !
' — Vous changerez d'avis 1
— Jamais!
— Baronne, ne soyez pas si absolue ; Pedro Gastora n'est pas le premier venu, je vous assure : ses qualités font de lui un homme remarquable ; il vous plaira comme il plaira à Henriette. Il n'est pas seulement immensément riche, il est honnête et bon et a le cœur haut placé. Ge n'est point moi qui ai eu le premier la pensée de ce mariage, je vous l'assure; je n'avais jamais parlé à Gastora ni de vous ni d'Henriette, lorsqu'il s'est enflammé en admirant le portrait. G'est grotesque, avez-vous dit? Qu'importe comment l'amour est venu, puisqu'il existe! Oui, Pedro Gastora aime Henriette, et il m'a demandé sa main.
— Si extraordinaire que cela me paraisse, je veux bien l'admettre; mais vous auriez dû répondre nettement à ce jeune homme que, dans
cette affaire, vous ne pouviez rien. Vous vous êtes lancé, monsieur, dans une déplorable aventure qui tournera à votre confusion et à celle de ce jeune exalté. Je le regretterai pour M. Pedro Castora, s'il a réellement, comme vous vous plaisez à le dire, toutes sortes d'excellentes qualités. II sera ici demain, soit, je le recevrai; mais pour lui dire moi-même, et Henriette aussi le lui fera comprendre, qu'il n'a rien à espérer.
— Baronne, il faut que ce mariage se fasse.
— Je vous répète qu'il est impossible.
— Vous seule pouvez y mettre empêchement.
— Vous oubliez Henriette?
— Elle fera ce que vous lui direz de faire.
— En ce cas, monsieur, vous pouvez, dès à présent, renoncer à votre projet.
Le front du baron se plissa, et un double éclair jaillit de ses yeux.
— Baronne, baronne! s'écria-t-il, n'entreprenez pas une nouvelle lutte avec moi, elle serait terrible.
— Vous me menacez, je crois?
— Oui.
Elle haussa les épaules avec dédain.
— Écoutez, madame, écoutez !
— C'est ce que je fais depuis une heure.
— Je suis ruiné.
— Gela ne m'étonne nullement.
— Ce dont je suis encore le propriétaire, en apparence, ne suffirait pas à couvrir ce que je dois.
— Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? Ainsi devait s'en aller une fortune acquise par le crime.
— Ah! c'est vous, maintenant, qui rappelez le passé! exclama le baron, contenant à peine sa fureur.
— Vous m'y forcez; pourquoi êtes-vous venu troubler la paix de ma solitude?
— Madame, il faut qu'Henriette épouse Pedro Castora, à qui je dois une somme énorme!
— Ah! je m'attendais à cette révélation... Qui sait s'il n'y a pas encore autre chose entre vous et cet homme ? Quelque pacte infernal ! Ainsi, continua-t-elle avec indignation, vous voudriez payer vos dettes avec votre fille; et vous osez me dire cela, à moi, sa mère!
— Vous dénaturez toutes mes paroles, vous ne voulez rien comprendre.
— Hélas ! monsieur, je ne vous comprends que trop bien.
72S ^ LE PnOTEClEUR.
— Ah çà, répliqua-t-il avec emportement, croyez-vous que je sois un homme à me laisser prendre jusqu'à ma dernière chemise par des créanciers, sombres oiseaux; de proie, pour aller ensuite crever de misère dans quelque trou infect?
Je suis dans une impasse, il faut que j'en sorte à tout prix. Ah! vous haussez les épaules quand je vous dis qu'une lutte entre nous serait terrible! Prenez garde, madame, prenez garde! Je suis à bout, je n'ai plus rien à ménager ! Depuis que vous êtes ici, vous avez fait de belles économies, je le sais, et votre domaine a triplé de valeur... Voyons, dites, êtes-vous prête à me donner vos économies pour me tirer de l'abîme? Êtes-vous disposée à ofifrir plus tard vos fermes, vos bois, votre château en garantie de nouveaux emprunts que je serai forcé de faire? Je suis le baron de Simaise et vous êtes ma femme, malgré tout; nous ne sommes même pas séparés judiciairement. Eh bien, répondez, que voulez -vous faire pour moi ?
— Rien, monsieur, rien, répondit la baronne d'un ton glacial; j'ai fait, il est vrai, quelques économies, et le domaine de Vaucourt a augmenté de valeur; mais l'argent, les fermes, les bois, le château ne m'appartiennent pas.
— Ah ! oui, vos enfants ! fit de Simaise en ricanant.
— Mes enfants, monsieur, n'ont rien à Vaucourt. Raoul et Henriette sont pauvres comme leur mère.
Le baron eut un faux sourire.
— Ceci demande une explication, dit-il; voulez-vous avoir l'obligeance de me la donner?
— Volontiers. Monsieur le baron de Simaise, vous avez dilapidé une fortune volée ; le domaine de Vaucourt est destiné à une juste et légitime réparation.
Si je ne donne pas une fortune à nos enfants, je veux au moins, autant que je le peux, leur garder l'honneur! Vaucourt n'est pas à nous, il appartient à la marquise de Ghamarande et à son fils... Je ne suis ici qu'une gérante : nous sortirons, ma fille et moi, de cette demeure de mes ancêtres, le jour oii la marquise ou son fils viendra réclamer son héritage.
Le baron se leva fort troublé ; c'était un coup violent que sa femme venait de lui porter. La baronne put s'en convaincre en le voyant secoué par un tremblement convulsif.
— Madame la baronne, dit-il d'une voix mal assurée, nous ne continuerons pas la discussion aujourd'hui ; je vous vois mal disposée et je craindrais de vous fatiguer.
Tenez, ^-outa-t-Il en montrant la jeune fille assise sur la terrasse... (page 733).
Attendons M. Pedro Gastora. Alors, j'en ai l'espoir, vous comprendrez mieux que le mariage d'Henriette avec ce jeune homme est désirable à tous les points de vue.
Sur ces paroles, après avoir salué sa femme cérémonieusement, comme quand il était entré dans la chambre, il se retira.
— Le misérable ! murmura la baronne, laissant tomber sa tête dans ses mains.
LlV. 92. E. RicHEBOLRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff st Cl». LiV. 92,